‹ Journal de chirurgieChapitre 39 sur 113 · MALGAIGNE. “-MÉMOIRE SUR L’ ABRASION DE LA CORNÉE · texte numérisé non relu

MALGAIGNE. “-MÉMOIRE SUR L’ ABRASION DE LA CORNÉE

l’abrasion peut être légitimement pratiquée, il m’apporta cependant une utile leçon. Avec aussi peu d’irritation locale que possible, on voit que la surface disséquée n’a pas pu rester plus de sept jours sans être envahie par des vaisseaux, et que ces vaisseaux étaient fournis et entretenus par les portions épaissies et engorgées qu’il avait bien fallu laisser.

Obs. III. — Tache molle et pulpeuse datant de 8 mois; abrasion incomplète; absence complète d’accidents.

Louise Largeat, âgée de 6 ans, fut amenée de la campagne à l’hôpital des Cliniques, le 27 octobre 1843. Il y avait neuf mois que tout à coup, au milieu de la nuit, elle avait été frappée d’une ophthalmie intense de l’œil droit dont elle n’offrait aucun indice la veille. Cette ophthalmie dura un mois, et laissa à sa suite une tache de la cornée qui n’avait point été combattue et pour laquelle on venait réclamer nos soins.

Au centre de la cornée de l’œil droit, se voyait une tache blanche, nacrée, épaisse, occupant tout le champ de la pupille, hormis un léger point laissé libre en haut et en dedans ; au contraire, en bas et en dehors, elle envahissait toute la cornée jusqu’à la sclérotique, en s’éclaircissant toutefois ; et sa plus grande opacité était au niveau de la pupille. La vue de cet œil était réduite à fort peu de chose; de face, la malade n’avait que la sensation de la lumière; seulement en haut et en dedans il arrivait assez de rayons pour permettre à l’enfant de distinguer vaguement les objets et de se conduire. L’œil gauche était entièrement sain ; l’état général des plus satisfaisants.

Je procédai à l’opération le 1er novembre, en cernant la tache par une incision circulaire; et je fus assez surpris de n’en pas voir suinter la moindre gouttelette de sang. Ce ne fut que lorsque la dissection arriva vers le centre du lambeau qu’un peu de sang sortit; mais je trouvai alors une difficulté à laquelle je ne m’attendais pas. La circonférence du lambeau était ferme et donnait prise à mes pinces : mais, vers le centre, la tache n’avait qu’une consistance molle et comme pultacée; de telle sorte qu’au lieu de poursuivre la dissection à l’ordinaire, il fallut racler ce tissu mou et sans résistance. Cependant il restait au-dessous une couche plus solide et encore opaque; mais les pinces n’y mordaient pas, et la seule ressource aurait été de glisser par-dessous la lame du ténotome pour l’enlever en dédotant. Malheureusement nous avions affaire à une enfant tellement indocile et agitée, que tous mes aides ne suffisaient pas à empêcher ses mouvements; et je craignis dans un de ses soubresauts de porter l’instrument plus loin qu’il n’aurait fallu. Je préférai donc laisser l’ablation incomplète, espérant que le peu d’opacité forcément restée se dissiperait par le traitement consécutif.

La douleur déterminée par l’opération ne dura pas au delà d’une demi-heure ; l’enfant demanda à manger le jour même, et je lui accordai deux potages. La nuit fut très-calme; le lendemain et les jours suivants il n’y eut ni inflammation ni fièvre ; aussi mit-on tout de suite l’opérée à une portion d’aliments ; et le 6 novembre on commença à faire usage de la pommade de borate de soude. Quelques jours après, en vue d’accélérer la résorption, j’ajoutai des insufflations de sulfate de cadmium. Malheureusement les parents vinrent la reprendre le 17 novembre, avant qu’on eût pu obtenir une amélioration sensible dans la vision; et depuis je ne l’ai pas revue et n’ai pu avoir de ses nouvelles.

Cette observation n’a pu être poursuivie assez loin pour permettre de juger le résultat définitif ; elle présente cependant quelques circonstances assez importantes à recueillir. D’abord l’absence d’effusion sanguine après l’incision circulaire, qui semblait promettre une exécution plus facile; puis la mollesse de la tache centrale, qui l’a surchargée au contraire, d’une difficulté inattendue, sont des conditions tout à fait autres que celles de notre premier essai. Quant aux suites, l’absence de douleur, d’inflammation, de larmoiement n’est pas moins remarquable, en ce qu’elle prouve que ces phénomènes ne sont pas inhérents à l’opération.

Ce sont là toutes les opérations que j’ai faites jusqu’à ce jour. Certes les sujets ne m’ont pas manqué; mais à mesure que je les étudiais, je voyais s’accroître le nombre des contre-indications. Un jeune homme, par suite d’une ophthalmie purulente, avait perdu complètement l’un des yeux , et l’autre était couvert d’une tache blanche, épaisse, proéminente, occupant toute l’étendue de la cornée ; sauf un léger limbe à la partie

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inférieure; il n’avait, comme mon deuxième malade, qu’une vague sensation delà lumière. Je le renvoyai, voulant attendre le résultat de mes deux premières opérations, et depuis je ne l’ai pas revu. Je pense que, dans un cas pareil, le chirurgien ne doit ni provoquer ni même accorder légèrement l’opération, de peur de compromettre l’art; car il y a tout à la fois trop peu de chances de succès et trop de chances de staphylôme. Mais cependant si le malade, résolu à tout, demandait avec instance à courir cette dernière chance de salut, peut-être les résultats obtenus par Gouan et par M. Gulz devraient faire fléchir la résistance du chirurgien ; et, en définitive, il est assez indifférent à un aveugle de l’être par un leucoma ou par un staphylôme. Mais il ne faudrait pas alors rejeter sur l’opération les échecs qui pourraient suivre; car les contre-indications sont trop nombreuses et trop manifestes; et elle ne serait appliquée en quelque sorte qu’à regret, suivant l’aphorisme, acl extremos morbos , ou encore suivant la maxime invoquée par Mead : satiùs est anceps experiri remedium quam nullum.

Les taches de la cornée qui me paraissent surtout indiquer cette opération sont les taches centrales, qui masquent la pupille sans se confondre à la circonférence avec la sclérotique, et qui d’ailleurs ont résisté à tous les moyens. Les chirurgiens ne savent alors que recourir à la pupille artificielle; belle et splendide ressource, surtout quand il n’y a qu’un œil affecté ! Je ne veux point nier les bienfaits de cette opération; mais, outre qu’elle 11e réussit pas toujours, à la difformité qui résulte de la tache cornéenne, elle ajoute de son chef une difformité nouvelle, et ne doit être appliquée à mon avis que quand tous les autres moyens ont été épuisés. Or, l’abrasion de la cornée a droit d être essayée auparavant, d’abord parce que, en cas de succès, le résultat est incomparablement supérieur; et qu’ ensuite, si elle échoue, elle 11’empêche nullement d’en venir à la pupille artificielle.

Mais ici d’autres contre-indications se présentent. D’abord le jeune âge et l’extrême indocilité des sujets, qui empêcheraient de terminer convenablement l’opération doivent être mis en ligne de compte, d’autant qu’il n’y a nul péril à attendre. Il faut aussi que l’opéré ne soit pas astreint après sa guérison à reprendre une profession trop fatigante pour les yeux; j’ai en ce moment dans mon service, à Saint-Antoine, une jeune fille à qui l’opération sera probablement nécessaire, et que j’ai dû prévenir de cette condition indispensable. Mais ce que le chirurgien devra avant tout considérer, c’est la disposition des yeux à contracter sans cesse de nouvelles ophthalmies, comme il arrive chez les sujets scrofuleux. Il m’était venu de Troyes une jeune personne affectée d’une taie centrale, bien délimitée, et en apparence dans les conditions les plus favorables. Elle n’était pas entrée depuis huit jours qu’elle fut prise d’une ophthalmie scrofuleuse. On la soumit à un traitement actif; l’inflammation disparut; au bout de quinze jours, tout allant bien, j’avais pris jour pour l’opération ; le matin même qui avait été choisi à cet effet, nouvelle ophthalmie sans cause connue ; et la jeune personne ne restait pas plus de trois semaines ou un mois sans en avoir quelque nouvelle atteinte. On comprend que l’opération n’aurait jamais donné ici qu’un bénéfice momentané ; et je me gardai bien de la tenter. J’essayai d’éclaircir la cornée à l’aide de tous les topiques connus ; je fis même quelques scarifications sur la tache avec la pointe d’une lancette ; tout fut inutile; et, dans plusieurs autres cas, le même obstacle m’a arrêté.

Il reste bien une dernière objection, savoir, que dans les conditions les plus favorables en apparence, on risque encore de faire une opération vaine. C’est là une vérité trop vraie, si l’on peut ainsi dire, et qui pèserait du même poids sur toute la médecine opératoire. Pour nous en tenir à l’ophthalmologie, à combien de revers n’expose pas 1 opération de la cataracte? Revers tels quelquefois que non-seulement le malade n’a rien gagné, mais qu’il est dans un état pire, mais que l’œil est absolument perdu. L’abrasion de la cornée présente certainement moins de dangers; elle est commandée par des indications toutes aussi puissantes ; cela suffit de reste pour qu’elle doive être définitivement adoptée.

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