DE LA MANIÈRE DONT LA MARCHE S’EXÉCUTE
après l’amputation de Ciiopart , par M. Malgaigne.
Dans le dernier numéro de ce journal , après une analyse assez étendue d’un mémoire fort intéressant de M. Laborie, j’avais promis de publier deux faits qui m’appartiennent, et qui ne manquent ni de signification ni de portée. Sans doute il eût mieux valu en chercher ou en attendre d’autres afin de traiter la question d’une façon plus complète ; mais d’autres occupations m’auraient obligé à rejeter ce travail à une époque trèséloignée; et ces deux observations, même isolées, pourront exciter l’attention des chirurgiens, et donner à quelque autre l’idée de s’emparer de ce sujet.
La première a été recueillie à Bicêtrc, où j’étais alors chirurgien en chef, sur un sujet amputé depuis déjà 13 ans. Je n’avais encore rien observé de semblable; aussi je crains qu’elle ne présente quelques lacunes que je n’y laisserais point aujourd’hui. Mais elle servira comme de préambule à la deuxième.
ors. i. — Amputation de Chopart; impossibilité de la marche durant plusieurs années; mode de progression 13 ans après .
Christophe Carré, âgé de 57 ans, vint à ma
consultation à Bicêtre , le 12 mars 1842. Comme il avait subi l’amputation de Chopart, je l’examinai avec quelque soin; voici les détails de son histoire.
En 1829 il avait été amputé du pied droit, par Richerand , pour une affection organique , et avait quitté l’hôpital, guéri ou du moins cicatrisé, au bout de 4 mois. Mais ce fut en vain qu’il essaya de se servir de son moignon pour la marche; et, devenu ainsi impotent, il obtint son admission à Bicêtrc environ six mois après sa prétendue guérison. Il était obligé d’user de deux béquilles; dès qu’il voulait appuyer le pied par terre, il ressentait une douleur des plus vives qui remontait le long de la jambe, et qui, disaitil, parcourait la moelle de l'os. Environ quatre ans s’écoulèrent ainsi ; enfin à force d’essais, il quitta une béquille, puis l’aut-re, et il arriva à marcher avec l’aide unique d’un béquillon. Treize ans après son amputation, il s’offrit donc à nous dans l’état suivant.
La jambe était tout à la fois amaigrie et raccourcie. Le mollet avait 6 centimètres en circonférence de moins que du côté sain; et le tibia et le péroné gardant leur longueur normale, le raccourcissement portait entièrement sur le pied. Du sommet de la mal-
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]éole péronière au talon, il y avait un centimètre et demi de moins pour le pied amputé; ce qui tenait à ce que le talon était trèsfortement relevé en arrière, de telle sorte qu’il faisait en arrière de la face postérieure de la jambe une saillie plus que double de celle du talon de l’autre côté. En conséquence d e cette ascension anormale, le talon ne portait plus à terre, et le pied appuyait uniquement sur la partie antérieure du calcanéum qui se trouvait exactement sur la même ligne verticale que les deux malléoles. La peau correspondante s’était épaissie, et offrait un durillon sur lequel portait le poids du corps dans la marche ; de là une douleur qu'il comparait à la pression d’un véritable cor. Du reste, nulle autre douleur, pas même dans la cicatrice ; seulement, dans les changements de temps, il souffrait quelque peu au bout des orteils amputés, sensation commune à la plupart des opérés.
Tel était le pied considéré à nu ; pour la marche, le blessé portait des bottines ordinaires. Il prenait seulement la précaution de placer un tampon de laine très- épais dans l’avant-pied de la bottine vide, pour éviter le froissement de la cicatrice; et pour la mieux ménager , il repliait en avant et en haut l’extrémité vide de son bas. Il avait essayé d’abord de la replier en bas et en arrière; mais elle formait des plis qui offensaient particulièrement le durillon. Le moignon se trouvait ainsi assez bien logé ; mais il avait une assez grande tendance à s’infléchir en dedans, de manière à renverser en dehors le quartier externe de la bottine. Pour remédiér à cet inconvénient, on avait d’abord ajouté à ce côté de la bottine un contre-fort très-solide: cela n’avait pas suffi; et le malade , tout en gardant ce contre-fort, était obligé de changer ses bottines de pied tous les 4 ou 5 jours.
Moyennant ces précautions, il marchait avec assez de facilité, allait, par exemple, de Bicêtre à la place Maubert en une heure et demie, ce qui équivaut à peu près à une lieue à l'heure. Le pavé le faisait souffrir plus que la route unie, à cause de son durillon ; et quand il avait fait ses trois lieues pour aller à Paris et rejenir, c’était toujours son durillon qui le fatiguait le plus. Enfin il porte le béquillon de la main droite; il a essayé de le porter à gauche, mais il n’y trouvait pas un aussi sûr appui.
Le premier point à considérer dans cette observation , c’est que le talon ne portait point, et, pour peu qu’on y réfléchisse, on verra que le talon 11e peut jamais en pareil cas servir de support à la jambe. La voûte sur laquelle reposait le membre est détruite’; c’est le centre de cette voûte qui tend à touher le so 1, et c’est le poids du corps même
qui refoule invinciblement le talon en haut et en arrière. Nous le verrons mieux encore dans l’observation suivante.
Les choses étant ainsi, le membre est essentiellement raccourci de tout l’intervalle qui séparait du sol le sommet de la voûte plantaire. Voilà un second point.
En troisième lieu, le calcanéum s’élevant en arrière, s’abaissant en avant, de même que l’astragale qui suit tous ses mouvements, c’est le rebord antérieur et inférieur de ces deux os qui appuyera sur le sol, et tantôt l’un de préférence à l’autre, suivant que le calcanéum débordera l’astragale ou restera sur le même plan. On sait qu’il y a à cet égard plusieurs variétés de conformation ; et peut-être serait-il à propos de rechercher si la forme générale du pied n’y entre pas pour quelque chose. Je n’ai point noté chez cet homme si le pied sain était plat ou arqué; c’est une lacune. Il m’a paru que le malade appuyait sur la partie antérieure du calcanéum ; je voudrais être sûr de l’avoir exactement constaté. La tendance du pied à se renverser en dedans est un fait brut, dont la raison eût dû être cherchée. Je n’insiste pas sur l’amaigrissement du mollet qui est trop facile à concevoir; mais pourquoi le sujet portait-il le béquillon du côté amputé plutôt que de l’autre? Caron verra tout à l’heure que cela n’est rien moins que constant.
On voit que je suis bien loin de donner cette observation comme complète ; et cependant à l’heure qu’il est je n’en connais pas encore une qui le soit autant en pareille matière. Mais, peu de temps après, un autre amputé me tomba sous les yeux, à qui je devais attacher d’autant plus d’intérêt que c’était par moi que l’amputation avait été faite; de plus, il n’était pas arrivé au degré de tolélérance de l’autre pour les bottines ordinaires ; tout au contraire, il fallait lui trouver une chaussure spéciale qui lui permît de marcher commodément. A toutes ces circonstances qui me servaient d’aiguillon, s’ajoutait enfin le petit avantage d’avoir déjà pris une idée des choses par l’examen du sujet précédent ; aussi l’observation sera plus exacte et plus instructive à la fois.
Obs. ii.— Amputation de Chopart; retard de la cicatrice qui ne s’achève qu’ après la section du tendon d’Achille; difficulté de la marche vaincue par une bottine spéciale. Ledréau, ouvrier, âgé de 33 ans, au mois de février 1839 eut le pied gauche (!) engagé sous une roue de voiture, qui passa sur le gros orteil et le métatarsien correspondant. Cela ne l’empêcha point d’abord de se livrer à son travail; mais le pied s’étant gonfle, et le gonflement devenant de plus en plus con-
(1) M. H. Larrey a dit le droit par erreur.
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sidérable, il entra à la Charité dans le service de M. Gerdy, le 17 mai 1859.
Ce gonflement recouvrait plusieurs petits abcès que M. Gerdy ouvrit successivement avec le bistouri. La plupart se transformèrent en fistules rebelles dont plusieurs remontaient jusque près du coude-pied; et lorsque je pris le service de M. Gerdy au commencement des vacances, je trouvai plusieurs ouvertures fistuleuses sur le dos du pied, conduisant aux articulations tarso-métatarsiennes; deux autres très-rapprochées des malléoles, laissant pénétrer le stylet à une grande profondeur, sans cependant [toucher les os, mais nous laissant incertain si elles s’arrêtaient dans les tissus mous ou si elles allaient plus loin. L’amputation était l’unique ressource ; seulement la question était de savoir si l’on amputerait le pied ou la jambe. Le malade préparé à tout, je procédai à l’opération le 15 septembre ; et, après avoir largement, débridé les fistules supérieures et m’être bien assuré que les os étaient intacts, je pratiquai l’amputation à la méthode de Chopart ; obligé de tailler le lambeau supérieur très-irrégulier et très-court, à raison des fistules qui le parcouraient , et en revanche donnant une très-grande longueur au lambeau plantaire.
Les suites de l’opération furent assez simples; je noterai seulement que le lambeau plantaire que j’avais taillé si long et qui, dans les premiers temps, dépassait le bord supérieur de la plaie, se raccourcit et s’affaissa sur lui-même de façon à offrir tout au plus la longueur nécessaire. La réunion du côté externe s’opéra assez facilement; mais au côté interne, où j’avais débridé la principale fistule jusque sous la malléole, la suppuration continua , et la cicatrice demeura incomplète, laissant subsister trois petites ouvertures fistuleuses.
M. Gerdy ayant repris son service, le renvoya dans cet état sur la fin de novembre. 11 entra alors à l’Hôtel-Dieu où il ne resta que deux jours ; puis à la Pitié où on le garda 9 mois; il en sortit non guéri, passa encore chez lui 6 à 7 semaines, se traînant sur des béquilles, et n’ayant jamais pu marcher depuis l’opération ; enfin, désespéré, il entra h la Clinique, le 24 octobre 1840, demandant qu’on lui coupât la jambe.
Alors, d’après la description de M. H.
Larrey, la cicatrice présentait* G ou 8 ulcérations fistuleuses ; le lambeau plantaire, rétracté en arrière, obéissait k l’action des muscles du mollet comme dans le piedéquin; mais lorsqu’on exerçait en sens inverse une traction sur ce lambeau, il semblait céder quelque peu k cet effort ; et cette circonstance suggéra k M. Larrey l’idée de tenter la section du temjon d’Achille.
Cette section, pratiquée le 50 octobre, permit au talon de s’abaisser sensiblement jusqu’à faire froncer le niveau de la cicatrice. Un bandage contentif et inamovible maintint le moignon dans cet état pendant une douzaine de jours, le membre entier soumis k un repos absolu. A la levée de l’appareil, tout était solidement cicatrisé, et le talon si exactement en rapport qu’il n’avait plus aucune tendance à se reporter en arrière. Un soulier fut fait exprès avec une sorte d’avantpied garni de liège pour protéger le moignon, un coussinet circulaire étant adapté au talon pour le soutenir ; et enfin la tige de cette chaussure, remontant jusque vers le milieu de la jambe, assujettit le membre dans tousses mouvements.
Le malade sortit de la Clinique vers la fin de décembre 4840. Le 9 novembre 1841, M. H. Larrey le faisait voir à l’Académie royale de médecine: « Il fallait attendre, disait-il sagement, que ce résultat heureux fût définitif et nous avons attendu. Il y a aujourd’hui plus d’un an que la petite opération a été faite, et rien n’en a compromis le succès; le pied soutient assez bien le poids du corps dans la marche et la station, sans le secours même d’un béquillon ; et le pauvre ouvrier ne pense plus k se faire couper la jambe. »
M. H. Larrey disait vrai quant au résultat de l’opération; mais quant k la bottine et quant à la marche, les choses n’étaient pas k beaucoup près en si bon état.
D’abord au sortir de la Clinique, on avait muni notre opéré du brodequin décrit par M. Larrey ; mais le froid l’empêcha de le porter, et comme , quand il posait le pied par terre, la jambe devenait bleue et se gonflait , il se décida k reprendre ses béquilles pour l’hiver et ne les quitta qu’à la fin de mars 4844, époque k laquelle il entra k l’hôpital Cochin. M. Cochin qui lui portait quelque intérêt, lui fit fabriquer par M. Charrière une bottine qui coûta 400 francs : il ne put pas la garder une demi-heure. Il reprit donc son brodequin de la Clinique ; mais ne pouvant marcher avec facilité, incapable de gagner sa vie, il se tint trop heureux de pouvoir être admis à Bicêtre le 46 juin 4844 ; et c’est de cet hospice qu’il vint voir M. H. Larrey lorsque celui-ci le présenta à l’Académie royale de médecine.
Peu de temps après cette présentation, la marche étant toujours, pénible, le pauvre homme vint me conter son histoire et me demander une autre chaussure. Voici en quoi péchait son brodequin.
Ainsi que nous le verrons tout k l’heure plus en détail, le moignon appuyait surtout par sa partie antérieure , et le talon était reporté en haut et en arrière. Le talon du brodequin suivait ce , mouvement ; la semelle
se pliait donc nécessairement au point où cessait le moignon ; et l’avant-pied de liège venait frotter en haut contre la cicatrice; frottement d’autant plus fort que la semelle avait perdu plus de sa solidité. Je lui en fis faire un neuf avec une semelle solide ; elle ne tarda pas à se fléchir à son tour. Pour y mettre obstacle, le malade imagina de doubler la portion postérieure de la tige avec une lame de fer-blanc; de cette manière le talon remontait moins, et la flexion de la semelle était moindre, mais subsistait toujours.
Je jugeai alors que l’avant-pied, ne compensant ses inconvénients par aucune sorte d’utilité, devait être supprimé, et je fis faire un brodequin qui embrassait exactement le moignon. Alors ce fut une autre série de phénomènes. Le talon remontait toujours; la partie postérieure de la tige pliait pour obéir à ce mouvement; de là une douleur que le malade ressentait surtout au niveau des malléoles, et qu’il rapportait à la section du tendon d’Achille.
Il y avait là une indication positive. Il fallait empêcher le talon du brodequin de remonter, et pour cela il fallait lui faire prendre son point d’appui sur la jambe à l’aide d’une ou plusieurs tiges inflexibles ; et, par une conséquence inévitable, immobiliser la jambe sur le pied. Je fis écrire par l’administration à M. Martin; mais je voulus auparavant étudier plus exactement que je n’avais fait le mécanisme de la marche avec ce pied mutilé, afin d’arriver aux indications par la voie la plus courte, et sans passer par tous les tâtonnements de l’expérience empirique.
Le pied et la jambe étant donc mis à nu, on voit d’abord que le talon est porté en arrière et un peu en haut. Pour en donner une idée exacte, du bord postérieur de la malléole externe au bout du talon, on trouve pour le côté sain 4 centimètres ; du côté malade 5 centimètres. Par une conséquence nécessaire, le talon ne porte pas sur le sol; si le malade essaie de s’appuyer sur ce talon seul, il ne peut se soutenir un seul instant , le moignon se fléchit de manière à reporter immédiatement le poids du corps sur l’angle antérieur et externe du calcanéum ; et ce mouvement excite de la douleur vers cet angle d’abord, puis vers l’endroit de la section du tendon d’Achille. Cet angle antérieur et externe du calcanéum est donc le point le plus déclive du pied et le premier qui touche le sol; c’est sur lui aussi que le poids du corps doit porter d’abord, attendu qu’il se trouve presque absolument sur la même ligne verticale que le péroné. Mais comme cet angle fort aigu et d’ailleurs fort peu garni de chairs est presque à nu sous la peau, il en résulte qu’il faut chercher un point d’appui plus large et mieux garni ; on le trouvera dans la partie anté¬
rieure et interne du calcanéum et surtout dans la tête de l’astragale, à la condition de leur fournir un plan solide qui les emboîte et les soutienne, tandis qu’on fera porter à faux l’angle redouté.
Le membre est raccourci d’un centimètre, chose facile à concevoir puisque c’est la voûte du pied qui maintenant touche le sol ; il est à noter que le pied sain est assez plat, ce qui explique l’insignifiance du raccourcissement. Cependant il y a là une indication nouvelle, et pour éviter la claudication, il importe que la semelle de ce côté soit un peu plus haute que l’autre.
Avec ces trois indications , nous pensions satisfaire aux principales difficultés. Mais déjà M. Martin était arrivé de son côté aux mêmes conclusions; et la pratique l’avait conduit à fabriquer une bottine sans avant-pied, avec une épaisse semelle ferrée en arrière d’un fer à cheval; la semelle maintenue parallèle au sol par deux tiges de fer très-doux, mais solides, montant de chaque côté jusqu’à la jarretière, et fixées là par un demi-cercle de fer bien rembourré qui embrassait le mollet, tandis qu’une courroie également rembourrée achevait d’embrasser la jambe en avant. Le dedans de la bottine était muni en outre d’une autre semelle en liège d’environ 5 centimètres d’épaisseur, creusée en arrière pour recevoir le talon, gardant au contraire toute son épaisseur en avant pour fournir un plan solide à l’astragale et au calcanéum.
Qui n’aurait cru que cette bottine devait remplir le but? Au moment même où le malade l’essaya, il s’en trouva à merveille ; mais il ne l’eut pas essayée quelques heures que les inconvénients vinrent à se faire sentir.
D’abord l'évidement de la semelle de liège n’avait été fait qu’en vue de la forme extérieure du moignon; et l’angle externe du calcanéum était trop fortement comprimé. Le malade y remédia en retranchant tout le rebord postérieur et externe de cette semelle, de telle sorte que ni l’angle ni le talon n’appuyaient véritablement nulle part, et que le point d’appui réel était fourni par la portion antérieure, inférieure et interne de la tête de l’astragale. Bien que cette partie du moignon fût bien garnie de chairs, ces chairs étaient trop tendres pour supporter la pression toute nouvelle à laquelle elles étaient soumises ; il fallut garnir de crin, de bourre, et finalement avec un morceau de peau de mouton la portion correspondante de la semelle. Enfin, après toutes ces améliorations, se révéla un nouvel inconvénient; la jambe vacillait d’un' côté à l’autre sur le pied; ce qui rendaitla marche peu sûre, et ce qui ramenait en outre l’angle du calcanéum en dedans et le faisait presser douloureusement contre la semelle. M. Martin imagina d’embrasser le
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côté externe de la jambe, vers son tiers in¬
férieur, avec une bande de cuir large de quatre travers de doigts, qui venait se boucler sur la tige latérale interne. Par là l’angle calcanien était rejeté définitivement en dehors; et les choses allèrent bien pendant quelque temps.
Mais au bout de deux mois le malade ne put plus supporter la pression de cette bande. Elle comprimait douloureusement le péroné; elle faisait gonfler le pied; en un mot elle le gênait tellement qu’il la supprima et la remplaça par un tampon de crin et un morceau de peau de mouton placés entre la bottine et la peau, immédiatement au-dessus de la malléole externe. La pression ainsi exercée fut bien encore un peu douloureuse ; mais il finit par s’y habituer.
Je l’ai revu il y a quelques jours, afin de juger de l’état des choses; et il est venu de Bicêtre à Paris, portant toujours la même bottine que le fer à cheval défend contre une usure trop prompte. La pression portant surtout en avant de la semelle, c’est là que l’usure est la plus forte, et d’autant plus que le fer à cheval ne se prolonge pas jusque-là. La raison très-légitime en est que si toute la semelle était ferrée, il serait trop exposé à glisser sur le pavé. Aussi la semelle, étant tout en cuir en cet endroit, s’use très-vite, et on est obligé de temps à autre d’y rajuster de nouvelles plaques de cuir. Il marche assez vite, et peut aller de Bicêtre au Parvis Notre-Dame en cinq quarts d’heure, ce qui fait plus d’une lieue à l’heure. Pour aller de ce train, il lui faut un bâton, qu’il tient de la main droite ; ce qui est tout contraire à ce que
nous avons dit du sujet précédent ; il a essayé vainement de le porter à gauche. Pour une simple promenade il peut se passer de bâton.
Le mollet a 4 centimètres de moins à cette jambe qu’à l’autre. J’ai examiné le pied. Il n’y a pas de durillon sous l’astragale; il y en a, au contraire, un petit fort douloureux à la pression sous l’angle externe du calcanéum; mais il existait au dire du malade avant qu’il eût sa bottine. Il ne porte point de bas , la bottine étant trop juste pour en recevoir. Dans les changements de temps, le moignon devient bleu et se gonfle , mais c’est là tout. Il sent habituellement ses orteils au bout du pied, et pas plus en un temps qu’en un autre ; il ajoute même qu’il lui semble qu’il leur fait exécuter tous les mouvements accoutumes.
Voilà une observation fort longue; on me le pardonnera peut-être en faveur de l’intérêt qu’elle présente. On voit quels tristes résultats donne généralement cette amputation de Chopart qu’un habile chirurgien, s’appuyant de quelques méchantes données anatomiques, prétendait substituer dans tous les cas à l’amputation tarso-inétatarsiennel Sans revenir sur les points déjà touchés, j’appellerai seulement l’attention des praticiens sur une question assez importante : attendu la gêne et les douleurs qu’excite l’angle antérieur et externe du calcanéum , ne devrait-on pas admettre comme règle de médecine opératoire, d’enlever cet angle inutile et nuisible lorsqu’on est réduit à pratiquer cette amputation? Pour mpi je considère cette question comme suffisamment résolue; et je me ferai toujours un devoir d« le retrancher à l’avenir.
BIBLIOGRAPHIE
EXPOSÉ DES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DE MÉDECINE , CHIRURGIE ET PHARMACIE DE
Toulouse, depuis le 8 mai 1842 jusqu'au 14 mai 1843.
Les sociétés savantes disséminées dans nos villes de province ont sans doute une utilité qu’il serait injuste de méconnaître; elles entretiennent l’émulation, resserrent les liens de la confraternité , et quelquefois enfin , comme dans une occasion récente , elles élèvent la voix de tous les points du pays pour la défense des grands principes. .Mais, à côté de ces avantages, il y a des inconvénients inévitables; nombre de travaux dignes d’estime, élaborés ainsi dans ces petites sociétés, ne parviennent que difficilement à la connaissance du public, et risquent d’être perdus pour la science. Du moins faut-il que la presse se charge de les recueillir, autant que possible, et s’en empare pour les sauver d’un oubli immérité,
L’exposé des travaux de la société de Toulouse, tracé d’une plume à la fois facile et élégante, par M. Ducasse, secrétaire général, ne comprend pas moins de 45 communications.
On comprend qu’il nous serait impossible même de les énumérer toutes; nous en rappelleront seulement quelques-unes de celles qui ont trait à la chirurgie.
M. Gayrel s’est occupé du traitement du delirium tremens. Il rejette la saignée, comme Dupuytren ; mais contre Dupuytren il rejette également les opiacés; et, cherchant uniquement à appeler sur d’autres systèmes la vitalité concentrée dans l’encéphale, il recommande l’exercice musculaire porté jusqu’à la fatigue. Quatre guérisons ainsi obtenues ne permettent pas de dédaigner ce moyen, qui mous paraît cependant difficile à appliquer dans la plupart des cas de delirium tremens chirurgical.
M, Combes a donné l'histoire d’une hydro*
BIBLIOGRAPHIE
cèle du cou chez une petite fille de 8 ans, guérie en 15 ou 20 jours, à l’aide d’une seule injection iodée. C’est un succès à ajouter à ceux que M. Velpeau a déjà obtenus de la même méthode.
M. Igounet a eu à traiter, chez un enfant de six mois, un nævus materms énorme, situé entre l’angle inférieur de l’omoplate droite et les épines vertébrales , et n’ayant pas moins de 12 centimètres de long sur 8 de largo , et 5 millimètres d’élévation. Il passa au travers deux fortes aiguilles de bourrelier, qu’il fixa par un fil ciré comme dans l’opération du becde-lièvre. Leur séjour détermina une légère inflammation qui suffit pour transformer la tumeur érectile en une cicatrice blanche et unie. Cette application hardie de la méthode de M. Lallemand mérite assurément de fixer l’attention.
Nous pourrions citer encore, parmi bon nombre d’autres articles, des considérations de M. Carré sur l’utilité de l’amputation avant la limitation de la gangrène , quand celle-ci provient d’une cause externe : un cas de fracture des lames des vertèbres , avec commotion de la moelle et paraplégie immédiate; le danger fut conjuré par M.' Fournalès, à l’aide de saignées répétées, de sangsues et de ventouses sur l’endroit blessé, de manière à procurer une dérivation sanguine incessante. Un autre cas de commotion de la moelle, rapporté par M. Ducasse avec tous les détails nécessaires, présente un intérêt d’un autre genre; il y eut une rétention d’urine qu’on attribua à la paralysie de la vessie, mais dans laquelle cependant la vessie conservait une sensibilité telle que le séjour de la sonde s’accompagnait de douleurs horribles. Le malade se rétablit ; neuf ans après il fut repris de douleurs à la région vésicale , et il succomba quelques mois après à un ramollissement des reins et de la muqueuse vésicale démontré par l’autopsie. Mais quelle était l’origine de cette affection? Avait-elle quelque rapport avec celle qui s’était montrée neuf ans auparavant, à l’occasion d’une commotion de la moelle? Nous eussions désiré que M. Ducasse eût abordé ces questions; pour nous, plusieurs faits analogues nous inclinent à soupçonner que les lésions traumatiques de la moelle déterminent fréquemment dans la vessie et surtout au col une inflammation plus que suffisante pour rendre compte de la rétention d’urine ; mais la question a besoin d’être éclairée par des faits plus nombreux.
M. Ducasse a encore communiqué l’observation d’une grosse épingle logée dans la vessie d’une jeune fille, puis oubliée, puis devenue le noyau d’un calcul si volumineux, que la malheureuse, mariée et devenue enceinte , ne put accoucher qu’à l’aide du forceps, et
eut la vessie et la matrice tellement contuses que la mort s’ensuivit. L’autopsie révéla la cause physique de tous ces désordres.
Nous terminerons cette rapide revue par deux faits qui ne sont pas d’une médiocre importance pour l’histoire des hernies. Un enfant de 10 ans avait été atteint d’une hernie inguinale étranglée, traitée avec succès à l’Hôtel- Dieu de Toulouse. Huit ans après, ce jeune homme qui par intervalles ressentait des coliques avec nausées et vomissements, facilement calmées par des bains et des lavements, éprouva de vives douleurs abdominales avec tension, tympanite, constipation, coma, syncopes, convulsions, vomissements de matières fécales. Cet état dura deux jours, malgré toùs les moyens employés; qui n’eût été tenté d’accuser l’ancienne hernie? Tout à coup, le troisième jour, au milieu d’un vomissement stercoral, le malade rend par la bouche 21 noyaux de cerises; 16 autres noyaux sont rendus par les selles; dès lors affaissement subit du ventre, et marche franche vers une convalescence complète. Le malade avait avalé tous ces noyaux quatre jours auparavant. Ce fait appartient à M. Igounet; il est curieux par sa rareté même; mais le suivant, dû à M. Fourquet, se répète plus fréquemment qu’on ne pense, et importe essentiellement au pronostic des hernies étranglées.
Une femme, âgée de 68 ans, portait depuis 25 ans une hernie crurale. Celle-ci s’étrangle ; tous les moyens préconisés pour en opérer la réduction échouent; au bout de sept jours, le danger devenant plus pressant, on opère. L’opération n’offrit aucun phénomène remarquable; la hernie était formée par l’intestin et l’épiploon, et une portion de celui-ci étant endurcie et adhérente, elle fut laissée dans la plaie en guise de bouchon. Les suites semblèrent d’abord heureuses; les évacuations se rétablirent d’elles-mêmes et continuèrent toute la nuit ; le ventre était souple ; mais en même temps les vomissements n’avaient pas cessé malgré une potion calmante, et la malade était moralement et physiquement dans un état de prostration alarmant. Dix-huit heures après l’opération, elle mourut d’une manière inopinée. L’autopsie fut absolument muette sur les causes de la mort; nul épanchement dans l’abdomen, aucune trace d’inflammation des organes contenus dans sa cavité ; et la portion intestinale étranglée avait même éprouvé une amélioration remarquable dans sa couleur et dans son tissu.
Nous avons vu un cas du même genre l’an dernier dans notre pratique particulière. Et ce n’est pas seulement après l’opération la mieux faite qu’une telle mort arrive ; mais nous avons vu plus d’une fois des sujets atteints de hernies seulement enflammées, réduites par un taxis modéré , succomber à la
NOUVELLES ET VARIÉTÉS
suite du taxis sans que l’autopsie fît voir autre chose que l’anse intestinale phlogosée au milieu des autres viscères absolument sains. Comment prévoir ces résultats, si éloignés des résultats ordinaires? Et comment s’y opposer, si l’on ne parvient pas à en démêler la cause, c’est-à-dire à les prévoir? C’est un sujet d’une haute importance, et qui appelle toute la méditation des praticiens.
On voit combien il y a de richesses cachées, nous ne voudrions pas dire perdues, dans ces comptes rendus des travaux de nos sociétés de province, qui ne jouissent pas à notre avis d’une assez grande publicité. Nous avons dû nécessairement choisir, et laisser en arrière bon nombre d’autres faits recueillis par d’autres observateurs également dignes d’être nommés; nous ne voulons pas cependant ter¬
miner cette analyse sans citer, avec un juste tribut d’éloges, le discours prononcé par M. Rolland, président de la société, à l’ouverture de la séance publique. Il a combattu ces définitions étroites de la chirurgie, qui ne voient dans cette science qu’un art mécanique ; il l’a montrée avec toutes ses difficultés, ses doutes, ses erreurs , qui la rapprochent si souvent de la médecine interne; et, loin que cet examen rigoureux tende à la rabaisser, il a pu dire, au contraire, avec juste raison : « Je l’ai grandie de tous les obstacles que je constate dans sa marche comme science, de toutes les difficultés qui se pressent dans ses applications pratiques, de tous les emprunts légitimes qui servirent à assurer ses progrès. »
NOUVELLES ET VARIÉTÉS
Académie des sciences. — Séance du 22 janvier. — MM. Désirabode adressent un mémoire Sur les moyens de prévenir et de corriger les vices de la seconde dentition.
M. Lieutaud envoie la copie d’une planche d’anatomie chinoise gravée en 1576, et par lui achetée à Tching-Haë en 1841. Elle est fort peu exacte, comme on pouvait s’y attendre.
29 janvier.— M. Chailly, en son nom et en celui de M. Godicr, lit ’un mémoire Sur un nouveau mode de traitement des déviations de la taille sans lits mécaniques et sans sections musculaires. - , .
M. Lafargue de Saint-Emilion propose l’inoculation de l’huile de croton tiglium sur les nœvi materni des enfants. Il ne veut pas qu’on fasse plus de six piqûres.
Académie de médecine.— Presque tout le mois qui vient de s’écouler a été rempli par la discussion sur le mémoire de M. Cruveilhier. Nous avons donné ce mémoire dans les Travaux originaux; il est probable que la discussion ne saurait se prolonger longtemps encore; et nous en donnerons l’analyse complète dans notre prochain numéro.
Le 25 janvier, M. Lucien Boyer a présenté de nouveaux instruments pour la ligature des polypes utérins, et qu’il a déjà appliqués une fois avec succès.
—Nous avons omis de dire que, dans la séance du 9 janvier, M. Scoutetten'a montré à l’Académie les dessins des instruments de chirurgie trouvés dans les fouilles d’Herculanum et de Pompéï. Ces dessins représentent, entre autres instruments, la sonde droite et la sonde en S, l’aiguille à séton, les ciseaux, le trocar, etc.
— M. Bouvier avait présenté dans la même séance une pièce anatomique relative à une fracture de Taxis, survenue chez une vieille femme de la Salpêtrière, qui s’était laissée choir de son lit en voulant prendre le bassin.
— M. Guérin vient de perdre en cour royale comme en première instance, le procès qu’il avait intenté au Journal de chirurgie. Il faut espérer que cet échec définitif servira d’exemple à quiconque prétendrait entraver la critique scientifique ; et que toutes les questions qui se rattachent à T orthopédie pourront désormais être agitées sans crainte devant le public médical ou les Académies, et recevoir d’une discussion libre la lumière dont elles ont si sérieusement besoin.
Illustres médecins et naturalistes des temps modernes , par M. Isidore Bourdon, membre de l’académie de médecine, 1 vol. in-18, format Charpentier: Prix, 3 fr. 50.— -Au comptoir des imprimeurs unis, quai Malaquais, 15. — Ce volume contient des notices sur Cuvier, Harvey, Haller, Camper, Bichat, Dupuytren, etc. Nous en rendrons compte.
Nouveaux éléments de pathologie médico-chirurgicale, ou Traité théorique et pratique de médecine et de chirurgie , par MM. L.-Ch. Roche, L.-J. Sanson et A. Lenoir, 4e édition corrigée et augmentée ; 5 vol. in-8° de 650 à 700 pag. chacun : Prix, 36 fr.— Les quatre premiers volumes sont en vente, le cinquième paraîtra prochainement.— Chez J. -B. Baillière, libraire, rue de l’École-de-Médecine.
Le journal de Chirurgie paraît le 20 de chaque mois, par livraisons de 32 pages grand in-8°. Prix de l’abonnement : 8 fr. par an; et 12 fr. pour recevoir en même temps le journal de Médecine— On s’abonne à Paris, au Bureau du journal, chez Paul Dupont et Comp., rue de Grenelle-St-IIonoré, n° 55. — Tous les mémoires, articles et réclamations relatifs à la rédaction, doivent être adressés, francs de port, à M. Malgaigne , rédacteur en chef, rue de l’Arbre- Sec, n°22.
Paris, imprimerie de Paul Dupont et C!e, rue dë Grenelle-Saint-Honoré, 55.
JOURNAL
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