N SEPTEMBRE
Suite de la mission de Tlse Saint- Jean— Dénument des chapelles — Les missionnaires — Rustico ou Rasticot — Voix mystérieuses dans les chapelles— Nouvelle de la déclaration de guerre.
3. — La mission s'ouvrit le vendredi dans une pauvre chapelle d'environ 40 pieds de long, située au milieu d'un champ où on la fit traîner sur la neige par des bœufs, il y a 5 à 6 ans, pour la retirer d'un premier endroit où elle était un peu moins mal placée, à un mille et demi de là ; les paroissiens se décidèrent à cette translation dans l'espérance qu'en la rapprochant du Pavillon (c'est le nom que le col. Campton donne à sa maison seigneuriale), ils obtiendraient de lui une concession qu'il leur avait fait espérer en faveur de cette église et du prêtre qui la desservirait. Quand il fut question de conclure, le seigneur et les tenanciers ne s'entendirent plus ; la chapelle est demeurée dans son isolement ; l'ancien presbytère est tombé en ruine, et chaque fois qu'il meurt une personne, il faut faire un mille et demi pour l'aller enterrer dans le <iimetière qui existe encore.
Ce déplacement inutile de l'église, l'incertitude de la propriété du terrain qu'elle occupe, le défaut de presbytère et d'un circuit de terrain pour la commodité du prêtre, furent les causes qui empêchèrent l'évèque d'y laisser M. Beaubien, comme il se l'était
proposé ; Malpec étant, du reste, le point le plus central de la mission qu'il lui a confiée.
Outre les acadiens du Tagumiche, du cap Kildare, et de Cascompec, lesquels réunis à ceux de Malpec, font un total d'environ 100 familles, il y a encore dans le voisinage 60 familles écossaises qui font partie de cette mission ; ajoutez-y les Micmacs de l'isle de Lennox, située à quatre lieues de cette église, dans la même baie de Malpec ou de Richmond. Ainsi il y eut de quoi exercer les confesseurs, dans toutes les langues ; M. Beaubien recevant ceux qui ne parlaient que français, M. McEachern écoutant les écossais, M. Painchaud les sauvages, et M. Maguire ceux qui pouvaient s'exp'iquer en anglais. 56 per sonnes furent confirmées ; il en communia un beaucoup plus grand nombre, et le dimanche que finit la mission il se trouva réuni environ le triple du monde que pouvait contenir la méchante chapelle, remarquable non-seulement par sa petitesse extrême, mais bien davantage, par son manque total d'ornement et de linge.
5. — On n'a point d'idée en Canada du dénument extrême oii sont les chapelles acadiennes de l'isle Saint- Jean, encore moins des églises écossaises, en quelque lieu qu'elles se trouvent ; à moins d'avoir été élevé en Ecosse, il n'est point de prêtre qui puisse se résoudre à y célébrer les Saints Mystères avec les guenilles qu'il y trouve. Aussi l'évêque eut-il soin d'avoir toujours avec lui sa chapelle portative, et se sut bon gré de cette précaution. Ici il n'v a point
d^ hosties, ni de moyen d'en faire ; là manque un missel ; plus loin, un calice a une coupe de cuivre doré ; ailleurs, on en trouve un tout d'étain. Dans la plupart des chapelles il n'y a ni burettes, ni aubes, ni calice, ni nappe d'autel, ni table de secrète, ni surplis, ni ciboire, ni bénitier, ni eau baptismale. Dans toute l'Isle Saint-Jean et dans toute la mission écossaise du Cap Breton et de la Nouvelle-Ecosse, on ignore ce que c'est qu'un encensoir et un ostensoir ; on n'en a pas vu de mémoire d'homme. Heureux donc celui qui parcourant ces missions, a eu soin de se munir de tous ces articles, car ils sont souvent mis en réquisition.
Un prêtre écossais, par dessus un habit séculier, se met au cou une étoile, qui souvent n'est qu'un ruban, qui sert depuis vingt ans à cet usage. Avec cela il prêche, confesse et administre tous les sacrements. Faut-il porter le St. Viatique à un malade .^ Il le renferme dans un porte-Dieu, le met dans une de ses poches, son étole chiffonnée dans l'autre, et avec cela il se rend chez son malade, en habit bourgeois, donnant la main à celui-ci, causant avec celui-là, quelquefois couchant en route, sans que personne soupçonne de quel précieux dépôt il est chargé. Si le malade est trop éloigné, il emporte avec lui ce qu'il appelle sa chapelle, souvent très-incomplète, la dresse auprès du lit du malade, y célèbre la Sainte Messe et le communie. Se présente-t-il des enfants à baptiser ? il leur administre ce sacrement dans la première maison où il se trouve, ayant toujours avec lui
des saintes huiles, et bénissant au besoin de Peau qui n'est pas baptismale. Voilà un des effets des persécutions suscitées en Ecosse contre les pauvres catholiques. Leurs pasteurs obligés de leur administrer en secret les sacrements et la parole de Dieu, et craignant d'être traduits devant les tribunaux séculiers et condamnés à mort, s'ils étaient découverts, se sont trouvés dans la nécessité de supprimer toute la partie extérieure du culte qui n'était pas strictement essentielle, et sans doute ils ont été autorisés à en agir ainsi ; les persécutions finies, ils ont continué par habitude de remplir leurs fonctions avec aussi peu d'appareil. Passas en pays étranger, ils y ont porté leur cérémonial, et il est presque impossible de leur faire entendre que le respect du à la religion dans un diocèse où elle est entièrement libre, exigerait de leur part un peu plus de décence extérieure. Le chant est aussi étranger à leurs églises que les cérémonies ou les ornements. Et chose admirable ! la foi âe^i fidèles ainsi desservis est d'une vivacité qui surpasse l'imagination. On en verra des traits dans la suite de ce journal.
La visite de la mission de Rustico, ou Racicot, ou Rasticot, (car on varie sur ce nom) devant suivre celle de Malpec, parce que Rasticot nommé par les Anglais Harris Bay^ est du même côté de l'isle, il fut arrêté qu'on s'y rendrait par eau le lundi matin. Le départ était fixé pour quatre heures, et à six on était encore à terre, chacun étant retenu par le besoin de dormir ou par la pluie abondante tombée
206 LE FOYER CANADIEÎf.
cette nuit-là. Le temps se répara néanmoins. Le colonel Campton, revenu de son voyage le jour précédent, reconduisit ses hôtes au rivage et leur donna le capitaine Campton, son fils, pour les accompagner jusqu'à la sortie de la baie d'où il devait amener à Pavillon quelques dames arrivées dans un Brig où elles avaient été horriblement maltraitées à la iin de juin par des montagnes de glace, dont une avait heurté assez rudement le beaupré pour le faire entrer dans le ventre du brig et tuer un homme qui se trouvait sur son chemin dans la cale. Il n'est pas rare, en cette saison, de rencontrer dans les parages de Terre neuve de ces sortes de monceaux de glace venant des côtes du nord et errants ou fixés par la base pour le malheur des vaisseaux qui y voyagent. On en a mesuré qui avaient plus de 60 brasses de hauteur. Il y a 8 lieues du goulet ou de l'entrée de la baie de Malpec au goulet de celle de Rasticot, et treize d'une chapelle à l'autre. C'était l'espace qu'il s'agissait de franchir. Les conducteurs de l'énorme chaloupe qui portait les ouvriers de la mission, étaient tellement persuadés que le bon vent de ce matin ne pourrait leur manquer de la journée, qu'ils s'étaient munis de bonnes voiles et n'avaient pas songé à se pourvoir de rames. Il s'en trouva deux, comme par hasard, au fond de la chaloupe, mais si petites, qu'elles auraient à peine suffi à un moyen canot d'écorce. Ce fut néanmoins sur ces deux mouvettes qu'il fallut faire plus de trois quarts du voyage, le vent ayant manqué presqu'aussitôt que
MISSION DZ 1812. 207
nous fumes hors de la baie de Malpec, c'est-à-dire à environ trois lieues de l'embarquement. Le reste de la journée fut entièrement calme ; aussi fallut-il 18 heures pour compléter un voyage qui aurait pu se faire en six avec une voiture moins lourde et des rames plus actives.
Il était prêt de minuit lorsque les voyageurs lassés et ennuyés d'une si longue navigation abordèrent enfin à Rasticot. Les habitants, voisins de l'église, qui comptaient sur leur arrivée, ne s'étaient pas lassés de les attendre et les reçurent avec cet empressement, ce respect, cette affection que les ecclésiastiques ne trouvent que chez les vrais fidèles.
7. — Il était temps de prier et de se coucher, on fit l'un et l'autre sans délai, et le lendemain matin la mission s'ouvrit.
Le défunt évêque, sur les plaintes qui lui avaient été portées contre les habitants de celte paroisse par un missionnaire qui ne les avait considérés que sous le point de vue le moins avantageux, les avait fortement repris, privés de prêtre et condamnés à refaire en neuf et dans une meilleure place leur presbytère et leur église. Ennuyés d'une privation qui durait depuis neuf ans, ils avaient élevé une chapelle neuve, pre^u'achevé un presbytère, et étaient préparés à faire tout ce qui serait exigé d'eux pour mériter la résidence d'un pasteur. L'évêque bien informé de tout cela, se décida à leur donner M. Beaubien, chargé en même temps de la desserte des autres postes acadiens de l'Isle, et exigea d'eux certaines
améliorations tant au presbytère qu'à l'église ; qu'ils promirent de faire sans raisonner, entr'autres l'abandon, pour l'usage du missionnaire, de 40 acres de terre achetés en commun par quelques particuliers dont quelques-uns auraient peut-être mieux aimé garder leur part pour eux-mêmes que de la céder à l'usage du prêtre. La suite fera voir s'ils sont vraiment dignes de la préférence qu'il leur a donné de sa résidence principale.
Voici un fait qui semblera incroyable à tous ceux qui le liront pour la première fois. C'est que depuis environ six ans, on entend dans toutes les chapelles acadiennesde l'isle Saint-Jean, celle de la baie de Fortune exceptée, des voix ou plutôt une voix tantôt chantante et tantôt soupirante dont plusieurs personnes se trouvent singulièrement affectées. La voix soupirante est celle d'une personne qui serait dans une affliction sourde et profonde, la voix chantante est celle d'une femme ou d'un enfant qui se fait entendre au-dessus de celles des chantres, car c'est pendant que l'office se chante que l'on entend cette voix glapir, mais surtout pendant les litanies du Saint- Nom de Jésus, qu'il est d'usage de chanter le dimanche pendant la messe. Tous les assistants n'entendent pas cette voix en même temps, ceux qui l'ont entendu un dimanche dans une église ne l'entendent pas toujours dans une autre église, ou le dimanche suivant. Il en est qui ne l'ont jamais entendue. Quelquefois elle est entendue d'une personne et ne l'est pas d'une autre placée dans le même
banc. Cependant plusieurs sont frappés du son de la voix gémissante jusqu'à en tomber en pâmoison. S'il n'y avait que des femmes et des enfants qui affirmassent la chose, on pourrait tout uniment l'attribuer à une imagination échauffée, mais, entre plus de cent personnes qui l'ont entendue dans la seule église de Rusticot, et peut-être dans celle de Malpec, il y a des gens de toul âge, des esprits sensés et solides ; tous rapportent la chose uniformément sans avoir aucun intérêt à la maintenir, puisqu'ils en sont fatigués et affligés. Cette uniformité donne du poids au récit. Ni l'évêque, ni ses compagnons, ni les autres missionnaires n'ont rien entendu à Malpec à travers les cantiques chantés par l'abbé Painchaud pendant la première messe qu'y célébra l'évêque, et le dimanche suivant pendant vêpres, et tous les jours de la visite de Rasticot, excepté le dernier. Ces voix n'ont pas épargné les cabanes où les acadiens occupés au loin à l'exploitation du bois, se réunissaient le dimanche pour chanter quelques cantiques. Elles ont traversé même à Gédaïque où l'on n'a cessé de les entendre que depuis le dimanche de Quasimodo, 1811. "J'ai nié cela, disait an prélat un des *' hommes les plus sensés de Rusticot, aussi longtemps " que je l'ai pu, car je ne suis pas du nombre de " ceux qui entendent. Mais ce nombre a tellement '' cru, et il s'y est irouvé des personnes si graves et " si incapables de mentir, j'en ai tant vu se mettre en " dépense et faire prier pour les âmes du purgatoire, '' dont ceci leur semblait être le langage, que
'' j'aurais cru être coupable de témérité si j'avais " résisté plus longtemps à la persuation générale."
Que conclure de tout cela r qu'il y a des voix qui se font entendre, et cela dans des lieux où il n'y a point de ventriloques, où le peuple n'est pas assez rusé pour être soupçonné d'aucun prestige, où la dispo:?ition même des édifices ne s'y prêterait pas. Mais quelles sont ces voix ? D'où viennent-elles ? Pourquoi se font-elles entendre r Par quelle raison ne sont-elles pas entendues de tout le monde r Pourquoi les églises écossaises en sont-elles exemptées en même temps que celles des acadiens en sont si affligées ? C'est sur quoi chacun peut former telles conjectures qu'il lui plaira. L'évèque, après avoir entendu là-dessus plusieurs personnes, se borna à leur dire par manière de consolation, que ces voix n'ayant réellement fait de mal à personne, il importait peu qu'elles cessassent ou continuassent de se faire entendre.
Il n'y avait plus d'apparence de rencontrer de sauvages, si ce n'est quelques familles éparses, dans le cours de la mission. Voilà pourquoi Tévêque une fois rendu à Rasticot, donna à M. Painchaud la liberté de retourner au lieu ordinaire de sa résidence, éloigné de plus de 100 lieues. Deux ouvrages essentiels l'y rappellaient, savoir : la mission de Percé qu'il avait à peine commencée lorsqu'il fallut se mettre à la suite de l'évèque, et celle de Ristigouche où il lui fallait passer un mois dans le cours de cet été, pour l'instruction et la confession des Micmacs de l'endroit. Il reçut donc joyeusement son congé, se rendit à
Charlottetown, et y ayant trouvé le capitaine Dugast, qui ne devait reprendre l'évéque à son bord que huit jours plus tard, il l'engagea à l'aller conduire à Gédaïque où il n'aurait su autrement par quelle occasion se rendre. Là il lui était facile de trouver une berge qui le conduirait dans la Baie des Chaleurs oia ses devoirs l'appelaient. Le capitaine Dugast, avec sa complaisance ordinaire, se prêta de bonne grâce à ses désirs et fut de retour à l'Isle Saint-Jean au moment où l'on allait avoir besoin de lui. Mais l'abbé Painchaud, arrivé à Gédaïque, n'y trouva que des femmes, et des femmes éplorées, qui lui apprirent que la guerre était déclarée, que le tiers des miliciens de la province (le Nouveau-Brunswick) étaient mis en réquisition pour la défense du pays, et que leurs maris et leurs enfants étaient allés tirer au sort à Bouctouche d'où il ne devaient revenir que dans trois jours, circonstance qui mettait à son départ de l'endroit un obstacle invincible. Le cher abbé ne manqua pas d'écrire' aussitôt à son évêque, pour lui donner avis d'un événement qui lui commandait d'abréger son voyage, afin de ne pas tomber entre les mains des corsaires ennemis qui allaient probablement infester le golfe. Cette information fut reçue avec reconnaissance ; mais le vrai motif qui fit revenir l'évéque sur ses pas, sans avoir été aussi loin qu'il se le proposait, fut moins l'appréhension des corsaires américains, que la saison trop avancée qui lui commandait de se rapprocher de Québec, où il était possible, d'ailleurs, que sa présence fut requise, même à l'occasion de
cette guerre. 8. — Mais à la date où l'on était alors, il n'était pas encore informé de la déclaration de la SfLierre et ne songeait qu'à avancer son entreprise.
Ll' Capitaine John McD.'nald (t sa ftmille — Be'foid Bay — Les missionnaires M» Donald — La paioisse de Saint- An lié — Neuve le de la dèrhiration de gueire — Mœurs «es parois.-iens — Villes projetée — Chariottetown — Sa r'escription — Los principanx fonctionnaires — Leurs politesses — L'abbé Beaubien.
9 Juillet. — La visite de Rasticot fut terminée le jeudi matin. Cependant on ne put profiter du reste de la journée pour se rendre à Saint-André, paroisse où M. McEachern fait sa principale résidence, parce que le vent n'était pas favorable et que la pins grande partie du voyage devait se faire par eau. 10. — Ce ne fut donc que le lendemain matin vers les cinq heures, que l'on s'embarqua par une pluie qui, depuis minuit, ne cessait de tomber en abondance. La chaloupe était munie d'hommes, de rames, de voiles, et des provisions de bouche que pouvait admettre l'abstinence du vendredi. Le premier endroit où l'on devait mettre le pied était Tracadie, nommé en anglais Reâford Bay. C'est en effet une baie d'environ deux lieues de long, au fond de laquelle demeure la veuve McDonald, seigneuresse des lots 35 et 36, c'est-à-dire propriétaire de 40,000 acres de terre dont une bonne partie est en valeur. L'évêque s'attendait à déjeûner chez cette dame et à continuer sa route. Mais il v
fallut diner, parce qu'il n'y arriva qu'à midi, quoique^ la distance de l'église de Raslicot k cette maison ne soit que d'environ 7 à 8 lieues, peut-être moins.
Le défunt époux de cette veuve, était le capitaine John McDonald, homme considérable par son éducation et la noblesse de son caractère, et célèbre entre tous les catholiques d'Ecosse persécutés pour leur foi. Il s'était volontairement expatrié ponr cette belle cause, et quoiqu'étranger à tous les offices du gouvernement, soit en Ecosse, soit à l'Isle Saint-Jean, en haine de sa religion, il a néanmoins su se faire respecter dans l'un et l'autre endroit. De son vivant chacun était jaloux de l'avoir de son côté dans toutes les affaires publiques ou particulières, et depuis sa mort, arrivée en 1810, les catholiques et les protestants ont conservé la plus haute idée de sa capacité et de son mérite.
Néanmoins ce catholique si zélé, si ardent, si cher à ceux qui s'étaient expatriés pour la même cause que lui, est un des seigneurs de l'Isle Saint-Jean qui ont le plus molesté les tenanciers catholiques. Il a refusé de leur donner des sûretés des terres qu'ils tenaient de lui ; il en a fait déguerpir plusieurs, les a remplacés par des protestants ; et une partie des catholiques qui restent encore sur ses 40,000 acres songent à se retirer, parce que sa veuve poursuit le même système, celui de n'avoir que des fermiers avec la liberté de les renvoyer quand il lui plaira.
Le capitaine McDonald mourut toutefois d'une manière édifiante et laissa par écrit à ses enfants, des
avis pour leur conduite future, qui ne peuvent venir que d'an homme solidement religieux. Par son testament il désigna Rodrigue, le plus jeune de ses fils, pour être un jour ecclésiastique, et lui assigna son titre clérical sur une terre dont la rente doit commencer à courir pour lui du moment qu'il sera diacre. On reconnaît dans cette disposition le système des anciens seigneurs européens, qui croyaient servir avantageusement PEglise en lui consacrant un de leurs enfants, pour l'ordinaire un des plus jeunes, sans examiner si cette vocation s'accordait avec celle qui doit venir de Dieu pour remplir dignement les fonctions du Saint-Ministère. Au surplus, on peut dire que de tous les enfants du capitaine McDonald, ce petit Rodrigue, présentement âgé d'onze à douze ans, donne les meilleures espérances du côté de la piété.
L'évêque résista aux invitations pressantes que lui faisait Mme. McDonald de demeurer chez elle jusqu'au lendemain, et aussitôt après le dîner, il se mit en route à pied avec MM. Maguire et McEachern pour se rendre à Saint- André qui est à sept milles de Tracadie, et où devait commencer le lendemain matin la visite de la paroisse écossaise. MM. Beaubien et Côté firent cette route à cheval. Le chemin est sablonneux, mais beau et uni, les maisons assez bien construites, la terre dans un état de culture qui donne les plus belles espérances pour l'avenir. Du reste, nul objet sur le chemin qui soit bien digne d'attention, si ce n'est d'un côté, l'ancien cimetière
catholique où reposent, entre autres corps, ceux de MM. Jacques MacdonelJ, premier missionnaire écossais de cette île, mort il y a environ 30 ans, et Augustin McDonald, frère du célèbre John McDonald mentionné ci-dessus, venu sur Pile dans sa vieillesse pour se délasser d'un long et pénible ministère exercé en Ecosse, et mort à Tracadie auprès de son frère, environ deux ans avant lui ; de l'autre côté l'aspect riant qu'offrent les bords de la rivière Hillsborough, qui traverserait l'ile entière, si elle avait deux milles de plus, car c'est là loul l'espace qui la sépare du havre Sauvage. Cette rivière est moins redevable de ses eaux à la très-petite source d'où elle sort, qu'à la mer qui Pa creusée et la remplit deux fois le jour, de sorte qu'à moins de trois milles de sa source elle peut porter des navires de 4 à 500 tonneaux- C'est auprès de la rivière Hillsl.orough et sur le lot 38 qu'est bâtie l'église de Saint-André. C'est la résidence principale de M. McEachern et la métropole des chapelles écossaises de Pile. Elle est de bois, comme tous les édifices du pays sans exception, mais élégante dans sa construction et bien finie par dehors, excepté qu'elle n'a point de clocher, et que, pour la distinguer d'un édifice profane, Pévêque fut obligé de faire placer une croix sur une de ses extrémités. Le dedans a des galeries commencées, des bancs à dossier, un balustre, un autel d'une longueur démesurée. Du reste elle est parfaitement nue, si l'on en excepte un tableau de prix, réecmnient arrivé d'Angleterre, et représentant l'abandon que
Pilate fit lâchement aux juifs de la personne de Jésus- Christ, accipitp eum vos, etc. L'autel est revêtu au besoin, des débris d'une chapelle portative, et les prêtres d'une couple d'ornements mal taillés qui figurent fort indécemment sur eux ; là, comme en plusieurs autres endroits, le linge et les ornements de Pévêque suppléèrent à ce qui manquait.
M. McEachern était condamné à entendre seul les confessions de presque tous ses paroissiens, n'y en ayant que très-peu qui pussent se faire entendre autrement qu'en gaélique. Heureusement, M. Macdonell son confrère, vint de la Xouve Ile-Ecosse à son secours. C'est un gros et puissant homme âgé de 58 ans, lequel après avoir travaillé une vingtaine d'années dans les missions d'Ecosse, est venu dans ce diocèse en 1802, à la suite d'une émigrat'.on d'une partie de ses paroissiens. Sa mission n'est pas b jrnée à la côte septentrionale de la Nouvelle-Ecosse où il a 350 familles à desservir : elle s'étend encore à 200 autres établies sur le côté ouest de l'île du Cap- Breton, dont il sera parlé ci-après.
La mission commença le samedi. Cependant il ne se présenta guère de confessions ce jour-là, tous se réservant pour le dimanche, sans réfléchir que deux prêtres ne suffiraient pas pour les entendre, ce qui arriva, quoique la mission fût prorogée jusqu'au lundi, afin de leur donner plus de temps. Il y eut 66 personnes confirmées.
12. — Ce dimanche arriva une gazette extraordinaire de Charlottetown, portant la nouvelle de la
déclaration de la guerre, votée dans le congrès le 18 du mois précédent. A cette gazette étaient ajoutées des nouvelles verbales en grand nombre, comme il arrive en pareil cas. Une armée américaine était entrée en Canada. Des sauvages l'avaient défaite. Cependant le fort Chambly était pris, etc. etc. Le prélat écoutait ces récits et n'en croyait rien ; mais il songeait à sa mission qui, quoiqu'abrégée à raison de la saison, devait le laisser encore assez longtemps sur la mer exposé à des rencontres fâcheuses. Il évita, néanmoins, de faire part de ses inquiétudes aux personnes qui l'environnaient et qui étaient déjà assez effrayées.
Avant de quitter Saint- André, il crut devoir donner quelques avis aux Ecossais sur le respect qu'ils refusent au lieu saint, en y conversant, hors du temps des offices divins, avec autant de liberté qu'ils le pourraient faire dans un lieu profane, en y laissant entrer les chiens qui vont et viennent dans l'église comme dans la maison de leurs maitres sans que personne ne les inquiète, ce qui, d'après nos usages, est d'une indécence remarquable. Mais il s'y plaignit surtout, et avec encore plus de raison, de l'immodestie des personnes du sexe qui vinrent se présenter aux sacrements avec des nudités de gorge qui n'auraient même pas dû permettre de les laisser entrer dans l'église. Il est impossible de concilier cette manière de s'ajuster avec la pratique des bonnes mœurs, ou il faut l'attribuer tout entière à une simplicité qui, en excusant les filles, n'est pas moins