GERDY. — RENVERSEMENT DES CILS CONTRE L’OEIL
que ce moyen était impuissant, du moins dans un trichiasis réel ; ce moyen n’en a pas moins été recommandé cent fois depuis Celse jusqu’à nos jours, et les citateurs ne manquent pas de le mentionner. Peut-être Sprengel eût-il mieux fait encore de n’en point parler. Si l’histoire voulait mentionner des remèdes d’une aussi mince valeur, où en serait-elle, où en seraient les lecteurs? Aussi je n’en parlerais pas moi-même si ce n’était pour faire la critique de cet abus des citations, et pour montrer qu’il faut du choix dans les citations.
Au rapport de Galien, Papias arrachait les cils et frottait le bord de la paupière avec le dropax qui était un topique rubéfiant (I). Bien que l’arrachement des cils déviés fût une idée si naturelle qu’elle dût se présenter d’abord à l’esprit, ce moyen est insuffisant. Il a néanmoins été conseillé et employé depuis, à toutes les époques de l’art. On a prétendu, il est vrai, qu’en le répétant un grand nombre de fois les cils finissaient par s’affaiblir et ne plus reparaître. Galien n’a rien écrit par lui-même sur ce sujet qui mérite de nous arrêter.
Paul d’Égine donne le nom de distichiasis à une affection qui consiste dans un double rang de poils aux paupières ; dans cette maladie, il coud quelquefois la paupière par une opération qu’il nomme avappaçin ; il en use de même dans 1 e plialangosis quand le cartilage incline au dedans de l’œil; enfin il enuse dans le relâchement de la paupière. 11 commence par renverser la paupière, par diviser le cartilage tarse d’une extrémité à l’autre ; ensuite il fait sur la peau une excision en forme de feuille de myrthe avec un bistouri particulier ; alors il éponge la plaie et en coud les bords; enfin il fixe au front le bout du fil avec un emplâtre visqueux; suivant lui, cette opération est la plus commune. Mais si le poil pique seulement en quelque, partie de la paupière , en ce seul endroit l’opération doit être faite. Il a connu des maîtres qui ne faisaient point de couture après l’excision. Un autre ne coupait point la peau, il la pinçait entre deux attelles jusqu’à ce qu’elle tombât sphacélée (2).
L’incision intérieure du cartilage est destinée à favoriser son renversement en dehors (3). C’était pour cela aussi que l’on collait au front le bout du fil. Voilà donc l’intention de l’incision interne du cartilage tarse découverte. Nous la verrons reparaître ramenée par le même motif dans les procédés de MM. Crampton et Guthrie. Paul cautérisait aussi la surface des paupières avec le feu, de préférence au caustique qu’il employait à plusieurs reprises par nécessité chez les malades timides (4).
Les Arabes ne me paraissent rien offrir de nouveau, non plus que les Arabistes. Guy de Chauliac ne reproduit lui-même qu’avec servilité les méthodes mentionnées jusqu’ici (5).
J. de Vigo ne sait opposer au trichiasis que des drogues ridicules, dans l’esprit d’un temps où la chirurgie était devenue très-humble et très-petite, quoiqu’elle commençât à se relever (6).
Paré qui, à l’exemple de Galien, mentionne plus d’une centaine de maladies des yeux, combat le relâchement de la paupière et le trichiasis comme la plupart de ses prédécesseurs (7). Guillemeau, son élève, rappelle aussi les nombreuses espèces admises par les anciens et le traitement de l’excision décrit par Celse qu’il se borne à reproduire (8).
(1) De compos. med. sec.loc., lib. 4, cap. 8.
(2) Paul, trad. de Daleschamps, ch. 8, p. 35, Paris, MCDX.
(3) Voy„ Annot de Daleschamps, p. 39.
(4) II)., ch. 9.
(5) Traité 2, doct. 2, ch. 2, part. 2, p. 503, in-12, Lyon, 1579.
(6) De Vigo en français, 1537, 1. 4, tr. 1, p. 190.
(7) Opérât, de chir., ch. 5.
(8) Mal. des yeux, ch. 18, 19.
TRAVAUX ORIGINAUX
Bartiscli, célèbre oculiste allemand, imitant le procédé mentionné dans Paul, fait un pli longitudinal à la peau de la paupière, puis le pince entre deux mors rapprochés l’un de l’autre par une vis de pression jusqu’à ce que le pli tombe sphacélé (1).
Fabrice d’Aquapendente traite le trichiasis de la manière indiquée par Celse. Il cautérise le bord de la paupière et les racines des cils, en trois fois, et par tiers à chaque fois, comme Celse. Quand la paupière relâchée s’abaisse et que les cils se renversent sur l’œil, « je mets, dit-il, sur toute ladite paupière un glutinatif avec deux petites attaches déliées, et une autre semblable au front, sur le sourcil; alors tirant les deux petites attaches d’en haut, je les noue avec celles d’en bas et ainsi on fait ouvrir l’œil (2). » Si l’illustre professeur de Padoue n’eût jamais rien fait de mieux que cette suture sèche dont il n’est pas l’inventeur, il n’eût pas laissé un aussi grand nom que celui qu’il possède, si légitimement, dans l’histoire des sciences. Néanmoins Scultet (3), Pionis (4) adoptent son procédé.
Ch. Erndl fit la singulière proposition de couvrir l’œil avec un œil artificiel trèsmince, poli et transparent, 'pour mettre l’œil naturel à l’abri de l’action irritante des cils (5). Verduin, célèbre chirurgien d’Amsterdam, modifia légèrement l’instrument et l’opération de Bartisch (6), qui le furent encore par Raw. Ce dernier en disputa l’invention à Ruysch qui la rapportait à Verduin. lïeïster, qui nous apprend ces particularités, propose, quand l’arrachement et la cautérisation sont repoussés par le malade, d’exciser le bord de la paupière avec tous les poils, au moyen de ciseaux (7) ; mais ce qu’il dit de Cortumius, qui préférait à l’excision la destruction du bord des paupières par le caustique, prouve que le procédé si rationnel de l’excision n’était pas nouveau. Il en est souvent ainsi des procédés très-simples et très-rationnels, ils viennent successivement à l’esprit de beaucoup de personnes qui ne savent pas qu’elles ont été devancées. Les inventeurs de beaucoup d’historiens ou de citateurs peu sévères ne sont fréquemment que des inventeurs de cette espèce. Il est en général difficile de mettre la main sur les premiers inventeurs, surtout quand les inventions sont faciles et très-raisonnables. C’est ainsi que Beer , après une foule d’autres, a proposé de friser les cils déviés pour les éloigner de l’œil (8) ; que Ch. Bell a conseillé l’incision de la conjonctive lorsqu’il la regarde comme la cause de l’entropion (9), quoique ce soit un très-mauvais procédé; que l’on préconise de nos jours, la caustication répétée sur la peau de la paupière d’après M. Quadri de Naples ou tel autre, bien que cette méthode soit décrite en Paul d’Egine comme une méthode des anciens et qu’elle ait été souvent employée depuis, ainsi que la cautérisation, et d’une foule de manières, sur la paupière ou sur les cils. C’est ainsi que les excisions verticale, transversale ou cruciale (10) de la peau de la paupière, avec ou sans suture du pli de la peau ou des bords de la plaie, proposées depuis le commencement de ce siècle, remontent à la méthode décrite dans Celse, dans Paul et une foule d’autres auteurs; que la destruction d’un pli de peau par pincement se trouve encore dans Paul, et a été pratiquée par Bartisch avec une pince , puis par Verduin avec une pince trouée pour coudre en meme temps la base du pli, comme je l’ai dit plus haut.
C’est encore ainsi que la double incision perpendiculaire du bord libre delà paupière et
(1) Yoy. Heister, Instit. de chir., part. 2, sect. 2, ch. 43, pl. 15, f. 19, édit, franç., in-4°.
(2) OEuv. chir., édit, franç. de Lyon, 1666, p. 540.
(3) L’Arsenal de chir., tab. 54, f. 8.
(4) Sixième démonst., f. 54.
(5) Sprengel, t. 8, p. 52, trad. de Jourdan.
(6) Lcister, Instit. de chir., part. 2, sect. 2, ch. 45, f. 21.
(7) Ibid , ch. 46, § 3.
(8) Sprengel, loco cit., p. 143.
(10) Yoy. Méd. opér. de M. Velpeau, t. 5, p. 559.