A. DANVÀU. — TUMEURS VOLUMINEUSES DU PLACENTA
partielle qu’on observe si souvent dans cet organe, lorsque le fœtus a depuis quelque temps cessé de vivre, à ce placenta, dis-je, était attaché, du côté de la face fœtale et près de la circonférence, une tumeur, sous presque tous les rapports, semblable à celle que nous avons décrite dans notre première observation.
Le placenta, de forme à peu près elliptique, a 22 centimètres de longueur, sur 13 de largeur. Sa plus grande épaisseur est de 27 millim. Il n’est point infiltré ni hypertrophié. Le cordon, fixé à peu de distance de la circonférence, est gros, mou, infiltré, de couleur brune, comme cela s’observe dans le cas de mort et de putréfaction du fœtus dans le sein de sa mère. Sur une portion de sa face fœtale, entre cette face et les membranes chorion et amnios soulevées, existe une tumeur faiblement adhérente au tissu placentaire, puisque les simples efforts de l’accouchement ou de la délivrance ont suffi pour rompre presque complètement ces adhérences. Cette tumeur, qui déborde de quelques millimètres la circonférence du placenta, est allongée dans le sens de cette circonférence ; sa longueur est de 13 centimètres, sa largeur de 85 millimètres, son épaisseur de 60. Sa surface libre est inégale, lobulée, sillonnée, sa surface adhérente aplatie; sa consistance uniforme et très-grande rappelle celle du rein, mais elle est sensiblement plus considérable. Une veine volumineuse, dilatée, partant de la base même du cordon et semblant n’être autre chose que la continuation même de la veine ombilicale plutôt qu’une de ses branches, s’avance vers la tumeur, se relève pour longer un sillon qu’on voit sur le milieu environ de la portion de la surface libre de cette tumeur qui est tournée vers le centre du placenta, le remplit complètement, et finit là où il se termine lui-même. Cette veine, dans toute la portion qui rampe sur le placenta, contient du sang demi-fluide ou en caillots. Un de ces caillots allongés, de 60 millimètres environ de longueur, de 5 à 6 millimètres de largeur, d’une épaisseur à peu près égale, paraît ancien si on en juge d’après sa décoloration au centre surtout, et semble s’être formé avant la mort du fœtus, à voir l’adhérence très-intime qui l’unit aux parois de la veine. A peine deux ou trois petites branches émanent-elles de cette grosse veine pour aller se distribuer dans le tissu du placenta. La portion de ce vaisseau qui est couché sur le sillon n’est libre que dans une partie de son étendue; l’autre est intimement adhérente au sillon, et, quand on fend la veine, on voit que sa portion adhérente est criblée d’un grand nombre d’ouvertures arrondies ou allongées, origines des branches qui pénètrent perpendiculairement ou obliquement dans l’épaisseur de la tumeur. Du cordon ombilical part également une artère presque aussi dilatée que la veine, comme elle remplie de sang demi-fluide et en caillots, qui longe la face fœtale du placenta en ne fournissant à cet organe qu’une ou deux branches très-ténues, arrive à la tumeur, s’y plonge directement vers le milieu de la hauteur, pénètre presque à son centre en conservant un gros calibre, si intimement adhérente au tissu qu’elle semble en faire partie, et se termine en formant une sorte de sinus, comme la veine porte.
La tumeur tient particulièrement au placenta par les deux vaisseaux qui s’y rendent. Trois ou quatre filaments blanchâtres réunis en faisceaux solides, de 50 à 55 millimètres de long, et qui ne semblent être autre chose que les pédoncules hypertrophiées de quelques villosités choriales, se rendent de la portion déprimée du placenta à la tumeur, au point d’immergence des vaisseaux. Les .autres moyens d’union ne consistent que dans des filaments celluleux que le poids de la tumeur a suffi pour rompre. L’empreinte qu’offre la portion du placenta sur laquelle elle était appliquée est assez profonde, un peu irrégulière comme la base même de la tumeur. On voit qu’une assez forte compression a été exercée sur le tissu qui n’est pourtant pas d’une compacité très-considérable et n’offre d’ailleurs aucune altération remarquable.
Aucune enveloppe propre, aucune exsudation plastique n’entoure la tumeur. Les membranes amnios et chorion sont les seules qui la couvrent. Comme elle déborde un peu la circonférence du placenta, il est probable que, dans l’utérus, elle était en rapport, dans une portion de son étendue, avec la paroi utérine, dont elle était peut-être séparée par une couche fine de membrane caduque.
Le tissu de la tumeur est d’une couleur gris cendré parfaitement uniforme, qu’on retrouve partout tant à la surface que dans sa profondeur. Sa consistance que nous avons déjà indiquée est également partout la même ; il crie sous le scalpel ; partout la section en est nette et lisse ; il se laisse difficilement entamer par lp doigt: partout enfin on trouve un tissu cellulofibreux très-serré et très-dense, non lamellé. Dans quelque sens qu’on coupe la tumeur, on voit sur les deux tranches de la section de nombreux orifices de vaisseaux qui restent béants comme ceux des veines hépatiques , parce qu’ils sont adhérents au tissu de la tumeur, de même que les veines hépatiques sont adhérentes au tissu du foie.
La femme qui fait le sujet de cette observation sortit guérie au bout de huit jours.
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Les deux faits que je viens de citer ont plusieurs traits de ressemblance. La tumeur avait à peu près le même volume dans l’un et l’autre cas ; dans l’un comme dans l’autre elle était appuyée sur une partie du placenta voisine de la circonférence, de manière à ce qu’une portion de sa surface fût en contact avec l’utérus ; dans tous deux les adhérences de la tumeur, autres que les adhérences vasculaires, étaient très-faibles, si faibles même qu’elle s’était détachée d’elle-même et sans efforts. Dans ces deux cas aussi la tumeur, sousjacente aux membranes chorion et amnios, était alimentée par des vaisseaux détachés du cordon ombilical lui-même ou du réseau vasculaire de la face fœtale du placenta. Les différences, beaucoup moins frappantes, consistent particulièrement dans la moindre homogénéité de tissu delà première tumeur, et dans l’absence autour de la seconde de cette couche de lymphe plastique qui enveloppait presque partout la première. Elles ne sont point assez tranchées pour qu’on ne puisse pas rapporter l’une et l’autre au même genre d’altération.
Mais quelle est cette altération? Quel en est le point dq départ? Ces questions ne me paraissent pas faciles à résoudre.
Je me suis demandé si ces tumeurs n’étaient pas des produits monstrueux appartenant à une double conception. Mais cette hypothèse ne peut supporter un sérieux examen. Ces tumeurs sont en effet bien différentes de cette classe de monstres désignés par M. I. Geoffroy St-Hilaire sous le nom d’anidiens, et dont nous avons récemment observé un exemple à la Maternité. Les anides constituent une masse enveloppée de téguments parfaitement formés ; un cordon distinct et détaché s’v implante, et ne fournit plus après son implantation que de très-petites branches. D’ailleurs, et ceci tranche tout de suite la question, l’anide est en contact avec F amnios; les tumeurs que j’ai observées sont en dehors du chorion.
Mais si la tumeur n’était pas un monstre proprement dit, ne pouvait-elle pas être un de ces produits dégénérés de conception que les accoucheurs désignent sous le nom de môle charnue? Evidemment cela ne pouvait pas être non plus. D’abord il est manifeste que ce ne pouvait être une môle dépendant d’une conception antérieure. Ce n’était pas davantage une môle formée en même temps qu’un autre produit de conception régulièrement développé. Les descriptions que j'ai données prouvent que, dans cette hypothèse, les deux placentas auraient été distincts. Or, dans ce cas, iln’y a jamais de communications vasculaires d’un placenta à l’autre. Ce n’est donc pas aux dépens de vaisseaux appartenant au placenta normal que l’autre aurait pu végéter.
Il ne viendra à l’esprit de personne de penser que ces tumeurs appartenaient à l’utérus ; car tout prouve qu’il n’y a eu entre eux que simple contact et non pas communauté de circulation.
Si la caduque est susceptible de quelques dégénérescences, les transformations qu’elle subit' ne s’opèrent qu’à l’aide de son système circulatoire, qui a sa source dans l’utérus et qui n’a rien de commun avec l’appareil vasculaire qui couvre la- face fœtale du placenta. On ne saurait donc attribuer les tumeurs que nous avons observées à une dégénérescence de la caduque.
S’agit-il enfin d’un squirrhe véritable ou d’une autre altération organique? C’est un point sans doute que je ne voudrais pas résoudre par la négative. Car il ne faut pas nier la possibilité d’un fait par cela seul qu’il peut paraître douteux et parce qu’une autre explication se présente. J’avoue pourtant que je ne suis pas disposé à adopter cette opinion. D’abord le tissu n’est pas parfaitement analogue soit à un squirrhe, soit à un autre produit hétérogène connu. Ensuite, comment supposer, chez deux femmes, la première surtout, parfaitement saines, la formation rapide d’une tumeur d’un genre qui donne lieu de croire à une atteinte plus ou moins profonde del’économie, lorsque l’on voit l’une d’elles, celle que nous avons jpu suivre depuis cette grossesse, conserver sa belle santé, devenir presque aussitôt enceinte, arriver à terme malgré quelques traverses, et accoucher d’un enfant d’un volume extraordinaire qu’elle nourrit avec succès !
Cherchons donc si nous ne trouverons pas une explication plus naturelle et plus rassurante.
À. DANVAU.