K JUILLET
qu'il trouverait dans son lit et qui le prépareraient peutêtre moins avantageusement au grand passage de l'éternité. Et si approperavit tempus nostrum, doit-il dire avec le chef des Asmonéens, moriajm^r in virtute propter fratres nostros. Laissons donc à de pauvres religieuses le soin d'exprimer leurs frayeurs sur des dangers souvent imaginaires qu'elles croient exister partout hors de leurs cellules, parce qu'à elles seules il est permis de croire qu'on ne puisse voyager sans s'exposer à la mort.
Traverser de Québec à la Poinle-Lévi le 20 mai, mercredi de la Pentecôte, après s'être pourvu de l'itinéraire dans l'église de la basse-ville, puis monter en calèche et se rendre ainsi en quatre jours à l'Islet du Portage, y passer la fête de la Sainte-Trinité, revenir delà à la Rivière-Ouelle, et finalement ne s'embarquer, à Kamouraska que le septième jour, n'est assurément pas ce qu'il devait y avoir de plus pénible dans le voyage apostolique. La goélette V Angélique^ moins estimable par les commodités qu'elle présente que par son honnête capitaine Aimé Dugast déjà éprouvé dans la campagne précédente, ayant cette année pour équipage Anselme Leblanc et Jos Nanain, reçut à son bord à l'entrée de la nuit l'évêque de Québec, et MM. Maguire, curé de St. Michel de la Durantaye, Beaubien, prêtre destiné aux missions du golfe, et Xavier Côté, acolyte, choisi pour chapelain de l'évêque pendant ce voyage ; suivait Louis Lemieux, domestique de la mission. La goélette était munie de provisions abondantes et de toute espèce,
grâces à Pattention des communautés religieuses de Québec et à la vigilante complaisance de M. Desjardins, chapelain de l'Hôtel-Dieu. Outre les munitions de bouche, le prélat avait pourvu à certains articles d'agrément et d'utilité qui lui manquaient au précédent voyage, tels que lignes à pécher, hameçons ou crocs pour morue et maquereau, longue-vue, portevoix, carte marine, tous articles dont on s'est bien trouvé dans celui-ci.
27. — On mit à la voile par un petit vent alise, dès le soleil levant du vingt-sept mai ; c'était le mercredi, veille de la Fête-Dieu. Le vent ne prit point d'accroissement. La journée suffit à peine à atteindre Pisie aux Basques et ne fut remarquable que par sa sérénité. Le jour de la fête, 28, fut misérablement célébré à bord, dans un calme plat qui permit néanmoins d'apercevoir dans la .soirée Pislo Saint-Barnabe et les habitations de Rimouski et de Panse au Coq. La nuit suivante fut plus heureuse en ce qu'elle nous conduisit à la vue de Matane. Deux fois, l'année précédente, Pévéque de Québec était passé devant ce poste et devant celui du cap Chatte avec le déplaisir de n'y pouvoir arrêter. Aussi était-il résolu de faire, celte fois, de ces deux postes le commencement de sa mission.
29. — La goélette arriva devant celui de Matane, à la pointe du jour. Le capitaine qui n'y avait jamais abordé, s'approcha du havre en louvoyant, mais ne pouvant en reconnaître l'entrée d'une manière assez sûre il déchargea quelques coups de fusils qui ne
furent pas entendus à terre, et hissa son pavillon au mât de misaine. Ce signal fut aperçu par quelques femmes. Elles s'empressèrent de chercher des bateliers. Une demi-heure après, une barge sortit du havre et vint à bord. Il était environ huit heures ; tout le monde de la goélette avait déjeûné. Le prélat seul s'en était abstenu dans l'espérance bien fondée de pouvoir donner la messe à cette chrétienté qui ne l'avait pas entendue (au moins dans l'endroit) depuis cinq ans. Il n'y avait pas deux milles à faire pour rencontrer le rivage. La barge y déposa l'évêque, ses compagnons et ses ornements, sa chapelle portative, quelques provisions et un peu de vaisselle et de coutellerie, parce qu'on ignorait si la peuplade n'était pas de celles où il faut que les missionnaires donnent les secours spirituels sans espérance d'aucune assistance corporelle. Mais cette dernière précaution devint inutile dans un lieu où régne une certaine abondance. On choisit la maison la plus spacieuse pour y établir la chapelle et y assembler le peuple. Elle se trouva être celle de James Forbes, pilote, absent, dont la respectable femme exerça envers les voyageurs apostoliques l'hospitalité la plus généreuse et de la meilleure grâce du monde. Trop honorée de voir un autel élevé dans sa maison, les Saints Mystères s'y célébrer et les autres sacrements s'y administrer, elle ne voulut pas permettre que les missionnaires en sortissent. Elle se chargea de les nourrir et leur présenta, entre autres choses, du pain qui par sa blancheur et sa qualité ne le cédait à celui d'aucun
autre endroit du Canada. Elle prodigua à ses hôtes tous les autres secours qu'ils purent désirer ou qu'elle put imaginer qu'ils désiraient, et lorsque le soir étant venu, ils se décidèrent à aller coucher à bord de leur goélette, pour épargner à sa maison ce surcroit d'embarras, elle n'y consentit qu'après beaucoup d'instances pour les engager à coucher chez elle, offrant de se déloger elle et ses enfants, ce que l'évêque ne voulut pas accepter.
Cependant la peuplade fut bientôt assemblée, la population se bornant à dix ou douze familles, qu'on pouvait réunir dans un coup de sifflet, si le bruit horrible de la rivière, très-grosse en cette saison, n'eût mis un obstacle invincible à l'effet de tout autre bruit que le sien. Cette rivière, large d'environ un demiarpent, est si rapide au printemps, que ce n'est qu'avec la plus grande peine qu'on peut la traverser ; et elle se jette au fleuve avec une impétuosité qui éloigne les vaisseaux de son bassin, quoiqu'il soit assez profond pour les recevoir ; ils n'y peuvent entrer qu'à marée toute haute, et par un vent de nord-est plus qu'ordinaire ; or ce vent ne soufflait pas assez fort quand V Angélique débarqua ses passagers ; elle fut réduite à louvoyer toute cette journée et toute la suivante au devant du havre.
Du reste la rivière de Matane serpente fort agréablement et offre aux colons une perspective si avantageuse, qu'il y a lieu de s'étonner que les terres qui la bordent ne soient pas plus recherchées ; elles sont aussi fertiles que le commun de celles du district
de Québec dont elles font partie. Que serait-ce, si ses habitants, moins occupés du pilotage des vaisseaux, se livraient un peu plus à la culture ?
Matane, considéré du côté de l'agrément, tire plus d'avantage des sinuosités de sa rivière que du voisinage du fleuve, dont la vue lui est en partie dérobée par un môle de sable, haut d'environ quarante pieds, et long de près de cent cinquante, qui masque singulièrement cet endroit ; la nature en élevant ce môle a très-bien servi les pilotes, car à toutes les heures du jour il y en a sur son sommet, qui munis de longuesvues, cherchent à apercevoir des vaisseaux pour s'empresser de les atteindre, à l'envi les uns des autres. Tout le monde sait que le pilotage a enrichi, depuis quelques années, ceux qui l'exercent audessous de Québec. Le nombre de plus de six cents vaisseaux conduits dans ce port, en la seule année 1811, en est une preuve démonstrative.
Croirait-on que dans une population aussi peu nombreuse que celle de Matane, il se trouve des Canadiens, des Ecossais, des Allemands, des Aca~ diens, des Irlandais, des Anglo-Américains, des Micmacs.^ c'est néanmoins la pure vérité. Aussi rien n'est-il plus ordinaire que d'y entendre la même personne parler trois ou quatre langues. Ce qu'il y a de plus extraordinaire est que des familles ainsi composées, vivent dans une concorde admirable, au lieu que dans les autres endroits où toute une {>euplade est composée non-seulement de personnes de la même nation, mais encore de la même famille, les haines
et les dissensions régnent de la manière la plus scandaleuse. L'évêque de Québec n'oubliera jamais Phorrible spectacle de cette nature que lui donna en 1811 un des établissements les plus voisins de la Baie des Chaleurs.
Après la mort de M. McKinnon, la seigneurie de Matane grevée de dettes par la suite d'un commerce ruineux dans lequel son propriétaire s'était engagé, fut décrétée et adjugée à un nommé Fraser, lequel étant mort, sa veuve a épousé M. McGibbons, qui la tient présentement. Cette famille protestante est remarquable par sa probité. Le nouveau seigneur est humain et pourrait rendre heureux tout tenancier qui viendrait prendre des terres en concessions.
11 était près de onze heures lorsque le prélat commença la sainte messe ; elle fut suivie d'une instruction adressée à ce petit et bon peuple, d'une invitation aux adultes de se présenter aux sacrements, et aux enfants de venir se faire catéchiser. Ni les uns ni les autres n'y manquèrent ; l'acolyte catéchisa, les prêtres entendirent les confessions, l'évêque leur aida. Le samedi, on débarqua de bon matin pour continuer cette œuvre précieuse. Ce jour-là il fut célébré trois messes ; neuf personnes furent confirmées, sept firent leur première communion ; entre ces dernières plusieurs n'avaient jamais vu célébrer la messe auparavant.
L'après-midi on apporta neuf enfants au baptême. Ce n'était pas chose facile que de trouver dix-huit parrains et marraines, aussi les ecclésiastiques qui accompagnaient l'évêque obtinrent-ils de lui per-
mission de répondre pour trois de ces enfants, entre lesquels s'en trouvaient deux de leur hôtesse, à laquelle il était difficile de refuser cette faveur.
Une partie considérable de Paprès-diner fut employée à faire ces baptêmes. Cependant il s'éleva une tempête qui fit redouter aux missionnaires le rembarquement arrêté pour le soir ; ils désirèrent que la goélette entrât dans le havre, se proposant de débarquer pour la troisième fois le dimanche matin, et de passer ce jour encore tout entier dans l'endroit, supposé que le mauvais temps ne permit pas de s'élever en mer, car le vent soufflait du nord-est et très-fort. D'ailleurs ils semblaient être invités à un plus long séjour, tant pour célébrer un mariage de deux sauvages qui se présentait, que pour suppléer les cérémonies de la sépulture à quelques pauvres fidèles morts sans l'assistance d'aucun prêtre, et enterrés dans le cimetière du lieu.
On envoya donc une chaloupe pour faire entrer la goélette ; malheureusement elle tenait la cape à deux lieux au large pour ne se pas exposer à être brisée contre les rochers. La chaloupe l'atteignit, mais si difficilement et si tard, que quoique le vent fut plus fort qu'il ne fallait pour la faire entrer dans le bassin de la rivière, la chose fut impossible, parce que la mer avait trop perdu.
Il était neuf heures du soir lorsque les voyageurs furent informés de ce désappointement ; alors ils ne songèrent plus qu'à aller trouver leur goélette au large. Chacun prit sa pièce des effets qui avaient été apportés
à terre pendant ces deux jours, et tous coururent à une chaloupe qui les prit au goulet de la rivière et les conduisit à bord de la goélette à travers la pluie, le vent, et les lames, justement contrariés par ce mauvais temps, mais amplement consolés par les bénédictions de ce bon petit peuple, qu'ils emportaient avec eux.
31, — Cependant la tempête continua toute la nuit, redoubla le dimanche et les deux jours suivants. Tout le monde fut malade excepté M. Maguire. Chacun étendu dans son coin ne songeait qu'à lui-même. On passait des demi-journées sans se voir les uns les autres, mais non sans s'entendre vomir. La cuisine était interrompue. Personne n'était d'humeur de converser non plus que de manger. A peine échappait-on du lit le temps nécessaire pour réciter son office, et souvent avec beaucoup d'interruptions. Une nuit et un demi-jour passés à la cape, achevèrent de briser les estomacs et de fatiguer les têtes. Loin de faire mission au Cap Chatte, il ne fut pas même possible de le distinguer de loin, tant le temps était nébuleux.
3 Juin. — Le mercredi, un calme roulant vint mettre le comble à ces petites misères. 4. — Enfin le jeudi le temps se répara. Le ciel redevenu serein après plus d'une demi-semaine d'obscurité, donna de la joie aux cœurs et du ton aux estomacs. Nous étions le matin au Mont-Louis. Une belle brise qui se déclara de bonne heure et alla croissant jusqu'au soir, nous conduisit de là à Percé, c'est-à-dire, à plus de 40 lieues du point d'où nous étions partis. Voilà une journée bien propre à nous dédommager des précédentes.
Mais comme la navigation n'est jamais sans quelques contre-temps, il arriva que cette brise était devenue tempête, lorsque nous mouillâmes dans le méchant havre de Percé. Le vent augmenta de telle sorte, que dans toute la matinée du lendemain, 5, aucune voiture n'osa se hasarder en mer. Une seule berge sortit, et après avoir fait péniblement un arpent ou deux, elle revint au rivage vomir, en se brisant, ses deux téméraires bateliers. Il ne faut pas douter de l'agitation extrême des bâtiments mouillés au large, du nombre desquels était ^Angélique et tout ce qu'elle avait apporté de Québec. Ce ne fut que l'après-midi que Pabbé Painchaud, Piatrépide Painchaud, osa venir à bord. Depuis quelques jours il attendait dans ce poste l'arrivée de l'évêque qui Pavait depuis longtemps retenu pour ce voyage comme pouvant lui être fort utile pour la confession des Micmacs dont il entend la langue et qu'on ne pouvait manquer de rencontrer dans le cours de cette mission. La suite fit voir que la précaution était prudente, car il eut beaucoup d'emploi dans cette partie, tant à Tracadie et à Miramichi, qu'à Richiboucton et à Malpèque.
6. — Ce fut le samedi matin que Pabbé Painchaud se joignit finalement aux missionnaires qui étaient constamment restés à bord de la goélette. Il apporta avec lui quelque rafraîchissements, veau, beurre, biscuits, fruits de l'honnêteté de M. Robin, marchand de Percé. On leva l'ancre dès qu'il fut à bord. Le vent était bon et devint encore meilleur, puisqu'il nous fit faire près de quarante lieues de route dans la
journée. Nous passâmes successivement en revue et l'Anse à Beaufils, et le Cap Désespoir, et la pointe au Maquereau qui termine la baie des Chaleurs au nord, et celle de Miscou qui la borne au midi, et les deux Chipagans, dont les habitations augmentent et donnent au missionaire de Caraquet, le double de l'occupation qu'ils lui donnaient autrefois. La nuit nous prit au devant de Tracadie. Toutes ces terres sont en général extrêmement basses. On n'y voit ni ces caps ni ces monts si fréquents au nord de la baie des Chaleurs et dans toutes celles de Gaspé. Ainsi Dieu se plait dans ces variétés qui publient sa gloire et font voir qu'il est le Souverain Seigneur des plaines comme des monta£:nes.
Tracadie — Nigaouek — Burnt Church — Bartabog.
7 Juin. — Il fallut attendre l'aurore du lendemain pour donner signal aux Tracadiens que la goélette qui abordait chez eux, n'y venait pas sans des intentions particulières. Nous pensions être près du rivage, ne soupçonnant pas que la terre que nous apercevions de très près, recelait entre elle et le vrai rivage un barachois de deux lieues de long sur près de deux milles de large. Voilà pourquoi, après le signal donné, il s'écoula près d'une heure avant que nous aperçussions une barge qui sortit du goulet pour venir à
bord. Elle était trop petite pour nous contenir avec nos effets indispensable ment nécessaires, l'n seul prêtre débarqua d'abord, et il fallut plus de deux heures aux jeunes gens de l'endroit pour le conduire à terre et en amener un canot plus grand qui prit le reste des effets et les deux autres prêtres qui avaient déjeûné par impatience, le prélat ayant demeuré à jeun pour célébrer la Sainte Messe en arrivant, car c'était le dimanche, 4me après la Pentecôte. Il adressa quelques paroles après sa messe, prenant pour texte : Nolite timere, pusillus grex^ à ce bon peuple dont la piété l'attendrit, autant que leurs coups de fusils tirés à son débarquement lui avaient fatigué les oreilles.
Aucun évêque n'avait encore visité cet endroit bien digne d'attention par la piété et la simplicité de ses habitants. On n'y comptait que 122 communions au commen-cement de cette mission. Dans les deux jours qu'elle dura, 22 enfants, grands et petits, furent admis à la première communion. Le total des confirmés fut de 74. Un presbytère long de 10 pieds et large de 12, et rendu encore plus petit par son énorme cheminée, suffit à peine à loger l'évêque et un de ses compagnons. Le plancher plia le premier jour et rompit le second, de sorte qu'avec un jour de plus il eût fallu coucher dans la cave. Du reste, les dévotes Tracadiennes n'avaient épargné ni l'indienne autour des lits, ni le tapis sur le méchant plancher ; il est vrai que dans ce pays les lits sont généralement revêtus de tapis de laine au lieu de couvertes, ce qui les rend très-communs. La raison est que les bour-
geois qui emploient les habitants au bois de construction, les paient en marchandises et non en argent, et qu'ils usent par nécessité de choses qui seraient un luxe même chez des colons plus fortunés.
8. — Les habitants de Tracadie, quoique peu distraits par la pêche, (car ils ne font guères que celle du hareng qui finit dans le mois de mai,) sont en général assez mauvais cultivateurs. Il est vrai que la maigreur de leurs terres, du moins de celles qui bordent le barachois, n'est pas fort invitante. Croirait-on qu'au mois de juin, les animaux ne trouvaient pas encore d'herbe à brouter, que plusieurs moutons étaient morts de faim et qu'à cette époque les vaches étaient encore réduites à courir les bois pour se nourrir de bourgeons et de feuillages ? Il est vrai que ce printemps a été remarquablement tardif ; mais les gens du pays avouent que dan? les années ordinaires, ils ne sont pas beaucoup plus heureux. Chacun a très-peu de terre désertée, et quand on leur témoigne sa surprise de ce qu'ils n'avancent pas plus leur défrichement, ils donnent pour réponse (et elle est sans réplique) qu'à une très-petite distance de la mer ils ne trouvent plus de terre cultivable, mais des mokoks (savanes) dont ils ne sauraient tirer parti parce qu'il n'y a aucun moyen de les égoutter. La nécessité toujours industrieuse leur donnera peut-être par la suite des idées qu'ils n'ont pas encore. En attendant, ils savent se contenter de ce que la providence leur offre. Le poisson et le gibier huileux suppléent à la viande, et les patates au pain. Celui
qui recueille trente boisseaux de bled se trouve assez bien pourvu, et il y en a beaucoup qui ne recueillent pas tant ; or ceci n'est pas particulier à Tracadie, mais ordinaire dans tous les établissements de la côte maritime du Nouveau-Bruns wick, dont cette peuplade fait partie. L'ambition des habitants de la Baie des Winds, de Cocagne, de Richibouctou, de Gédaïque, etc., ne va pas plus loin, et les terres n'y sont guères de meilleure qualité. On n'ose semer du bled que sur un terrain qui a été ensemencé de patates l'année précédente.
Le commerce de bois qui a eu lieu depuis quelques années, a été un supplément assez avantageux à tous ces endroits ; ceux de Tracadie n'en peuvent tirer aussi bon parti que les autres, parce que les vaisseaux ne pouvant aborder chez eux, ils sont contraints de le ti'ansporter à leurs frais dans la baie de Miramichi, où il ne se vend que £10 le tonneau, c'est-à-dire les 1,000 pieds cubes. C'est de cette manière de mesurer le bois de construction qu'ils ont pris l'habitude do l'appeler bois de tonne.
Dans la baie de Tracadie se déchargent plusieurs rivières dont les terres qui commencent à s'ouvrir promettent beaucoup plus que celles qui bordent la mer. Elles sont moins basses et moins humides ; on y fait des prairies avec succès ; c'est ce qui manque essentiellement à toutes celles de cette côte. Le gouvernement provincial leur accorde des terres qui sont mesurées et divisées par un officier public, l'arpenteur de la province ; mais à chaque grant ou concession
de la couronne, est ajoutée une certaine portion de terrain destiné à être mis en prés. Ce terrain est donné en bloc aux huit, dix et quelquefois quinze habitants dont les terres sont comprises dans un même grant ou titre de concession. 11 leur est laissé de se partager les prés, qui sont sur des pointes des presqu'isles et plus souvent sur des dunes. Or il ne peuvent s'accorder dans ce partage, chacun se plaignant que les autres ont pris les meilleurs morceaux et ne lui ont laissé que le plus misérable. Mais souvent il arrive que l'endroit le plus désavantageux devient, quelques années après, le meilleur, et tel qui avait d'abord été jaloux du partage des autres devient à son tour un objet de jalousie. Il serait extrêmement à désirer que le gouvernement se donnât la peine de faire mesurer et partager les prés comme il fait des terres. Il ôterait à ces bonnes gens le seul sujet de discorde qu'il y ait parmi eux. C'est ce que l'évêque se propovse de remontrer au gouverneur de la province, s'il exécute son projet de retourner en Canada par Frédéricton.
9. — Le mardi était arrivé ; c'était le jour fixé pour la fin de cette mission et pour le départ. L'évêque par égard pour Prosper Lozier dit Desjardins chez lequel il avait été nourri et ses compagnons logés pendant ces deux jours, voulut célébrer lai-même le mariage d'une de ses filles qui était arrêté depuis plusieurs semaines. Comme sa messe terminait sa mission, il donna aux fidèles de cet endroit les louanges dues à leur piété, reconnaissant qu'il n'y
avait dans toute cette chrétienté qu'une seule famille vicieuse, mais extrêmement vicieuse et déjà frappée du mépris on plutôt de l'indignation générale des autres.
L'exhortation finie, on ne songea plus qu'au départ, sans se mettre en peine d'une pluie assez abondante qui tombait et d'un vent du large qui empêchait V Angélique de sortir du barachois où elle était entrée le jour précédent. Elle était à une lieue et demie de l'église, près du goulet par lequel elle avait été introduite, attendant qu'il plût à la mer de s'aplanir et de lui donner libre sortie. C'est ce qu'elle ne put obtenir ni ce jour-là, ni le suivant. Les voyageurs rendus à bord dès le mardi à midi, n'eurent d'autre manière de tuer le temps que de débarquer alternativement sur la dune toute voisine et d'y faire quelque promenade à la pluie qui ne cessa de tomber. Le mercredi soir, le vigilant Prosper Lozier qui déjà avait fini le festin des noces de la nouvelle épouse, fixée? à ce jour par égards pour les révérends hôtes qui occupaient encore sa maison au moment du mariage, aperçut de chez lui la goélette encore à l'ancre. Il part incessamment avec quelques-uns de ses amis, se rend à bord, presse les voyageurs de reprendre leur gite précédent, s'offrant de les faire conduire le lendemain à Miramichi par la navigation intérieure et de trouver autant de canots qu'il en faudrait pour eux et leur bagage, afin que le retard de V Angélique fut sans préjudice pour eux. Cette
dernière partie de PofFre obligeante fut reçue avec la reconnaissance qu'elle méritait. Le jeudi matin, (H), quatre canots d'écorce se montrent à travers l'épaisse brume qui couvre le barachois. On y jette les effets les plus indispensables, même un peu moins de vivres qu'il n'en fallait pour les quatorze personnes qui composaient la flotte, car les cinq voyageurs ne pouvaient se passer d'un domestique, et les quatre canots ne demandaient pas moins de huit nageurs. On part sans délai ; la pagaye (l'aviron) fend les flots. De baie en baie, de rivière en rivière, on arrive enfin à un portage de deux milles que les gens de Tracadie appellent le portage de Nigaouek, et ceux de Nigaouek le portage de Tracadie. Quatre hommes vigoureux se coiffent chacun d'un des quatre canots d'écorce et se trouvent rendus aussi tôt que ceux qui portaient peu, et plus vite que ceux qui ne portaient rien, sur le bord de la grande baie de Miramichi. Là les canots sont remis à l'eau sans délai. On embarque, on hisse de méchantes voiles pour tirer partie d'un petit vent qui ne permet pas aux avirons de se reposer. Après une pose faite sur la dune opposée aux terres noires où les voyageurs se rafraichissent un moment, on continue la route et vers les cinq heures du soir on arrive au grand Nigaouek, chez l'ami des prêtres, l'honnête, l'hospitalier, le respectueux Michel Allain. Là se trouve l'abbé Huot, missionnaire de cette vaste côte qui depuis le Petit- Rocher dans la Baie des Chaleurs, jusqu'à Bartobog