JOURNAL DE LA MISSION DE
So'.licitude pastorale — L'Evéque se rend par terre jusqu'à Kamo : raska — Mission de Matane — Petites misères — Trajet ju?: qu'aux Provinces d'en bas.
Jl faut encore une fois quitter ses foyers pour continuer la visite de l'immense troupeau dont est composé le diocèse de Québec. La partie (^ui borde le golfe Saint-Laurent, n'est pas la plus nombreuse ; mais elle est la plus éparse, la plus consolante, la plus digne des regards du pasteur. Elle a des besoins : il faut les connaître, et on ne connaît bien que par soi-même, et par ses yeux.
Des personnes qui n'ont jamais perdu de vue leur demeure, ou leur petit voisinage, croient que des voyages de longue haleine, surtout par mer, sont une entreprise plus qu'humaine ; ils se persuadent qu'un évêque ne peut les entreprendre sans danger, ni par conséquent sans témérité. Quitter, dit-on, le plus grand nombre pour aller voir le plus petit, est une
chose déraisonnable. Du fond de son cabinet, le prélat peut pourvoir à tout et s'exempter ces pénibles voyages, dont la santé souffre inévitablement et où l'on peut trouver la mort et laisser une église vacante dans des circonstances où il est si difficile de remplir les sièges épiscopaux.
Voilà des objections produites par des motifs de bienveillance et d'amitié qui ont bien leur mérite et auxquels il n'est pas permis d'être insensible. Mais la reconnaissance due à l'amitié, doit-elle lui passer tous ses écarts. On avouera sans peine que la vacance d'un diocèse immense, dans le moment de la détention du souverain Pontife, serait un malheur considérable, dans un pays où les hérétiques ont tant d'influence, sous un gouvernement protestant, et cela d'autant plus que la religion catholique y semble exposée à de nouveaux dangers à chaque mutation d'évéque. Nonobstant cela Dieu l'y a conservée jusqu'à ce jour, quoique Pépiscopat ait changé plusieurs fois de main depuis la conquête. Il l'y conservera longtemps encore, parce qu'il y a dans ce diocèse plusieurs milliers de justes qui n'ont pas fléchi le genoux devant Baal. D'ailleurs l'Eglise de Québec a une ressource toute prête dans le vénérable évêque de Saldes. Il n'est pas à croire que le ciel permît la mort simultanée de ce prélat et de l'évèque de Québec ; pour se le persuader il faudrait perdre de vue les grandes miséricordes qu'il a déjà exercées en faveur de cette église.
Quant à l'abandon momentané du plus grand
nombre des ouailles et des pasteurs, pour visiter le plus petit, il n'a rien que de très-conforme à l'exemple du bon pasteur qui quitte quatre-vingt-dix-neuf brebis dans le désert, pour courir après la centième qui s'est égarée. Il est vrai que les fidèles du golfe Saint- Laurent, loin de pouvoir être considérés sous ce point de vue, sont, au contraire, la portion la plus fidèle du troupeau. C'est le témoignage uniforme que leur rendent tous ceux qui les ont examinés avec quelque soin. 11 est encore vrai que les pasteurs qui sont immédiatement chargés de leur desserte, s'en acquittent avec une fidélité remarquable, et qu'éloignés du tumulte et de la dissipation du grand monde, ils se livrent à cette œuvre avec beaucoup moins de distractions, par conséquent d'une manière beaucoup plus avantageuse pour leurs ouailles qu'ils ne le pourraient faire dans des positions plus centrales et plus agréables.
Nonobstant cela, les uns et les autres ont besoin de temps en temps de la visite du premier pasteur. Ces prêtres éloignés, exposés à rencontrer des difficultés considérables parce qu'ils ont à traiter avec différentes nations, et avec les gouvernements de plusieurs provinces ; ces prêtres qui par circonstances sont souvent de demi-années sans pouvoir rencontrer un confrère, ces prêtres surchargés d'embarras, ayant à porter le poids du jour et de la chaleur, fiut-il les laisser sans consolations ? Que d'ouvertures n'onî-ils ])as à faire, de questions à proposer, dont la solution tient à la connaissance des lieux ? La visite de leur évêque les
récrée, les console, les encourage, leur donne lieu d'exprimer le désir qu'ils ont ou de revenir dans l'intérieur du diocèse, ou de garder leurs places, comme plusieurs d'entr'eux le préfèrent. Ce motif seul suffirait pour déterminer le voyage d'un évêque qui aime son clergé et sait le cas qu'il doit faire des bons sujets qui le composent.
Pour ce qui est des fidèles de ces endroits, quelque bien soignés qu'ils puissent être, leur misère temporelle les oblige si souvent à changer de place et à former de nouveaux établissements, qu'à moins de les suivre par lui-même il est impossible que le premier pasteur prenne une connaissance suffisante de leurs besoins. Il n'y a aucune partie du diocèse où les lieux changent de face aussi souvent que dans le golfe. A moins de cinq à six ans, il se forme toutà-coup une nouvelle peuplade des débris de deux ou trois autres. Le plus grand nombre se trouve où était le plus petit ; les églises qui étaient centrales, ne le peuvent plus être ; les grands villages se dépeuplent ; les petits s'accroissent rapidement. Il faut ou diviser les dessertes, ou changer la principale résidence d'un missionnaire, et cela nonobstant les réclamations des habitants du lieu où il avait coutume de résider. Or comment connaître de loin les détails nécessaires pour maintenir les dessertes existantes ou pour leur en substituer de nouvelles ? Ajoutez à cela que le peuple catholique du golfe croit dans un e progression surprenante ; que là où un seul missionnaire suffisait, il en faut huit, il en faut douze, qui tous ont
assez d'âmes à secourir et beaucoup trop de pays à parcourir. Si le père de famille ne visite par luimême toutes les parties de son champ, il sera exposé à mettre des ouvriers où il n'en faut pas, et à en priver les parties qui en ont ]e plus besoin. Il est donc à propos qu'il connaisse toutes les bergeries, tous les pâturages, et toutes les différentes espèces de brebis, et cognosco meas, et cognoscunt me meœ.
Pour ce qui est des dangers de la mer, on ne les dissimulera pas. Mais en ne la fréquentant qu'entre le printemps et l'automne, on y est beaucoup moins exposé, et les dangers se réduisent dans la belle saison à dv s incommodités qui peuvent encore s'adoucir jusqu'à un certain point, quand on se rappelle, ou les avantages que l'on peut retirer de ces incommodités pour son salut, ou les exemples de tant de saints évêques qui en ont trouvé de plus grandes dans la visite de leurs diocèses ; sans compter les dangers très-réels et très-multipliés auxquels se sont exposés les missionnaires si dignes d'imitation, qui ont porté l'évangile dans les deux Indes, si l'on ne veut pas remonter aux temps apostoliques qui nous donnent en ce genre des modèles bien autrement respectables. Quiconque réfléchira sur l'énumération que St. Paul fait aux Corinthiens, des dangers qui ont accompagné son apostolat, saura apprécier ce que l'on appelle aujourd'hui peines, dangers, incommodités, fatigues. Il devrait être plus désirable et plus consolant pour un pasteur des âmes, de mourir dans le cours d'une mission laborieuse, privé des soins et des douceurs