OBSERVATION D’UNE LUXATION DU CUBITUS EN
arrière sur l’humérüs , par M. Foucard,
D. M. P. au Grand-Fresnoy (Oise).
Je fus appelé le 7 mai 1841 , au soir , près d’une femme qui venait de faire 'une chute à la suite de laquelle elle ne pouvait plus mouvoir l’avant-bras gauche. Selon son récit, cet accident lui était arrivé à une demi-lieue de sa demeure et dans les circonstances suivantes : —Des chiens qui se battaient vinrent se jeter dans ses jambes et lui firent perdre l’équilibre, mais elle fit encore plusieurs pas précipités en cherchant à se retenir. Le poids du corps, qui" selon toutes les probabilités porta sur la paume de la main gauche, fut donc augmenté de toute la vitesse de la chute. Aussitôt après celle-ci, la malade ressentit une vive douleur au coude avec impossibilité de le mouvoir; et dans la persuasion qu’elle avait quelque chose de dérangé , elle pria deux hommes complètement étrangers à l’art d’exercer des* tractions sur l’extrémité inférieure de l’avantbras. Ces tentatives d’extension déterminèrent l’allongement du membre et un claquement caractéristique, après quoi elle eut assez de force pour revenir chez elle à pied. Du reste, elle a toujours affirmé être tombée sur le coude; mais comme la paume de la main offrait des traces de boue, je pense que ce témoignage doit avoir plus de valeur que celui de la malade.
Quoi qu’il en soit, voici l’état dans lequel je trouvai le membre trois quarts d’heure après l’accident.— L’avant-bras est légèrement fléchi sur le bras, et dirigé en dedans ainsi que la main. L’extension et la flexion sont impossibles ; mais la pronation et la supination ont. , conservé presque toute leur intégrité.— On suit le bord interne du cubitus jusqu’au sommet de l’olécrane, et il est facile de constater qu’il n’y a pas de fracture. L’articulation du coude seule est déformée. L’olécrane remontée en haut est portée en dehors, de sorte qu’il existe un espace d’environ deux travers de doigts entre elle et l’épitrochlée ; en même temps , et par une conséquence naturelle , elle est rapprochée de l’épicondyle qui est moins saillant que celui du côté opposé. Néanmoins on constate facilement, au-dessous de cette apophyse, la présence de la petite tête du radius qui n’a subi aucun déplacement. L’extrémité inférieure de l’humérus fait en avant et en dedans une saillie qui efface le pli du coude ; et le doigt porté en arrière, où il n’y a aucune tuméfaction, sent parfaitement à travers la peau la cavité olécranienne, qui dans la luxation de l’avant-bras doit recevoir l’apophyse coronoide. L’examen le plus attentif ne fait reconnaître aucune fracture de l’extrémité
inférieure de l’humérus ou des tubérosités de cet os ; et ces faits sont d’autant plus faciles à constater que le gonflement n’est pas encore très-marqué, et que la malade n’accuse pas de grandes souffrances.
Comme l’indication me paraissait trèssimple , je fis exercer quelques tractions sur l’avant-bras , tandis que je maintenais le bras avec mes deux mains , et que mes indicateurs repoussaient l’olécrane en bas. — La réduction fut très-facile; il semblait même qu’un effort très- léger eût pu reproduire la luxation. Pour prévenir cet accident, j'appliquai derrière le coude légèrement fléchi une gouttière en carton mouillé, que j’enlevai le dixième jour pour la remplacer par un bandage roulé. La malade ne tarda pas à exercer son bras elle-même, et au bout de six semaines l’articulation avait recouvré tous ses mouvements et toute sa force.
D’après les symptômes que je viens de présenter, incomplètement peut-être, je pensai avoir affaire à une luxation du cubitus sur l’humérus. Je consultai donc les auteurs à ma disposition, et je fus tout étonné de ne rien trouver dans Boyer.— M. A. Bérard, dans le Dictionnaire de Médecine, parle seulement d’un cas de ce genre d’après Astley Gooper ; encore on n’y retrouve pas tous les symptômes que j'ai observés. Mon exemple serait donc à peu près unique dans la science ; et si l’on pouvait tracer l’histoire d’une maladie d’après un seul fait, voici les caractères que j’assignerais à cette luxation : avant-bras légèrement fléchi et porté en dedans ainsi que la main ; olécrane portée en haut et en dehors , ce qui V éloigne de l’épitrochlée et la rapproche de l’épicondyle ; extrémité inférieure de l’humérus dans sa portion trochléeme faisant saillie en avant et en dedans , ce qui permet de sentir à travers la peau et en arrière la cavité olécranienne vide ; — mouvements de flexion et d’extension impossibles ; pronation et supination conservées.
Maintenant ne peut-il pas se faire que cette luxation ait été d’abord une luxation de l’avantbras, et que dans les premiers efforts de trac tion le radius seul ait repris sa place? — Je ne le crois pas, car cela impliquerait nécessaire ment un diastasis cubito-radial, et on conçoit plutôt que ce diastasis ait eu lieu par les effets de la chute que par ceux de la traction. Je pense donc que la luxation du cubitus est la seule qui ait existé, qu’elle a pu être réduite d’abord et se reproduire ensuite dans le trajet d’une demi-lieue fait par la malade, trajet pendant lequel elle fut obligée de s’asseoir plusieurs fois. Ce qui me confirme dans cette opinion, c’est la tendanceBqu’avait cet os à se
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déplacer de nouveau après que je l’eus réduit. Peut-être, enfin, existe-t-il chez cette femme une disposition congéniale ou acquise ; car elle m’a dit avoir éprouvé il y a douze ans un accident semblable au même bras, en tombant d’un tas de foin élevé de quelques pieds.
Foucard, D.-M.
Cette observation n’est pas aussi près d’être unique que l’a pensé M. Foucard ; après A.Cooper, la luxation du cubitus en arrière a été observée, en 1829, par M. Boudault, qui a publié le fait dans la Revue médicale ; en 1836, par M. Sédillot et M. Diday, dont les observations sont consignées dans la Gazette médicale; et, enfin, M. Brun paraît en avoir à lui seul observé trois cas, dont deux ont été
récemment publiés dans le Journal de Lyon. On voit néanmoins que nos richesses ne sont pas encore bien grandes ; et l’observation de M. Foucard, qui vient à propos grossir cette liste, présente d’autant plus d’intérêt que les symptômes ont été étudiés et décrits avec beaucoup de soin. Quant à la question qu’il se pose, si d’abord le radius n’aurait pas pris part au déplacement, nous ne serions pas éloignés d’y répondre par l’affirmative ; c’eût été une luxation incomplète, que nous croyons bien plus fréquente que la luxation complète. Il faut que les observateurs prennent garde de confondre ces trois espèces si diverses ; et, pour le dire en passant, peut-être le premier cas de M. Brun n’était-il qu’une luxation incomplète des deux os. C’est une question sur laquelle il pourra être utile de revenir.
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