DE L’OVARIOTOMIE , OU EXTIRPATION DES OVAIRES
Chaque pays a ses innovateurs excentriques, qui courent, per fas et nef as, après le bruit et la renommée; et la presse médicale anglaise est toute occupée, depuis quelque temps, à réprimer l’ardeur d’une nouvelle secte d’opérateurs, qu’on pourrait appeler ovariotomistes. L’extirpation des ovaires semblait être, chez nos voisins, redevenue l’opération à la mode; chaque jour voyait enregistrer de nouveaux essais, l’on ne saurait dire absolument de nouveaux succès. Les uns avaient adopté la petite opération , dans laquelle on se borne à faire à 1 abdomen une incision d’un à trois pouces, à vider l’ovaire d’un coup de trocart et à l’attirer au-dehors, pour lier son pédicule et l’exciser ensuite; les autres, parmi lesquels on compte à regret M. Aston Key, préféraient la grande opération , avec une incision de neuf à vingt pouces, allant, selon le besoin , du sternum jusqu’au pubis. Ils avaient fait aussi leurs relevés statistiques ; et M. Clay, par exemple, avait groupé ses chiffres de telle manière que, sur dix petites opérations , il comptait cinq guérisons et cinq morts ; tandis que treize grandes opérations avaient donné douze guérisons; preuve manifeste de l’immense avantage de fendre le ventre dans toute sa hauteur. Puis, comme la critique avait pris aussi la liberté grande de contester ces chiffres, et de se récrier sur ces incisions énor¬
mes, elle avait reçu à son tour des réclamations plus ou moins polies , qui n’avaient pas été pourtant jusqu’à la police correctionnelle. Nous en citerons particulièrement une de M. Walne, au rédacteur du London and Edinburgh medical Journal. En analysant succinctement une de ses observations, le critique avait écrit : une incision fut faite, de quatorze pouces de longueur , s’étendant de l’appendice xiphoïde au pubis. M. Walne se mit en colère, reconnut là une mauvaise intention, comme qui dirait une calomnie, et somma le journal d’insérer une rectification conçue en ces termes : de dix-neuf pouces et une fraction, la distance de l’appendice xiphoïde au pubis, quatorze furent occupés par cette incision étendue. Il est à remarquer que cet opérateur, si grand ami de l’exactitude, avait publié l’histoire d’une de ses opérées avant que les ligatures du pédicule de l’ovaire fussent tombées, et que cette opérée avait été comptée comme guérie; et le Journal avait fait ressortir ces circonstances. M. Walne n’a demandé aucune rectification sur ce point, et nous ne savons ce qu’est devenue la malade.
Nous allons indiquer rapidement les principales opérations faites dans ces deux dernières années, avec les résultats qu’elles ont donnés.
M. Clay , cinq opérations :
1° Femme de 46 ans ; incision étendue de la symphyse pubienne jusqu’un peu au-dessous de l’appendice xiphoïde ; la tumeur pesait 17 livres 5 onces (poids anglais). Guérison le dix-huitième jour.
2° Femme de 57 ans ; incision de dix pouces seulement; guérison le quatorzième jour.
3° Femme de 39 ans ; le récit de l’opération manque; guérison le douzième jour.
4° Femme de 47 ans; après l’incision, la tumeur fut trouvée tellement adhérente qu’on ne put l’extraire. On réunit donc la plaie extérieure; le cinquième jour tout allait bien; mais, le soir même, elle fut prise d’une phlegmatia alba dolens de la jambe gauche, et mourut le matin du sixième jour. M. Clay attribue la mort à une imprudence du mari, qui aura probablement donné à sa femme un peu d’eau-de-vie.
5° Femme de 45 ans; incision de treize pouces; tumeur du poids de douze livres; hémorrhagie; syncope; mort une heure et demie après l’opération.
M. Southam, une opération :
6° Femme de 37 ans; incision de neuf pouces; tumeur pesant quatre livres douze onces; au vingt-troisième jour, la malade continuait à bien aller ; seulement, la plaie suppurait encore un peu au-dessous de l’ombilic.
M. Walne, cinq opérations :
7° Femme de 58 ans; incision de treize
REVUE CRITIQUE
pouces; tumeur pesant seize livres; au vingt et unième jour la plaie était fermée, sauf le point par où passaient les ligatures , qui ne tombèrent que dix semaines après l’opération.
8° Femme de 57 ans; incision de douze pouces; tumeur pesant seize livres trois quarts ; la première ligature tomba au bout de cinq semaines; les autres tenaient encore lorsque l’observation fut publiée.
9° Jeune fille de vingt ans; incision de quatorze pouces ; tumeur de vingt-buit livres ; le dix-septième jour, la malade se promenait par la chambre.
10° Femme de 54 ans ; incision de cinq pouces ; les adhérences ne permirent pas d’enlever la tumeur. La malade guérit rapidement de sa plaie.
11° Femme de 45 ans; incision de quinze pouces; tumeur de quatorze livres; mort le dixième jour, avec des symptômes de péritonite que l’autopsie sembla pourtant démentir.
M. Key, une opération :
12° Jeune fille de dix-neuf ans; incision remontant jusqu’à l’appendice xiphoïde ; tumeur pesant vingt -quatre livres; mort le cinquième jour de péritonite.
M. Bransby Cooper, une opération :
13° Femme de 32 ans; incision de l’appendice xiphoïde au pubis ; tumeur du poids de 32 livres; mort le septième jour, de péritonite.
M. Greenhow, une opération :
14° Femme de 29 ans; incision à peu près comme dans le cas précédent; tumeur pesant douze livres sept onces; morte de péritonite le septième jour.
M. Atles, une opération :
15° Femme de 30 ans; incision de neuf pouces; extirpation des deux ovaires; la plaie était réunie au bout de sept semaines, excepté à l’extrémité inférieure, qui était encore traversée par les ligatures.
Au total, sur ces quinze opérations, il y a deux cas dans lesquels des adhérences empêchèrent d’enlever la tumeur, et l’une des deux malades a succombé ; reste treize. Sur ces treize malades, cinq sont mortes, ce qui semble nous laisser encore une assez belle proportion de guérisons. Mais ces guérisons sont un peu sujettes à caution ; et d’abord, il y a deux cas, l’un de M. Walne, l’autre de M. Atlee, qui ont été publiés avant la chute des ligatures. Est-ce là tout? Non vraiment; car lorsqu’on voit , dans le premier cas de M. Walne, les ligatures ne tomber qu’au bout de dix semaines; dans le second cas, toutes, excepté une, tenir encore au bout de cinq semaines; et dans l’observation de M. Atlee, sept semaines ne pas suffire à leur chute, on est bien en droit de se demander ce qu’il faut penser des guérisons de M. Clay, obtenues en
dix-huit, quatorze et même douze jours. La vérité est que M. Clay ne dit pas ce que sont devenues les ligatures qu’il a placées comme les autres; M. Southam n’eut pas la peine de retirer les siennes, qui s’étaient perdues dans le ventre ; et il est évident que, sur la troisième malade de M. Walne, elles n’avaient pas eu le temps de tomber. 11 n’y a donc là qu’une seule malade dont la cure soit certaine, attendu qu’elle a été suivie jusqu’à la chute des ligatures; pour les autres, il n’y a rien de certain. Qu’elles aient échappé aux premiers et aux plus formidables dangers de l’opération, nous le confessons; mais il ne nous est pas démontré qu’on puisse tenir si peu de compte de ligatures fortes et nombreuses, plongeant jusque dans le petit bassin, et qui doivent y séjourner sept à huit semaines.
Cependant , la critique anglaise a généralement accepté ces guérisons comme bonnes; mais, ayant refait les statistiques des ovariotomistes, et réuni toutes les opérations anciennes et nouvelles , elle est arrivée aux chiffres que voici, et que nous empruntons à Y E dinburgh med. and Surgical Journal :
Sur quarante-deux opérations tentées ou menées à fin, il y en a neuf d’abord qui doivent être mises à part, soit que des adhérences aient empêché d’enlever la tumeur ovarique, soit que , ce qui est plus fâcheux encore, il y ait eu méprise, et qu’après l’incision on n’ait pas trouvé de tumeur. Six femmes ont guéri de leur incision, mais trois sont mortes ; en voici le relevé :
Macdowell .
1 guérie.
Lizars .
Granville .
Dieffenbach . .
Walne .
Clay .
1 morte.
Martini .
Un cas cité par Froriep. ..
Ces cas de diagnostic erroné ou d’opérations impossibles à achever ne laissent pas de rembrunir déjà le tableau. Voyons maintenant les trente-trois opérations complètes.
Guérisons. Morts.
Laumonier . .
Macdowell . .
Lizars . . . .
Smith .
A. G. Smith . .
Quittenbaum .
Ritter .
Stilling . .
Rogers . .
Chrysmar .
Granville .
Atlee .
Key....... . .
Greenliow B. Gooper
Clay . 4
Southam . 1
Walne . 3
Bird . 2
22 lt
Notons d’abord qu’il y a au moins une guérison de trop portée au compte de M. Clay ; ce qui réduit le nombre des guérisons à 21 ; et , en définitive, sur 41 opérations , il y a eu 6 tentatives purement inutiles , 21 guérisons ou soi-disant telles, et 14 morts. Est-ce là tout, du moins? Mais , d’abord, on peut présumer, sans crainte d’erreur, que l’on a mis plus de soin à publier les succès que les revers ; et ce tableau même est loin d’être complet. M. Clay, voulant prouver qu’une incision de deux à trois pouces est plus grave qu’une de dix à quinze, avait dressé les deux tableaux dont nous avons parlé; le premier contient neuf cas dont il faut tenir compte. Les voici :
Guérisons. Morts.
Dohlhoff . 1 2
Jeaffreson . 1 »
King . 2 1
West . 1 »
Phillips . . . » 1
Ce qui surcharge encore un peu plus le chiffre de la mortalité. Néanmoins, les ovariotomistes ne s’effraient pas pour si peu; et, comparant cette mortalité à celle des grandes amputations et de la hernie étranglée, telle qu’elle ressort des recherches statistiques de M. Malgaigne, ils disent que l’extirpation de l’ovaire n’est pas même aussi meurtrière. Cette assertion fût - elle aussi démontrée qu’elle l’est peu, il reste une considération importante à faire valoir aux yeux de tous ceux pour qui la moralité de l’art n’est pas un vain mot. Quand on ampute un membre, quand on opère une hernie étranglée, c’est la nécessité qui arme la main du chirurgien; et, comme le remarque avec justesse le journal d’Edimbourg , tous les sujets étaient en péril de mort, et ceux qui survivent sont véritablement sauvés ; tandis qu’après l’extirpation de l’ovaire, les femmes qui succombent ont été sacrifiées sans nécessité, et auraient pu fournir une assez longue carrière sans l’opération.
Est-ce à dire, cependant, que l’ovariotomie doive être à jamais rejetée de la médecine opératoire? Il serait imprudent, sans doute, de formuler une exclusion aussi absolue; mais pour qu’elle soit légitimement appli¬
quée, il faut qu’elle ne puisse jamais passer pour une opération de complaisance , et qu’elle trouve sa justification dans la nécessité.