II. — DES OBJETS IMAGINAIRES PERÇUS PAR LES AMAUROTIQUES
On s’est beaucoup occupé, au point de vue du diagnostic différentiel de l’amaurose et de la cataracte , de préciser la nature et la couleur des objets imaginaires dont les malades ont la sensation. \
Les auteurs sont généralement d’accord sur ce point, que les individus affectés de cataracte ont la sensation d’un nuage grisâtre, blanchâtre, régulier ou irrégulier, qui recouvre les objets, et qui paraît interposé entre eux et l’œil affecté. Tous les malades que j’ai interrogés m’ont répondu dans ce sens, et aucun ne s’est plaint de voir des objets variés, inconstants, comme cela arrive pour les amaurotiques.
Pour ces derniers, en parcourant les observations que j’ai recueillies, je trouve que, dans un cas, le malade voyait clés espèces de papillons toujours noirs, qui occupaient tout le champ de la vision et qui paraissaient surtout au moment du réveil ; dans un autre cas, le malade voyait des espèces de bouquets jaunes, blancs , rouges , jamais noirs ; dans deux cas il y avait un nuage blanc immobile devant les yeux, et qui devint rose plus tard chez un des malades : un autre comparait ce qu’il voyait à des fusées rouges, qui devinrent noires par la suite : dans deux cas, on n’a rien noté. Chez un malade dont je donnerai 1 observation plus loin, on a noté quelque chose de fort singulier : c était des points noirs, au nombre de douze environ, que le malade voyait distinctement, surtout lorsqu il regardait un objet blanc, par exemple, les vitres dépolies qui garnissent les croisées de la salle : ces points étaient fixes dans leur place, et suivaient tous les mouvements des yeux : ils doivent être distingués de ceux, beaucoup plus fréquents, qui apparaissent par intervalles, et qui constituent des sensations passagères. Ils méritent une sérieuse attention, parce que cette fixité qui leur est particulière fait qu on aurait pu les considérer comme tenant à une altération du cristallin ; mais plusieurs raisons démontrent qu’il n’en était rien ; ainsi, le fond de l’œil était très-net, ce qui n’aurait pas eu lieu si le cristallin avait été altéré; et, déplus, l’influence favorable du traitement par la strychnine, qui les a fait disparaître presque complètement, prouve bien qu’ ils tenaient à une altération de la rétine. Du reste, des faits de cette nature ont déjà été observés, quoiqu’en général les auteurs n’y aient pas insisté assez fortement.
Ainsi donc, quoique cette particularité de taches immobiles dans le cas d’amaurose
tîEUCOURT. — SYMPTÔMES ET TRAITEMENT DE L’AMAUROSE.
soit rare, il est bon d’être prévenu de sa possibilité, afin de ne pas confondre la maladie avec une cataracte commençante, cas dans lequel ces taches se présentent bien plus souvent. Quant aux autres sensations éprouvées parles malades, on voit qu’elles sont très-diverses, mais que cependant elles diffèrent en général de celles qui sont^ perçues dans les cas de cataracte; et elles pourront aider à établir le diagnostic différentiel, chose importante et souvent difficile au début. Si l’on se reporte à la couleur des objets perçus, on voit qu’elle varie beaucoup; mais, en général, elle commence par la couleur rouge, blanche, grise, pour finir d’ordinaire par le noir. Toutefois, cette dernière couleur ne doit pas faire porter un pronostic plus fâcheux, indépendamment des autres circonstances, car on verra plus loin que l’amélioration par la strychnine a eu lieu également dans ce cas.