‹ Journal de chirurgieChapitre 38 sur 113 · MÂLGAIGNE. —MÉMOIRE SUR L’ABRASION DE LA CORNÉE · texte numérisé non relu

MÂLGAIGNE. —MÉMOIRE SUR L’ABRASION DE LA CORNÉE

suivîmes de jour en jour avec nos caractères d’imprimerie ; au bout d’un mois environ, la transparence était presque entièrement reconquise ; mais pour assurer à la jeune fille un temps de repos qu’elle n’aurait guère pu avoir chez sa mère, je la gardai jusqu’au 23 octobre, et la renvoyai alors voyant aussi bien que la première fois.

Je lui avais expressément recommandé de changer de profession, et surtout de ne pas tarder à venir me voir si l’opacité récidivait encore. Ne l’ayant pas revue, au moment de livrer ce travail à l’impression, je me suis rendu chez sa mère, qui m’a donné les renseignements que voici.

La jeune fille a en effet quitté son état, et s’est d’abord mise en service comme femme de chambre. Puis elle a quitté aussi cette condition, et depuis un mois environ elle est à Corbigny (Nièvre), chez une parente, en qualité de demoiselle de magasin. Elle n’a eu aucune menace de récidive ; l’œil est aussi clair et aussi beau que lors de sa sortie de l’hôpital. Durant son second séjour à la Clinique, la menstruation s’était établie; elle a continué régulièrement depuis. Quand les règles veulent venir, la vue se brouille un peu; mais elle se remet aussitôt que l’écoulement a lieu.

Le deuxième cas qui s’offrit à moi était d’une tout autre nature, et en quelque façon désespéré. Je ne le soumettrais pas à l’opération aujourd’hui; et alors il ne fallut rien moins pour m’y décider que les vives instances du malade, et la conviction, donnée par une première expérience, qu’il n’avait absolument rien à perdre, tandis que j’espérais lui faire gagner quelque chose. Malgré tousles obstacles qui s’opposèrent à notre entreprise, il partit en effet ayant plutôt gagné que perdu ; mais le bénéfice fut si peu de chose que, je le répète, je ne me croirais pas en droit de recommencer, et que je compte le fait pour un insuccès.

Obs. Il . — Cicatrice avec plaque dermoïde sur la cornée ; oblitération et adhérence de l’iris ;

opération sans accidents, mais sans succès.

Pierre Dubois, âgé de 57 ans, mineur à Avranches, avait mis le feu à une mine le 7 juin 1842, et comme l’explosion ne se faisait pas, impatient de ce retard, il était allé se pencher sur la mine afin d’en rechercher la cause. En ce moment la mine éclata, l’avant-bras gauche fut horriblement mutilé et dut être enlevé par une amputation; la face fut criblée de grains de poudre; l’œil droit largement crevé se vida complètement ; et un éclat de pierre divisa à la fois la paupière supérieure et la cornée de l’œil gauche. Il s’ensuivit une adhérence delà paupière au globe oculaire, et une cicatrice si large et si épaisse sur la cornée qu’il ne voyait pas même pour se conduire. Dans ce triste état, il vint à Paris, s’adressa à plusieurs chirurgiens des hôpitaux qui tous s’accordèrent à dire qu’il n’y avait rien à faire, et retourna tristement passer l’hiver dans son pays. Là il consulta divers médecins français et anglais ; essaya les remèdes de tous les charlatans , et revint définitivement à Paris en février 1843. Il acheva alors de faire le tour des hôpitaux, toujours repoussé dans ses espérances, et se présenta enfin à la Clinique dans les premiers jours de mars. Voici quel était l’état de l’œil gauche, le seul qui peut-être offrit encore quelque ressource :

La cornée avait été fendue en travers dans toute son étendue, un peu au-dessous de son diamètre transversal; la solution de continuité se reconnaissait aisément à une cicatrice épaisse, blanche, saillante, analogue aux cicatrices des brûlures. Au-dessus et au-dessous la cornée était cachée par une plaque dermoïde presque aussi épaisse , blanchâtre, qui paraissait en partie recouverte d’un épiderme très-fin, et se continuait jusque sur la sclérotique. En haut et en dehors seulement, il restait un petit coin de la cornée de l’étendue d’une tête d’épingle, qui, sans être tout à fait transparent, l’était assez du moins pour laisser pénétrer quelques rayons lumineux. Ce petit coin était presque caché par la paupière supérieure, qui avait été fendue obliquement vers son tiers interne, et dont la cicatrice adhérait à l’extrémité interne de celle de la cornée. Cependant, par ce point demi-lucide, en relevant la paupière le plus possible, lorsqu’il faisait beau jour , le malade avait quelque sensation de la lumière, qu’il comparait lui-même à celle qu’on perçoit à travers les paupières fermées; et, ajoutait-il, toute faible qu’elle soit , cela me console.

A la vue de cette profonde misère, de cette résignation et de ce courage, je fus douloureusement ému, et je me demandai si l’opération que je méditais alors ne pouvait rien pour cet homme. Mais mes expériences n’étaient pas achevées; j’ignorais si, même pour des cas plus

favorables, l’excision de la cicatrice serait utile ; j’ignorais surtout quelle réaction elle pourrait produire ; et il ne fallait pas risquer encore de priver ce malheureux de la faible sensation de lumière qui le consolait. En conséquence je ne voulus pas le recevoir pour le moment, et lui dis de revenir. 11 revint, et je l’admis le 18 mars.

Je restai longtemps cependant sans me décider à l’opérer, malgré ses instances chaque jour répétées; je voulais savoir d’abord ce qu’il adviendrait de l’opération d’Elisa Chaudot; mais quand, après toutes les imprudences de celle-ci , je vis que l’inflammation et l’opacité avaient respecté la portion transparente de la cornée, je n’hésitai plus, et je l’opérai le 11 avril.

Tout étant disposé comme il a été dit, avec une érigne très-fine j’accrochai la plaque dermoïde de la cornée un peu au-dessous du point resté demi-transparent, et je la cernai jusqu’à la cicatrice transversale , par une incision demi-circulaire. Un vaisseau assez développé fut divisé vers l’adhérence de la paupière supérieure ; on épongea le sang avec de l’eau froide. Une pince à dents de souris saisit le bord du lambeau, que je disséquai de haut en bas dans une étendue d’environ 7 millimètres. Cette première lame était assez épaisse ; cependant la cornée semblait aussi opaque qu’auparavant. J’enlevai une deuxième lamelle ; après quoi le malade s’écria qu’il voyait le jour. Pour nous, la teinte blanchâtre de la cornée avait pris seulement une nuance bleuâtre; ce ne fut qu’après l’ablation d’une troisième couche qu’elle devint assez transparente pour nous faire reconnaître ce que nous avions seulement présumé avant l’opération, savoir que la pupille était absolument oblitérée. Il ne paraissait pas y avoir de chambre antérieure ; l’iris paraissait accolé à la cornée. La cornée avait subi de son côté une singulière dégénérescence; elle paraissait composée de faisceaux fibreux très-distincts, d’un millimètre de largeur, disposés en travers et parallèlement les uns aux autres. Craignant d’aller trop loin, je râclai quelque peu les faisceaux pour les amincir; et je renvoyai le malade à son lit, l’œil recouvert comme après l’opération de la cataracte.

L’opération avait été fort peu douloureuse , soit à cause de la transformation de la cornée, soit que le moral du malade lui eût fait surmonter la douleur. Il n’y eut pas plus de douleur consécutive ; on permit deux potages gras qui furent pris avec appétit; et le lendemain, l’œil se présentait dans l’état suivant :

La conjonctive est un peu injectée; mais la rougeur’n’est pas inflammatoire, et ressemble à une simple extravasation sanguine. Elle s’arrête d’ailleurs brusquement à l’incision ; et la surface disséquée apparaît pure de sang et de pus, d’une teinte brune-bleuâtre due manifestement à l’iris, et plus transparente qu’hier même après l’opération. Le malade était enchanté de la quantité de lumière qui arrivait à son œil ; il le fut bien plus encore quand il sut qu’on pourrait essayer de décoller ou de perforer l’iris. — Appétit excellent; deux portions.

Les choses allèrent Me même le 13; le 14 il apparut quelque inflammation à la conjonctive, mais brusquement limitée à l’incision, et qui d’ailleurs se dissipa d’elle-même.

Jusqu’au 18, notre surface était restée nette et pure; ce jour-là quelques vaisseaux rouges apparurent à sa circonférence, venant des tissus qui l’entouraient; je les réprimai avec le nitrate d’argent.

Le lendemain, ils avaient reparu; on les réprima de nouveau. Deux jours après, puis encore trois jours après, il en fut de même; et alors il devint évident qu’on n’empêcherait pas la cicatrice de se faire et de ramener une plus grande opacité ; seulement il s’agissait de l’avoir le plus mince possible.

Un autre point beaucoup plus important était d’écarter le voile' opaque formé derrière la cornée par l’iris. J’essayai donc avec une aiguille à tranchant convexe, portée par la sclérotique, de détacher l’iris de la cornée, et je ne pus; de décoller l’iris à sa circonférence, et je ne pus; et enfin de faire à l’iris une déchirure suffisante, et je ne pus pas davantage. Il y avait adhérence complète sur tous les points de cette membrane à la cornée.

Le malade m’excitait à de nouvelles tentatives; mais quelle espérance nous restait-il? Je le gardai près de quatre mois dans le service, après sa première opération, et le renvoyai le 6 août 1843. Alors la surface mise à nu avait repris une teinte blanchâtre à sa circonférence et blanc-bleuâtre au centre; mais elle était toujours plus humide et moins opaque qu’avant l’opération ; et le talus de l’incision demi-circulaire prouvait assez que la cornée n’avait pas repris l’épaisseur qu’elle nous avait offerte. Loin de perdre quelque chose du côté de la sensation de la lumière, le malade déclarait qu’il avait gagné, et il partit en nous comblant de remercîments que nous aurions voulu mieux mériter.

Quoique ce fait s’écarte beaucoup des lésions ordinaires de la cornée pour lesquelles

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