DISCUSSION SUR LES TUMEURS FIBREUSES DU SEIN
Voilà rleux mois que cette discussion tient occupée l’Académie royale de médecine; et elle ne paraît pas près de se terminer encore. Nous avions d’abord voulu en attendre la Un avant d’en rendre compte; mais d’une part cela aurait pu nous mener fort loin; d’un autre côté, les arguments essentiels sont épuisés, et tout le talent des orateurs nouveaux ne saurait les empêcher de tomber dans d’inévitables* redites ; et enfin nos lecteurs aimeront mieux sans doute avoir dès à présent sous les yeux le résumé de ces importants débats. Un mot d’abord sur la question que M. Cruveilhier se proposait d’éclaircir.
Il est admis généralement que les tumeurs du sein peuvent se ranger en deux grandes catégories; tumeurs bénignes, et tumeurs malignes. Mais dès qu’il s’agit de spécifier les caractères de ces diverses tumeurs , on se trouve engagé dans un embarras inextricable ; et l’anatomie pathologique est tout aussi peu avancée que la clinique. Par exemple, A. Cooper ne reconnaît que deux tumeurs malignes, le squirrhe et la tumeur fongoïde, laquelle
répond à peu près à notre encéphaloïde. En France on y ajoute généralement les tumeurs mélanique et colloïde , mais on ne va pas plus loin. Or, il faut bien le dire, ces quatre divisions sont loin de comprendre tous les aspects, toutes les variétés de tumeurs malignes; bien plus, il est souvent si difficile de reconnaître le squirrhe ou la tumeur colloïde, même sous le scalpel, que la plupart des chirurgiens n’osent exprimer leur opinion que sous forme de doute ; et que si l’on porte une de ces tumeurs équivoques devant une assemblée savante , il y a presque autant d’avis différents que d’examinateurs. Mais s’il en est ainsi des cancers, qui ont été beaucoup plus étudiés que les tumeurs bénignes, que dirons- nous de celles-ci? A.Gooper distingue par exemple la tumeur mammaire chronique ou tumeur lobulée , la tumeur cartilagineuse et osseuse , la tumeur scrophuleuse, la tum eur irritable, etc. ; M. Velpeau décrit les tumeurs fibrineuses, — ■ tuberculeuses, — laiteuses,— osseuses ; M. Pioux admet des névrômes, des tumeurs strumeuses , différentes des scrophuleuses ; et enfin les tumeurs mammaires d’Abernethy qu’il propose d’appeler fibreuses , La confusion des mots est
REVUE CRITIQUE
îfiî tfn indice trop sûr do la confusion des choses; et manifestement la science a besoin d’une révision sévère et complète à cet égard.
Quant au diagnostic sur le vivant, qui s’étonnerait de le voir plus difficile encore, et le plus souvent à peu près impossible? Dès lors le pronostic manque de base ; le traitement se dicte au hasard, et se résout d’ordinaire dans cette formule unique, l’extirpation. Voilà en raccourci le tableau de l’état actuel de la science.
Au milieu de cette sorte d’anarchie, tout à coup un savant d’une compétence reconnue, d’une probité scientifique au-dessus de toute atteinte, annonce qu’il a trouvé la lumière, qu’il est parvenu à débrouiller le chaos. Nous avons publié dans notre dernier numéro le mémoire de M. Cruveilhier ; nos lecteurs ont pu voir quelles magnifiques espérances il faisait naître; et pour résumer ses conclusions les plus essentielles, il disait donc :
1° Les corps fibreux constituent une lésion extrêmement fréquente, une des lésions les plus fréquentes de la- mamelle ;
2° Ils peuvent être distingués par des signes certains de l’induration suite d’inflammation chronique d’une part, et des tumeurs cancéreuses d’une autre part;
5° Les corps fibreux étant incapables de dégénération, leur extirpation n’est nullement nécessaire, et ne saurait être motivée que par l’incommodité qui résulte de leur poids et de leur volume.
Ainsi, nous allions savoir, pour le plus grand nombre des cas, la vraie nature des tumeurs bénignes; nous aurions des signes certains pour les diagnostiquer; la thérapeutique devenait simple et rationnelle.
Mais comment se fajsait-il donc que ces tumeurs fibreuses eussent échappé jusqu’à ce jour à l’attention des anatomistes et des chirurgiens? M. Cruveilhier répondait qu’on les confondait avec le squirrhe; et cela n’était pas sans vraisemblance. Mais M. Blandin a répondu par une autre assertion qui pouvait à son tour passer pour aussi vraisemblable; il a dit qu'une foule de tumeurs qualifiées mal à propos de tumeurs fibreuses n’étaient que des squirrhes à l’état de crudité, et, complétant sa pensée, il a ajouté que M. Cruveilhier avait pris pour des tumeurs fibreuses de pures tumeurs enkystées.
La question se trouvant aussi nettement posée, qu’y avait-il à faire pour la résoudre? Une seule chose, et c’est la seule qui n’ait pas été faite. Il fallait que M. Cruveilhier apportât de ces tumeurs fibreuses qu’il avait décrites, qu’il les fît passer sous les yeux de M. Blandin , qu’il démontrât les caractères qui les pouvaient faire confondre avec le squirrhe, et les caractères différentiels; et nous regrettons sincèrement que cette idée
ne lui soit pas venue. Peut-être en est-il temps encore, peut-être cette démonstration n’a-t-elle été que différée; toujours est-il qu’elle n’a pas été faite, et qu’entre les deux assertions contradictoires de M. Blandin et de M. Cruveilhier, il n’y a ni raisonnements ni autorités qui puissent décider; il faut des faits directs et positifs; il faut une démonstration directe.
Nous devons l’avouer, nous avons été surpris de la faible résistance opposée parM. Cruveilhier. Dans une 'première réponse, il s’est tenu pour satisfait de voir reconnue l’existence des tumeurs fibreuses de la mamelle ; quant à leur fréquence, il n’a fait que répéter ses premières assertions. Mais, évidemment, M. Blandin n’accordait même pas cette existence des tumeurs fibreuses, telles que M. Cruveilhier les avait décrites, puisqu’il avait hautement parlé de méprise. M. Castel les avait niées; M. Rochoux avait regretté que l’examen n’en eût pas été poursuivi avec le microscope ; M. Velpeau avait dit nettement qu’il n’était pas certain que les tumeurs décrites par M. Cruveilhier fussent réellement fibreuses. Plus tard, M. Roux n’a reconnu comme telles que les tumeurs mammaires d’Aberncthy ; et dans sa deuxième réponse, M. Cruveilhier, faisant un pas en arrière, a confessé, en propres termes, que la grande question relative h ces corps fibreux, c'est la question de leur existence.
Nous étions ainsi rejetés bien loin, comme on voit, du champ de bataille primitif; mais enfin, cette question même si rétrécie de l’existence des corps fibreux, a-t-elle été suffisamment vidée? M. Cruveilhier a -appelé à son secours le témoignage de Bayle, auquel, dans son mémoire, il avait attribué par erreur une opinion différente; il a invoqué la description de la tumeur mammaire chroninique, par A. Cooper. Mais comment se fait-il donc que, dans son mémoire, M. Cruveilhier ait affirmé que A. Cooper n’avait pas seulement mentionné les corps fibreux de la mamelle, et que , dans la discussion, il avance que A. Cooper les a décrits parfaitement ? Sans nous arrêter sur ce point, il est trop évident que les tumeurs lobulécs d’A. Cooper sont toute autre chose que les corps fibreux de M. Cruveilhier; et, si nous ne nous trompons , on pourrait en dire autant de Bayle.
Aussi , l’argumentation est revenue à la charge avec plus de force. M. Amussat a déclaré que, pendant quatre ans d’internat à la Salpêtrière, il avait vu beaucoup de tumeurs fibreuses de la matrice et très-peu des mamelles. Le musée Dupuytren, si riche en corps fibreux utérins , est très-pauvre en tumeurs fibreuses de la mamelle. Et enfin, M. Amussat se posant la question : Y a-t-iî de vérita-
blés tumeurs fibreuses du sein analogues à celles de V utérus? a répondu: Je le pense , puisque M. Cruveilhier dit en avoir vu un grand nombre. Que conclure d’une pareille réponse , si ce n’est que M . Amussat ne fonde sa conviction que sur le dire de M. Cruveilhier, et qu’il n’a pas vu de ces tumeurs par lui-même ? Au reste , ce qui était resté jusque - la obscur dans les termes n’a pas tardé à devenir fort clair. M. Cruveilhier, dans la discussion , avait cité les vieilles femmes de la Salpêtrière comme portant fréquemment de ces corps fibreux; M. A. Bérard a répondu :
« Relativement à la fréquence des tumeurs fibreuses du sein, je dirai que pendant longtemps aussi j’ai étudié à la Salpêtrière, et que jamais je n’ai vu dans les mamelles rien qui ressemble aux tumeurs fibreuses do l’utérus. »
Sont venus ensuite M. Lisfranc , qui n’a rencontré qu’exccptionnellement dans le sein des tumeurs fibreuses; M. Blandin , qui a déclaré qu’il n’en avait jamais vu, que M. Laugier et plusieurs autres chirurgiens n’en avaient jamais vu; et M. Cruveilhier luimême, frappé de la tournure inattendue de la discussion, a achevé d' ébranler le peu de foi qui restait encore dans quelques esprits en faveur de sa doctrine.
« Quelques-uns de mes adversaires, a-tril dit, ne veulent pas admettre l’existence des corps fibreux dans les mamelles ; d’autres no les admettent que par une sorte de condescendance. »
Et, confessant que les faits qui existent sont insuffisants, et que la question d’anatomie pathologique est insoluble aujourd’hui, il a proposé de nommer une commission chargée de résoudre quatre questions , dont nous ne citerons que les deux suivantes :
« La mamelle est-elle sujette au développement des corps fibreux?
« Bans le cas de réponse affirmative, existe-t-il des caractères positifs à l’aide desquels il soit possible de les distinguer des indurations, des cancers enkystés, etc.?»
Mais quoi ! n’était-ce donc pas là l’objet du mémoire? Et le mémoire n’avait-il pas la prétention de résoudre nettement et absolument ces deux questions? Quoi! M. Cruveilhier déclarait au début de la discussion que les corps fibreux de la mamelle étaient extrêmement fréquents ; et le voilà réduit à demander si la mamelle y est sujette, et ajoutant même qu’en ce moment cette question si rétrécie ne peut être résolue! M. Roux a donc eu toute raison de conclure que M. Cruveilhier démolissait son mémoire pièce à pièce; et véritablement ses adversaires n’avaient rien dit qui fût aussi fort.
Nous avons beaucoup insisté sur cette pre¬
mière question; c’est qu’en effet elle était le principe et la base des deux autres. Car si l’on n’est pas même certain de l’existence des corps fibreux dans la mamelle, comment songer à rechercher leurs signes sur le vivant? et comment discuter s’il faut enlever ou non des tumeurs qui sont encore à l’état d’hypothèse ?
Est-ce bien là cependant le dernier mot de M. Cruveilhier, et ses paroles n’ont-elles pas trahi sa pensée? A-t-il bien pu dire que les faits ôtaient insuffisants, alors qu’il en possède lui-même un si grand nombre ? Ne serait-ce pas qu’en voyant le nombre et l’unanimité de ses adversaires, il s’est méfié de son œuvre, et qu’il a voulu revoir les mêmes faits avec ses collègues avant d’affirmer leur valeur définitive? Nous nous rattachons volontiers à cette espérance; et la vigueur avec laquelle a ôté combattue la nouvelle doctrine ne prouve jusqu’à présent que son importance et sa nouveauté. Toute idée nouvelle commence par être propre à un seul homme; elle n’est nouvelle qu’à la condition de choquer plus ou moins les idées anciennes ; et il faut qu’elle lutte pour se faire accepter. Que M. Cruveilhier vienne donc avec toutes ses preuves; qu’il nous apprenne à reconnaître sur nature ces fumeurs fibreuses qu’il a pendant longtemps méconnues lui-même ; qu’il montre des pièces anatomiques; sans quoi son travail, tout important qu’il est, menace d’être frappé de stérilité.
La discussion a continué toutefois; mais elle a dû s’écarter de son .objet primitif. Ainsi on a recherché si les corps fibreux sont susceptibles de dégénérer, s’il faut se hâter d’enlever toutes les tumeurs du sein, si l’on peut distinguer sur le vivant les tumeurs bénignes des tumeurs malignes; questions d’une haute importance , et sur lesquelles nous reviendrons peut-être, mais qui n’ont plus la solide base que M. Cruveilhier avait cherché à leur donner.