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fîmes entendre à un troisième, qui non-seulement s'offrit de nous montrer le chemin, mais nous mit à bord un de ses hommes pour nous piloter ; ce secours était nécessaire pour parvenir au fond d'une baie qui n'a pas moins de trois lieues de diamètre, et qui est parsemée de baltures; nous y louvoyâmes jusqu'au soir, et fûmes obligés de mouiller hors du havre après neuf heures, à cause de l'obscurité de la nuit, et n'y entrâmes que le lendemain matin à cinq heures, (19.) Ce havre s'appelle le havre au bear. La principale chapelle n'en est éloignée que d'environ un mille. MM. Desjardins et Gaulin débarquèrent aussitôt, celui-ci pour se guérir du mal de mer, qui disparait ordinairement aussitôt qu'on a le pied sur la grève, l'autre pour prendre hauteur, avertir les gens et faire rapport à l'évêque qui ne quitta la goélette qu'à dix heures.
M. AUain, missionnaire de ces isles, était depuis près de trois semaines au Havre-aux-Maisons, à cinq lieues de sa demeure principale, où il disposait quelques enfants à la première communion. Averti le mardi soir de notre arrivée, par la goélette même qui nous avait indiqué l'entrée de la baie, et qui poursuivit sa route jusqu'à ce havre, il en partit de grand matin, et le vent le secondant, il arriva à son église presqu'aussitôt que M. Desjardins. Elle était fort dégarnie, car il avait emporté une partie de ses ornements (qui ne sont pas en grand nombre) pour célébrer dans la chapelle du Havre-aux-Maisons pendant le temps qu'il y séjournerait.
Depuis le départ de Percé notre vue n'avait été recréée que par la rencontre de quelques gibiers dont ^es uns s'appellent Godes, les autres Margots, habiles à s'élancer dans l'eau pour saisir et dévorer les maquereaux qu'ils aperçoivent à trois ou quatre pieds au dessous de la surface. Quelques Pourcils ou Cochons-Marins étaient venus se montrer autour de notre goélette, prenant, ce semble, plaisir à nous régaler de la vue de leurs culbutes ; c'est ainsi qu'ils honorent tous les vaisseaux qu'ils rencontrent. Les mariniers les tuent quelquefois à coups de fusil ; leur dos est noir, leur longueur depuis trois pieds jusqu'à cinq et six, leur taille épaisse, Jeur huile assez abondante.
Marcher sur la terre, entrer dans des maisons, voir des hommes, de l'herbe, des animaux paissants, après n'avoir aperçu que des oiseaux et des poissons, devient une jouissance à la suite d'une navigation de quinze ou seize jours, pour qui n'est pas accoutumé à vivre sur mer.
Il fallut du temps pour faire savoir aux habitants des différents villages des Isles de la Madeleine, l'arrivée de leur évêque ; aussi ne commencèrent-ils à s'approcher de l'église que le lendemain de notre arrivée, jour de l'octave du Saint-Sacrement. Il y vint plus de femmes que d'hommes, une partie de ceux-ci étant allée en pêche, ce qui dure dans ce pays une grande partie de l'été.
Quelque désir que nous eussions d'aller au Cap Breton pour visiter les missions de Chétican et de
Mâgré, il fallut renoncer à ce projet pour cette année et se contenter de voir dans le lointain les bords •azurés de cette grande isle, celles de la Madeleine exigeant notre présence jusqu'au dimanche 23, et notre parole étant engagée au capitaine Dngast, que nous serions prêts le 24 à faire voile pour la Baie des Chaleurs.
Les isles de la Madeleine forment un archipel ■consistant en cinq isles principales, savoir : Pisle Brion, l'isle aux Oiseaux, Le Corps-mort, Pisle d'Entrée et l'isle Ramée ou principale qui a la forme d'un fer à cheval,* et semble divisée en un grand nombre d'isles, quoiqu'elle n'en forme réellement qu'une seule composée de beaucoup de monticules étroits, liés les uns aux autres par des dunes de sables au milieu desquelles se trouvent des étendues d'eau assez considérables nommées barachois, le tout occupant 15 lieues, d'une extrémité à l'autre. Le lapprochement de ces deux extrémités laisse dans le milieu une vaste baie rétrécie dans un bout par l'isle d'Entrée sur laquelle sont établies six à sept familles. Le reste des habitations, au nombre d'environ 60, est partagé entre plusieurs petits villages tous situés sur l'isle principale, savoir : le Bassin, les Sables, le Portage, le Havre-aux-Maisons, le Capaux-Meules et le Havre-au-Bear, surmontés de trois sommets pelés que les gens du pays appellent les Demoiselles^ au pied desquels est l'église parois-
-* Plus ouvert que fermé, s'éîenclant du nord-est au sud-ouest.
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siale. La seule terre que l'on aperçoive du haut de ces sommets est celle du Cap Breton, qu'on ne distingue néanmoins que par un temps fort clair, car elle en est éloignée de 18 lieues. A cela près, la vue se, perd de tous côtés dans l'Océan et donne lieu à des réflexions sublimes sur l'immensité de Dieu dont l'esprit était porté sur les eaux dès le commencement du monde. Il est remarquable que la marée ne monte et ne baisse que de deux pieds pour l'ordinaire et de trois aux grandes marées.
On jugera de l'excellence du climat des isles de la Madeleine par la longévité des colons qui l'occupent. On y compte maintenant plus de 60 familles ; néanmoins il y meurt rarement deux personnes par an, et ce sont des octogénaires ; il y a même des années entières oii il ne meurt personne ; une jeune fille mourut il y a deux ans : c'est l'unique exemple de mort d'une jeune personne depuis l'établissement de ces isles, qui date de 50 ans ; car ce fut en 1761 que quelques familles acadiennes, chassées de leur pays par les Anglais vinrent s'y fixer, après avoir erré uxk certain temps de la Baie des Chaleurs à l'isle Saint- Jean, et de l'isle Saint-Jean à la Baie des Chaleurs. Après quelques années passées aux isles de la Madeleine, elles les abandonnèrent en partie pour se. rapprocher des lieux où il y avait des prêtres, puis, elles y revinrent, attirées par le séjour d'un missionnaire venu de France ; et quoique ce missionnaire les abandonnât après quelques années, elles y demeurèrent néanmoins, pour ne pas perdre leurs travaux.,
et dans Pespérance qu'à la suite de ce prêtre, il en viendrait quelques autres à leur secours.
Il n'y a que des catholiques qui puissent concevoir combien la présence d'un ministre évangélique est propre à donner de la consolation, et combien il est fâcheux pour un fidèle d'être privé, dans ses derniers moments, des secours de la religion.
Les habitants des isles de la Madeleine, élevés à PAcadie dans toute la ferveur et la simplicité de la foi, constamment édifiés par les vertueux prêtres des missions étrangères qui leur avaient été donnés pour pasteurs, n'auraient pas hésité d'abandonner de nouveau leurs établissements, s'ils ne se fussent consolés dans l'espoir d'être bientôt pourvus de missionnaires.
Leur attente ne fut pas vaine. Peu d'années après le départ de Mr. Leroux, ils furent visités par un missionnaire irlandais du nom de William Phelan, puis par un intrus dont ils usèrent sans le connaître, et enfin ils eurent pour pasteur à poste fixe en 1812, M. .T. Bte. AUain, prêtre vénérable, auparavant vicepréfet apostolique à l'isle de Miquelon, qu'il aima mieux quitter, à l'époque de la révolution française, que de se souiller par un serment auquel sa conscience répugnait. Une partie des habitants de Miquelon l'y suivirent, la plupart aussi Acadiens d'origine, entremêlés de quelques familles françaises.
Nul n'était plus propre que lui à les maintenir dans cette estimable simplicité digne du plus bel âge du christianisme, dans cette innocence de mœurs,
dans cette union, cette harmonie et cette probité à toute épreuve que l'on admire encore parmi eux.
Ces heureux colons, qui savent mourir sans médecins, savent aussi vivre sans avocats. Ils n'ont nulle idée de la chicane non plus que de l'injustice ; si quelquefois il s'élève des contestations entre eux, elles sont aussitôt soumises à un arbitrage et terminées sans retour. Ils ignorent l'usage des clefs et des serrures, et riraient de celui qui fermerait sa maison autrement qu'au loquet, pour s'en éloigner de deux ou trois lieues ; si quelques hardes les incommodent en route, ils les laissent tout uniment le long du chemin, assurés de les y trouver à leur retour, n'eût-il lieu que le jour suivant.
20. — Il n'y a peut-être aucun pays au monde où le sexe soit plus convaincu que la modestie est son principal ornement. Qui a vu une femme des isles de la Madeleine, a vu toutes les autres ; une coiffure simple et modeste, un habillement d'étoffe qu'elles font ellesmêmes, tout au plus un peu d'indienne commune, voilà tout leur ajustement. La fille ne connaît pas de manière plus élégante de s'habiller que sa mère, et borne là sa vanité. On ne voit pas chez elles cette criminelle émulation d'enchérir les unes sur les autres, d'inventer des modes également ridicules et indécentes, de se priver du nécessaire pour se procurer le superflu.
N'y ayant pas de luxe, il n'y a pas non plus de libertinage, l'un n'étant que la suite de l'autre ; ce n'est point par des airs de coquetterie ou par des œillades
9f LK FOYER CANADIEN.
effrontées qu'une personne du sexe peut espérer d'y faire fortune ; les jeunes gens les dédaigneraient : elles seraient exclues de toute société et peut-être forcées d'abandonner le pays.
On conçoit combien la religion a dû se fortifier chez un peuple ainsi disposé. La foi y est vive, la piété sincère, la docilité parfaite. Il arriva uneannée, que des jeunes gens s'avisèrent de donner quelques repas qu'ils nommaient frolics... et qui auraient pu conduire à des rassemblements dangereux ; d'un autre côté quelques particuliers montrant du goût pour les boissons enivrantes, il était à craindre qu'ils ne s'y accoutumassent à leur préjudice : la voix du missionnaire s'éleva contre ces commencements de désordre, et ils cessèrent.
Après cela, faut-il être étonné que leur premier pasteur, voyant pour la première fois cette petite, mais précieuse portion de son troupeau, réunie sous ses yeux, n'ait pu contenir sa joie en leur annonçant la parole et qu'il ait répandu sur eux des larmes deconsolation ?
Les premiers colons des isles de la Madeleine, dont quelques-uns existent encore, furent excités à s'y établir par l'abondance des vaches marines ; tous les jours de l'été, elles sortaient de l'eau en grand nombre et se répandaient sur les dunes. Des chas« seurs intelligents trouvaient moyen de les cerner, le& conduisaient sur les terres dans l'intérieur de l'isle, d'où ne pouvant plus regagner l'eau, elles étaient tuées aisément avec des dagues et des bâtons. La:
MISSION^ DE ISll. n
quantité d'huile qu'on en retirait payait avec usure cette chasse très-facile à exécuter ; mais autant ce poisson était commun dans les premières années de l'établissement, autant est-il devenu rare. Les colons assurent que depuis plus de quinze ans, non-seulement ils n'ont pas tué de vaches marines, mais il n'en a pas paru une seule.
La mer ne leur offre donc plus que le loup-marin et la morue, et c'est à cette double pèche qu'ils se livrent exclusivement ; celle du loup-marin s'appelle chasse^ et ressemble, en effet, plus à une chasse qu'à une pêche.
Dès le mois de mars, chacun se met en devoir de radouber sa chaloupe ou sa goélette, et aussitôt que les glaces permettent de sortir des havres, tout ce qu'il y a d'hommes robustes se mettent en mer et y restent pour l'ordinaire tout le mois d'avril, courant avec beaucoup de dangers à travers les glaces, poursuivant le loup-marin qu'ils atteignent et tuent à coups de fusils ou dardent avec une adresse et une hardiesse qui surpassent l'imagination. Il est étonnant que cette chasse dangereuse ne procure pas la submersion d'une partie de ceux qui l'entreprennent ou que leurs frêles vaisseaux résistent à l'impétuosité des glaces qui les serrent, les heurtent, les surmontent, les enlèvent, les transportent malgré eux à de trèslongues distances; cependant il n'est encore arrivé aucun accident, jusqu'au printemps dernier où trois bâtiments de Chétican furent brisés et perdus, mais dont les équipages se sauvèrent.
La chasse du loup-marin finie, il faut le faire fondre, mettre l'huile dans des futailles, l'embarquer et la transporter au marché le plus avantageux ; c'est ordinairement celui de Québec. Deux ou trois goélettes suffisent pour ce transport qui se fait au mois de juin ; les particuliers chargés de l'exécuter rapportent à tous les autres, avec une fidélité admirable, leur part proportionnelle du produit, soit en argent ou en effets, selon les ordres qu'ils ont reçus avant leur départ.
La chasse du loup-marin est-elle finie, on arme sans délai pour la pêche de la morue ; celle-ci commence d'ordinaire avec le mois de mai et finit avec le mois d'août, de manière néanmoins que chaque goélette (il y en a environ 12 ou 15 en tout) revient à terre toutes les deux ou trois semaines, soit pour déposer son poisson, soit pour faire de nouvelles provisions, et retourne aussitôt sur les bancs du Corps-mort, car c'est principalement autour de cette isle que l'on peut espérer de pécher avantageusement, quoique le poisson y soit moins abondant que dans la plupart des autres parties du golfe.
Voici les préparations que l'on donne à la morue pour la mettre en état d'être exportée : Il faut d'abord l'ouvrir et la vider, ce qui s'appelle trancher ; puis on la sa/e, et après quatre ou cinq jours on la lave^ c'est-à-dire qu'on la passe légèrement dans l'eau, de manière à la décharger du sel qui est à la surface sans ôter celui qui en a pénétré l'intérieur ; après cela elle est mise en fumier^ c'est-à-dire par tas afin
d'en ôter Peau ; delà, elle est portée aux vignots ou à des chafauds élevés de trois à quatre pieds audessus de terre ; on l'y étend au soleil avec la précaution de la virer une fois tous les jours pour la sécher également des deux côtés ; chaque soir il faut ia réunir sur le vignot par petits tas que l'on nomme javelles, et l'étendre de nouveau chaque matin ; s'il pleut, on est forcé de l'entrer dans des magasins ou de la mettre en pile, pour qu'elle ne soit pas imbibée ; si le soleil est trop ardent, il la brûle. Pour la préserver de cet accident, il faut la couvrir de feuillages sur les vignots ou la mettre à l'ombre par dessous. Ce que l'on se propose par tous ces soins est de la rendre blanche et parfaitement sèche, seul moyen de la préserver de tous les accidents qui pourraient la discréditer dans l'exportation ; elle n'est marchande que quand elle est parvenue à cet état de sécheresse parfaite ; alors on la met en moutons^ c'est-à-dire en piles chevauchées plus fortes qu'auparavant, puis on la pèse et on la livre au marchand. Il ne faut pas moins de quatre ou cinq semaines pour lui donner toutes ces façons, et souvent on est obligé d'y employer un temps plus considérable.
La morue verte ne s'exporte qu'à Québec pour le seul usage du Bas-Canada, par conséquent en trèspetite quantité et rarement d'ailleurs que de la Baie des Chaleurs ou de Gaspé.
C'est plus ordinairement dans la Nouvelle-Ecosse que les habitants des isles de la Madeleine trouvent à se défaire avantageusement de leur morue sèche ;
elle y vaut environ quinze ou vingt chelins le quintal. Deux faits donneront une idée de l'abondance de la morue dans le golfe. Le premier est que Nicolas Landry, de Carleton, en deux semaines de pêche sur le banc des Orphelins, en a pris 6,300 celte année ; — qu'à Percé, chaque berge montée de deux hommes en prend dans son été entre deux et quatre cents quintaux, et que, entr'autres marchands qui en font le commerce, MM. Robin, de Paspébiac, en exportent annuellement 12,000 quintaux, qu'ils envoient au Portugal, en Espagne et en Sicile.
Il faut que du produit assez médiocre de leur huile et de leur poisson, les habitants des Isles de la Madeleine, tirent leur toile, leur boisson, leur pain, et presque tous les articles de commodité. Leur sol ne produit presque rien ; naturellement stérile il ne fMDurrait rapporter qu'au moyen d'une culture trèsattentive et très-suivie. Or il n'en faut pas attendre de telle d'un peuple pêcheur, d'où la partie la plus active est absente la plus grande partie de l'été, et ne laisse à la maison que des femmes, des vieillards et des enfants, dont les efforts réunis suffisent à peine à la culture d'un petit jardin auprès de chaque habitation ; ajoutez que la belle saison est très-courte en cet endroit, les chaleurs proprement dites ne durant guère qu'un mois et demi, en sorte que les melons, le lin, le bled-d'inde, les oignons ne sauraient y mûrir. On a fait quelques essais de culture de froment, de bled-d'inde et d'avoine ; ils ont réussi
par endroit, dans d'autres ils sont devenus infructueux, et on y a presque renoncé.
Les colons, à leur retour de la pêche, se bornent donc pour la plupart à faucher le foin de leurs prairies, ou plutôt des dunes, où chacun en prend à son besoin proportionnellement à ce qu'il a de bétail, et la totalité du foin ne suffit que bien juste à remplir cet objet.
11 y a peu de chevaux dans cet archipel, et le peu qu'il y a ne servent pendant Pété qu'aux travaux de la terre. Les gens vont à pied toute cette saison et y sont forcés parce qu'ils n'ont pas de chemins entretenus et que le sol est de lui-même trop rabotteux pour que l'on y puisse voiturer sans de grands risques. Il n'en est pas ainsi de l'hiver ; ils font usage d'une espèce de cariole suspendue par des cables audessus de son traîneau, comme les cabriolets du Canada le sont, au-dessus de leurs brancards.
Il y a dans ces isles assez de vaches pour donner à toutes les familles une quantité de lait suffisante, et assez de moutons pour fournir autant de laine que les habitants peuvent en employer à leur usage, mais comme les moutons paissent librement et en commun sur tous les coteaux, ils sont fort exposés à devenir la proie des chiens qui y sont nombreux, et ordinairement de bonne taille ; faire entendre aux colons que ces gros chiens leur sont inutiles, ne serait pas chose aisée. Ils les emploient k trainer des charges qui conviendraient mieux aux bœufs ou aux chevaux ; mais pour réprimer leur inclination destructive ils
leur attachent au cou une espèce de bûche suspendue par un gros anneau de fer, laquelle traînant par terre empêche le chien de courir, et donne aux moutons le loisir de se préserver de sa dent vorace. U est vrai qu'un pauvre chien portant au cou dix ou quinze livres pesant fait pitié à voir, et que réduit à rester autour de la maison, il ne fait rien du matin au soir qu'en sortir et y entrer autant de fois que la porte s'ouvre. Le bruit de ce billot sur le plancher n'est rien moins qu'agréable ; mais qu'y faire ? c'est la loi du pays, portée par la volonté unanime des habitants, en sorte que tout chien trouvé sans cet embarrassant fardeau, peut être tué par le premier venu sans que son maitre ait droit de s'en plaindre-
Il y a peu de pays aussi pauvre en bois que les isles de la Madeleine ; vous n'y apercevez que de petites talles d'épinettes ou de sapin qui suffisent à peine pour le chauffage. L'arbre qui y joue le plus grand rôle est le bouleau, et il s'en faut bien que l'on en trouve partout. Si l'on veut y construire des maisons ou des vaisseaux, il faut faire venir d'ailleurs le madrier, la planche et une partie du bois de charpente. C'est là un article essentiel dont le défaut ôtera toujours à ces isles une partie de leur importance.
On ne sera pas surpris qu'il ne se trouve point d'animaux sauvages dans une terre insulée et aussi dégarnie de bois. Mais il est remarquable que l'on n'y trouve ni serpents, ni couleuvres, ni crapauds, ni rats, ni punaises, ni grenouilles, quoique celles-ci
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semblassent avoir des droits sur un pays où les savannes et les mares d'eau sont assez fréquentes.
II n'a dépendu pendant longtemps que des habitants des isles de la Madeleine, de s'assurer la propriété de leurs terres en prenant des concessions du gouvernement britannique ; ils avouent y avoir été souvent invités par des capitaines de frégates qui venaient y mouiller presque tous les ans. Mais on a déjà remarqué que la plupart des colons étaient x\cadiens. Or il semble que ce soit le sort de ce pauvre peuple de travailler pour autrui. Aux isles de la Madeleine, comme dans la Nouvelle-Ecosse, et dans une partie de la Baie des Chaleurs, ils ont négligé de s'assurer les terres qu'ils défrichaient ; qu'est-il arrivé ? ce qu'on devait naturellement attendre : savoir, que quelque particulier plus rusé qu'eux tous, obtiendrait ce qu'ils avaient dédaigné et jouirait du fruit de leurs travaux. Sic vos non vohis. En 1806 le vice- Amiral Sir T. Coffin, Baronet, a obtenu de la Couronne les isles de la Madeleine en seigneurie, et dès lors il a signifié aux habitants qu'il était seul propriétaire de tous les fonds qu'ils occupaient, et qu'il fallait ou déguerpir ou lui payer telles rentes et droits qu'il trouverait bon de leur imposer. On s'est récrié d'abord sur l'inhumanité de cette déclaration, puis on a fini par consentir à payer chaque année deux quintaux de morue par terre, petite ou grande indistinctement, ce qui peut être évalué à six piastres de rente annuelle. Le bon amiral n'en a pas plus consenti à leur accorder des concessions de leurs terres, et ils courent risque d'en
être évincés, même après avoir payé pendant quinze et vingt ans cette rente qui leur semble beaucoup trop forte, et qui cependant au total ne produit qu'environ XlOO, somme à peine suffisante pour l'entretien d'un agent sur les lieux, dont le seigneur ne peut se passer, à moins d'y demeurer lui-même. Aussi a-t-il annoncé aux colons qu'il ne s'en tiendrait pas là et qu'il les assujettirait à d'autres redevances ; ceux-ci répondent qu'ils consentiraient à payer douze piastres par an au lieu de six, s'il voulait leur donner des titres de leurs possessions ; qu'à moins de cela, ils aiment mieux émigrer ailleurs, et il est à craindre qu'ils ne prennent enfin ce parti. Une autre considération les dégoûte de l'endroit : MM. Janvrin, négociants, de Jersey, y avaient un magasin bien fourni, où les colons trouvaient à se pourvoir de toutes les avances nécessaires à la pêche, et même d'une partie de la fourniture de leurs maisons, comme vaisselle, indienne, toile, ustensiles de cuisine, etc. L'amiral a cru qu'il était de son intérêt d'accaparer ce commerce, il a exclu les commis de messieurs Janvrin, s'est emparé des maisons et magasins qu'ils avaient établis, et y a établi un de ses neveux, M. Callbeck, vrai gentilhomme, généralement estimé des habitants, mais tellement réduit par ia perte successive de deux vaisseaux, que son magasin est très-peu assorti, qu'il vit misérablement lui-même, trop généreux pour ses facultés, et qu'au printemps dernier les pêcheurs dépourvus de sel pour leur morue, ont été contraints d'en aller cherchera Pictou, sur la côte de la Nouvelle-Ecosse.
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Il semble que le plâtre qui abonde dans les Isles de la Madeleine devrait être une richesse propre à les accréditer et qu'il y a de quoi s'étonner que les colons ne se mettent nullement en peine d'en tirer partie. Mais ils répondent à cela que ceux d'entr'eux qui en ont ci-devant entrepris l'exploitation, en ont trouvé si peu de débit, qu'ils ne se sont pas même remboursés des frais qu'ils avaient faits pour le détacher des caps et pour l'embarquer. Peut-être que la suite des temps en offrira un débit plus avantageux lorsque l'usage du plâtre pour l'ornement des maisons, sera redevenu à la mode comme il était autrefois en France et même en Canada.
On sei^ moins étonné de la ferveur qui règne parmi les habitants des Isles de la Madeleine, si l'on réfléchit que leur isolement, leur pauvreté, leur crainte continuelle d'être obligés de quitter leurs établissements, enfin leur peu de prétention de s'avancer dans le monde sont très-propres à élever leurs âmes vers la céleste patrie et à les détacher de cette vallée de larmes où ils ne peuvent espérer aucune jouissance durable. Aussi tous ceux qui n'étaient pas allés en pêche, s'empressèrent-ils d'une manière édifiante de profiter de la mission. D'environ 200 communiants qui composent cette chrétienté, il y en eut 143 qui se présentèrent à la confirmation, dont plusieurs sexagénaires et octogénaires, les autres étant absents ou ayant été confirmés en France.
Cependant le terme fixé pour le départ allait arriver. Le dimanche, troisième après la Pentecôte, une