O SEPTEMBRE
dangereuse pour les garçons. A la voix du pasteur chacune s'empressa de se couvrir la peau. Il reste à savoir si elles se souviendront longtemps de la réprimande que l'excès du désordre lui arracha. Du reste les bons Ecossais paraissent sincères dans leur religion, fort attachés à leurs pasteurs et d'une piété aussi démonstrative que celle des Irlandais. Plusieurs font entendre des soupirs pendant la messe. A l'élévation ce sont des sanglots. Plusieurs joignent et séparent leurs mains en priant et ont toujours les bras en agitation pendant les saints mystères. D'autres se frappent rudement la poitrine. Un plus grand nombre ont la face prosternée contre terre pendant la plus grande partie du saint sacrifice. Faut-il s'approcher de la communion ? hommes et femmes s'y traînent à genoux, et dans leur sainte ardeur franchiraient même les degrés de l'autel, si l'on ne les arrêtait. 13. — Il s'agissait d'aller à Charlottetown, capitale de l'île, éloignée de Saint- André d'environ huit lieues et sur la même rivière. Les ouvriers de la mission, à bord d'une chaloupe, se rendirent à deux lieues de l'église qu'ils venaient de quitter et y entrèrent dans leur goélette dont le capitaine n'avait osé monter plus haut faute de connaître assez le chenal de la rivière. Après avoir fait un peu de route, elle mouilla pour attendre MM. Macdonell et McEachern qui étaient restés à terre, retenus par quelques fonctions indispensables. Le vent tomba, la marée se trouva basse et il fallut coucher à bord. Ce ne fut donc que le mardi matin (14) qu'on débarqua à Charlottetown,
où l'évêque, sachant qu'il était attendu par le lieutenant-gouverneur et désiré par le général Fanning, se décida à paraître en habit ecclésiastique, prévoyant bien que lui et ses compagnons y seraient respectés, et que si la partie protestante des citoyens était étonnée de la vue de ce costume extraordinaire, il ne serait pour elle qu\in objet de curiosité, sans la provoquer à aucune espèce d'insolence : l'é\énement justifia cette conjecture.
Des trois villes projetées dans l'ile Saint Jean, deux sont encore en herbe, savoir Prince-town dans la baie de Malpec et George-town dans celle des Trois-Rivières. Cependant la dernière étant placée dans un endroit très-avantageux, onesp>re qu'elle se peuplera aussitôt que quelques marchands, cabaretiers et artisans s'aviseront de s'y établir. En attendant Charlottetown prend de l'importance. Sa position élevée, sa belle vue, la largeur de ses rues dont les grandes paraissent avoir 103 pieds de large et les petites 60, l'élégance de plusieurs maisons particulières et du peu d'édifices publics qu'on y a déjà élevés, tout annonce qu'elle tiendra un jour un rang entre les plus jolies villes de l'Amérique du Xord. Déjà elle ne le cède à aucune du Canada, excepté qu'elle n'a point cet air d'opulence qui donne un relief si frappant à celle de Montréal. Il y a une église anglicane, une court-house ou maison de justice toute neuve et d'une élégance qui ne laisse rien à désirer, des casernes pour les soldats et pour les ofiiciers de la garnison, séparées les unes des autres
par une vaste et superbe cour. La garnison, consistant maintenant en une centaine d'hommes, faisant partie du régiment colonial nommé the Royal New Brunswick^ a pour commandant le capitaine Short, officier dont la probité vient d'être mise à l'épreuve par une poursu te en cour martiale d'où il s'est retiré avec le plus grand honneur et à la confusion de ceux qui Pavaient accusé. Tout auprès des casernes, et sur le bord de la rivière, est une batterie de 6à 7 pièces de canon, et à un mille de là, sur l'extrémité d'une pointe qui resserre extrêmement la rivière est un block-house avec quelques autres pièces d'artillerie. Ces deux batteries sont toute la protection de la ville, en attendant mieux.
A la première nouvelle de la déclaration de guerre, le lieutenant-gouverneur (M. Desbarres) avait écrit à Halifax pour avoir des munitions de guerre qui lui ont été envoyées depuis. Ce vieillard, âgé de 85 ans, mais aussi actif qu'il aurait pu l'être à 60. était occupé à passer en revue la milice de la ville, consistant en 300 hommes, lorsque l'évêque, débarqué et accueilli sur le rivage par le commissaire général HoUand, lui lit demander d'être admis à lui rendre ses hommages. Le gouverneur lui laissa le choix ou de le venir voir immédiatement sur la parade ou de diff'érer jusqu'au soir où il le recevrait à sa maison. L'évêque préféra ce dernier parti, et prit retraite, en attendant, dans une hôtellerie très-décente, tenue par une famille méthodiste du nom de Bagnall. Ce fut là qu'il reçut la visite du général Fanning, ancien gouverneur de
ia place, du juge en chef Colglough et des premières personnes de la ville, qui le comblèrent d'honnêtetés. Le juge en chef poussa l'attention jusqu'à lui écrire le lendemain pour l'inviter de faire l'office divin dans la court house qu'il fit nettoyer tout exprès, car les ouvriers y étaient encore. Ce fut là que les catholiques de la ville et des environs se réunirent le jeudi. L'évêque s'y rendit d'autant plus volontiers, que le jour précédent il avait été contraint de célébrer les SS. -Mystères dans un cabaret catholique, à défaut d'une place plus convenable. Aussi ne manqua-t-il pas d'insister, dans une petite exhortation qu'il adressa au peuple en très-mauvais anglais, sur la nécessité qu'il y avait pour eux de songer prochainement à se construire une chapelle à laquelle on donnerait pour titulaire Saint-Dunstan de Cantorbéry ; et il espère que par les soins et l'activité de M. McEachern, cet édifice sera élevé d'ici au printemps prochain sur un emplacement offert à cette fin par Madame Callbeck, veuve protestante, à laquelle il rendit visite pour l'encourager dansée louable dessein. Les chapelles sont désirables partout, mais principalement dans les lieux où les catholiques mêlés avec les sectaires, sont exposés à se voir entraîner tantôt dans une église, et tantôt dans une autre, toujours avec danger plus ou moins grand pour leur foi.
L'évêque et ses compagnons ayant rendu aux catholiques de Charlotle-town les services que ceux-ci pouvaient en attendre, et répondu le mercredi à une invitation du lient. -gouverneur, et le jeudi à celle
du général Fanning, s'excusèrent auprès du juge en chef qui voulait les retenir pour le lendemain, et ne songèrent plus qu'à s'embarquer le soir même pour continuer l'œuvre du Seigneur. La veuve McDonald, de Tracadie, qui les avait suivis jusqu'à la capitale, avait fait mettre à bord de la goélette des provisions pour la suite du voyage, un mouton, du beurre, du fromage, etc. Madame Macfee, aubergiste catholique, leur avait cuit du pain et des pâtisseries ; le juge en chef pressa l'évêque d'accepter deux bouteilles de la meilleure eau-de-vie de France ; le commandant de la garnison lui procura une chaloupe et des soldats pour le conduire, lui et sa suite, à la goélette mouillée dans la rade ; on se sépara gaiement les uns des autres. Le pauvre abbé Beaubien, laissé sur le quai, avec ordre d'aller prendre possession de sa mission acadienne fut le seul qui versa des larmes en se voyant séparé de son évêque et de ses amis : voilà une de ces circonstances qui rappellent au souvenir d'un prêtre qu'il n'est pas prêtre pour lui et qu'il faut qu'il sache sacrifier les liens les plus chers et les plus innocents aux devoirs de son état. Celui-ci aura probablement trouvé bientôt dans sa piété et dans ses occupations le plus sûr remède à l'ennui, qui ne peut durer chez un ecclésiastique qui sait, comme lui, apprécier le temps.
La Baie de Rollo — Bénoni Boucher — L'Evéque pris pour un corsaire— Chétican — Mâgré — Un mariage— Justico ou Justaucorps— Dénument des missions écossaises — Réformes à opérer — Mesures prises dans Tint 'rêt de la religion.
M. Macdonell continuant de suivre la mission, il restait encore au prélat quatre compagnons. Il s'agissait d'atteindre la baie de Fortune, ou, si l'on veut, la baie de Rollo qui y est contigiie, et où se trouvent 26 familles acadiennes. On mit à la voile entre 8 et 9 heures du soir. Le jour venant à manquer, fut remplacé par un beau clair de lune, et quoiqu'il y ait 75 milles ou 25 lieues de Charlottetown à cet endroit qui est à l'est de l'isle, V Angélique y arriva le lendemain matin, conduite par un bon vent alise qui souffla modérément toute la nuit.
17. — Ce jour étant celui de la fête de Saint-Alexis, i'évêque le donna pour patron à la chapelle du lieu, chapelle misérablement construite et non achevée, n'ayant pour tous ornements que deux chandeliers sans crucifix et un devant d'autel d'indienne sur lequel sont représentés des jeux d'enfants, plus propres à distraire l'esprit, qu'à inspirer de la dévotion.
Des Ecossais de Shipwreck ou du Naufrage, et de la Pointe de l'Est, qui n'avaient pu se rendre à Saint- André lors de la visite, se transportèrent à la baie Rollo pour y recevoir les sacrements, et cela en si
grand nombre, que les maisons étant pleines, le samedi soir, (18) plusieurs furent obligés de coucher dans l'église, tandis que d'autres, un peu plus vigoureux, passèrent la nuit dehors. Les deux prêtres écossais ayant pris chacun une grange pour confessionnal, y furent accablés de monde. L'un d'eux prêcha en gaélique ; l'évêque le fit en français le matin, et catéchisa l'après-midi en cette langue et en anglais, dans l'espérance d'être entendu d'une partie des écossais qui paraissaient fort ennuyés de ses instructions françaises.
19. — La foule s'éclaircit le dimanche au soir, et le prélat termina sa visite le lundi matin, après avoir confirmé 96 personnes.
20. — Avant de quitter l'endroit, on fut informé que le capitaine Bénoni Boucher, d'Arichat, avait été pris par un vaisseau américain, et que les corsaires de cette puissance infestaient le golfe surtout la côte méridionale de la Nouvelle-Ecosse. Cette nouvelle n'était pas fort encourageante pour le voyage du Cap Breton, sur les côtes duquel il pouvait se faire que l'on rencontrât quelqu'un de ces vautours. Cependant l'érêque persista dans le dessein de visiter la mission de Chétican qui est à l'ouest de cette Isle et à 12 lieues du Cap Saint-Laurent qui la termine au nord. Après donc avoir donné ses ordres pour procurer à la chapelle Saint- Alexis un peu plus de décence, il quitta les fidèles de la baie de Rollo, moins effrayés des apparences de la guerre, que des progrès de la
petite vérole apportée dans l'endroit par quelques goélettes récemment arrivées de Terreneuve.
11 s'embarqua le 20 au soir, mais ce ne fat que le lendemain, mardi, 21, que l'on put mettre à la voile. L'espace à parcourir était de 22 lieues. Il exigea deux jours de navigation. Le 22, il ne parut aux yeux des voyageurs aucun vaisseau dont la vue pût les alarmer ; mais, sans le vouloir, ils donnèrent euxmêmes l'épouvante à quelques-uns des fidèles qu'ils allaient visiter dans un esprit de charité et de paix chrétienne.
Trois chaloupes sorties le mercredi matin du havre de Chétican, péchaient de la morue à une moyenne distance de la terre. Le capitaine Dugast qui ne connaissait pas l'entrée du havre, s'approcha de l'une des trois, assez écartée des autres. Son motif était de prendre un des trois hommes qu'elle avait à bord, pour lui servir de pilote. Les braves gens lui prêtèrent des intentions hostiles, et persuadés que nous étions des Américains, ils commencèrent à tenir conseil entr'eux sur le parti qu'ils prendraient. L'un voulait se mettre en défense, quoiqu'ils ne fussent pas armés ; l'autre couper le cable de leur ancre et se sauver ; le troisième consentait à être pris sans raisonner. Son avis l'emporta. La goélette approchant d'eux, leur frayeur redoubla. L'évêque était debout auprès du mât de misaine. Bien qu'il fût en soutane noire, ils le prirent pour un officier de bord et ne doutèrent plus de leur captivité prochaine. Ils ne se rassurèrent que quand ils s'entendirent appeler
22G LE FOYER CANADIEV
en français et qu'ils reconnurent M. McEachern qu'ils avaient précédemment vu à Plsle Saint-Jean. Dans leur agréable surprise ils seraient venus tous trois à la fois piloter V Angélique si on l'avait désiré. Il n'en fallait qu'un ; il siuta joyeusement à bord et ne tarda pas à nous apprendre la terreur dont ils avaient été saisis. Mais en même temps que ceux-là se rassuraient, un pauvre Irlandais nommé Dudley, dont la maison était en vue, apercevant ce malheureux corsaire Américain se sauva au bois, lui, sa femme et ses enfants, emportant avec eux ce qu'ils avaient de plus précieux et en brûlant peut-être une partie. Quand il vit le prélat et ses compagnons débarquer paisiblement avec quelques effets et prendre le chemin de l'église, il eut honte de sa bévue et crut que le moins qu'il pouvait faire pour l'expier, était de le leur avouer. Ce fut ce qu'il fit en les abordant. Le havre de Chétican est formé par une presqu'île d'environ deux lieues de long, qui court au nord parallèlement à la grande terre du Cap Breton. L'isthme qui l'y joint, n'est qu'un banc de sable que la mer bat des deux côtés, sans jamais le couvrir. Il semble que les habitants auraient du s'établir sur les bords de ce beau bassin. Point du tout. Si vous en exceptez trois ou quatre, tous les autres, au nombre de plus de quarante, ont été se cantonner dans une affreuse vallée, bornée d'un côté par des montagnes entièrement couvertes de bois, et de l'autre par un coteau qui les éloigne du havre de près d'une lieue. C'est dans cette espèce de vaste tombeau qu'est aussi
enseveli le presbytère et l'église trop petite, ainsi qu'une plus grande qui n'a encore que sa première couverture et doit s'achever dans le cours de l'automne. Un petit ruisseau, le royaume des grenouilles et des wawarons, serpente désagréablement autour du presbytère et régala Pévéque d'une musique assez discordante les quatre nuits qu'il y passa.
Au reste, si la vallée occupée par les Chéticantins est désagréable par ses marécages et par les vents de sud et de sud-ouest qui y exercent un empire dont il serait difficile de se faire une idée, on en est abondamment dédommagé par la bonté des habitants, par leur respect et leur affection pour les prêtres. Ces sentiments se manifestèrent d'une manière bien consolante à l'arrivée de leur premier pasteur. Ils n'avaient encore jamais vu d'évêque chez eux ; leur joie était inconcevable, chaque famille venait à deux et trois arpents au-devant de lui, pour recevoir sa bénédiction, puis elle se rangeait à sa suite, faisant mille offres de services à lui et à ses compagnons, que tous étaient jaloux d'accueillir et de loger dans leurs maisons. Ces bons fidèles ne parlent qu'avec le plus grand éloge des pasteurs qui leur ont jusqu'à présent annoncé la parole de Dieu et administré les sacrements. La voix d'un prêtre, parmi eux, est aussi puissante que le serait celle d'un ange, parce qu'ils sont incapables de soupçonner qu'un prêtre puisse leur annoncer autre chose que la vérité, ou exiger d'eux autre chose que ce que Dieu lui commande. Ils ne parlent à un ecclésiastique que chapeau bas,
lors même que la pluie leur lave les cheveux ou que le soleil leur brûle la tête ; ils soutiendraient avec lui une heure de conversation sans oser se couvrir, s'il ne le leur ordonnait à plusieurs reprises, ils n'ont été desservis que par voie de mission par M. Lejamtel, depuis la mort de M. Campion, arrivée en 1807. Rien de plus ardent que leur désir d'avoir un prêtre qui puisse hiverner chez eux, ou du moins y passer plusieurs mois d? suite. C'est ce que ne saurait faire M. Lejamtel, ch irgé, comme il est, de plusieurs autres dessertes. Ceux-ci s'estimeraient heureux d'avoir un desservant qui ne fût chargé que d'eux et des fidèles de Mâgré et des isles de la Madeleine.
Mâgré est à cinq lieues au sud de Chétican, et sur la même terre. La population de cet endroit n'est que de trente-huit familles dispersées sur les deux bords d'une rivière dont ils ne peuvent occuper que les platins. L'évèque n'avait pas le loisir d'aller chez eux. M. Macdonell pour qui il y avait très-peu à faire à Chétican, se chargea de les avertir de s'y rendre, en même temps qu'il irait confesser les Ecossais de l'anse de Mâgré, pour continuer de là jusqu'à Rustico où la visite épiscopale devait avoir lieu la semaine suivante. Il partit donc le jeudi matin, ne laissant de prêtre auprès du prélat que messieurs Maguire et McEachern, qui furent occupés pendant quatre jours à entendre les confessions, et n'y sufTjrent qu'à peine ; pour les soulager, l'évèque se chargea avec son chapelain de toutes les instructions du matin et du soir, dressa la liste de toutes les personnes qui
étaient à confirmer, tant de Mâgré que de Chétican, et confessa les enfants qui n'avaient pas encore communié, ainsi que douze personnes dont il célébra lui-même les six mariages avant de laisser l'endroit, à la condition expresse que les festins de noces ne se feraient qu'après son départ. Cet ordre fut fidèlement exécuté.
Dans tous ces endroits l'étalage des noces se réduit à bien peu de choses. L'épouse est couverte de rubans rouges sur toute face depuis la tête jusqu'à la ceinture, l'époux a un paquet de rubans de même couleur attaché à une des boutonnières de son gfilet, puis une cocarde à son chapeau ; ses deux garçons d'honneur ont de sembUibles cocardes ; ces ornements se portent tout le jour du mariage ; le lendemain il n'y paraît plus, chacun reparaît à l'église dans son costume ordinaire et reprend toute sa simplicité. Or cette simplicité est si grande et si sévère, qu'une fille qui s'aviserait de porter une pince à son mantelet, (car ici on ignore entièrement l'usage des robes) serait considérée comme une mondaine, et ne trouverait pas à se marier ; il en serait de même d'un garçon qui osera t porter un habit bourgeois.
Chétican et Mâgré sont généralement habités par des familles acad ennes, quoiqu'il s'y trouve quelques étrangers français, irlandais et jersiais, tous fort unis et également zélés pour leur religion. Ils ne cessèrent d'en donner des preuves pendant le séjour que l'évêque fit parmi eux, renouvelant tous les jours leurs instances pour obtenir un prêtre qui pût leur
accorder une résidence plus suivie qu'ils n'en ont eue depuis cinq ans.
La chapelle de Mâgré a saint Michel pour titulaire. Celle de Chétican n'en ayant pas, l'évêque lui donna saint Apollinaire, Martyr, parce qu'il avait ouvert sri mission chez eux, le jour où l'Eglise honore ce saint. Il la termina le dimanche, 26, jour de sainte Anne, après avoir conféré l'onction sainte à 154 personnes. L'après-midi du même jour, il se mit en devoir de regagner sa goélette ; la plupart des habitants voulurent l'escorter jusqu'à la chaloupe qui devait le recevoir au haut du havre ; pour s'y rendre il fallait faire une demi-lieue à pied ; cette distance ne fit relâcher ni les hommes ni les femmes. Il ne put se refuser au sentiment de tendresse qu'excita dans son cœur cette foule de bonnes âmes, à genoux sur la grève lui demandant sa dernière bénédiction et se recommandant les larmes aux yeux à ses prières. Ce spectacle renouvelé dans plusieurs autres endroits, rappelle inévitablement celui que donnèrent à saint Paul les fidèles de l'église de Milet, et donne lieu à des rapprochements et à des comparaisons dans lesquelles l'apôtre moderne sent de combien il est inférieur à celui des nations.
L'embarquement se fit vers 5 heures du soir. Il avait pour objet d'atteindre un havre nommé Justico ou Jastaucou ou Justaucorps^ car on est pas d'accord sur cette dénomination ; c'est un lieu distant de Chéiican de 15 lieues vers le sud, et un des points de réunion des Ecossais catholiques répandus sur ce
côté de Plsle du Cap Breton, au nombre de plus de 150 familles, y en ayant 50 autres sur la même isle aux environs du gut ou passage de Canseau. Leurs établissements, encouragés par des concessions du gouvernement, sont déjà en pleine culture, quoique de nouvelle date, une grande partie n'ayant eu lieu qu'à cause des vexations exercées contre les colons par les seigneurs de l'isie Saint-Jean où ils s'étaient d'abord fixés Un ouragan qui est passé sur cette côte, le 30 septembre 1811, y a renversé une partie des bois, de sorte que l'on y voit autant d'arbres couchés que debout. La chose est sans conséquence dans un pays où le bois abonde ; il en résulte seulement une difficulté pour les habitants de pénétrer dans leurs forêts ; mais cette contrariété ne saurait être durable.
Ce n'est qu'après avoir passé le Cap Mabou, qui a trois lieues de long, que l'on aperçoit le port de Justico.
27. — Les voyageurs apostoliques mirent deux jours à s'y rendre et n'y abordèrent enfin le mardi soir, 28, qu'avec le secours de deux chaloupes écossaises qui y introduisirent la goélette, parce que le vent manquait ; car le havre est, au reste, d'une profondeur et d'une étendue d'eau suffisante pour contenir trois ou quatre cents vaisseaux de guerre. On dit qu'il entre dans les projets du gouvernement d'y établir une ville. Vraiment la nature semble en avoir préparé la place dans la forme qu'elle a donnée à cet endroit.
L'abbé Macdonell, rendu depuis deux jours, reçut l'évêque au débarquement, vers les cinq heures du soir, puis le conduisit chez un catholique Irlandais, du nom de Murphy, pour prendre un assez frugal repas que MM. McEachern, Maguire et Côté partagèrent avec lui. Ce fut à quoi se réduisit la cérémonie de ce jour ; car dans la visite des paroisses ou missions écossaises, il n'est question ni de procession, ni d'entrée solennelle. F h ! comment les ferait-on, là oi^i il n'y a pas même de surplis pour le prêtre du lien, et où l'on n'a aucune idée du chant ecclésiastique ni de ce que nous appelons enfants de chœur ! On revint donc coucher à bord. La chose était d'autant plus facile que V Angélique était mouillée à moins de trois arpents du rivage. Le lendemain, mercredi, 29, après que les prêtres Ecossais, demeurés à terre, eurent confessé une partie de la nuit et de la matinée, l'évêque débarqua pour célébrer la sainte Messe et donner la confirmation au peu de fidèles qui y étaient préparés. 11 mit la chapelle sous l'invocation de saint Cuthbert ; mais quelle chapelle ! Que l'on se figure ime trentaine de pièces de bois équarri placées verticalement, enfermant un espace d'environ 40 pieds quarrés et supportant des chevrons mal assemblés, le tout revêtu de planches de travers, clouées sur tout l'édifice, avec intervalle d'un demi-pied d'une planche à l'autre, de manière que la pluie, le vent et la grêle peuvent y passer impunément, — et au fond de cette cage trois planches brutes posées horizontalement dans toute leur lon^eur sur des bûches inégales,
revêtues Je nappes sales qui laissent à découvert les deux extrémités des planches,— et au devant une vieille étoffe de soie dont on ne connaît plus la couleur mais dont les taches sont très-sensibles et très-grasses, à laquelle on donne le nom de devant d'autel, et qui, depuis trente ans, n'est plus digne d'être employée à cet usage,— voilà où Pévêque fut prié de dire la quatrième messe de ce jour, heureux d'avoir apporté avec lui de quoi se vêtir sans faire usage de l'ornement fripé qui avait servi aux trois autres. On avait étendu sur le loit une toile de chaloupe, et l'autel était recouvert d'une espèce de dais de coton, au moyen de quoi on put célébrer à l'abri de la pluie qui tombait dans cette matinée.
Si cette chapelle est indécente par sa forme, elle l'était bien davantage ce jour-là par la multitude de chiens qui s'y trouvèrent, par les jaseries et criailleries de peut-être plus de 40 enfants entre les bras de leurs mères, dont plusieurs fouettaient hautement les leurs, pour les empêcher de crier, remède qui ne servait qu'à les faire crier plus fort.
Ce fut au milieu de ce déplaisant vacarme que le prélat célébra la messe et confirma 44 personnes en tout. Il ne voulut pas laisser l'endroit sans faire connaître aux assistants qu'il avait été indigné de voir les animaux brouter au milieu de leur cimetière sans clôture, et sans applaudir aux mesures qu'ils avaient prises pour se procurer une succession de prêtres, mesures devenues d'autant plus urgentes, qu'il était effrayé de la vue de 800 familles catholiques con-