MÉMOIRE SUR L’ABRASION DE LA CORNÉE
mère, dit M. Malgaigne, s’applaudissent beaucoup du résultat. » Et il ajoute : « Cependant la jeune fille garde une gibbosité extrêmement marquée, et c’est une de celles sur lesquelles la myotomie a laissé les résultats les plus graves. » De tout cela, pas un mot, oui, pas un mot de vrai. La mère ne s’est point applaudie du résultat devant M. Malgaigne, par la raison qu’elle était morte depuis assez longtemps quand il s’est présenté pour voir la fille. »
Il y a véritablement là une fausseté, une fausseté bien misérable. Elle consiste, ami lecteur, à rapporter à une malade ce que nous avons dit d’une autre, à attribuer à Mlle Lechner, notée dans le Mémoire comme offrant Y amélioration lapins notable quoiqu’elle ne soit restée que 55 jours à l’hôpital, ce qui revient à Virginie Gaudet, qui compte près de 8 mois de séjour, et dont le nom est écrit en toutes lettres dans le Mémoire, comme celui de la jeune fdle qui a le plus souffert de la myotomie. Voilà par quel heureux stratagème on se donne la joie d’imputer à un adversaire trop véridique une grossière imposture ; voilà les honnêtes inventions qui servent de cortège et d’appui à la myotomie. Encore a-t-on jugé sagement qu’elles porteraient peu de fruits si l’on en faisait part seulement aux abonnés de la Gazette médicale ; et comme cet auditoire d’élite s’en va diminuant tous les jours, on a tiré cette vaillante réplique à grand nombre d’exemplaires, et l’on a fait colporter par tout Paris, en style du père Duchêne, la grande calomnie de M. Malgaigne!
Heureusement cela ne trompe personne, et cela n’intimide plus personne. Lorsque, malgré notre répugnance nettement exprimée, on nous a forcé à cette lutte, nous ne prévoyions pas sans doute que l’on dépasserait à notre égard toutes les bienséances et toutes les limites; mais, quoi qu’on ait pu écrire et faire, soutenu par le sentiment de notre droit et de notre devoir, nous n’avons cessé d’aller en avant. Nous apercevons enfin le but désiré ; les faits vont être soumis à une vérification solennelle ; la science et la vérité une fois satisfaites, nous promettons à M. Guérin de laisser son nom dans le plus complet oubli. Mais jusques-là nous l’engageons à méditer ces paroles d’un de nos plus éminents publicistes :
« La fermeté sans le droit, c’est de la violence; le droit sans la fermeté, c’est de la faiblesse ; l’union du droit et de la fermeté, voilà la véritable force. »
Mémoire sur l'abrasion de la cornée pour remédier aux opacités
de celte membrane , par M. ffEALcsukicum*
Lorsque j’adressai à l’Académie des sciences, en avril 1843, une courte note sur l’abrasion de la cornée que je pensais avoir pratiquée le premier, cette communication fit une certaine sensation parmi les chirurgiens, mais surtout parmi les ophtalmologistes. Quelques honorables confrères voulurent bien m’écrire pour m’avertir que ni mes expériences ni mon opération n’étaient nouvelles; mais ils s’accordaient mal sur les résultats qu’elle avait donnés. Ainsi M. H. Blatin m’écrivait en date du 8 avril :
« Un nommé Winderling* oculiste ambulant, actuellement à Verdun, en a parlé il y a plusieurs mois, comme d’une opération vulgaire et facile, à un médecin de mes amis ; et d’après ce qu’il en a dit, il ne s’agissait pas de l’albugo, de Y unguia d’A. Paré, mais des taches anciennes que Demours veut qu’on n’attaque point au couteau. Ce Winderling qui ne s’en donnait pas pour l’inventeur, guérissait ainsi sur les places publiques, il y a plus de 14 ans, avec un nommé Raymond, les opacités de la cornée, laissant croire au besoin qu’il faisait ainsi l’opération de la cataracte. D’une pratique semblable dérive peut-être la croyance populaire que la cataracte consiste dans la présence d’une peau placée sur l’œil. »
D’un autre côté, M. Sichel m’écrivait le 15 avril:
« D’abord le fait que la cornée devient transparente et que la vision se rétablit après l’excision des cicatrices est connu depuis longtemps des praticiens. Il y a plus ; la vision se rétablit même pour quelque temps quand, dans l’opération du staphylôme, on enlève entièrement la cornée. Mais ces guérisons ne sont point de durée, La cornée amincie et
TRAVAUX ORIGINAUX
devenue transparente redevient toujours opaque au bout d’un temps plus ou moins long ; à moins qu’il ne se forme un kératocèle ou un staphylôme pellucide de la cornée, maladies fort difficiles à guérir, qui détruisent la vision tout aussi bien que l’opacité, et se terminent même, quand la perte de substance de la cornée est considérable, par la rupture de cette membrane et la fonte du globe oculaire, d La même divergence se manifesta devant l’Académie des sciences et dans la presse médicale ; tandis que M. Rognetta , dans les Annales de thérapeutique , établissait les conditions dans lesquelles l’opération pouvait être rationnelle, M. Desmarres dans les A males d’oculistique la rejetait impitoyablement dans tous les cas. La question a été récemment reprise par le docteur Rob. Hamilton qui, dans un mémoire lu à la société Médico-Chirurgicale d’Edimbourg, le 9 février 1844, a conclu en faveur de l’opération (l). Comme aucuns de ces écrivains n’avaient de faits personnels et directs sur cette question, il leur était difficile d’y jeter une bien grande lumière; toutefois les recherches auxquelles ils se sont livrés ne manquent ni d’intérêt ni d’utilité. Je profiterai des matériaux qu’ils ont recueillis, en y ajoutant d’autres qui leur ont échappé; et l’on verra qu’en effet les premières tentatives faites dans cette direction remontent déjà assez loin dans l’histoire de l’art. Je donnerai ensuite mes propres observations avec les réflexions qu’elles m’ont suggérées.
La première mention d’une opération de ce genre se trouve dans l’ouvrage de Saint- Yves, publié en 1722. Il esta remarquer qu’il n’en dit rien à l’occasion de l’albugo, mais seulement à propos des ulcères de la cornée. Après avoir parlé de leur cicatrisation :
« Quant aux taches qui restent, ajoute-t-il, elles sont ou petites ou larges, et plus ou moins élevées selon que la maladie qui les a précédées a été violente. 11 y en a qui prétendent les emporter en enlevant une pellicule de la tache; mais cette pratique est dangereuse, parce que si avec une lancette ou quelque autre instrument on ôtait cette partie, il se ferait une nouvelle plaie qu’il faudrait nécessairement cicatriser de nouveau, et il en resterait même une opacité à cet endroit, qui serait aussi grande que la première... Ce que je viens de dire n empêche pas qu on ne lève une pellicule de la cornée transparente lorsqu’il y a une matière épanchée par un grain de petite vérole, qui est le seul cas où cette opération convient. »
Quels étaient ces hardis opérateurs, qui semblaient ainsi vouloir ouvrir à l’art une voie nouvelle? Sans doute quelques oculistes ambulants, confrères de ces lithotomistes parmi lesquels avait été élevé frère Jacques ; et nous verrons en effet qu’en dehors delà chirurgie régulière l’abrasion de la cornée s’est perpétué par tradition pendant tout le XVIIIe siècle, et jusqu’à nos jours même entre les mains de Winderling (2).
Après Saint-Yves nous trouvons une assez grande lacune; près de 30 ans se passent sans qu’une seule voix s’élève pour rappeler même l’opération condamnée. C’est en vain que M. Desinarres a cru la retrouver dans une thèse de Mauchart et dans Platner; l’un et l’autre ne parlent que des mouchetures de Woolhouse ; et les instruments dont Platner a donné la figure ne laissent aucun doute à cet égard.
Mais, en 1751, Richard Mead, médecin du roi d’Angleterre, exprima sur l’opération une opinion beaucoup plus favorable que Saint-Yves ; et du reste, par un hasard assez étrange, nous verrons se succéder presque régulièrement les témoignages favorables et
(1) London and Edimb. Monthly Journal of med. science, march 18M.
(5) Ni Moolhouse ni Taylor n’ont rien dit que je sache de précis à ce sujet. Je trouve cependant dans un chapitre de G. Sprengel, une citation d’Heuerman qui a trait à ce dernier. Il s’agit des taches de la cornée, « qu’on peut cependant, assure-t-il, lorsqu’elles sont trèslarges et qu elles ont complètement aboli la vue, soulever à l’aide d’un fil et exciser, ainsi qu’il l’a vu pratiquer à Taylor; mais quand il y a quelque espoir que la vue se rétablisse, on doit s abstenir de cette opération dans la crainte de faire naître des cicatrices encore plus incommodes. «—G. Sprengel, Ilist. des principal opér. dechir., t. 8 de Yllist. de la médecine, de K. Sprengel, p. 76.