MALGÀIGNE. —MÉMOIRE SUR L’ABRASION DE LA CORNÉE
lés témoignages contraires. Mead distinguait deux espèces d ’albugo, lin superficiel ou externe, l’autre plus profond ou interne.
« J’ai traité cette affection par deux moyens, dit-il, l’un dans l’albugo superficiel, l’autre dans le profond. Dans le premier cas je me suis servi d’une poudre composée de parties égales de verre commun porphyrisé et de sucre candi. . . L’autre moyen consiste à faire exciser cette taie peu à peu et tous les jours par un chirurgien habile et prudent ; en effet la cornée se compose de lames superposées, et elle est assez épaisse et solide pour permettre d’en enlever quelques petites portions. J’ai vu beaucoup de malades guéris par l’usage de la poudre; mais je n’ai appliqué la résection de la cornée qu’une fois seulement ou deux avec un heureux succès. Sed satins est anceps remedium experin quam nullum (1). »
Presque en même temps, Eschenbach en Allemagne tenait un langage bien différent ; il taxait les opérateurs de charlatanisme et d’ignorance; et pourtant la première des observations qu’il rapporte semble montrer qu’il avait lui-même assez légèrement étudié le sujet. Cette observation appartient essentiellement à notre sujet.
Obs. Ire. — Opacité générale des deux cornées, succédant U la petite vérole; double opération ; insuccès (2).
Au mois d’avril 1751, un médecin-oculiste ambulant arriva parmi nous; il avait acquis par un long exercice une rare dextérité manuelle dans l’abaissement de lacataraçtc, mais ne se doutait guère de l’anatomie, ni des principes de la chirurgie, ni de tout ce qui concerne la saine médecine. Il fut consulté par une pauvre fille de 24 ans, bien portante d’ailleurs et robuste, mais qui depuis longues années était devenue presque aveugle par l’effet d’un leucoma qui avait envahi les deux yeux à la suite de la variole, et qui malgré tout ce que l’on avait tenté occupait encore la totalité des deux cornées, sauf vers le bord, à l’endroit où la cornée s’unit à la sclérotique, un petit cercle ayant à peine un quart de ligne d’étendue, et qui ôtait resté transparent; mais tout le reste offrait une tache épaisse, protubérante et d’une couleur blanchâtre. Or, bien que la chirurgie regarde cette affection comme incurable, et que cet arrêt soit ratifié par l’expérience de tous les jours et par une foule de raisons, notre oculiste, comme c’est l’habitude des gens de cette sorte, jura ses grands dieux qu’il enlèverait la tache par une opération chirurgicale, et qu’en peu de jours il rendrait à la malade l’intégrité de la vision. Voici comment il s’y prit :
L’opération fut faite le matin. La malade était assise sur une chaise ordinaire, le visage tourné contre le jour ; un aide, placé derrière , lui tenait avec les deux mains la tête renversée; en même temps, d’une main il lui fermait un œil, de l’autre il écartait les paupières de l’autre œil. L’opérateur debout devant la malade, la main armée de l’aiguille à cataracte ordinaire, ronde et pointue, enfonça l’aiguille transversalement dans la tache, et ayant ainsi fixé la cornée, la réséqua en entier à l’aide d’un bistouri bien tranchant; et ayant répété l’opération sur l’autre œil avec les mêmes circonstances , eut ainsi enlevé les deux cornées en une demi-heure. Après quoi, ouvrant les paupières et montrant quelques objets à la malade, il lui demanda si elle y voyait; mais celle-ci répondant que la douleur l’empêchait de rien voir, il fit panser les yeux avec un collyre réfrigérant composé d’eau de rose et d’un peu de sucre de saturne ; et peu après l’opération il fit faire une saignée du bras. Pendant les premiers jours l’humeur aqueuse s’écoula en abondance à travers les cornées ouvertes; en même temps, partie par l’effet d’une inflammation très-grave qui succéda à la plaie, partie par l’irritation continue que la paupière supérieure demeurée pendante excitait dans l’un et l’autre œil par son contact immédiat avec l’iris, sans compter l’action de l’air arrivant sur la plaie au moindre écartement des paupières; la malade fut prise d’une douleur tellement atroce que durant 14 jours elle n’eut pas un moment de sommeil, et qu’on craignait le délire. L’oculiste ayant à propos repris son voyage peu de jours après, et ainsi délaissé sa malade, on combattit l’inflammation et la douleur par les médicaments appropriés tant internes qu’externes, tant qu’en fin les symptômes s’amendèrent et la plaie se cicatrisa peu à peu ; c’est-â-dire qu’après plusieurs semaines ou plutôt plusieurs mois, la membrane enlevée fut remplacée par
(1) Monita et prœcepta medica, cap. De albug. oculi.
(2) Observ. anat. chir. medica rariora, edit. altéra, Rostochii, 1769, obs. IV,
TRAVAUX ORIGINAUX
line nouvelle, qui dès l’abord offrait une couleur bleuâtre, et|ressemblait ainsi en quelque sorte à une cornée saine, mais qui en s’organisant devint épaisse et tout à fait opaque. La couleur de cette cornée nouvelle tourna ensuite de plus en plus au blanc, et enfin, au bout de quelques mois, elle était absolument semblable à la cornée enlevée et pour l’épaisseur et pour la couleur, si ce n’est qu’elle gardait une nuance bleuâtre; la vision d’ailleurs n’étant pas le moins du monde en meilleur état qu’avant cette douloureuse opération. »
Je confesse que j’éprouve une très-forte répugnance pour ma part à ajouter foi à cette régénération des deux cornées après leur excision complète; et que je m’en fierais plutôt aux dires de l’oculiste, qui prétendait , ajoute l’auteur, persuader à ses malades et aux médecins présents et aux nombreux assistants qu’ il ny enlevait pas toute la cornée, mais seulement les lamelles malades et inutiles. Eschenbach avait deux grandes raisons de douter de la réalité de l’opération; d’abord il la croyait à peu près impossible; et puis il était convaincu qu’on pouvait la simuler sur le vivant.
« Je me souviens, dit-il, d’un autre oculiste ambulant qui séjourna dans notre ville il y a quelques années, et qui non-seulement persuadait à ses malades et aux assistants qu’il enlevait les petites taies de l’œil, quelles que fussent leur cause et leur nature, sans lésion de l’œil ; mais qui après l’opération montrait ouvertement la lamelle disséquée et la passait aux assistants ; laquelle lamelle, en vérité, n’était autre chose qu’un lambeau de cette pellicule qui enveloppe l’œuf des oiseaux en dedans de la coque. Il l’appliquait par avance sur l’œil avec une dextérité étonnante, à l’aide d’un instrument obtus destiné d’après son dire à l’ablation de la tache; et ensuite il la détachait évidemment aux yeux des parents qui voyaient faire l’opération. Mais après son départ la tache restait la même qu’ auparavant ; et un autre chirurgien dont les malades avaient méprisé les avis, répéta l’expérience pour se moquer d’eux. *
Rien que le charlatanisme ait des ressources inouïes, celle-ci est cependant assez difficile à admettre, et il faudrait pour cela d’autres preuves que l’expérience faite après coup par le chirurgien évincé. Ce qui me paraît résulter de plus clair de tout ceci, c’est que les essais tentés à Rostock n’eurent aucun succès ; et que les taies revinrent aussi opaques qu’ auparavant. Un autre fait ajoute quelque chose à ces conclusions ; et prouve qu’en effet, dans certaines circonstances, la cornée amincie par le bistouri peut se distendre en staphylôme.
Obs. IL — Leucoma ancien, suite de plaie de la cornée; opération; insuccès ; staphylôme
consécutif.
Un jeune homme d’une vingtaine d’années, bien portant d’ailleurs, avait reçu, étant enfant, une étincelle de feu dans l’œil, en regardant un forgeron battre le fer rouge; et de là s’en était suivi un leucoma ou tache blanche, protubérante, parfaitement albuginée, sur la cornée transparente. Cette tache s’étendait en largeur sur plus de moitié du diamètre de la cornée; elle occupait la région de la pupille, et non-seulement la portion centrale, mais elle se prolongeait vers le bord supérieur un peu plus que vers l’inférieur, en sorte qu’en bas on voyait encore une portion de la cornée saine; la vision était absolument détruite dans cet œil, et le leucoma n’apportait pas une médiocre difformité. L’oculiste dont il a déjà été question promit de l’enlever facilement et promptement avec complète restitution de la vue ; et enleva la tache par une opération semblable à celle du cas précédent. Comme ici il n’y avait qu’un œil affecté, et comme la tache n’occupait pas toute la cornée, l’inflammation consécutive et la douleur furent bien moindres ; et le malade pouvait dans la journée se promener sans inconvénient dans un poêle dont les fenêtres étaient munies de rideaux pour empêcher le jour; aussi l’écoulement de l’humeur aqueuse était-il plus abondant le jour que la nuit. Moyennant les remèdes convenables et un temps qui dépassa plusieurs semaines, la plaie se cicatrisa ; il se forma une nouvelle membrane qui, au bout de quelques mois, offrait le même aspect albuginé qu’avant l’excision, et s’étendait en outre plus loin, de telle sorte que par en haut elle atteignait la conjonctive, à laquelle elle envoyait comme par rayonnement de nombreux vaisseaux sanguins, d’un assez fort calibre, et qui n’existaient pas avant l’opération. Après deux ans écoulés, ces vaisseaux s’étaient évanouis en grande partie, mais cependant il en restait toujours une petite portion. Mais ce qu’il y eut de plus remarquable, c’est qu’après la
MALGAieNK, — MÉ MOIRÉ SUR l’aRRASION DE LA CORNÉE.
parfaite consolidation de la plaie, les membranes nouvellement développées vers le milieu de la tache n’acquirent point la même épaisseur ni la même solidité que dans les autres points; mais il y resta un point plus terne, de la largeur de la tête d’une grosse aiguille, et d’une couleur bleu foncé. Ce point, repoussé peu à peu en dehors par l’humeur aqueuse, s’éleva bientôt en une tumeur ou staphylôme qui acquit graduellement le volume d’un gros pois, repoussant en dehors la paupière supérieure qui le recouvrait; d’abord faisant une saillie arrondie, puis s’étendant davantage en largeur qu’en hauteur, à cause de la pression delà paupière. Mais comme le malade, pour faire enlever cette nouvelle tumeur, attendait par mon avis qu’elle fût devenue un peu plus considérable, voilà que ce staphylôme, continuellement comprimé par la paupière, au bout de quatre mois environ avait peu à peu et spontanément disparu; les membranes ayant repris durant ce temps la consistance et la couleur du reste de la tache, à part une certaine flaccidité et comme des rides qui persistèrent dans ce point; la vue d’ailleurs, comme on pense bien, n’ayant pas reçu la moindre amélioration. Loin de là, l’autre œil, quelques mois après l’abcision du leucoma et avant la cure spontanée du staphylôme, fut pris d’une flaccidité manifeste avec affaiblissement de la fonction ; après quoi survinrent les symptômes accoutumés de la goutte sereine, puis enfin une cataracte adhérente de toutes parts à l’iris; cette membrane avait pris une teine jaune insolite; et la vue demeura absolument perdue (1).
Ainsi méconnue et condamnée par Eschenbach , l’opération semble avoir péri en Allemagne; et c’est en France, sa première patrie, que nous aurons presque exclusivement à en suivre l’histoire. Nous trouvons un nouvel exemple d’insuccès à la date de 1768 : observé par Demours père, et publié par son fils beaucoup plus tard ; mais il convient de le rapporter à sa date.
Obs. III. — Albugo large et épais; abrasion partielle ; opacité plus forte quf auparavant (2).
24 avril 1768.
« Mlle de G. . . est arrivée à Paris sur la fin de décembre 1767, ayant sur l’œil droit une taie très-large et fort épaisse qui l’empêchait d’apercevoir aucun objet. Elle a fait usage pendant janvier, février et mars, d’eau de Balaruc, moyen propre à atténuer et diviser cette partie lymphatique, qui dans les ophthalmies violentes, et surtout dans celles qui succèdent
à la petite vérole, s’extravase dans les lames de la cornée . L’usage de ce collyre ne tarda
pas à mettre la malade en état de discerner les objets ; et au bout de deux mois environ, elle les distinguait tous. Enfin vers les premiers jours du courant, l’opacité était tellement diminuée d’épaisseur, qu’au lieu d’être blanche comme elle l’avait été au commencement, elle était devenue bleuâtre, couleur qui annonce toujours que la transparence commence à se rétablir. D’ailleurs cette tache, qui auparavant était ronde, était déjà considérablement échancrée vers le haut du côté du nez. Elle l’était aussi, quoique un peu moins, vers sa partie inférieure du même côté, et tout cela indiquait une guérison qui aurait été sans doute encore
longue, mais dont la marche n’aurait été accompagnée d’aucune espèce d’inconvénient . On
crut aller plus vite en portant l’instrument dans l’œil. Ce sont les effets de cette opération qu’il s’agit d’examiner.
« La malade a été opérée le 14 de ce mois, et l’opérateur ne s’est pas borné, comme on en était convenu, à détruire un vaisseau qui passait dans la cornée, et à égratigner très-légèrement la superficie de la tache avec un instrument fait en faucille et tranchant par son extrémité. La section du vaisseau , quoique superflue selon ma façon de penser’, ainsi que je l’avais déjà dit , ne pouvait cependant avoir d’autre inconvénient que celui d’une douleur passagère, et l’opération d’égratigner la superficie de la tache en avait encore moins, et devait même l’éclaircir quelque peu. Au lieu de cela, on a fait un très-grand nombre de scarifications; le but qu’on se proposait était d’enlever une partie de la tache, de la diminuer d’autant, et de faire tomber le reste en suppuration. Le contraire est arrivé ; car à la levée d& l’appareil, la tache s’est trouvée plus blanche et aussi épaisse qu’elle l’était lorsque la malade est arrivée à Paris. Les parties échancrées et qui avaient déjà repris leur transparence naturelle sont aussi opaques que le reste. »
(1) Eschenbach, op . citât. > obs. V.
(2) Demours, Truité des maladies desÿeiiSi, t, îî, p, 302; ob$, 1S3.
TRAVAUX ORIGINAUX
Demours ne nomme point l’opérateur ; et nous n’avons aucun moyen de suppléera son silence. Mais enfin nous allons voir l’opération hautement avouée et défendue, et des succès nouveaux se joindre à ceux que Mead avait invoqués. Le 28 décembre 1779, Gouan, professeur à Montpellier, lut à la Société royale des sciences de cette ville un Mémoire sur l’efficacité de l’huile de noix, dans lequel se trouve un exemple heureux d’abrasion de la 'cornée; il faut le laisser parler lui-même.
Obs. IV. — Opacité avec épaississement et saillie de la cornée; abrasion opérée avec
succès.
« Au mois d’octobre 1777, Mme Forral, femme d’un riche négociant de Caudia, petite ville d’Espagne, arriva ici avec son fils âgé de 7 ans. Cet enfant avait perdu la vue d’un œil à l’âge de 3 mois; et à l’âge d’un an et demi, la petite vérole l’avait rendu totalement aveugle par une tache ou cicatrice qui couvrait toute la cornée transparente de l’œil gauche ; il est donc resté totalement aveugle pendant six ans encore.
« En arrivant il fut mis entre les mains d’un habile chirurgien qui employa les poudres irritantes et les vésicatoires, mais sans aucun succès ; des ophtalmies qui survinrent découragèrent la mère et l’enfant qui, de son côté, se refusait à toutes espèces de remèdes.
« Ces étrangers étaient sur le point de partir pour l’Espagne, lorsque je fis entendre à la mère et à un commis de sa maison venu avec elle, qu’à la faveur de quelques remèdes plus doux il serait possible de rendre l’usage d’un œil à cet infortuné ; il se rendirent et consentirent à ce que je leur prescrirais. J’employai d'abord les collyres simples et les pôdiluves pour calmer cette ophtalmie; et l’enfant une fois rétabli, j’entrepris sa guérison.
« L’insuffisance des relations de la mère et du commis m’empêcha d’entreprendre la guérison de l’œil dont il avait cessé de voir trois mois après sa naissance, et je me bornai à la guérison de l’œil gauche. J’aurais peut-être débuté par l’usage de l’huile de noix, mais l’état de la cornée m’en empêcha; car, outre son extrême opacité, elle était devenue fort épaisse et plus saillante que de coutume. Cette épaisseur me suggéra des réflexions qui me donnèrent l’idée d’une opération toute neuve, dont le succès me parut certain, et par laquelle on jugera combien la physique est utile et nécessaire à la médecine.
« La première réflexipn qui se présenta à mon esprit fut celle-ci : que les corps opaques acquièrent plus ou moins de transparence à mesure qu’on les amincit; de même que les corps transparents deviennent comme opaques, ou semblent perdre leur transparence si on les double , tels que les gazes, les taffetas pliés en plusieurs doubles. »
« La seconde réflexion tient encore à la physique ; elle est prise de ce qui se pratique journellement chez les dessinateurs, d’après ce fait connu que les corps opaques, tels que les papiers, parchemins, etc.1, imbibés d’une huile ou d’un vernis, deviennent transparents selon qu’ils en sont plus ou moins pénétrés. Ces réflexions sur la nature des corps, et la comparaison que je fis de la cornée avec des feuillets de papier appliqués les uns sur les autres, me suggérèrent l’idée de l’opération suivante. J’imaginai donc de faire enlever à cette cornée autant d’épaisseur ou autant de feuilles ou lames qu’il serait possible de le faire, dans la vue de rendre le reste de la cornée plus pénétrable aux rayons de lumière, de faciliter par là l’action de l’huile de noix, et d’en hâter l’efficacité.
« L’aversion de cet enfant pour le chirurgien qui l’avait déjà traité, me décida à confier à M. Pellier, oculiste breveté du roi, le soin de cette opération de peu de conséquence en elle-même, mais délicate par la difficulté de contenir un enfant à qui la présence de plusieurs personnes offrait l’idée d’une opération des plus terribles.
« Je fis donc appeler chez moi M. Pellier, à qui je fis bien examiner l’œil; et après lui avoir prescrit l’opération que j’exigeais de lui, il fixa l’œil, et en présence de trois étudiants en médecine, il cerna la cornée et emporta les deux tiers de son épaisseur. L’enfant ne donna aucun signe de douleur, il ne survint aucune hémorragie ; je n’employai pour tout appareil que des compresses imbibées d’eau de rose. Six jours après je fis ôter l’appareil; l’enfant , distingua la clarté, des clefs, les doigts de la main. Ce premier succès donna aux parents la plus grande confiance, surtout lorsque .... je les assurai qu’avec l’huile de noix , ils devaient attendre la plus parfaite guérison. En effet je leur fournis pour le voyage une bouteille d’huile de noix; ils en ont fait usage; et par les lettres que j’ai reçues, il conste que l’enfant y voit toujours de mieux en mieux (I). »
(l) Recueil de mémoires et d’observations, etc., par M. G. Pellier de Quengsy fils, Montpellier, 1783; p. 437 et suiv.
MALGàIGNE. — MEMOIRE SUR L? ABRASION DE LA CORNÉE.
La comparaison des dates fait voir que près de deux ans s’étaient écoulés depuis l’opération, lorsque Gouan faisait sa lecture: ce qui montre déjà une certaine persistance dans le succès obtenu. On voit aussi que Gouan s’attribuait l’idce de cette opération, et j’ai cru devoir conserver les superbes principes de physique qui l’avaient conduit à cette découverte. Elle lui fut disputée cependant; et par l’opérateur même dont il s’était servi ; en rapportant un extrait du Mémoire de Gouan, Pellier ajoute:
d Cette opération n’est pas aussi nouvelle que le pense M. Gouan ; il y a plus de dix ans que je l’ai mise en pratique sur différents malades attaqués de la même maladie; mais je suis convaincu, par ma propre expérience, qu’elle ne réussit pas chez tous les sujets, malgré l’usage constant de l’huile de noix et autres topiques encore plus efficaces; et cela par rapport à la régénération de la cornée. En octobre 1776, je procédai à un pareil traitement que ci-dessus à Marseille, sur la fille du sieur Moinot, coutelier, attaquée d’un leucoma parfait; mais elle ne fut que faiblement soulagée, à cause de la reproduction de la cornée. >
Ainsi parlait Pellier en 1783 ; et six ans plus tard il maintenait encore cette opération toute impartiale.
« Quoique j’aie indiqué l’opération ci-dessus pour guérir les taches appelées albugo , nephelium , je ne me flatte pas qu’on réussira toujours; l’expérience m’a démontré son insuffisance chez certains , sujets et la réussite chez d’autres. >
A quoi tient une telle différence dans les résultats? Il ne s’arrête pas même à la rechercher. Quant au procédé opératoire, il se servait d’une lancette fixe sur son manche, dont le talon non trempé permettait de courber la lame à volonté; l’œil du malade bien assujetti , il portait transversalement sa lancette à côté de la tache, entre les lames de la cornée ; et après avoir divisé celles qui étaient ternies ou opaques, il les saisissait d’une main avec de petites pinces à dents et à ressort ; et de l’autre main il achevait de les couner en entier de bas en haut avec le même instrument.
A la fin de l’article il donne une nouvelle observation qu’il convient de reproduire.
Ocs. V. — Tache assez épaisse occupant toute la cornée; abrasion; guérison.
« Appelé à Riom en septembre 1778, le fils du sieur Clusel, marchand, âgé de 16 ans, borgne depuis quatre ans par une tache assez épaisse qui couvrait toute la cornée transparente de son œil droit, vint avec ses parents me trouver pour le secourir de cette infirmité. Après en avoir fait l’examen le plus mûr, je proposai son enlèvement, comme le seul moyen qui se présentait pour lui rendre la lumière de cet œil. Le jeune homme décidé à subir cette petite opération, je la fis comme je l’ai prescrit ci-dessus, en présence de M. Violette fils, maître en chirurgie de ladite ville; et peu de temps après il put jouir des avantages de la vue de son œil (1). » *
Il semble que des faits de ce genre étaient assez frappants pour fixer l’attention des chirurgiens et surtout des oculistes; on pouvait les discuter sans doute, mais du , moins eût-il fallu en tenir compte. Mais les opinions une fois enracinées résisteraient à l’évidence même; et il ne sera pas peu curieux de lire le fait suivant enregistré par Demours comme preuve du danger de l’opération.
Obs. VI. — Albugo considérable ; abrasion de la cornée; état assez passable pendant huit ans; excision nécessitée plus tard par la saillie de la cornée et l'état squirrheux de la sclérotique.
« Le 4 février 1782, mon père fut appelé pour assister à une opération de ce genre. Madame S... avait la cornée blanche dans la plus grande partie de son étendue. On enleva une ou deux lames de cette membrane, qui fut en outre scarifiée, ainsi que la conjonctive et l’intérieur des paupières. On donna plus de cent coups de bistouri, et l’opération très-douloureuse dura plus d’un quart-d’heure. On fit une saignée du pied. Cet œil , moins difforme, fut duns un état passable pendant huit ans, après lesquels la cornée s’éleva et des douleurs
(I) Précis ou cours d'opérations sur la chir. des yeux , 1789; 1. 1, p. 106 et suiv.
106 TRAVAUX ORIGINAUX
se déclarèrent. Elle devint si protubérante et l’œil si douloureux, qu’aprês plus d* *un an de délais, la personne qui avait fait la première opération enleva, en juin 1792, sur la demande réitérée de la malade, par une incision circulaire* la cornée avec une portion de la sclérotique qui se trouva squirrheuse. La suppuration fut longtemps à s’établir. La malade a porté un œil d’émail. Je lui ai donné des soins neuf ans après pour une ophthalmie à l’autre œil. Elle éprouvait le plus grand regret d’avoir demandé qu’on lui fit , en 1782 , l’abrasion de la cornée. »
Il y avait donc là un œil perdu; l’opération le remet, pendant huit ans , dans un état passable ; et veut-on savoir les réflexions que ce fait suggère à Demours?
< Dans line consultation pour un albugo considérable à laquelle je me suis trouvé, dit-il, on proposa d’enlever une pellicule. M. Desault s’y opposa, et ajouta que l’abrasion de la cornée était une mauvaise opération qui donnait lieu à la protubérance de cette membrane, et à une difformité plus grande que celle qu’on voulait éviter. Il avait raison; je pensais et je pense encore comme cet illustre praticien (1). »
Du reste, tous les chirurgiens semblaient conjurés pour faire rentrer cette opération dans l’oubli ; ou plutôt on n’en parlait que pour la rejeter. Scarpa s’éleva avec force contre tous ces moyens ayant pour but de racler la cornée , de la perforer , etc., comme inventés par des ignorants et prônés par des charlatans. La grande objection , ou plutôt son objection unique était leur inutilité absolue, attendu que la cicatrisation de la plaie ramènerait infailliblement l’opacité. Wenzel fut plus rigoureux encore.
« Je suis fort éloigné, écrit-il, d’approuver les opérations que plusieurs praticiens mettent en usage lorsque l’ albugo est entièrement formé, que l’ophtalmie ne subsiste plus, qu’il n’y a que cette tache qui prive l’œil de ses fonctions. Elle consiste à racler la cornée et à enlever par ce moyen plusieurs feuillets de cette tunique. Ces opérations augmentent le mal , ne remédient à rien, et souvent produisent des irritations, des douleurs et de nouvelles ophtalmies, semblables à celles qui ont causé l’ albugo, et qui n’auraient point eu lieu sans ces manœuvres. Ces opérations peuvent surtout donner naissance à un staphylôme, parce que la cornée, amincie par les instruments tranchants, cède souvent alors à l’impulsion de rhumeur aqueuse qui est au-dessous. Il en résulte une maladie de plus, qui peut nécessiter dans la suite l’extirpation d’une partie ou de la totalité du globe. >
Malgré ces jugements sévères, Larrey ne craignait pas quelques années après, de rapporter un nouvel exemple de succès obtenu par lui-même (2).
« Si la taie offrait une certaine épaisseur, disait-il, on peut l’enlever par petits feuillets à l’aide d’un bistouri très-mince. J’ai eu occasion de faire cette opération à une demoiselle , à Toulon ; moyen qui a contribué à la destruction d’une taie très-ancienne qui couvrait toute l’étendue de la cornée et interceptait totalement le passage de la lumière. La transparence se rétablit dans le point que j’avais aminci avec le bistouri, et cette personne put par la suite très-bien distinguer les objets. >
Soit que l’observation de Larrey eût échappé à Demours, soit qu’il n’en tînt pas plus de compte que des autres, ce fut quelques années après qu’il porta sur l’opération le jugement que nous avons rapporté, en s’appuyant à la fois et sur les deux observations de son père, et sur une autre plus récente. Celle-ci concernait une dame qui portait un albugo, ou même une cicatrice de la cornée (car l’auteur n’est pas très-précis à cet égard), avec adhérence de l’iris à la cornée. On avait essayé en 1815 d’enlever un peu de la cicatrice pour en diminuer la difformité ; cela avait mal réussi, et un an plus tard, il y avait une protubérance légère qui menaçait d’augmenter, et depuis cinq mois il se formait tous les matins une petite phlyctène ou hydatide sur le bord interne delà tache. D’ailleurs pas d’autre détail. (Ibid., obs. 184.)
Ce dernier fait n’a guère d’intérêt que pour nous faire voir l’opération pratiquée encore
(1) Ouvr. cité , p. 300, obs. 182.
(2) Mémoires de chirurgie militaire, 4812; t« I. p. 214
MALGAIGNE. —MÉMOIRE SUît L’ABRASION DE LA CORNÉE. 107
en France en 1815, et l’on voit que Winderling n’est que le dernier représentant de cette chaîne traditionnelle qui remonte à l’époque de Saint-Yves presque sans interruption.
Maintenant comment se fait-il que ces tentatives persévérantes soient restées tellement ignorées des chirurgiens modernes? Je suis bien obligé de confesser à cet égard ma propre ignorance; mais je ne sache pas que ni en France et à l’étranger il en ait été fait mention dans aucun traité de médecine opératoire. Meme dans les écoles ophtalmologiques allemandes, elles paraissait tout à fait inconnues, lorsque le professeur Rosas à Tienne tenta les derniers essais avant les miens dont il me reste à parler.
On sait qu’ après l’ablation du staphylôme de la cornée, il se forme d’abord une membrane mince, transparente, laissant au sujet un degré de vision variable, jusqu à ce que les progrès de l’organisation la rendent opaque en l’épaississant. M. Rosas se demanda s’il ne serait pas possible d’arrêter l’organisation de cette membrane à la période translucide; et cette idée, longtemps restée à l’état d’hypothèse, parut jusqu’à un certain point se réaliser sur un sujet reçu à l’Institut clinique de Yienne en 1833. C était un homme qui avait la cornée entièrement opaque, à l’exception d’un étroit espace, de l’étendue de la pupille, situé au centre de la cornée, et laissant passer assez de jour pour que cet homme qui avait l’autre œil perdu par atrophie, eût pu servir de guide
à un aveugle depuis la Moravie jusqu’à Tienne.
Dès lors M. Rosas n’hésita plus, et en 1833 et 1834, il pratiqua l’abrasion de la cornée sur deux sujets; chez l’un l’abrasion fut superficielle, mais très-profonde chez l’autre. Le traitement consécutif consista en applications saturnines. Les résultats furent encourageants. A la vérité l’un des sujets obtint d’abord une amélioration notable, qui disparut complètement à la suite d’une nouvelle ophtalmie; mais 1 autre conserva sa cornée claire et transparente, et six mois après il n’avait encore rien perdu. 11 paraît que depuis d’autres essais furent tentés avec moins de bonheur; mais enfin dans l’année 1841-42, le docteur Gulz, élève de la clinique, obtint un nouveau succès qu’il publia dans un journal de Tienne. J’ignorais jusqu’au nom de ce journal, lorsque M. Gulz qui me faisait l’honneur de suivre ma clinique, et qui a examiné mes opérés, m’apprit lui-même qu’il m’avait devancé, et me communiqua son travail. Toici donc son observation telle qu’elle m’a été traduite de l’allemand par M. Oulmont, l’un des internes les plus distingués de nos hôpitaux.
Obs. VII. — Opacité de la cornée à la suite d’une ophtalmie purulente; abrasion; kérato -
cèle consécutif avec persistance de la vision (1).
Salomon Maschkovitz, juif hongrois, âgé de 28 ans, d’un tempérament lymphatique et portant encore des traces de scrofules, sujet, par sa prolession de tailleur, à contracter fréquemment la gale, jouissait toutefois généralement d’une bonne santé. Deux ans auparavant, ayant couché plusieurs nuits avec un de ses camarades qui avait les yeux chassieux, il avait été pris de démangeaisons incommodes dans les yeux suivies bientôt de douleurs brûlantes et d’un écoulement abondant de mucosités ; à la suite d’un bain froid tous ces symptômes s’accrurent, et le forcèrent à entrer à l’hôpital des' Frères de la Miséricorde à Ofen. Malgré un traitement énergique, la vision demeura perdue, et, 18 mois après, tout ce qu’il pouvait était de distinguer la lumière des ténèbres. Sauf la douleur qui était bien moindre, les autres symptômes persistaient; et de plus, l’œil gauche avait graduellement augmenté de volume. Les choses restèrent en cet état durant quelques mois , lorsqu’un matin, à sa grande joie, il s’aperçut qu’il distinguait les objets de l’œil gauche. C’est alors qu’il vint à Tienne , où il commença par contracter la gale et la chaudepisse ; et après s en être guéri, il fut admis à notre clinique.
Il existait sur les conjonctives des deux yeux des .granulations molles et charnues. La cornée du côté droit était aplatie et opaque dans toute son étendue, bien que l’œil eût gardé la perception de la lumière. Sur l’œil gauche existait un staphylôme de la cornée dont le
(l) Oêtemmhe Medicinisçhe Wochenschrift, n° 24, juin 1842.
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sommet aplati présentait un point brillant, transparent, d’une demi-ligne de diamètre, comme si la cornée eût été amincie d’un coup de rabot; c’est par ce point que se faisait la vision, assez bien rétablie pour permettre au malade de distinguer les couleurs. Après avoir fait disparaître les granulations, je procédai à l’excision de la cornée de l’œil droit, sous la direction du professeur Von Rosas, de la manière suivante :
Les paupières étant fixées par un aide, un couteau à cataracte fut porté près du centre de la cornée et enfoncé obliquement, en suivant avec attention les mouvements de l’œil, de façon à ressortir de l’autre côté et à séparer les lamelles les plus superficielles de la cornée. Cette manœuvre fut répétée jusqu’à ce que je fusse arrivé aux couches profondes, et que j’eusse obtenu un espace parfaitement transparent, d’une ligne et demie de diamètre. Je me servais alternativement du couteau à cataracte à double tranchant de Rosas et du couteau pyramidal de Beer. Vers la fin de l’opération, qui dura un quart d’heure, il fallut la plus grande précaution pour ne pas pénétrer dans la chambre antérieure; j’utilisai alors très-avantageusement la pince à griffes de Blœmer, et les petits ciseaux de Louis.
Immédiatement après l’opération, la vision était redevenue assez nette pour permettre au malade de distinguer de petits objets comme les aiguilles d’une montre. Le traitement consécutif consista dans un régime sévère et dans des applications de glace sur l’œil opéré. Le malade avait été mis dans une chambre obscure. Au bout de huit jours on prescrivit un collyre avec l’hydriodate de potasse (1 grain par once) remplacé plus tard par le sel ammoniac à la même dose.
Les choses allaient au mieux et tout promettait un beau succès, lorsque, au bout de quatre semaines, à la suite d’un écart de régime ou d’un refroidissement, le malade fut pris d’une ophtalmie violente qui s’étendit à l’iris et à la cornée; celle-ci devint le siège d’une distension irrégulière ( kératocèle multiplex ), de manière à faire craindre sérieusement sa rupture. Des saignées générales et locales , des lotions alumineuses à la glace, le calomel à l’intérieur triomphèrent des accidents. La vision se rétablit , et cinq mois après elle persistait encore au même degré.
Dans une chambre bien éclairée, le malade peut distinguer les plus petits objets; mais ceux-ci lui paraissent un peu grossis, et il est obligé de les regarder de très-près. Il est bon d’ajouter que la difformité de l’œil est bien moindre, et qu’il se rapproche beaucoup de l’aspect normal.
Une objection qu'on a faite à cette observation, c’est qu’elle ne va pas assez loin; et qu’il est fort à craindre que la portion pellucide n’ait fini par devenir opaque; cpie le kératocèle ne faisant des progrès ne donne lieu à la hernie de l’iris, etc. Je me bornerai à dire que lorsque M. Gulz vint à Paris au milieu de 1843, il m’assura que la vision persistait encore chez son malade, environ dix-huit mois après l’opération. Au reste, je n’ai guères fait jusqu’ici que reproduire les faits sans en rechercher les conséquences ; j’y reviendrai donc en même temps que je rapporterai les miens propres; ce sera l’objet de la seconde partie de ce travail.
I?ïëm©&s,e sur les hernies ëtrasiglëes réduites en masse ; par M. James Iiintn, chirurgien à l’hôpital de Londres , etc. — Lu à la Société royale médicale et chirurgicale de Londres, le 25 avril 1843 (1).
Parmi les accidents nombreux et variés qui peuvent se montrer dans le cours d’un étranglement herniaire, il en est un si peu soupçonné de la généralité des chirurgiens, et cependant d’une nature si grave lorsqu’on n’a pas su de bonne heure le reconnaître et le combattre, que j’espère n’avoir pas fait une chose inutile ou superflue en soumettant à la Société mes observations suivies de quelques remarques sur ce sujet.
Cet accident survient durant l’application du taxis, surtout quand ce sont les malades eux-mêmes qui cherchent à réduire leur hernie, mais quelquefois aussi sous la main du
(1) Ce Mémoire a été communiqué à la Société royale par sir Brodie, et inséré da les Médico-Chirurgical Transactions de cette Société, où il n’occupe pas moins de 29 pages, La différence de format nous a permis de le donner ici traduit en entier.