‹ Journal de chirurgieChapitre 59 sur 113 · I. — DE LA DIPLOPIE DANS l’ AMAUROSE · texte numérisé non relu

I. — DE LA DIPLOPIE DANS l’ AMAUROSE

Dans les histoires générales de T amaurose, on ne signale guère l’existence de la diplopie que lorsqu’il y a en même temps strabisme. Boyer dit seulement, en parlant de la diplopie, qu’elle est quelquefois suivie d’une amaurose incurable; mais il ne s’en occupe plus lorsqu’il décrit l’amaurose. D’autres auteurs, Scarpa, MM. Velpeau, Carron du Villars, etc., n’en parlent que quand il y a strabisme. M. Siebel se borne à dire qu’on l’observe quelquefois. Quant aux observations particulières, elles sont la plupart peu détaillées, surtout pour les antécédents, et ne peuvent être d’aucun secours pour l’objet dont il est ici question.

Cependant, en observant avec soin quelques malades affectés d’amaurose, dans le service deM. Laugier, à Beaujon, je fus frappé de cette particularité, que tous se plaignaient d’une diplopie opiniâtre, très-gênante, et qui les fatiguait autant que la perte incomplète de la vue dont ils étaient atteints. Je notai ce fait, non parce que je pensais qu’il existât aucune liaison entre lui et l’amaurose, mais parce que j’étais bien aise d’avoir quelques observations de diplopie bien avérées, d’autant qu’elles présentaient quelque chose d’insolite; j’étais alors, autant que possible, à l’abri de toute idée préconçue.

Comme les faits parlent mieux que les assertions, je vais rapporter le suivant, un des premiers que j’ai observés.

Obs. I. — Amaurose survenue à la suite d’un coup à la tête ; irrégularité de la pupille; diplopie existant lors même qu’un des yeux seul est ouvert.

Giraud (Marie-Louise), âgée de 59 ans, domestique. Cette femme, d’une bonne constitution, bien réglée, bien portante d’habitude, dit qu’il y a quatre ans elle a eu les yeux, rouges; elle en souffrait, et ne fut guérie qu’au bout de six semaines. Les yeux avaient toujours bien rempli leurs fonctions depuis, lorsqu’il y a un mois elle reçut un coup à la tête, mais ne perdit pas connaissance. Depuis ce temps, elle éprouve des élancements dans le côté droit qui a été frappé : quinze jours après, elle commence à apercevoir un brouillard devant les yeux ; du reste elle n’en souffrait pas, et n’éprouvait de larmoiement un peu notable que par l’exposition au grand air. La vue, depuis ce moment , alla graduellement en s’affaiblissant. Pendant les quinze premiers jours de fa maladie , elle voyait des mouches, des espèces de papillons toujours noirs, jamais rouges, et qui occupaient tout le champ de la vision ; ces mouches paraissaient surtout au moment du réveil : les yeux se fatiguaient facilement, et la malade ne pouvait enfiler une aiguille. Le sommeil est aussi moins bon, en raison des douleurs de tête ; du reste la santé générale n’est pas troublée. Il paraît que dès le commencement de la maladie, lorsque la malade voulait enfiler une aiguille, elle en voyait deux ; le jour dê son entrée à l’hôpital, elle remarquait qu’en descendant l’escalier les marches lui paraissaient doubles.

Entrée le 25 février 1845, elle est dans l’état suivant: bonne santé générale; femme forte, détaillé moyenne, bien constituée, bien réglée d’habitude. Les yeux, sans injection ni rongeur, ont l’iris brun foncé. Les pupilles sont dilatées, larges d’environ trois à quatre millimètres. Pour l’œil gauche, la largeur de l’iris est manifestement moins grande à la partie interne qu’à la partie externe, ce qui lui donne une forme oblongue ; la même chose a lieu à droite, mais d’une manière moins marquée. Le fond de la pupille est d’un noir foncé. On ne peut voiries iris se contracter en ouvrant et fermant les yeux, même lorsqu’on prête la plus grande attention. Des deux côtés, mais surtout à gauche, les objets sont vus plus distinctement lorsqu’on les place au côté interne qu’au côté externe; ainsi la malade distingue assez bien une aiguille dans la première position, tandis qu’elle ne peut le faire dans la seconde. Ce phénomène existe aussi, mais moins marqué à droite. Le doigt présenté à la malade lui paraît double; elle dit que quand on ferme un des deux yeux, 1 objet paraît également double lorsqu’elle le regarde avec celui qui reste ouvert. Tous les objets environnants paraissent doubles, et cela cause une très-grande fatigue à la malade; elle s’en plaint trèsvivement. Toujours douleurs de tête lancinantes du côté droit. Pas de douleurs dans les yeux. Prescription : douze sangsues à l’anus.

Le 27, pas de soulagement.

On applique successivement deux vésicatoires à la tempe droite. On donne une bouteille d’eau de Sedlitz. — Pas d’amélioration.

Le 2 mars, on réapplique un vésicatoire à la tempe. La malade est presque toujours dans un état de somnolence assez marqué lorsque son attention n’est pas fixée ; autrement, elle répond avec beaucoup de netteté aux questions qu’on lui adresse.

Le 4 mars, la malade trouve qu’il y a du mieux, que la vision est plus nette. Il n’y a plus de diplopie : elle affirme bien qu’elle voit tous les objets simples. Deux portions d’aliments.

Le 6, toujours douleurs vives dans la tempe droite : vue simple, mais peu nette. Lavement purgatif.

Le 8, même état des douleurs : un peu d’amélioration dans la vue. Depuis quelques jours, il y a des envies de vomir et l’appétit a diminué. On remarque un peu de gonflement avec rougeur et sensibilité plus vive que d’habitude au pourtour de l’œil droit, et un peu sur la joue. (A ce moment il y avait beaucoup d’érysipèles dans les salles.) — Lavement purgatif. Une portion d’aliments.

Le 9, il y a eu plusieurs garde-robes. La rougeur de la face a disparu ; même état du reste.

A la fin du mois, la malade sort ; la vue est améliorée, il n’y a plus de diplopie : mais il reste toujours des douleurs lancinantes dans la tempe droite.

L’amaurose survenue chez cette femme paraît due à quelque lésion du côté de l’encé-

NEUCOURT. — SYMPTÔMES ET TRAITEMENT DE l’aMAUROSE. 205

phale ; mais il est impossible de rien préciser à cet égard, puisque la preuve anatomique manque. Quoi qu’il en soit, il est difficile de trouver un cas de diplopie mieux marquée; lorsque la malade veut enfiler une aiguille, elle la voit double; lorsqu’elle descend les marches elle les voit doubles, ce qui fait qu’elle hésite à marcher, craignant de poser le pied à faux. Mais un fait plus singulier, et qui, par cela même, demande à être acêepté avec une extrême réserve, c’est que la malade voit double, même avec un seul œil. J’ai eu beau l’interroger de toutes les manières possibles, elle m’a toujours répondu de même. Dans des cas pareils, on ne peut que se fier aux assertions des malades: ce que je puis dire, c’est que celle-ci ne paraissait attacher aucune importance à cette particularité, et il ne lui paraissait guère plus singulier de voir double avec un seul œil qu’avec deux : en un mot, rien ne faisait penser qu’il pût y avoir supercherie de sa part.

Boyer rapporte qu’Hoffmann a observé un cas semblable à celui-ci, et il ajoute : ce phénomène paraît si extraordinaire qu’on serait tenté de le révoquer en doute, s’il n’était présenté avec tous les détails qui, en médecine, garantissent l’authenticité d’un fait (1).

Dans un autre cas d’amaurose survenue à la suite de délire, et qui s’accompagnait de douleurs sus-orbitaires intenses, la vue était double, surtout lorsque l’œil était un peu fatigué : le malade voyait doubles les objets environnants , le numéro de son lit, les personnes qui étaient près de lui, etc. ; lorsqu’il lisait, il voyait également les caractères doubles, les premiers droits , les seconds dirigés obliquement de gauche à droite et de haut en bas. La vue était très-faible de l’œil gauche, bonne de l’œil droit : lorsqu’il fermait l’œil malade en regardant une lumière, il n’en voyait plus qu’une blanche, nette et de grandeur naturelle ; lorsqu’il fermait l’œil sain, il n’en voyait qu’une également, mais plus rouge, plus grande et moins nette. La pupille du côté sain était à 1 état normal ; du côté malade elle était un peu plus dilatée , assez régulière et moins contractile.

Frappé de cette particularité, j’interrogeai les amaurotiques à ce sujet, et, sur six que j’observai plus tard à l’hôpital des Cliniques, il y en eut quatre qui accusèrent de la diplopie existant au début de la maladie, et qui avait disparu à mesure que l’amaurose faisait des progrès. Il est à remarquer, en effet, que c’est principalement au début de l’amaurose qu’on observe la diplopie, et c’est ce qui ajoute de l’importance à ce fait, comme signe diagnostique de la maladie commençante. Ainsi, parmi les cas précédemment cités, j’ai observé moi-même la diplopie dans les deux premiers, tandis que, dans les quatre autres, j’ai été obligé de m’en rapporter au dire des malades, en leur faisant toutefois spécifier très-précisément les objets qu’ils voyaient doubles. C’est que dans les premières observations, la maladie était à son début, tandis que, dans les autres, elle était avancée et datait au mois de plusieurs mois.

Je crois donc que, d’après les faits précédents, on est autorisé à dire que, dans un certain nombre d’amauroses commençantes, on trouvera, au moment de l’invasion de la maladie, une diplopie nettement caractérisée qui sera un signe confirmatif de la maladie: elle pourra encore servir en ce sens que, toutes les fois que chez un malade on trouvera une diplopie opiniâtre, on devra se tenir sur ses gardes, et examiner attentivement pour s’assurer s’il n’existe pas d’autres signes d’une amaurose commençante.

Comme contre-épreuve, j’ai interrogé un grand nombre d’individus affectés de cataractes, pour savoir s’ils avaient vu double à une époque quelconque de la maladie : la réponse a toujours été négative ; de sorte qu’au début de la maladie, la diplopie pourra être encore fort utile pour distinguer, dans les cas douteux, si on a à faire à une amaurose ou à une cataracte commençante.

Ce qu’il y aurait d’important, ce serait de distinguer les cas dans lesquels il y a nécessairement, et ceux dans lesquels il n’y a pas diplopie : en un mot, trouver la cause

(1) Un cas tout semblable, c’est-à-dire d’une diplopie d’un seul œil au début d’une amaurose, s’est présenté récemment à nous à la consultation de l’hôpital Saint-Antoine.

(Note du Rédacteur.)

TRAVAUX ORIGINAUX

delà diplopie. On ne peut pas invoquer, pour l’expliquer, le défaut d’harmonie dans la direction des yeux ; car, dans aucun des six cas précédemment cités, il n’y avait la moindre apparence de strabisme. Il resterait à examiner si cela ne tiendrait pas à un dérangement dans les fonctions de la rétine.

On sait que, dans beaucoup de cas d’amauroses incomplètes, la vision est moins nette du même œil, selon que l’on place l’objet en dedans ou en dehors, en bas, etc., quoique toujours à la même distance de l’œil ; d’où l’on peut conclure que, dans les cas de cette espèce, la rétine n’est pas aussi sensiblement altérée dans tous les points. Il y a même quelque chose de plus singulier: c’est que, dans l’observation citée, où la diplopie existait avec cette particularité que la vision était plus nette lorsqu’on plaçait l’objet en dedans, la pupille était dilatée irrégulièrement et agrandie vers la partie interne; d’où l’on serait porté à penser que la diplopie résulte de ce que l’axe visuel, sans que l’œil se dévie, est transporté sur un autre point de la rétine, de manière que la symétrie d’impression sur les deux yeux, si je puis m’exprimer ainsi , se trouve détruite. On conçoit très-bien, dans cette hypothèse, que la diplopie cesse lorsque 1 amaurose augmente, parce qu’alors toute la rétine s’altère uniformément, et n’offre plus de points même partiels, qui soient assez sensibles à l’action de la lumière pour produire la double image. C’est en relisant l’observation citée que j’ai fait cette remarque : de sorte que je n’ai pu m’assurer si elle serait toujours justifiée par l’observation, et 1 on conçoit que 1 examen de toutes les circonstances qui s’y rattachent est assez minutieux pour qu on ne le fasse généralement que dans un but déterminé: aussi n’y manquerai-je pas dans l’occasion.

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