L AOUT
dans la rivière Miramichi, ne renferme pas moins de trente lieues d'étendue.
Dès le moment de l'arrivée, MM. Maguire et Painchaud reçoivenl l'ordre de partir le lendemain matin, l'un pour prendre à la mission de Miramichi un peu d'avance sur les confessions des sauvages, qui devaient y être réunis en très-grand nombre, l'autre pour aller à quinze lieues dans la grande rivière de Miramichi, inviter les Ecossais catholiques de se rendre à la chapelle de Bartobog, pour y attendre Pévêque qui devait y arriver le dimanche, et se préparer à profiter de la visite. Ces ordres furent exécutés.
L'évêque ne trouvant pas de saint titulaire à la chapelle de Nigaouek (qui manque de beaucoup d'autres choses,) la mit sous l'invocation de saint Bernard. Avant d'y arriver on laisse à main droite, à deux lieues de là, un autre établissement connu sous le nom de Taboujamtèqiie où les terres se défrichent avec une rapidité qui lait craindre qu'en peu d'années, il ne faille un missionnaire tout entier pour ces deux endroits réunis. En ce moment ils ne sont l'un et l'autre que des annexes de la mission sauvage, à laquelle l'évêque s'empressa de se rendre le même jour, s'attendant à y trouver un établissement florissant ou du moins un village capable de le disputer aux plus beaux du district de Montréal. Mais qu'il s'était trompé ! Un endroit autrefois célèbre par le concours des Micmacs n'est plus qu'un reste misérable de son ancienne existence. Ce qu'on appelle le
village n'en est même pas un. Auprès de la masure d'une église autrefois de pierre, brûlée en 1759 par les Anglais qui, depuis, ont ap))elé cet endroit Burnl Church, est une chapelle de bois qui n'a rien de remarquable qu'un beau tabernacle et une mauvaise statue. A une moyenne dislance est un méchant presbytère de bois, étroit et mal achevé, où l'évêque et trois de ses compagnons furent obligés de coucher dans un même appartement qui n'aurait pas été trop vaste pour le missionnaire tout seul. La même pièce, qui servait de dortoir, était aussi le réfectoire et la chambre de compagnie ; l'autre partie de la maison étant la cuisine et la retraite des domestiques. Ceci prouve que dans ces sortes de voyages, il s'en faut que la terre le cède toujours à la navigation, en gênes et en incommodités.
Tout peu accommodante qu'est celte maison, il est vrai de dire qu'elle est la seule de ce prétendu village. Les Micmacs, au nombre de plus de trente familles, n'y en ont pas une seule de construite, et passent sous des cabanes d'écorces le peu de temps qu'ils y demeurent chaque année, savoir, trois à quatre semaines ; après quoi ils emportent leurs demeures avec leur garde-robe et leurs autres eflèts, et vont passer le reste de l'année dans le haut de la rivière où ils ont des terres cultivées à leur manière, et une abondance de poisson suffisante pour les dédommager de lâchasse qu'ils ne font plus. Voilà de quoi justifier l'abandon qu'ils ont fait de leur ancien village, où les arbres repoussent et commencent à défigu-
rer une pointe autrefois assez agréable par sa situation.
L'évèque y passa deux jours, recevant, lui et ?es^ compagnons, tous les bons offices qu'on panvait attendre de la bonne volonté de Michel AUain, de Nigaouek, qui les y avait suivis, et non-sealemenî pourvoyait à leurs besoins d'une manière très-libérale, mais leur avait donné pour cuisinière sa chère époQse.
La famille la plus respectable et peut-être la se nie de tout ce village éphémère est celle de François Julien, octogénaire, sans reproche, et surtout d'une sobriété éprouvée. Aussi eut-il l'honneur, ainsi que Michel, son fils aîné, de porter un des bâtons du dais, le dimanche, à une procession du St. Sacrement, que le prélat trouva bon d'accorder à ces sauvages, afin de soutenir, du moins par quelque cérémonie extérieure du culte, la religion que les pauvres Micmacs de l'endroit déshonorent dMn autre côté par les excès continuels d'une ivrognerie très-enracinée.
La femme de François Julien, connue sous le nom de Madeleine, moitié sauvagesse et moitié française, précieuse à tous les missionnaires parce qu'elle sert de tempes immémorial d'interprète pour les confessions, a pris sur elle, avec le temps, d'être la dénonciatrice des ivrognes. Elle supplia l'évèque de mettre en pénitence, avant son départ^ tous ceux des sauvages, qui s^étaient enivrés depuis le printemps. Elle se fit fort de les discerner des autres ; mais^ lorsqu^il eut agi selon qu'elle le désirait,^ il reconnut
qu'il avait mis les deux tiers du village hors de i'église et que le premier chef était au nombre des pénitents. Cette circonstance lui apprit qu'il ne fallait pas mettre une confiance illimitée dans la bonne Madeleine que son grand âge commence à faire radoter.
Cependant la goélette sortie enfin du barachois de Tracadie par les soins de Prosper Lozier, fils, qui, à son retour à Nigaouek, s'était immédiatement rendu à bord, vint mouiller le dimanche matin à quelques arpents de Burnf Church. L'évêque n'y ayant plus rien à faire après la confirmation donnée e1 la procession finie, ne songea plus qu'à s'embarquer pour Bartabog, ou il arriva à neuf heures du soir.
Ce nom est une corruption de celui d'un sauvage, Barthélemi Labauve, qui demeurait autrefois dans l'endroit où est maintenant la chapelle principale des Ecossais de la Rivière de Miramichi. Elle est sur la terre de John English, qui ayant obtenu du gouvernement une demi-lieue de front sur la rivière, a voulu faire hommage à Dieu de cette partie de sa propriété, dont il offre de donner tel titre et assurance que l'on désirera.
Dix lieues plus haut se trouve une autre chapelle, construite en dépit de deux missionnaires par un nommé Malcolm, assisté de ses voisins ; le missionnaire actuel, M. Huot, a mis fin à la difficulté, en bénissant cette chapelle et en y célébrant la messe l'automne dernière.
L'évêque n'alla pas la visiter et attencJit à Bartabog
tous les catholiques avertis depuis deux jours par M. Maguire, envoyé tout exprès, comme on Pa vu ci-dessus. Ils s'y rendirent assez difficilement, parce qu'ils étaient au plus fort de la pêche du saumon, qui est sans contredit, le revenu le plus certain de cette colonie.
N'y ayant pas de presbytère où l'on pût loger, on prit le parti de manger et de coucher à bord de la goélette mouillée devant la chapelle. Les prêtres débarquaient tous les matins, et l'évêque les suivait lorsqu'il était temps de célébrer la dernière messe, dont il se chargea pendant toute cette mission, qui commença le lundi matin et ne finit que le mercredi soir, 15. Il n'y gagnait pas du côté du déjeuner qui fut quelquefois prorogé bien avant dans l'après-midi. Il fallut annoncer en anglais la parole de Dieu pour être entendu de ces fidèles. L'évêque s'y décida avec une extrême répugnance, (et elle n'était pas sans fondement,) mais aima mieux rompre le pain avec un mauvais couteau que de laisser sans aliment cette portion de son troupeau. Elle n'est pas fort nombreuse, n'y ayant guère dans toute la rivière que 40 familles catholiques, y compris cinq familles Acadiennes établies à la Pointe aux Chênes, environ deux lieues au-dessous de Bartabog ; les autres, partie nés catholiques en Ecosse, partie convertis dans le pays par les soins de feu M. Castenet, ont cela d» particulier, que les plus riches et les plus notables d'entr'eux, sont aussi les plus zélés pour leur religion. C'est ce que l'on ne trouve pas partout.
principalement en Canada où la religion est souvent abandonnée au petit peuple, comme étant indigne et au-dessous des grands.
Miramîchi—Richiboucto'i— Mœurs et langage des habitants— Gédaïque ou Shediac— Les sauvages Micmacs— Céiémonie des pains-bénits.
17 Juin. — La rivière de Miramichi est dans un état très-florissant de culture ; elle est navigable pour les plus gros vaisseaux jusqu'à quinze lieues de son embouchure ; sa largeur commune est de 6 à 10 arpents ; chacune de ses rives a 40 lieues d'habitations continues, et il y en a qui feraient honneur aux plus beaux endroits du Canada par l'élégance et la propreté des maisons. On se fera une idée de l'opulence de cette contrée en apprenant que l'année dernière (1811) elle a exporté entre trois à quatre mille tierces de saumon, et que 105 vaisseaux, brigs et navires, en sont sortis chargés de bois. Cette année, l'exportation du bois sera encore plus considérable, puisqu'à la mi-juin il y avait déjà 150 vaisseaux dans la rivière.
Une spéculation infiniment plus digne des ouvriers évangéliques, serait la conversion de cette colonie. Elle semble préparée pour les circonstances du moment; les catholiques y sont respectés des protestants ; et, beaucoup plus instruits qu'eux en choses
religieuses, ils les tiennent à une distance convenable ; en matière civile ils vivent en très-bonne intelligence. Ces protestants sont des hommes laborieux et sobres, qui ne seraient pas effrayés de la sévérité de la religion catholique. Il n'y a dans toute la rivière aucun ministre anglican, mais seulement un presbytérien décrié par son ivrognerie et son concubinage. Quelle moisson pour un prêtre tant soit peu verse dans les articles controversés, sachant l'anglais et ayant quelques étincelles du feu apostolique ! Il verrait les protestants entrer par centaines dans son bercail. Plusieurs déjà ébranlés n'attendent que quelques instructions déplus pour devenir membres de l'église. Les catholiques le savent, et eurent grand soin de faire valoir cet argument, entre ceux dont ils appuyèrent, auprès de l'évéque, la demande d'un pasteur. Celuici leur en promit un pour l'automne de 1813, et il ose espérer que la divine providence lui permettra de leur tenir parole.
Cependant le mercredi était avancé. Il était temps de partir et d'annoncer à d'autres bourgades le royaume de Dieu. 11 fut décidé que la prochaine station se ferait à la baie des Winds qui termine à l'est celle de Miramichi. Elle n'est éloignée de Bartabog que d'environ 7 lieues. On s'y rendit le soir, mais il fallut attendre au lendemain (18) pour entrer dans le havre parsemé de banc d^huitres qui le rendent presqu'inaccessible ; V Angélique, quoique pilotée par des gens de l'endroit, échoua deux fois, et ne parvint pas encore à s'approcher du rivage autant
qu'il eût été à souhaiter dans un misérable endroit qui ne laissait espérer aux voyageurs d'autre logement que leur goélette, ni d'autre nourriture que leurs provisions. Depuis plusieurs jours il n'y avait plus de pain à bord ; lassés de vivre au biscuit, ils auraient désiré faire boulanger une partie de la fleur qu'ils portaient avec eux. Mais il ne se trouvait à la baie des VVinds ni une personne capable de faire passablement le pain, ni un four en assez bon état pour le cuire.
Les 26 familles établies en cet endroit, sont du nombre de celles qui savent se contenter de peu, et bien leur en prend, car il s'en fant qu'elles soient dans l'abondance. Elles ont néanmoins deux suppléments à l'infécondité de leurs terres. La première est la pêche du hareng, assez abondant pour la provision annuelle de chaque habitant. Le second est le pilotage des vais.seaux européens dans la baie et la rivière Miramichi. Le tarif de l'endroit leur alloue un prix plus haut que celui des pilotes du fleuve Saint-Laurent. Malheureusement les capitaines de vaisseaux les privent souvent de leur salaire, sous de vains prétextes dont ils ne peuvent trouver justice, ou bien ils s'entendent avec les marchands de la rivière, et les obligent d'accepter en paiement quelques marchandises qu'on a grand soin d'estimer fort au-dessus de leur valeur.
Il y a, à la baie des Winds, un très-petit presbytère qui serait mieux nommé une cellule, où couche le missionnaire de Richibouctou, lorsqu'il vient y faire
mission le printemps et l'automne. Quant à ses repas, il les prend chez un habitant voisin, chose désagréable mais très-commune, et presqu'inévitable dans un grand nombre de ces missions.
Auprès du presbytère est une petite chapelle dédiée à Saint-Laurent, dont les habitants n'ont pas encore eu le courage d'achever la construction, et qui, du reste, se trouva extrêmement propre et bien préparée. Le prélat y célébra la Sainte Messe le jeudi, et annonça au peuple assemblé que l'après-midi, lui et ses compagnons reviendraient à terre afin de préparer les personnes qui pourraient être confirmées le lendemain. Mais une pluie horrible qui survint l'après-midi et dura jusqu'au soir et même une partie de la nuit suivante, retint l'évêque à bord ; et de trois prêtres qui étaient débarqués et avaient eu très-peu à faire^ parce que la tempête retenait les habitants dans leurs maisons, deux aimèrent mieux coucher sans souper dans le petit presbytère, que de regagner la goëiette à travers une pluie très-pénétrante, contre laquelle ils n'étaient pas précautionnés.
19. — Le vendredi, le temps se répara de bon matin ; on revint à terre. Quinze personnes reçurent la confirmation ; il en communia un plus grand nombre. L'exhortation finie, la messe dite, on regagna la mer après que l'évêque eût essuyé les harangues de trois demoiselles de l'endroit qui vinrent lui faire des remontrances respectueuses mais unpeuamères contre l'excessive sévérité de leur missionnaire (M. Gagnon) qui les gênait sur certain article de vanité. Le prélat
les congédia avec promesse de traiter avec lui celte question très-petite à son avis, mais très-grave au jugement de ces pauvres créatures, chez lesquelles l'amour du luxe ne saurait céder ni à la religion, ni à la misère, quelque puissants que soient ces deux motifs.
Rendus à bord, les voyageurs ne songèrent plus qu'à gagner le large. Malheureusement les mêmes bancs d'huîtres qui avaient retardé leur entrée dans ce havre le jour précédent, s'opposèrent à leur sortie ; V Angélique échoua encore et si fortement qu'il fallut attendre au lendemain (20) pour quitter ce parage. Le capitaine Dugast ne perdit cependant pas sa soirée, parce qu'avec son intelligence ordinaire il alla sonder et reconnaître le chenal que quatre pilotes de l'endroit n'avaient pu lui indiquer. Dès que la marée du samedi fut assez haute pour soulever la goélette, nous commençâmes à louvoyer, mais sans pouvoir sortir de la grande baie de Miramichi, ni dédoubler l'immense pointe d'Escumenac avant cinq à six heures du soir. Alors le vent ayant redoublé mit V Angélique dans une terrible agitation, et ses passagers (M. Maguire toujours excepté) dans un terrible mal de mer. Chacun vomit de son côté et s'empressa de gagner le lit, offrant à Dieu ses nausées et son malaise, en sorte qu'il ne fut pas question de souper, mais de dormir, chose assez difficile dans une nuit constamment orageuse.
21. — Le lendemain, cinquième dimanche après la Pentecôte, le vent demeura debout toute la journée.
Ce ne fut donc qu'à force de louvoyer, que nous parvînmes au havre de Richibouctou vers cinq heures du soir. Des habitants de Cardouane, revenant de vêpres, passèrent à quelque distance de la goélette au moment qu'elle jetait Pancre. La curiosité engagea deux de leurs barges à venir la reconnaître. A peine eurent-ils vu les personnages dont elle était chargée, qu'ils offrirent leurs services de la meilleure grâce du monde pour les conduire à l'église, éloignée du mouillage de quatre à cinq milles. Leur proposition fut acceptée avec reconnaissance, de sorte qu'avant le coucher du soleil M. Gagnon se trouva en possession de ses hôtes.
La baie de Richibouctou est grande et plate comme toutes celles de cette contrée. On est étonné de trouver des vaisseaux de quatre et cinq cents tonneaux dans ces havres, et l'on se demande comment ils ont pu y entrer ? Cependant à l'époque dont il s'agit, il n'y en avait pas moins de douze dans celui de Richibouctou.
L'église de Saint- Antoine située sur un joli platin, au fond de cette baie est une espèce de métropole à laquelle répondent les chapelles de Kigibougouet, Cardouane et Bouctouche. Les habitants des deux premiers de ces endroits se reconnaissent volontiers pour sufFragants de Richibouctou : il n'en est pas ainsi de ceux de Bouctouche, qui trouvent beaucoup d'inconvénients à s'y rendre, à raison des trois ruisseaux qu'ils ont à traverser. C'est pourquoi ils demandent h cor et à cri qu'on les annexe à l'église de
Gédaïque plus distante d'eux que celle de Richibouclou, mais dont l'accès leur est beaucoup plus facile. L'évêque cependant par respect pour les dispositions de son prédécesseur n'a rien voulu changer à l'ordre établi, attendu, surtout, que Richibouctou ne se trouvant plus la place centrale de cette mission si l'on en détachait le village de Bouctouche, il faudrait placer la résidence du missionnaire à Cardouane et priver le bon peuple de Saint-Antoine d'une préférence accordée à sa piété et à son affection singulière pour ses pasteurs.
Jl n'entre point dans le plan de ce journal de faire aucune réllection sur l'ajustement des personnes du sexe. La simplicité ridicule de celles de Richibouctou sur cet article, ne saurait néanmoins échapper aux yeux les plus indifférents. Leur coiffure n'est réellement qu'une calote de mousseline transparenie trèsétroite, couvrant le sommet de la tête, doublé d'indienne, attachant sur le menton, et laissant dépasser tout autour une chevelure énorme, sous le poids de laquelle on voit avec compassion suer de pauvres créatures qui croiraient offenser la modestie chrétienne, si elles en retianthaient un seul cheveu. Les hommes sont moins remarquables par leur ajustement que par leur langage qui est l'acadien pur dans toute sa rudesse, et pour l'expression et pour l'accent ; sur cet article les habitants de l'île Saint-Jean et du Cap-Breton les égalent quelquefois, mais jamais ne les surpassent : Un chevaux^ un animaux^ des bandes de chevals . , , ,te descendirent . . . .je vinrent , . .
fai venu.,*, il s\i battu je m^ai blessé, .. .ils
étions ils manjions je f ornes ils avons
fatigué un étang .f attendirent un petit il
ni'insuUit deux voyages hucher quelqu'^ou
braquer iun cap, iune pointe, . . ,fripper de la douceur .... recevoir des coups de poigns . . , , aller dans iun coign . , . .gronder son injagn, . . , aider à quelquiung^ etc. Ajoutez à cela quelques expressions anglaises passées dans leur language, par example, il y en eurent ci-iq de tués et onze de woundés. Il en résulte un assez singulier patois que l'on entend à la vérité, mais qui n'est pas sans difficulté au moins dans les premiers jours.
Richibouclou, outre ses habitants blancs, a aussi des sauvages répandus dans les différentes baies et rivières où ils font en été la pêche du gasparau et celle du bar en hiver, ils ne cultivent pas, et comment pourrait-on attendre cela d'eux lorsque les Acadiens mêmes sont si peu curieux de la culture ? Ils n'estiment que deux choses entre toutes celles dont ils pourraient se nourrir, savoir, le poisson et les patates ; le bled, quoique rare dans l'endroit, n'y a nulle valeur parce que l'on ne s'y soucie pas du pain ; et il est telle famille où on n'en mange pas six fois dans l'année.
Les micmacs de Richibouctou, quoique bons et religieux, ont néanmoins le défaut de tous les sauvages, savoir, une inclination décidée pour l'ivrognerie. Mr. Powell, magistrat de l'endroit, pour faire sa cour à l'évêque, vint, en lui rendant visite, lui mettre
sous les yeux, un écrit signé de tous les marchands du voisinage, lesquels, à sa persuasion, venaient de s'engager, sous une pénalité de £20, à ne vendre ni ne donner désormais aucune boisson aux sauvages, à moins que ce ne fût pour faire quelque remède, auquel cas, le sauvage médecin doit apporter chez le marchand tous ses autres ingrédiens, et celui-ci seul peut verser sur ses ingrédiens la quantité de boisson précisément nécessaire pour les infuser. Voilà une mesure bien louable de la part de ces messieurs, tous protestants, sans autre instigation que celle du magistrat qui tout en rendant compte de sa conduite, se plaignit avec raison de ce que quelques acadiens achetant de l'eau-de-vie comme pour l'usage de leurs familles, la revendaient aux sauvages, pratique qui rendrait inutile les précautions prises par les marchands, si elle n'était arrêtée. L'évèque en donnant à la sagesse de Mr. Powell les éloges qu'elle méritait, et après l'avoir remercié de son attention et de sa délicatesse, lui promit de ne pas laisser l'endroit sans recommander fortement aux habitants de seconder le zèle des marchands, et il lui tint parole dans le dernier discours qu'il leur adressa avant de se séparei d'eux.
24. — Le mercredi était arrivé ; Messieurs Gagnon, Maguire et Beaubien avaient entendu les confessions des blancs, celles des sauvages avaient été reç'ues par M. Paincliaud, il était temj)s de se rendre à Gédaïque, autre métropole de la même mission, qui réunit sous elle les villages de Cocagne, du Bara-
ISi LE FOYER CANADIEN.
chois, de Didiche et de Naboujagan, sans compter Chimigoui qui étant plus près de la baie Verte, fait bande à part comme la baie des VVinds à l'autre extrémité de cette mission.
Comme c'était de là que Pévêque devait passer à l'île Saint-Jean et qu'il ne savait par où l'entamer, il écrivit de Richibouctou à M. McEachern, missionnaire écossais de cette île, pour le prier de se rendre à Gédaïque, où il allait, et lui donner les informations nécessaires. Cette précaution devint inutile, l'exprès qui portait la lettre s'étant rendu trois jours plus tard qu'il ne fallait.
Lorsque Pévêque passa dans la rivière de Miramichi, le bruit venait de s'y répandre que les affaires étaient accommodées entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. A Richibouctou ce fut tout le contraire. On l'assura que les américains se disposaient à déclarer la guerre ; que l'air de mystère introduit dans les délibérations du congrès en était la preuve, et que déjà ils avaient dressé le manifeste qui devait être publié dès que la guerre serait ouverte. La suite fera voir laquelle de ces deux nouvelles si contradictoires était la mieux fondée.
Il n'y a qu'environ dix lieues de Richibouctou à Gédaïque et les missionnaires se flattaient d'y arriver le jour même. Leur mauvaise étoile s'y opposa. Rendus à bord de la goélette qui était mouillée dans la havre, mais à près de deux lieues de l'église de Saint- Antoine, ils y furent retenus deux heures par l'oubli d'une boite essentielle dont on ne s'aperçut qu'au
moment de lever l'ancre ; les sauvages qu'on envoya la chercher ne se hâtèrent pas plus qu'ils n'ont coutume de faire en toutes occasions. A peine rentrés en mer, ils furent accueillis par un vent debout dont cette campagne a assez souvent été favorisé, et il fallul passer la nuit à louvoyer. Le lendemain matin on découvrit les habitations de Gédaïque et peu après l'église de la V^isitation, remarquable par son élévation très-grande au-dessus des édifices qui l'environnent. Elle est passablement ornée, quoiqu'elle manque de plusieurs choses, notamment d'une sacristie, celle que l'on y a faite ne pouvant subsister, parcequ^elle est basse, étroite et en proie à la pluie, à l'abri de laquelle on n'a encore pu réussir à la mettre.
25. — Marin Galant, homme distingué entre tous ceux de Gédaïque par ses bons offices envers les étrangers, surtout envers les missionnaires, se rendit à la goélette au premier signal, et, à l'aide de sa chaloupe transporta à terre une partie des voyageurs et de leur bagage. Les autres s'y rendirent dans une autre barge. Il ne fut célébré qu'une messe ce jour-là. Le reste du temps fut employé à reconnaître le pays et à donner avis aux autres villages de l'arrivée de leur premier pasteur,
La baie de Gédaïque, (car dans ces terres basses il n'est point d'établissement qui n'ait sa baie) est remarquable par sa belle vue qui s'étend fort au loin, et chère aux gourmands par l'abondance et l'excellente qualité de ses huîtres, plus grandes que toutes les autres du golfe.