‹ Journal de chirurgieChapitre 76 sur 113 · OPÉRATION DU BEC-DE-LIÈVRE · texte numérisé non relu

OPÉRATION DU BEC-DE-LIÈVRE

retirer les épingles des chairs. Tous ont cherché à déterminer une époque fixe, qui con vînt à tous les cas ; et comme, parmi les motifs communs de leurs opinions , les uns ont admis pour principal ce que d’autres ont considéré comme secondaire, et vice versa , il en est résulté une divergence de préceptes embarrassante pour les jeunes chirurgiens. A la vérité, on s’accorde assez généralement à dire qu’on doit retirer les épingles du troisième au quatrième jour; mais aussi, Ledran a conseillé de les ôter au bout de vingtquatre ou quarante-lmit heures, tandis que Garengeot voulait qu’on différât jusqu’au sixième jour. A mon avis, on ne peut point établir ici de règle qui s’applique indistinctement à tous les opérés. La conduite du chirurgien doit se subordonner à diverses circonstances, et surtout à l’âge du malade.

Gbs. IIIe. — Le 7 mai 1844, j’opérai à l’Hôtel-Dieu d’Angers Mélanie Besnier, âgée de 7 mois, d’un bec-de-lièvre unique, compliqué de division de la voûte et du voile du palais. La section des chairs fut faite avec des ciseaux, suivant le procédé ordinaire, et j’appliquai ensuite deux points de suture entortillée que soutint le bandage unissant des lèvres. Trente-deux heures après l’ opération, les chairs étaient coupées en partie par les épingles, que je dus retirer à ce moment. Le trajet des points de suture était marqué par des plaies qui n’étaient point encore entièrement cicatrisées, lorsque Mélanie sortit de l’hôpital, le 25 du même mois, dix-neuvième jour après l’opération.

Oqs. IVe. — Sur une petite fille de 27 mois et demi, que j’opérai en juin 1844, pour un cas semblable au précédent, les deux aiguilles que j’avais appliquées furent enlevées quarante-trois heures après l’opération. La supérieure avait déjà coupé en grande partie les chairs; l’inférieure n’avait produit que des ulcérations aux ouvertures d’entrée et de sortie de l’aiguille.

Obs. Ve. — Oger, Olivier, de Denée (Maine-et-Loire), âgé de 3 ans, fut conduit à l’ Hôtel-Dieu d’Angers, le 13 mai 1844, pour y être opéré d’un bec-de-lièvre unique, avec division de la voûte et du voile du palais; l’écartement des os était assez considérable. J’appliquai trois épingles, dont deux furent retirées quarante-huit heures après V opération, et la troisième, qui était l’inférieure, au bout de soixante-douze heures; aucune d’elles n’avait commencé d’entamer la peau.

Dans cette observation comme dans toutes celles qui la précèdent, la suture fut secondée par le bandage unissant, et finalement par l’application de bandelettes de taffetas gommé.

Remarquez, mon cher confrère, les effets différents de la suture chez les trois petits malades dont je viens de relater brièvement l’histoire. Chez le premier, âgé de 7 mois, les épingles enlevées au bout de 32 heures seulement avaient déjà divisé en grande partie les tissus: sur le deuxième, de l’âge de 27 mois 1/2, au bout de 43 heures, le même effet n’avait été produit que par une des épingles: enfin, chez le troisième, les chairs étaient intactes dans tout le trajet des points de suture, après 48 et 72 heures. Ainsi, ce n’est pas autant le temps depuis lequel les aiguilles sont appliquées qui décide de l’action qu’elles ont sur les lèvres, que l’âge des individus, puisque le désordre était plus grand au bout de 32 heures chez le premier enfant, qu’il ne l’était après 72 heures chez le troisième. D’après cela, on peut assurer que si les auteurs diffèrent entre eux sur l’époque à laquelle il est préférable de retirer les épingles, c’est qu’ils n’ont pas tenu compte de la différence que les tissus présentent suivant les âges, sous le rapport de leur sécabilité. Nous verrons plus loin que cette considération est d’une grande importance, quand il s’agit de déterminer l’époque de la vie à laquelle on peut pratiquer avec le plus d’avantages l’opération du bec-de-lièvre.

Encore quelques mots, mon savant confrère, pour en finir avec la suture entortillée.

On se sert généralement, abstraction faite de l’espèce du métal, d’épingles assez fortes. Je suppose qu’on a cru qu’elles couperaient moins vite que les petites les chairs qu’elles soulèvent en manière de pont. Cependant il faut tenir compte

TRAVAUX ORIGINAUX

aussi du degré d’irritation qu’elles causent suivant leur volume. Or, si les grosses, comme cela est certain, sont plus capables d’enflammer les tissus, il s’ensuit qu’elles les couperont plus facilement , c’est-à-dire plus promptement que les petites, puisque cette section n’est qu’une suite de l’inflammation, ou autrement du ramollissement des chairs. Cette remarque m’a conduit, il y a déjà longtemps, à me servir, comme M. Velpeau, d’épingles très-fines, et, comme il le dit, d’épingles à insectes, dans la plupart des sutures que je pratique sur le visage , et je puis vous assurer que je m’en trouve très-bien. En outre de l’avantage que j’ai cherché à faire ressortir tout à l’heure, ces épingles en ont deux autres; d’abord, elles font moins souffrir le patient, ce qui est bien quelque chose; ensuite, en ne poussant leur pointe que de quatre millimètres environ au delà de la peau, du côté de leur sortie, c’est-àdire un peu plus que ce qui est nécessaire pour retenir les anses du fil constricteur, on peut retrancher facilement avec les ciseaux une grande partie de leur longueur du côté du point d’entrée ou de leur tête, de manière à ne laisser dans la plaie que des épingles très-courtes. Non-seulement, alors, le bandage unissant est plus facile à appliquer, mais on se met à l’abri des chocs ou des tiraillements que les enfants peuvent exercer sur les épingles, soit avec leurs mains, soit dans les mouvements auxquels ils se livrent pendant le sommeil.

On a coutume de se servir du même fil pour plusieurs points de suture. Béclard, comme vous le savez, s’est élevé contre cette pratique, disant qu’on rapproche ainsi les épingles les unes des autres, ce qui tend à écarter ou à faire bâiller les lèvres de la plaie dans leurs intervalles, comme il arrive lorsqu’on rapproché l’un de l’autre les deux angles d’une boutonnière. Cette raison n’a peut-être pas toute la valeur qu’on lui a supposée. Pour moi, en employant autant de fils qu’il y a d’épingles, et me conformant ainsi au précepte établi par cet habile chirurgien que je m’honorerai toujours d’avoir eu pour maître et pour ami, j’y trouve deux autres motifs qui me semblent le recommander davantage; le premier, c’est qu’on peut ôter les épingles chacune à des époques différentes, sans nuire à l’action de celles qui restent en place; le second, qu’en ne rendant pas les épingles solidaires en quelque façon les unes des autres, comme cela a lieu quand on se sert d’un seul fil, on prévient le tiraillement qu’elles peuvent exercer l’une sur l’autre, pendant la période du gonflement qui suit l’opération.

Quant au bandage, celui dont je me sers est l’unissant à deux globes, tel qu’il est décrit dans la chirurgie de Boyer. Je l’ai cependant modifié de manière- qu’il est plus efficace et beaucoup plus solide. Ainsi, d’abord, aux compresses graduées qu’on applique ordinairement sur les joues, j’ai substitué des pelotes souples e mollettes, faites de laine bien cardée, unie à une petite proportion de crin , et recouvertes de peau de mouton chamoisée. Ces pelotes ont environ trois centimètres de hauteur, deux centimètres et demi de largeur , et deux centimètres d’épaisseur. Dans ces dimensions, elles s’appliquent très-bien aux joues, où la pression du bandage leur fait creuser une espèce de loge. Ensuite, j’ai apporté un léger changement dans la direction des bandes au moment où elles passent devant la lèvre. Au premier et au troisième tour, elles marchent horizontalement sur les pelotes, comme on le fait dans le bandage ordinaire ; mais, au deuxième tour, le globe qui est à gauche passe sous l’extrémité inférieure de la pelote du même côté, et monte obliquement vers l’extrémité supérieure de la pelote du côté droit, qu’il embrasse de la même manière. Le globe opposé passe de même sous l’ extrémité inférieure de la pelote droite, pour aller gagner obliquement l’extrémité supérieure de la pelote gauche. Il en résulte que les deux chefs de la bande, croisés en X sur la plaie, emboîtent véritablement les deux pelotes, s’opposent à ce qu’elles puissent ni monter ni descendre, et donnent à l’appareil une fixité telle, qu’il m’est arrivé de le trouver, le cinquième jour, dans le même état où il était au moment de son application. A la vérité, j’ajoute à cette solidité, en mettant des épingles partout où les linges seraient susceptibles de glisser. Avec un pareil bandage, on peut très-bien se dispenser d’appliquer la fronde du men-

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