PERRIN. — LUXATIONS DU RADIUS CHEZ LES ENFANTS
Avant mon arrivée, la petite fille a pu porter sa main à sa figure, après mille instances de ses parents qui lui croyaient le bras fracturé. On peut en effet, quoique'douloureusemcnt, fléchir l’avant-bras sur le bras. On peut également ramener l’avant-bras et la main en demisupination ; mais la supination complète est impossible et l’on sent manifestement une résistance au niveau du coude.
Le poignet et l’épaule sont intacts. Le coude n’offre ni rougeur, ni gonflement, ni déformation, ni changement de rapport appréciable dans les os qui concourent h former cette articulation.
La réduction n’offrit aucune difficulté : le claquement caractéristique eut lieu, et dans le meme instant l’enfant s’écria : Maman, je suis guérie !
Ods. II®. — Luxation incomplète de V extrémité supérieure du radius reproduite cinq fois,
dans l’espace de quatre ans, chez une petite fille.
Le sujet de cette observation est une petite fille âgée de quatre ans et demi, aussi intelligente que faiblement constituée. A l’âge de six mois cette enfant éprouva pour la première fois la luxation dont je vais donner l’histoire, h la suite d’une traction exercée sur la main par sa mère pour faire passer son petit bras à travers la manche de sa robe. Un officier de santé ayant été appelé, constata qu’il n’y avait ni luxation ni fracture, et prescrivit des cataplasmes de son sur l’épaule, attribuant h une douleur siégeant dans cette région, l’impossibilité où se trouvait l'enfant de mouvoir son bras. Au bout de quelques jours l’enfant recouvra l’usage son membre.
Deux ans plus tard, la luxation se reproduisit, la tète et le corps de la petite fille étant penchés fortement en arrière, tandis que quelqu’un la retenait solidement par les mains, celles-ci étant nécessairement en pronation, comme il arrive dans cette sorte de jeu. La mère reconnaissant là le même accident qu’autrefois , n’appela point de chirurgien, eut recours d’elle-même à l’emploi des cataplasmes de son prescrits la première fois , et le lendemain la petite fille se trouva guérie.
Dix-huit mois après cette deuxième récidive , une troisième survint le 2 juillet 1845, sans qu’on pût bien préciser la cause ou plutôt la manière d’agir de cette cause : toutefois ce fut à la suite d’une extension brusque de l’avant-bras qui était fléchi et placé entravers du ventre, que la luxation eut lieu ; et cette extension fut subitement opérée par un garçon plus âgé qu’elle, avec lequel elle jouait. La mère vit l’accident se produire sous ses yeux, et m’assura qu’il n’y eut pas de traction exercée sur l’avant-bras.
Une heure après l’accident, et au bout de laquelle seulement les cris de l’enfant se calmèrent, je fus appelé pour la première fois. Voici ce qu’un examen attentif me permit de constater.
Membre supérieur gauche pendant le long du tronc et situé en demi-pronation ; — doigts légèrement et naturellement fléchis ; —membre immobile, l’enfant refuse de s’en servir. — Au niveau de l’articulation du coude, rien d’anormal quant k la forme et au volume des parties ; — bien que les chairs soient remarquables par leur mollesse, l’exploration ne peut constater aucun changement appréciable dans les os.
On peut fléchir l’avant-bras, faire toucher de la main l’épaule du côté opposé , ramener la main en demi-supination en faisant souffrir la malade ; mais le mouvement de supination complète est tout à fait impossible.
Enfin, du côté du poignet et de l’épaule, tout est k l’état normal. La réduction fut facile et rapidement obtenue. Pour prévenir la récidive, je me contentai d’appliquer un bandage en 8 de chiffre imbibé d’eau blanche, et de faire mettrc le bras en écharpe.
La mère, qui ne comprenait pas bien l’utilité de ce bandage, et qui, d’autre part, était tourmentée par son enfant pour qu’on l’ôtât, voulut bien y consentir. Mais le lendemain la luxation se reproduisit, et cela, chose remarquable, tandis que la petite fille, pleine de gaieté, élevait autant qu’elle pouvait ses petits bras en l’air, en faisant admirer k sa mère combien elle était grande.
Celle-ci essaya elle-même d’imprimer quelques mouvements au bras, et au moment où elle fléchissait fortement l’avant-bras, elle entendit, selon son expression, coquer un grand coup dans le coude, ou, autrement dit, elle perçut le claquement caractéristique de la réduction
et vit dès ce moment les cris de sa petite fille se calmer, et le membre recouvrer ses mouvements.
Prévenu de cette quatrième récidive, j’appliquai sur l’articulation un bandage amidonné, en 8 de chiffre modérément serré, ayant préalablement fléchi légèrement l’avant-bras ; et au bout de quinze jours l’appareil fut enlevé.
76 TRAVAUX ORIGINAUX
Depuis six mois tout allait bien, lorsqu’à la fin de décembre 1 843 une cinquième récidive eut lieu pendant que quelqu’un essayait d'agrafer le poignet de la robe de l’enfant, sans que j’aie pu savoir si la main, au moment de l’accident, était en pronation ou en supination. Quoi qu’il en soit, ce fut une exagération de l’un ou de l’autre mouvement qui cette fois produisit la luxation.
Appelé 24 heures après l’accident, je procédai de suite à la réduction qui n’offrit aucune difficulté.
J’ai rapporté cette seconde observation avec de longs détails, parco qu’elle m’a paru résumer presqu’ entièrement à elle seule l’histoire des luxations du radius chez les enfants, sous le triple rapport de l’étiologie, de la symptomatologie et des terminaisons.
Dans les cinq récidives qui ont eu lieu chez cet enfant, les symptômes qui ont caractérisé la luxation se sont chaque fois exactement reproduits, et ont été constamment tels que je les ai notés à la troisième récidive. Chez cette petite fille comme chez la première, j’ai eu recours au procédé de réduction de Duverney, c’est-à-dire à un mouvement forcé de supination combiné avec un mouvement de flexion de l’avant-bras en dehors, en même temps qu’on presse du pouce de l’autre main au niveau et au-devant de la petite tête du radius.
Si maintement je rappelle que l’observation que j’ai publiée dans ce Journal au mois d’avril dernier est en tout semblable à ces deux dernières , on verra, en les considérant sous le rapport symptomatologique, qu’elles diffèrent en quelques points de celles rapportées par les observateurs. Ainsi l’avant-bras, au lieu d’être, comme on l’a dit, à demi-fléchi ou au quart de flexion et appuyé sur le ventre, a été observé par moi complètement étendu, pendant le long du tronc, et même légèrement porté en arrière. En outre j’ai toujours pu, quoique douloureusement pour la malade, fléchir plus ou moins l’avant-bras sur le bras. Enfin, au lieu d’une pronation complète et invariable, je pouvais ramener la main en demi-supination sans sentir de résistance au coude ; mais au delà, cette résistance devenait manifeste, et la supination complète absolument impossible.
Pour éloigner de l’esprit du lecteur toute idée de méprise de ma part dans le diagnostic, je crois devoir répéter que, chez les trois sujets que j’ai observés, l’épaule et le poignet étaient intacts; et que l’impossibilité de certains mouvements, la sensation évidente d’une résistance au coude, le claquement caractéristique de la réduction suivi du recouvrement instantané des fonctions du membre , assurent clairement la validité du diagnostic.
Je disais dans les quelques mots dont j’ai fait précéder les observations que je viens de rapporter, que si, parmi les faits connus, quelques-uns ont pleinement montré le genre de déplacement et permis de caractériser sûrement le genre de luxation observé , tous les autres laissaient encore le diagnostic spécial enveloppé dans la plus profonde obscurité. Ceux qui m’appartiennent pourront-ils jeter quelque lumière sur ce diagnostic spécial? J’ose l’espérer pour l’avenir seulement.
Sans doute on pourrait bien, comparant les opinions et les faits consignés dans la science, s’appuyant sur des preuves plus ou moins inattaquables tirées de l’anatomie et de la physiologie, essayer de donner, à défaut de déplacement appréciable dans les os, les signes à l’aide desquels on aurait lieu de soupçonner telle espèce de luxation plutôt’que telle autre. Mais, quand il s’agit de luxations, il faut se mettre en garde contre ces essais généralement infructueux et souvent dangereux pour les progrès de la science. Et sans sortir de la question, les nombreux travaux faits pour admettre ou rejeter la possibilité des luxations de l’extrémité supérieure du radius prouveraient amplement la vérité de ma proposition. Quand J.-L. Petit et Desault niaient tout déplacement de cet os, ils s’appuyaient sur les dispositions anatomiques de son articulation. —Boyer, qui avait vu deux fois la luxation en arrière, n’invoquait les dispositions anatomiques que pour nier la possibilité des luxations en avant. — Samson, qui partageait l’avis de Boyer, motivait son opinion, dans son article luxations du Dict. de méd. et dechir. pratiques ,