RENVERSEMENT DES CILS CONTRE L’ŒIL
nature se montrera impuissante à protéger l’œil contre l’action de la lumière et de l’at¬
mosphère, et qu’on ne pourra point y parvenir non plus par des lunettes ou un masque partiel approprié aux parties.
Je n’abandonnerai pas ce sujet sans citer à l’appui de ces conclusions quelques faits que j’emprunterai à Mackenzie et à M. Laugier, l’un de ses traducteurs, chirurgien de Beaujon.
c La paupière supérieure, dit le premier de ces chirurgiens, peut, beaucoup mieux qu’on ne pourrait s’y attendre, suppléer à la perte de la paupière inférieure, et celle-ci, à la perte de la supérieure (1); » puis, un peu plus bas, il rapporte à l’appui de sa proposition deux observations que j’abrège.
4 Daviel fut appelé à Bordeaux auprès d’une religieuse âgée de 45 ans, pour une tumeur qu’elle portait depuis 20 ans sur la paupière supérieure droite. La tumeur extirpée une première fois, la plaie ne se cicatrisa pas, elle devint calleuse et fit de grands progrès. Daviel ayant alors passé sous la paupière supérieure une aiguille courbe armée d’un ûl ciré, avec lequel il souleva la paupière et la tumeur, il excisa celle-ci avec une paire de ciseaux courbes aussi loin qu’il put sous la voûte orbitaire. Bien que la paupière ait été excisée très-haut, l’œil est resté sain et remplissant bien ses fonctions. Daviel revit sa malade au bout de six ans ; sa santé s’était soutenue, la peau descendait très-bas audevant de la cornée, en sorte que le globe de l’œil était presque entièrement caché, et ressemblait à une paupière dénuée de cils. »
4 Une femme de 42 ans réclama les secours de la médecine contre un carcinome de l’angle interne des paupières qui occupait le tiers interne de ces organes, la caroncule,
et avait altéré la conjonctive. Graëfe l’enleva, et après l’ opération l’œil se trouvaità découvert dans presque toute la moitié interne de son hémisphère antérieur. Au bout de trois semaines les paupières étaient réunies par une cicatrice, de telle manière qu’il n’existait pas la plus légère difformité et que l’œil était complètement recouvert. La commissure de nouvelle formation n’avait ni points lacrymaux, ni caroncules, etc. La perte des conduits lacrymaux ne produisit point l’épiphora, comme on pouvait le craindre. Rudolphi, pas plus que Graëfe, ne découvrit la nouvelle voie des larmes (2). »
A ces faits M. Laugier ajoute dans ses notes: 4 II est plus que douteux que, dans le cas de cancer, il soit indispensable ou même avantageux de faire de toutes pièces une paupière nouvelle par les moyens connus de blépharoplastie. La difformité qui résulte, par exemple, de l’ablation de la paupière inférieure cancéreuse est réellement trèsfaible. L’un de nous (M. Laugier) a enlevé deux fois, dans le cours de cette année 1843, cette paupière pour un cancer. La seule contraction du tissu de la cicatrice a suffi pour remonter la joue au niveau du bord inférieur de 1 orbite (3). y>
M. Laugier a bien voulu me communiquer ces observations qu’il venait de publier dans sa traduction de Mackenzie, au moment où je présentais Daunay à l’Académie de médecine (séance du 21 mai 1844) et où j’annonçais les conséquences pratiques que j’en déduisais et que je devais lire à l’Académie (4). Mais l’abondance des travaux ayant empêché ma lecture, je me suis décidé à publier ce petit travail dans le journal de M. Malgaigne. Nous sommes donc arrivés séparément, M. Laugier et moi, à des conclusions analogues contre la blépharoplastie. Cette simultanéité d’opinions, non concertée, donne plus d’autorité à ces opinions qu’elles n’auraient droit d’en avoir si elles étaient concertées.
III0 Une troisième et dernière remarque doit arrêter notre attention. Bien que, dans l’opération pratiquée sur Daunay, j’aie cherché à épargner les points lacrymaux, soit qu’ils aient été atteints par l’excision des paupières, soit qu’ils aient été oblitérés con-
(1) Mackenzie, tract, par Laugier et Richelot, p. 111.
(2) Loco cit., p. 111-112.
(5) Ibid., notes, p. vin.
(4) Yoy. journal f Expérience , n° 560, 25 mai 1844.
TRAVAUX ORIGINAUX
séculivement par les cautérisations qu’il a fallu pratiquer pour éviter l’adhésion des paupières l’une à l’autre vers l’angle interne, toujours est-il qu’aujourd’hui on n’en voit pas de trace. J’ai cherché à m’assurer au moins de l’existence de l’ouverture des conduits lacrymaux, en injectant le canal nasal de bas en haut, avec une canule; l’eau s’est toujours échappée par les narines, et jamais par l’angle interne de l’œil. Je suis donc porté à penser que les conduits lacrymaux sont aujourd’hui oblitérés du côté gauche. Néanmoins, il n’y a pas de larmoiement à l’œil, comme chacun a pu s’en assurer à ma clinique. Comment se fait-il alors qu’il n’y ait pas épiphora? je l’ignore. Mais le fait n’en est pas moins remarquable, et il l’est d’autant plus qu’il ajoute une obscurité de plus aux obscurités déjà trop nombreuses qui existent sur la sécrétion lacrymale, sur ses usages, sur son importance, sur les caractères qui lui sont propres, sur les maladies des voies lacrymales, et sur leur traitement.
Si les sciences se composent des connaissances que l’on sait avoir, elles se composent aussi des connaissances dont on sait manquer sur un sujet quelconque : l’ignorance connue est de la science. Il convenait donc de remarquer, dans l’histoire pathologique de Daunay, l’absence d’ épiphora malgré la destruction des points lacrymaux et l’oblitération trèsprobable des conduits lacrymaux, comme il conviendra une autre fois, en arrêtant notre attention sur la fistule lacrymale et sur son traitement, de montrer combien nous sommes encore ignorants sur cet autre sujet.
On a déjà vu, par l’observation de Graëfe, citée plus haut, un fait d’oblitération des points lacrymaux. Ce sont donc deux faits qui prouvent que l’oblitération des points et des conduits peut n’être suivie d’aucun inconvénient.
En résumé , j’ai commencé par une histoire critique des opérations opposées au tri— chiasis et à l’entropion ; j’ai ensuite rapporté en détail l’observation de Daunay, qui me paraît très-propre à faire ressortir la valeur de l’excision du bord des paupières contre le trichiasis et l’entropion. Cette intéressante observation prouve que l’on peut guérir les renversements des cils les plus rebelles et les plus graves par l’excision du bord cilifère entier des paupières, sans que l’œil reste à nu, sans qu’il y ait de difformité choquante, sans qu’il en résulte d’inconvénient grave pour le malade; que l’on doit l’employer quand l’excision de la peau a été insuffisante et quand le trichiasis occupe la plus grande partie du bord de la paupière. Elle prouve encore que la paupière supérieure tout entière et une partie de la largeur de l’inférieure peuvent être enlevées ou détruites sans que l’on soit obligé de réparer cette perte par de nouvelles paupières, au moyen de l’opération douloureuse de la blépharoplastie ; que la nature , convenablement secondée , peut alors guérir le mal sans que l’œil reste exposé à l’air et à la lumière, sans qu’il y ait aucun larmoiement, bien que le prétendu canal palpébral, dont M. Magendie a d’ailleurs depuis longtemps fait justice, manque alors assurément; bien même que les points lacrymaux se trouvent oblitérés ou du moins ne soient plus visibles, et que par conséquent les bouches absorbantes des conduits lacrymaux soient très-gravement altérées, s’il en existe.
Expériences sur la quantité du sang relativement à Sa masse du corps ©leeæ les mammifères, par M. Wamsîk, D.-M.-P .
S’il y a une question qui semble devoir intéresser au même degré les physiologistes, les médecins et les chirurgiens, c’est assurément celle de la quantité de sang répartie dans l’économie animale, et de la manière dont il se conserve ou se régénère; et cependant il n’en est point qui ait été si négligée. Le sang est l’aliment proprement dit; n’ est-il donc pas curieux de savoir combien il faut de cet aliment essentiel à chaque être; combien à l’homme dans ses divers âges, dans ses diverses conditions de stature et de poids? La plupart des maladies inflammatoires exigent la saignée, et quelquefois