TUMEURS VOLUMINEUSES DU PLACENTA
fire pour lever tous les doutes et asseoir un jugement définitif. On pensera peut-être que je n’aurais pas dû me hâter de publier le peu que j’ai vu, et qu’il eût été plus convenable d’attendre de nouveaux faits propres à jeter du jour sur les premiers. Je me serais certainement abstenu si j’avais pu espérer de nouvelles et prochaines rencontres. Mais le hasard, après m’avoir favorisé deux fois, réserve sans doute à d’autres des chances qui, dans un genre d’altération si rare, ne sauraient se multiplier pour un seul. Une plus longue attente pourrait être sans résultat pour moi et serait certainement sans profit pour les autres.
Observation Ire. — Une cliente de mon père, Madame M***, âgée de 24 ans, d’un tempérament lymphatico-sanguin, d’une excellente santé, vive, active, gaie, et, sous tous les rapports, dans la situation la plus heureuse, devint enceinte pour la troisième fois vers la fin de 1840. A sa première grossesse elle avait été infiltrée; mais elle ne l’avait point été à la seconde. Rien de particulier n’avait signalé les premiers mois de cette troisième grossesse ; mais au delà de la première moitié, son ventre s’était développé si rapidement, qu’avant le 7e mois révolu il était au moins aussi volumineux qu’à terme. A mesure que le ventre grossissait, les extrémités inférieures s’infiltraient. Cet œdème devint bientôt très-considérable. La distension du ventre continua jusqu’au 7e mois, et détermina alors (7 juillet 1841) des contractions utérines prématurées. Une prodigieuse quantité de liquide s’écoula après la rupture des membranes, et bientôt après fut expulsé un enfant vivant, mais très-petit et qui succomba au bout de trois quarts d’heure. Madame M*** était alors à la campagne à Sèvres, et reçut d’abord les soins d’un habile médecin du pays, M. le Dr Drammont. Elle n’était point encore délivrée lorsque mon père arriva auprès d’elle. Le placenta détaché et tombé sur l’orifice résista aux tractions méthodiques exercées sur le cordon. Il finit cependant par céder, franchit le col, et fut ensuite facilement entraîné au dehors. La difficulté qu’avaient momentanément présentée cette extraction tenait au volume du placenta, assez considérable par luimême, et notablement augmenté encore par la présence de la tumeur que nous allons décrire.
Le placenta, presque circulaire, a 24 centimètres sur 20 environ. L’insertion du cordon ombilical est à peu près centrale. — Sur la face fœtale, au voisinage de la circonférence, on voit, recouverte par les membranes amnios et chorion, une tumeur ovoïde de 11 centimètres de longueur sur 8 centimètres de largeur. Tout près de sa partie externe ou extra-placentaire , les membranes qui la recouvrent sont détachées ; mais il est facile de voir qu’en cet endroit même elle leur était sous-jacente. Sa surface est parcourue par quelques grosses branches, artères et veines, des vaisseaux ombilicaux dont plusieurs ramifications pénètrent sa substance presque jusqu’au centre. La tumeur est légèrement lôbulée à l’extérieur. Outre l’enveloppe que lui forment les membranes et spécialement le chorion épaissi par places , elle a une enveloppe générale, mince superficiellement, plus épaisse du côté qui repose sur -le placenta, qui se déchire facilement quand on cherche à en enlever des lambeaux, et qui paraît formée de lymphe plastique plus ou moins condensée. Fendue dans le sens de son plus grand diamètre , cette tumeur paraît composée de lobes fortement agglomérés et intimement adhérents, les uns d’un blanc sale, les autres d’une teinte rose pâle ou foncée, d’un tissu homogène très-serré, semblable à du tissu squirrheux, criant sous le scalpel, analogue dans quelques parties à la substance corticale des reins dont il rappelle la couleur et la consistance, comme mêlé par places de couches de fibrine concrète, offrant aussi au milieu des parties les plus colorées des orifices vasculaires dont quelques-uns sont encore remplis par des caillots.
Tout près de cette première tumeur dont elle est à peine distincte, et touchant à la circonférence- même du placenta, existe une autre tumeur également sous-jacente aux membranes et appliquée sur la face fœtale. Son volume est celui d’une grosse noix. Elle est enveloppée d'une couche de fibrine mince du côté du placenta, épaisse du côté superficiel, où elle n’a pas moins de 6 à 8 millimètres. Cette enveloppe fibrineuse ajoute sensiblement au volume de la tumeur; elle est molle, d’un jaune pâle et un peu infiltrée. Le noyau central est d’un tissu partout homogène, d’un blanc sale ou . rosé, sans injection vasculaire, consistant comme du squirrhe ou plutôt comme la substance corticale du rein.
La partie du placenta sur laquelle reposent ces tumeurs est déprimée; les tumeurs peuvent en être détachées et comme énucléées avec la plus grande facilité- Le tissu de cette partie du placenta est très' compacte. Deux cotylédons altérés correspondent à la grosse tumeur, un à la petite. Celui-ci l’est au plus faible degré; le tissu qui le compose est plus serré, plus grenu, plus rouge que le tissu placentaire sain ; le cotylédon qui vient immédiatement après
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offre divers degrés d’altération; cette altération est dans quelques points la même que celle que je viens de décrire; ailleurs le tissu est plus serré, plus décoloré, d’une plus grande compacité. Le 3e cotylédon offre à son centre un caillot noir très-dense, du volume d’une grosse noisette, très-adhérent au tissu environnant qui est d’une compacité extrême, d’autant plus considérable qu’on s'approche davantage de la superficie; la teinte du caillot va graduellement en s’affaiblissant dans le même sens.
Sur trois points de la face utérine du placenta, petits épanchements sanguins peu épais et peu étendus en surface, caillots anciens et à peine colorés, sous-jacents h la caduque inter-utéro placentaire et pénétrant à peine dans le tissu du placenta.
Le reste du placenta est sain.
La pièce que je viens de décrire me sembla si extraordinaire et il me parut si important d’en conserver l’exacte représentation que je la fis remettre immédiatement à M. le docteur Félix Thibert, afin qu’il la reproduisît suivant son procédé , me réservant de l’examiner et de la disséquer plus tard, comme je le fis en effet quelques jours après. Chacun peut s’en procurer une copie au Musée de la rue Montparnasse, où elle a déjà été distinguée, comme elle devait l’être, par beaucoup de médecins.
J’ajouterai, pour ce qui concerne madame M***, que les suites de couches furent trèsheureuses, que l’infiltration disparut promptement, et que le rétablissement fut plus rapidement complet qu’à la suite des précédents accouchements, si bien qu’au bout de quinze jours madame M*** avait pu se faire porter dans son jardinet qu’elle ne tarda pas à s’y promener. — Dès le mois de septembre suivant elle redevint enceinte, et bien que, dans les premiers mois, la grossesse ait été menacée par des pertes- dont les retours mensuels avaient d’abord laissé quelques doutes sur le véritable état des choses , elle n’en parcourut pas moins toutes ses périodes, et l’accouchement eut lieu à terme, le 16 juin 1842. Dans les derniers temps le ventre était énorme, mais il n’y avait point d’infiltration. Au moment de l’accouchement il s’écoula une très-grande quantité d’eau, et l’enfant qui naquit pesait 4 kilogr. 900 grammes. Le placenta ne présentait rien de particulier. Enfin, pour compléter ce qui est relatif à madame M***, je dirai qu’en. Limousin où elle était allée passer l’été, elle a fait, il y a deux mois et demi, une fausse couche qui paraît avoir été déterminée par une émotion morale, et dont les produits n’ont rien offert d’analogue à ce que nous avons précédemment décrit.
Observation IIe. — La nommée P**% âgée de 39 ans, ouvrière, blonde, bien réglée et ordinairement bien portante, est déjà mère de deux enfants qui sont nés à terme, vivants et enbon état. Pendant sa troisième grossesse, au terme de laquelle elle est parvenue, elle a été presque toujours souffrante, sans être positivement malade. Son ventre a toujours été médiocrement volumineux, modérément tendu. Ses extrémités inférieures ne sont point infiltrées. Elle est pâle, assez maigre, quoiqu’elle n’ait point été éprouvée par des chagrins, des privations ou des fatigues extraordinaires.
A son entrée à la Maternité, 17 juin 1843, 9 heures du matin, elle était en travail et les membranes étaient rompues depuis deux heures. Deux mois auparavant elle avait fait une chute dont les suites n’avaient rien offert de particulier ; mais, depuis huit à dix jours, elle ne sentait plus les mouvements de son enfant, et en effet tout annonçait qu’il avait cessé de vivre. Sans insister sur les signes qui ne laissaient point de doute à cet égard, je signalerai seulement la couleur rosée du liquide amniotique qui s’écoulait continuellement en grande quantité.
Quoique les contractions fussent peu énergiques, trois heures suffirent pour compléter la dilatation encore très-peu avancée lors de l’arrivée à la salle d’accouchement. A midi la tête franchit l’orifice' et quelques minutes après fut expulsé un fœtus mort, dans un état de putréfaction avancée, pesant 3 kilogr. 250 gr., évidemment très-près du terme de neuf mois.
Après l’expulsion de l’enfant, l’utérus resta un peu plus volumineux qu’à l’ordinaire, ce qui fit croire un instant qu’il contenait un second enfant. L’état de resserrement général de l’organe fit bientôt abandonner cette idée, et à peine dix minutes s’étaient-elles écoulées, que quelques contractions rapprochées poussèrent le placenta dans le vagin et l’expulsèrent complètement , sans qu’aucune traction eût été faite stfr le cordon.
A ce placenta, qui n’offrait d’ailleurs d’autre altération de son tissu que cette décoloration