‹ Journal de chirurgieChapitre 37 sur 113 · MALGAIGNE. — MÉMOIRE SUR L’ ABRASION I)E LA CORNÉE · texte numérisé non relu

MALGAIGNE. — MÉMOIRE SUR L’ ABRASION I)E LA CORNÉE

Je ne trouvai pas à beaucoup près la dissection si facile que sur mes lapins. D’abord l’incision circulaire avait causé une assez vive douleur, et de plus un très-léger écoulement de sang; ce qui me surprit, attendu que la majeure partie de l’incision portait sur la cornée saine et où il était impossible de discerner aucun vaisseau. Enfin la couche que je voulais enlever était excessivement adhérente aux couches sous-jacentes ; et au lieu d’un décollement simple et facile, il fallut la séparer à petits coups, portant la dissection à une profondeur d’autant plus grande qu’on approchait davantage du centre, où la taie plus épaisse était tout à la fois plus profonde et plus adhérente. Elle pénétrait même si près de la face interne de la cornée que, malgré toute mon attention, la pointe du ténotome pénétra dans la chambre antérieure. La douleur en ce moment fut très-aiguë, mais elle dura peu. Le reste de la dissection s’acheva sans encombre; le peu d’humeur aqueuse qui était sorti n’avait pas suffi pour affaisser la cornée ; et quand tout fut fini, la malade s’écria avec ravissement: Ah! Monsieur, je vous vois !

Je fis immédiatement fermer l’œil comme après l’opération de la cataracte, et reporter l’opérée dans son lit. Le lambeau fut ensuite examiné à loisir, palpé entre les doigts, étalé sur la table ; et tout le monde put se convaincre qu’il ne renfermait rien que du tissu altéré de la cornée.

A peine la malade était-elle remise au lit, qu’elle accusa dans l’œil une vive douleur, qui bientôt s’irradia vers le front et envahit toute la tête. Je prescrivis 6 pilules d’opium, de 5 centigrammes chacune, à administrer de 3 heures en 3 heures, et dont la première fut prise immédiatement. Peu après la seconde, les douleurs cessèrent; et ne revinrent que quand elles étaient excitées par des secousses de toux. La malade toussait depuis quelques jours; mais elle nous l’avait caché, dans le désir de ne pas retarder l’opération.

Sauf cette petite complication, la journée fut bonne. Une douce moiteur s’établit kla peau; le pouls demeura calme ; il y eut dans la nuit cinq heures de sommeil.

21 mars. — A la visite, l’œil paraît un peu injecté; pouls plein et fréquent ; la peau chaude et moite. La douleur de tête revient toujours à chaque secousse de toux, mais de plus au moindre mouvement. — Prescripion : saignée de deux palettes ; cataplasmes émollients sur les yeux; boissons émollientes ; pâte de lichen ; deux loochs ; six pilules d’opium. — Diète.

Le soir, la douleur ayant disparu, la toux diminuée , le pouls étant calme , je permis un bouillon que la malade réclamait. Par un fâcheux contretemps, le bouillon ne fut point donné ; la malade s’agita, se plaignit et finit par pleurer à chaudes larmes. >.

22 mars. — La douleur et l’injection continuent; du reste état assez satisfaisant.— Je réduis à trois le nombre des pilules d’opium. — Deux bouillons.

23.— Les bouillons ont été bien supportés; pas de fièvre, plus de toux; sommeil tranquille; seulement la malade se plaint pour la première fois que l’œil larmoie beaucoup. — On cesse l’usage de l’opium et on donne deux potages.

23. — Le larmoiement continue, et s’accompagne d’une photophobie intense. A peine la malade peut-elle entr’ ouvrir l’œil, qui cependant paraît à peine injecté. 11 n’y a pas eu de selles depuis l’opération. — Lavement laxatif.

26. Plus de larmoiement; état local et général satisfaisant.— Une portion d’aliments.

Le 27, le larmoiement et la toux revinrent, sans cause connue; ou du moins la malade nia absolument avoir commis la moindre imprudence. Le 28, je crus prudent de donner un nouveau lavement purgatif; il en fallut deux pour avoir des selles; mais après une véritable débâcle, toute douleur disparut, et le larmoiement diminua beaucoup.

Les jours suivants, tout allait bien, et la malade mangeait deux portions, lorsque le 2 avril elle se prit de querelle avec sa voisine et se mit à pleurer. La douleur et le larmoiement reparurent, mais cédèrent dans les 24 heures à l’emploi des cataplasmes.

Le 5 avril, à la visite, la douleur et le larmoiement sont aussi intenses que jamais. Nous apprenons que la veille la malade a joué aux cartes avec sa voisine durant plusieurs heures et jusque dans la soirée. Il fallut combattre encore ces nouveaux accidents ; et enfin, le 10 avril, l’œil s’ouvrant facilement et largement, nous reconnûmes avec regret que la cicatrice était presque aussi opaque que la tache primitive, et que la malade n’y voyait pas mieux. Le seul motif de satisfaction, si léger qu’il fût, c’est que l’opacité ne s’était pas agrandie.

Ce triste résultat ne pouvait pas trop étonner après les imprudences réitérées de la malade ; mais c’était toujours un mauvais début pour une opération nouvelle. Cependant je ne perdis pas encore courage. L’opacité que nous avions à combattre était récente cette fois ; qui pouvait dire si elle ne céderait pas plus facilement que l’ancienne à l’action des topiques?

La chose valait au moins la peine d’être tentée. Je prescrivis donc l’emploi de la pommade au borate de soude.

Quelques jours se passèrent ainsi. Gomme à vrai dire je ne conservais pas beaucoup d’espoir, le 18 avril, en montrant les malades du service à quelques médecins étrangers, je m’arrêtai près du lit de notre opérée et je faisais l’histoire de mon opération et démon insucc ès, lorsqu’elle m’interrompit en disant qu’elle y voyait beaucoup mieux qu’avant l’opération. J’examinai donc l’œil opéré, et, h ma grande joie, je vis en effet que l’opacité de la cicatrice avait sensiblement diminué. La malade voyait mieux et à une plus grande distance. Afin de m’assurer exactement de ses progrès, je me munis d’un de ces cahiers imprimés des fondeurs de caractères, où se trouvent tous les caractères d’imprimerie depuis les plus gros jusqu’aux plus fins. Elle lut donc d’abord des lignes imprimées en lettres d’un centimètre de hauteur; et chaque jour amenant quelque amélioration, le 26 avril, l’œil gauche exactement fermé, elle lut couramment deux lignes en caractères ordinaires de 5 millimètres.

Chaque jour nous renouvelions l’épreuve; et chaque jour elle déchiffrait de nouveaux caractères. Au commencement de mai cependant, l’opacité parut rester stationnaire ; je présumai que l’œil était trop accoutumé à la pommade de borate de soude, et je la remplaçai par celle de nitrate d'argent. En effet, l’amélioration reprit son cours ; le 7 mai, elle lisait en français et en latin des paragraphes entiers en caractère de moins de 2 millimètres de hauteur ; et pour ceux qui connaissent les caractères d’imprimerie, elle alla ainsi jusqu’aux plus fins caractères, sauf la nonpareille dont la finesse lui brouillait les yeux. Enfin on sait sur quel papier terne, avec quel petit texte et quels caractères usés sont imprimés les réglements relatifs au régime qu’on lit en tête de nos cahiers de visite dans les hôpitaux de Paris; elle les lisait couramment en se mettant à un jour convenable; et c’est assurément plus que nous n’aurions espéré.

Elle sortit le 10 mai, aussi satisfaite que nous-même. L’œil était beau et brillant ; à la distance où se tiennent les interlocuteurs dans une conversation ordinaire, il était impossible de le distinguer d’un œil tout à fait normal. En y regardant de près, on y voyait encore une légère teinte opaline, particulièrement vers le centre; mais surtout on remarquait avec intérêt le talus circulaire creusé sur la cornée, vestige ineffaçable de l’incision et delà perte de substance qu’elle avait subies. Enfin une très-petite saillie en pointe, au côté externe de la circonférence libre de l’iris, témoignait de la lésion de cette membrane durant l’opération, sans qu’elle eût toutefois rien perdu de sa mobilité.

Je rendis compte de ce succès inespéré dans mon numéro du 20 mai ; mais en faisant encore toutes réserves pour l’avenir. Il s’agissait, en effet, de savoir si l’amélioration se maintiendrait, et surtout s’il n’arriverait pas de ces accidents dont nous menaçaient les ophtalmologistes. Et, en effet, l’événement parut leur donner en partie raison ; notre opérée rentra à la Clinique le 5 septembre, quatre mois environ après sa sortie, étayant à peu près perdu tous les bénéfices de l’opération.

Elle raconta qu’ aussitôt après sa sortie elle s’était remise à travailler de son état de lin gère; elle était plus particulièrement occupée à monter des bonnets. Pendant quinze jours tout avait bien été, sauf un peu de fatigue des yeux ; après quoi la vue s’était brouillée insensiblement ; et comme nous lui avions recommandé de ménager ses yeux pendant quelque temps, la pauvre enfant, redoutant des reproches, n’avait osé venir nous revoir que quand enfin elle avait perdu toute espérance. Elle revint même assez à contre-temps ; car c’était au moment où je racontais mon succès en plein amphithéâtre, disant, comme c’est la coutume, que puisque la malade n’était pas revenue, probablement c’est que la guérison se maintenait ; ce fut dans ce moment qu’un de mes internes l’aperçut parmi les consultants, donnant ainsi un éclatant démenti à ce que je venais de dire.

Nous l’admîmes toutefois avec empressement ; il était trop important de savoir à quoi nous en tenir sur les conséquences de notre opération. L’œil n’était, nullement enflammé; il n’y avait ni injection, ni douleur, ni photophobie, ni saillie de la cornée; rien quel’opacité de la cicatrice. Elle fut traitée d’abord parla pommade de borate de soude; l’effet de celle-ci étant épuisé, par la pommade de nitrate d’argent, à doses croissantes selon le besoin ; une amélioration prononcée ne tarda pas à se manifester ; nous la

Page 1