‹ Journal de chirurgieChapitre 48 sur 113 · SCHÜTZENBERGER. — EXCROISSANCES DE L’URÈTRE CHEZ LA FEMME · texte numérisé non relu

SCHÜTZENBERGER. — EXCROISSANCES DE L’URÈTRE CHEZ LA FEMME

femmes prostituées, sur une affection que plusieurs d’entre vous ont peut-être vue dans d’autres circonstances. Cette lésion, qui n’a été ni suffisamment décrite, ni suffisamment appréciée, consiste dans le boursouflement vasculaire d’une partie plus ou moins étendue de la muqueuse urétrale, se manifestant sous forme d’excroissance, de consistance charnue, d’un rouge vif, facilement saignante, à surface lisse, et dont la base, le plus souvent assez large, n’est que la muqueuse dégénérée et devenue plus vasculaire. S’il existait dans la science un nom suffisamment précis pour désigner les altérations de ce genre, je vous aurais épargné volontiers cette longue périphrase ; mais comme je tiens à éviter toute confusion, j’ai dû désigner la lésion par ses caractères les plus tranchés; après cela nous pourrons l’appeler, en nous servant d’une dénomination ancienne, .caruncula urethrœ, carnosité , polype charnu et vasculaire , excroissance fongueuse de r urètre.

Le nom m’est assez indifférent pour le moment.

En quoi ces tumeurs urétrales diffèrent-elles symptomatiquement des excroissances vénériennes ordinaires? Si elles doivent en être distinguées en raison de leur forme spéciale, ont-elles la même origine, ou se développent-elles sous l’influence d’autres causes, et n’ont-elles de commun avec les accidents syphilitiques que d’avoir été observées chez des personnes éminemment exposées à la contagion vénérienne? Si d’autres circonstances que la contagion vénérienne peuvent contribuer au développement de cette lésion, est-elle toujours entièrement indépendante des phlegmasies spécifiques des organes génitaux, ou se manifeste-t-elle parfois sous leur influence, sans participer à leur nature? Permettez-moi de ne procéder dans la solution des questions diagnostiques, étiologiques et thérapeutiques qui se présentent, qu’à l’aide des observations que j’ai recueillies. Car les faits sont et seront toujours le point de départ d’une science positive.

Obs. I. — Jeannette Pacoutey, âgée de 23 ans, entrée à la Clinique des vénériennes le 3 mai 1859, prétend n’avoir jamais été affectée de syphilis. L’examen ne constate aucune lésion suspecte aux organes génitaux externes ; la muqueuse vaginale et le col utérin sont sains; point d’écoulement.

L’orifice du canal de l’urètre est dilaté et obstrué par une petite tumeur arrondie, aplatie sur les côtés, offrant assez bien la forme et le volume d’une grosse fève ; sa surface est libre en haut et sur les côtés ; elle adhère inférieurement par une base assez large, plus étroite cependant que la partie moyenne de la tumeur, à la paroi postérieure du canal de l’urètre, légèrement prolabée dans l’étendue d’un centimètre à peu près, en partant de l’orifice. La surface de la petite tumeur est lisse et comme revêtue d’un épithélium très-fin ; sa consistance est charnue ; sa couleur, d’un rouge éclatant, pointillée de rouge foncé, tranche avec la teinte rosée de la muqueuse des organes génitaux et la rougeur plus pâle de la paroi supérieure du canal urétral. En tirant sur la tumeur avec une pince, on produit un saignement abondant, qui s’arrête spontanément au bout d’une minute. L’excrétion urinaire n’est pas douloureuse, et se fait assez facilement

La malade prétend que la tumeur qu’elle porte n’est pas d’origine vénérienne ; elle n’en connaît pas la cause, elle s’est aperçue de son développement avant d’avoir eu commerce avec des hommes.

Mise en observation pendant quinze jours, la tumeur reste stationnaire; des applications astringentes continuées pendant quinze autres jours ne la modifient point. Elle est enlevée enfin à l’aide de l’instrument tranchant. *En la saisissant avec une pince, il est facile de la faire basculer de manière à mettre en évidence sa partie adhérente; elle est séparée de la paroi inférieure par un trait de ciseaux. Saignement assez abondant qui s’arrête de lui-même. Guérison au bout de quelques jours, sans apparence de reproduction.

La tumeur dont il est question dans cétte observation ne peut évidemment pas être confondue avec les excroissances vénériennes ordinaires. Sa forme spéciale, sa surface lisse, sa couleur, son mode d’implantation sur la muqueuse urétrale dont elle paraissait être une partie prolabée et plus vasculaire, doivent la faire considérer comme essentiellement distincte des excroissances vénériennes dont les différentes variétés passent journellement devant nos yeux. En effet, les excroissances verruqueuses présentent à leur surface libre une teinte plus blanche que celle des muqueuses, leur coloration est rose pâle; les crêtes de coq et les excroissances à choux-fleurs offrent la même nuance. Toutes ces excroissances sont de plus composées de filaments ou de granulations qui donnent à leur surface un aspect dentelé ou rugueux particulier. Les excroissances framboisées, quoique plus rouges, sont éga-

TRAVAUX ORIGINAUX

lement granuleuses. Il n’y a que les condylomes de l’anus dont la surface soit lisse ; mais le condylome est toujours un phénomène secondaire: il consiste dans l’hypertrophie des replis de la peau qui entourent l’anus, et procède presque toujours d’excoriations ou de rhagades. Le condylome est du reste le plus souvent accompagné de phénomènes concomitants syphilitiques. Chez notre malade il n’existe aucune raison de rapprocher l’affection de l’urètre du condylome, et de l’appeler condyloma urethrœ ; il n’y a pas eu d’accident syphilitique concomitant ; l’origine de la tumeur est rapportée par la malade à une période voisine de l’enfance, et nous n’avons aucune raison de douter de la vérité du fait. Il est impossible enfin de confondre ces tumeurs avec le tubercule plat, dont la surface est également lisse.

J’ai cru devoir rapporter d’abord cette observation, parce qu’elle démontre que la tumeur en question diffère des excroissances vénériennes, non-seulement par ses caractères, mais encore par son origine. Ce fait nous servira de point de départ dans nos recherches ultérieures.

Dans aucun cas nous n’avons pu assister, si je puis dire, au premier développement de la lésion ; mais tout récemment nous avons observé le fait suivant d’une tumeur urétrale arrivée à un degré de développement bien plus considérable. Il montre une partie des lésions secondaires que les affections de ce genre peuvent produire, lésions qui ne sont pas sans importance, et qui, sans doute, ne constituent pas le dernier terme de ce genre d’altérations.

Obs. II. — Barbe Hænsler, âgée de 25 ans, entrée à la Clinique le 22 mars 1844, n’a jamais eu d’accidents incontestablement syphilitiques. A différentes reprises, elle a été atteinte d’abcès des grandes lèvres, affection qui nous paraît être le plus souvent indépendante de la contagion vénérienne; elle n’a jamais eu d’écoulement blennorrhagique ; mais elle a éprouvé, avant d’être prostituée, il y a près de dix ans, des douleurs vives lors de l’émission de l’urine. Ces douleurs, provoquées par des rapports sexuels non suspects ,- durèrent pendant quatre semaines, mais n’ont été ni précédées , ni suivies de sécrétion morbide.

La malade prétend ne pas connaître l’origine de sa tumeur urétrale; mais elle affirme que sa mère s’est aperçue de son existence déjà avant l’époque de la puberté.

Résultats de l’examen des organes lors de Ventrée de la malade. — Le tubercule urétral et la paroi inférieure de l’urètre sont prolabés et dépassent la partie supérieure de l’orifice de près de deux centimètres, de telle façon que l’orifice vaginal est en partie caché par cette saillie. La face supérieure de la paroi prolabée est occupée par une tumeur allongée, aplatie en haut; elle adhère par une hase assez large à toute la longueur de la paroi inférieure; elle est-libre, arrondie, et plus volumineuse en bas. De l’épaisseur de l’index à peu près, elle va en s’amincissant dans l’intérieur de l’urètre. Son extrémité antérieure offre de petits lobules, et à gauche elle est surmontée d’un lobule plus grand, proéminent, et plus dur que le reste de la tumeur.

Profondément, de la paroi supérieure de l’urètre se détache une seconde tumeur également aplatie; elle est libre et flottante dans l’étendue de près d’un centimètre; sa largeur est de cinquante à soixante millimètres; elle représente assez bien la forme d’une petite languette. La couleur de ces tumeurs est d’un rouge vif, leur surface lisse; elles saignent facilement à un contact un peu rude. L’orifice du canal est largement dilaté, le doigt indicateur y pénètre sans peine, et arrive facilement à la Vessie, y pénètre même sans trop d’effort. Le canal urétral est évidemment raccourci.

. La malade retient bien ses urines ; leur excrétion n’est pas douloureuse, et la tumeur ne produit aucune gêne; mais cette dernière est parfois douloureuse lors du coït, et saigne alors facilement.

Présentée à la Clinique chirurgicale, la malade est opérée par M. le professeur Sédillot ; l’excision n’a présenté aucune difficulté sérieuse ; il n’est pas survenu d’hémorragie, et aujourd’hui la guérison est presque achevée, sans que rien annonce de la tendance à la reproduction du mal.

Je ne reviendrai pas à propos de ce fait sur les considérations diagnostiques déjà indiquées. Je veux seulement signaler, indépendamment du volume plus considérable de la tumeur, les lésions concomitantes du canal, le prolapsus de sa paroi inférieure, sa dilatation, son raccourcissement.

Le prolapsus peut être attribué aux tiraillements incessants que devait éprouver la paroi inférieure par le poids même de la tumeur, et par les froissements que la partie saillante de l'excroissance devait éprouver lors du co'it. Quant à la dilatation du canal, la tumeur peut sans doute avoir contribué à la produire. On peut admettre qu’avant le développement complet du prolapsus, l’orifice se trouvant en partie oblitéré, r urine a

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