‹ Journal de deux voyages apostoliques dans le Golfe Saint-Laurent et les provinces d'en bas, en 1811 et 1812Chapitre 6 sur 17 · H JUIN · texte numérisé non relu

H JUIN

haute croix fut solennellement bénie et plantée sur la Demoiselle la plus voisine de l'église, pour servir aux habitants de monument de la première visite épiscopale qu'ils eussent reçue; et le lendemain après un déjeuner élégant pris chez Mr. Callbeck qui y mit beaucoup d'honnêteté et de cordialité, nous nous remimes à bord de V Angélique vers neuf heures du matin, et le soir vers les 4 heures nous étions entièrement hors de l'Archipel.

Caraquet — Pèches aux huitres, au maquereau, à Tauguille, au homard — Nipisiguit — Petit-Rocher — Tracadigetche.

25 Juin. — Le vent était largue, la mer soulevée, les cœurs malades, il fallut vomir. Le chef de la mission en donna l'exemple ; il fut secondé par son diacre et par l'équipage. Dans la nuit le vent augmenta : l'agitation du vaisseau devint plus grande ; tout meuble, mal attaché sur le pont, devint la proie de la mer. La nuit fut cruelle pour ceux qui étaient malades dès le jour précédent : mais enfin la route fut bonne, et le mardi avant midi nous aperçûmes les attérages de la baie des Chaleurs.

Il nous sembla qu'au lieu d'aller en droiture au fond de la baie chercher Carleton, revenir de là aux paroisses du Sud, et se mettre, par conséquent, dans la nécessité de la traverser deux fois, il valait mieux débarquer à Caraquet situe au fond d'une petite

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baie sur la côte septentrionale du Nouveau-Brunswick, comté de Xorthumberland, et y faire immédiatement la mission. Le Capitaine, natif de Carleton, et jaloux d'y mener ses passagers en droiture, répugnait assez à ce parti, mais il s'y rendit enfin, par un effet de son honnêteté ordinaire, et nous mit à terre avec les articles essentiels du bagage, à deux lieues de l'église de Caraquet. Le chemin était beau et le temps aussi. Nous nous y rendîmes à pied après avoir retenu une barge pour le transport des effets qui arrivèrent peu de temps après nous.

26. — C'était le mercredi. On fit savoir au peuple que la mission commencerait le lendemain. Des coups de fusils tirés d'espace en espace exécutèrent ce message dans toute la paroisse. Cependant les notables du lieu s'empressèrent de venir présenter leurs respects au prélat, faire des excuses de ne l'avoir pas reçu en cérémonie, quoiqu'il n'en attendit aucune, et exprimer leur déplaisir de l'absence de M. Huot, leur missionnaire, qui ne sachant à quelle époque la mission épiscopale aurait lieu, était allé faire la sienne du côté de Miramichi. On lui envoya un exprès qui le trouva à Xigaouek ; mais il ne quitta ce lieu que pour s'arrêter à Tracadie, dans l'idée que l'Evéque irait visiter ce poste et celui de Pockmouche avant de laisser le voisinage.

Ce voyage était en effet projeté. Pockmouche, si l'on y va par le portage, n'est qu'à trois ou quatre lieues au-dessous de Caraquet, et de Pockmouche à Tracadie on ne compte que sept lieues qui se font par

eau. Mais une forte pluie poussée par un gros vent du nord-est, ayant duré tout le jeudi et tout le vendredi, il ne fut plus possible de songer à franchir ce portage qui se trouvait inondé. Cependant les fidèles de Tracadie se cotisèrent pour acheter de la fleur de farine et firent du pain blanc (le bled de ce côté de la Baie des Chaleurs n'en fournit que de trèsnoir) pour régaler leur évêque. Ils envoyèrent leurs enfants lui cueillir des fraises, ils armèrent une barge pour l'amener chez eux. Ces préparatifs devinrent inutiles. Le projet de les aller voir était remis à Tannée suivante.

La mission de Caraquet fut de quatre jours pleins. Les fidèles de cet endroit, remarquables par beaucoup de candeur et de piété, s'empressèrent de fréquenter les sacrements, sans égard au mauvais temps qui semblait les devoir retenir à la maison. N'y ayant qu'un prêtre pour entendre leurs confessions, Pévêque voulut partager cet ouvrage avec lui. De 400 communiants, y compris ceux de la grande anse de Pockmouche et des deux Chipagans, environ 300 se présentèrent, et de ce nombre 118 furent confirmés.

Quelque excellente que soit la chrétienté de Caraquet, il faut avouer qu'elle est inférieure à celle des isles de la Madeleine. Dans celle-ci il n'y a point de mélange. Malheureusement il y en a dans celle-là. Le haut de la paroisse est pur, mais le bas est en moins bonne renommée. Les habitants de cette partie sont plus exposés à sortir et à entretenir des liaisons avec ceux de Paspébiac situés au nord de la baie des

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Chaleurs et mal notés sur les articles du luxe et des mœurs. Il n'y a pas encore de grands désordres au sud, mais on les craint et on les voit venir.

L'établissement de Caraquet ainsi que tous ceux de la baie des Chaleurs, ne date pas de plus loin que la conquête du Canada par les armes Britanniques. Ses premiers colons ont été des Acadiens et leurs enfants en conservent tout le langage. St. Pierre étant le titulaire de la paroisse, les dévots furent extrêmement réjouis d'avoir ce jour-là l'office divin dont ils auraient été privés sans la rencontre de la mission. Mais ce fut bien une autre chose, lorsqu'ils apprirent le lendemain que cette mission allait être terminée par la procession solennelle du St. Sacrement. Elle eut lieu à l'issue des vêpres, et fut plus remarquable par la modestie et la piété des fidèles qui l'accompagnaient que par l'étalage des ornements ou par le nombre des ecclésiastiques. Il y avait néanmoins un bedeau en robe portant la bannière, des fanaux au devant du dais, un reposoir simple mais décent, dressé dans un charmant bosquet à quelques arpents de l'église. Cette procession leur fut accordée comme un monument de la visite épiscopale qu'ils n'avaient pas eue depuis 16 ans. Caraquet est un endroit assez pauvre, si on le considère par rapport à la culture. Mais il a comme tous ceux de la baie des Chaleurs l'inappréciable avantage de la pêche qui supplée en tout temps à la rareté de la viande, comme la rareté ou la mauvaise qualité du pain est remplacée par les patates qui y croissent en abondance. La morue, le

saumon, le hareng, le maquereau, le bar, l'anguille, la truite, la plie, le poisson de St. Pierre, l'éturgeon, le homard sont fréquents dans toute la baie, quoique tous ne s'y trouvent pas précisément dans les mêmes endroits.

29. — Caraquet a, exclusivement aux autresparties de la baie, une batture d'environ deux milles de long sur un mille de large, couverte d'une abondance d'huîtres que l'on peut pêcher l'hiver comme l'été au moyen d'une ouverture dans la glace. La manière de les puiser est la même en tout temps. Deux râteaux de bois liés par un clou ou par une cheville vers le milieu des bâtons, forment une espèce de pinces, qu'il ne s'agit que d'ouvrir et fermer et qui serrent entre leurs dents autant d'huitres que le bras du pêcheur en peut tirer à chaque fois et jeter soit sur la glace, soit dans le canot. On trouve encore des huîtres aux Chipagans, c'est-à-dire à l'entrée sud de la baie ; delà il faut aller jusqu'à Cocagne et Shediac pour en trouver. Celles-ci sont beaucoup plus grandes, mais moins délicates que celles de Caraquet dont le banc en fournit chaque automne environ 1000 ou 1200 barriques, pour l'exportation. Ce sont les habitants même du lieu qui les puisent pour les navigateurs, et ceux-ci leur paient leurs peines, le plus souvent en marchandises du Canada, sur le pied d'une piastre la barrique. Or 1000 ou 1200 piastres répandues dans un petit endroit pauvre, devient quelque chose de considérable.

Juillet 1. — La morue et le maquereau se prennent à la ligne, avec cette différence que la morue se tient au

fond de Peau, et voilà pourquoi on ne saurait la pêcher en pleine mer, mais seulement sur les bancs ou l'on trouve fond ; or ce fond est quelquefois à dix, quelquefois à vingt, et à 25 brasses d'eau, quelquefois à 30 et plus. Pour que la ligne tombe perpendiculairement au fond, il faut que la voiture pêcheuse soit arrêtée à Pancre ou à la cape. Autrement la ligne prenant une direction horizontale il ne serait plus possible d'atteindre le poisson. Le maquereau, au contraire, se tenant communément à une petite distance de la surface de Peau, on peut le prendre partout, et il est reconnu qu'il mord de préférence quand le vaisseau, d'où pendent les lignes, est poussé par un vent un peu fort.

On prend l'anguille à marée basse avec un instrument nommé dans le pays nigog. C'est une perche longue d'environ 8 pieds dont une extrémité sert au pêcheur à conduire sa nacelle ou son fl ai de batture en batture comme on'ferait avec une autre perche ; l'autre bout est applati et fendu de manière à former deux espèces de dents qui se séparent lorsqu'avec cette extrémité on pèse sur le dos d'une anguille. Une pointe de fer attachée à ce même bout de la perche et tout auprès des dents perce en même temps le corps du poisson. Les dents du nigog se refermant par dessous, l'anguille n'a plus de moyen d'évasion, on la jette dans le plat et on en attaque une autre après elle. Ainsi du reste. Il y a des gens qui trouvent plus de chances à faire cette pêche au flambeau.

Les autres poissons se prennent au filet, tels que le

saumon, le hareng, etc. ; quelquefois ces filets sont brisés par des homards qui sV attachent fortement, et qu'onn'enpeut arracher qu'avec grande peine et jamais sans y faire des brèches considérables. Cette énorme •espèce d'écrevisse est si fréquente dans certaines plages qu'après une tempête et un gros vent de large, il n'est pas rare d'en trouver la grève couverte sur un espace de plusieurs lieues de suite. Le principal usage que les gens du pays fassent du homard, est d'engraisser les terres. Souvent la plie, moins estimée et peut-être moins bonne ici qu'en Canada, le hareng et les têtes de morues sont coiisacrés au même usage.

Il y a à Caraquet deux espèces de pierres propres à faire des meules ; la meilleure est à 3 ou 4 lieues de l'endroit, sur la baie des Chaleurs ; néanmoins les habitants ont négligé d'en tirer parti, et les marchands de Québec se sont dégoûtés des meules faites de Pautre espèce de pierre dont ils ne trouvaient pas de débit.

Tout était prêt pour le départ de Caraquet, lorsqu'il arriva une barge de Paspébiac, situé de l'autre côté de la baie et à 10 lieues de là, demandant avec instances un prêtre pour assister un malade à l'extrémité. C'était le nommé Roussy, ancien capitaine de vaisseau, âgé de 85 ans. M. Desjardins n'hésita pas à voler à son secours, quoique le trajet fût considérable ; il prit les S S. mystères et partit incontinent.

Voilà la mission privée d'une de ses colonnes, peutêtre pour plusieurs jours. L'évêque réduit à son seul diacre pour compagnon, n'a de ressource que

celle que lui offrirait la rencontre de M, Painchaud, missionnaire de Carieton. Il part dans cette confiance pour Nipisiguit qui est à quinze lieues au sud-ouest de Caraquet, résolu au surplus de faire la mission tout seul plutôt que de la procrastiner pour attendre un secours qui ne lui viendra peut-être pas. Dans ce dessein il s'embarque à Caraquet sur une petite goélette frétée tout exprès pour lui, munie d'un capitaine et de quatre hommes d'équipage et suivie d'une barge qui doit le prendre à l'entrée de la baie de Nipisiguit, si la goélette n'en peut franchir aisément la batture. Un grand calme l'empêche de faire plus de trois ou quatre lieues ce jour-là. Les objets que sa vue rencontre n'ont rien de fort saillant. La pointe des Maisonnettes, celle de Poccha, la montée de M; Girouard, le cap aux Meules, la Grande Anse, tous sur la rive est de la baie des Chaleurs.

Le lendemain, mardi, jour de la Visitation, il se flatte inutilement d'arriver assez tôt pour célébrer les SS. mystères. Le calme continue. Dans la matinée on l'informe que M. Painchaud ignore son approche et qu'il est depuis deux semaines à Ristigouche où il en doit passer deux autres. Heureusement ce désappointement est réparé par le retour de M. Desjardins qui après avoir administré son malade de Paspébiac et avoir passé la luiit à le préparer à la mort, est reparti de là de grand matin et, en forçant de rame, viemt rejoindre le prélat vers une heure aprèsmidi. Sa présence ramène la joie, mais ne procure pas de vent. La journée tout entière se passe en

lU LE FOYER CANADIEN.

vaine attente, et il faut se résoudre à coucher pour la seconde fois à bord de la goélette infectée de l'odeur de la morue, à la pèche de laquelle on Pavait employée depuis le printemps. Le mercredi, le vent s'élève de grand matin, et nous conduit à la vue de la baie de Nipisiguit. Elle est presque fermée et ne laisse qu'un passage fort étroit aux navigateurs. Cependant de gros vaisseaux, quand ils sont très-bien pilotés, parviennent au fond de la baie qui n'a pas moins d'une lieue de profondeur, dans laquelle se déchargent trois rivières que les canots peuvent remonter jusqu'à plusieurs lieues de leurs embouchures, savoir, la Grande Rivière, la rivière du Mitan, et celle de Titigouche. C'est entre ces deux rivières et sur une plateforme assez élevée, qu'est placée l'église du lieu, sous l'invocation de la Ste. Famille.

Les fidèles de Nipisiguit informés de l'approche de leur évéque, ont envoyé au devant de lui, hors du havre, tous leurs notables dans différentes voitures d'eau. M. Painchaud informé de la même chose, a laissé Ristigouche et se présente à leur tète, monté sur sa barge, l'ouvrage de ses mains et fruit de ses récréations d'hiver. Les coups de fusils ne sont épargnés ni de part ni d'antre. On attache beaucoup d'importance dans ces endroits à la fusillade. Elle est un signe de joie de grande considération pour les personnes auxquelles on Paccorde, quoiqu'il soit vrai de dire que ces coups de fusil tirés sans ordre et sans harmonie sont d'une insignifiance et d'une bizarrerie qui tient un peu des mœurs sauvages.

Nous nous mettons dans les barges, la goélette est congédiée, et nous parvenons au fond du havre de^ Nipisiguit en suivant le chenal profond, mais trèsétroit, qui y conduit entre les plaquées. On appelle plaquée en langage du pays ce que l'on nomme en français batture, comme on nomme mokok ce que nous appelons savane.

Il n'était qu'environ huit heures du matin. M. Desjardins ouvre ses caisses, déploie ses ornements, dresse son dais, étend ses tapis, (car tous ces effets font partie de son bagage) habille ses clercs, et la mission commence. M. Huot arrive de l'Acadie le lendemain matin, 4 ; l'abbé Painchaud obtient son congé et retourne le même jour à Carleton, sa principale résidence, pour en préparer le peuple à la mission qui devait y avoir lieu la semaine suivante. Celle de Nipisiguit dure jusqu'au dimanche, 7. Les confessions de la paroisse et celles de quelques familles sauvages qui s'y sont fixées ces années dernières, suffisent pour occuper tout ce temps les deux prêtres chargés de les entendre, et ne leur laissent pas le loisir de répondre à une honnête invitation de M^ Munro, marchand et juge de paix de l'endroit, qui met tout dehors pour faire honneur à l'évêque et à ses compagnons.

Nipisiguit ne serait pas un paysage indifférent, s'il était moins obscurci par la forêt sombre qui borne son havre du côté de l'est. Dans l'opinion des colons, l'endroit a un autre démérite, c'est d'être éloigné dela mer, ce qui l'empêche en effet de profiter de toutes

116 LE FOYER CAXADIEX.

le* richesses qu'elle présente. C'est en conséquence de ces réflexions, que les jeunes gens préfèrent s'établir sur la baie des Chaleurs, à 5 lieues au-dessus de Nipisiguit, au lieu nommé Petit-Rocher ; les terres y paraissent plus avantageuses, et quoiqu'elles ne soient ouvertes que depuis 4 ou 5 ans, on y compte déjà 15 familles, lesquelles, réunies au reste de la paroisse, .font monter le nombre des communiants à 200.

Ardents à profiter de la mission, les habitants du Petit-Rocher se rendent successivement avec leurs femmes et leurs enfants, grands et petits, à Nipisiguit ; les premiers revenus font place aux autres qui s'y rendent à leur tour. Ce louable zèle n'échappa pas à l'attention de l'évéque, et quoique tous eussent profité de la mission à Nipisiguit, il s'engagea néanmoins à leur donner la sainte-messe le lundi matin, ce qu'il pouvait faire sans ajouter à la longueur du voyage de Carleton, puisque pour s'y rendre de Nipisiguit, il faut nécessairement passer par le Petit- Rocher.

La plupart des familles de cet endroit étaient encore à Nipisiguit, et n'en voulurent partir que le dimanche soir, pour faire cortège à l'évéque. Les braves de Nipisiguit voulant lui faire honneur, l'accompagnèrent; le total se trouva monter à 80 persormes. Sur ce nombre, plusieurs, et entr'autres des nourrices, n'avaient rien mangé de la journée, si ce n'est leur part des pains bénits de ce jour, car il en était venu cinq des différents endroits de la paroisse.

On part au sortir des vêpres, on se met en barges,

l'eau poudre sous les avirons ; les coups de fusils se renvoient des saluts réciproques du rivage à l'eau et de Peau au rivage ; on arrive en une demi-heure à la sortie du havre. Mais voici un contre-temps : le vent d'ouest qui soufflait depuis deux jours, fraîchit au lieu de tomber, comme on devait s'y attendre, et ne permet pas de cingler en pleine baie. Conseil tenu, il est décidé que l'on couchera à la pointe de sapins qui borne à l'ouest du havre de Nipisiguit. On y allume sept à huit feux pour la commodité des différentes bandes qui composent la pieuse caravane. On partage les aliments avec ceux qui en sont totalement dépourvus ; on fait en commun la prière du soir autour du feu principal où se réunissent la plupart des familles condamnées à passer la nuit sur cette pointe. A la prière succèdent quelques entretiens propres à édifier ce bon peuple. A dix heures chacun se retire sur le point qui lui est assigné. La nuit était aussi belle qu'on peut le désirer en cette saison. La pleine lune semblait se plaire à la rendre brillante. Les lits de sapins reçurent pendant quelques heures les membres qui demandaient du repos, et bientôt le vent s'apaisa ou du moins se rendit plus traitable. A trois heures du matin, l'ordre de partir est donné. Les barges sortent du havre et prenant leur route à l'ouest, commencent à longer la grève de la baie des Chaleurs. Il restait quatre lieues à faire pour atteindre le Petit-Rocher. Les passagers firent la première à pied, sur une dune extrêmement fatigante par son sable mouvant, par la grande herbe qui y a crû et

par beaucoup de bois flottant que le reflux y a jeté.

8. — Les barges nous reçurent à l'extrémité de cette route, et entrant dans un barachois formé par la prolongation de cette dune, y firent la seconde lieue, puis une troisième en pleine baie ; mais lassés de ramer et ne pouvant porter avantageusement la voile, nos mariniers demandèrent grâce pour la dernière lieue que nous fîmes encore à pied, ayant été débarqués de l'autre côté à la rivière Nigadon (ou Nickadaw.)

Tout fut prêt avant 9 heures pour célébrer la messe chez Joseph Arsenault, dont la maison avait été désignée à cet effet. A peine fut-elle finie qu'on annonça l'arrivée d'une goélette de Tracadigetche (Carleton). Elle était envoyée au devant de nous par M. Painchaud et commandée par Pierre Gagné dont les trois fils formaient l'élégant équipage.

Pour voir tous les établissements de la baie des Chaleurs il aurait fallu côtoyer la rive orientale pour rencontrer la rivière à Jaquet à quatre lieues au-dessus du Petit-Rocher, la rivière à l'Anguille à cinq lieues au-dessus de la rivière à Jaquet, et faire encore huit lieues qui nous auraient conduits à la mission de Ristigouche, qu' est le vrai fond de cette baie superbe, laquelle, à ce c )mpte, aurait 40 lieues de profondeur sur une largeur de 5, de 7 et de 8 lieues. Mais notre objet était moins de faii*e le tour de la baie, que de doimer à ses différents colons tous les secours qu'ils pouvaient attendre de la visite épiscopale. Or ceux des rivières à Jaquet et à l'Anguille étant dans

Pusage de venir recevoir les sacrements à Carleton, à la desserte duquel ils appartiennent, il était plus naturel de les y attendre.

Le village de Ristigouche aurait mérité, dans d'autres circonstances, une visite particulière. Mais un meurtre, suite malheureuse de l'ivresse, commis dans ce village depuis le printemps, détermina l'évêque à priver ces sauvages de la visite. Ils eurent ordre de se rendre aussi à Carleton afin que leurs jeunes gens y pussent être confirmés.

Il est remarquable que la réunion des sauvages dans un même lieu, leur devient une source de débauche. Quelques familles de Micmacs qui ont laissé le village de Ristigouche pour s'établir dans différents endroits de la baie des Chaleurs, tel que Nipisiguit, Cascapédiac, Pockmouclie, s'attachent plus volontiers à cultiver leurs terres d'une manière suivie, évitent la boisson et adoucissent leurs mœurs. Ne pourrait-on pas disperser ainsi tout un village, surtout quand le désordre y est monté au point où on le remarque dans celui du Sault Saint-Louis ?

Quant aux petites colonies acadiennes ou canadiennes qui se portent dans différentes parties de la baie des Chaleurs jusqu'ici incultes, elles y sont attirées ou par ia meilleure qualité du sol, ou par la facilité de la pêche. Quand ces deux avantages se réunissent, l'établissement se fait avec plus de rapidité, et souvent au préjudice des plus anciens. Ainsi il est évident que le Petit-Rocher dépeuple Nipisiguit qui est un des premiers établisçements de la baie.

quoiqu'il ne soit pas fort aisé d'en constater le commencement. Mais avant qu'une nouvelle colonie renferme un nombre suffisant d'habitants et qu'elle ait une chapelle garnie de manière que l'on y puisse faire une mission régulière il s'écoule bien des années où les familles n'étant visitées que très-passagèrement par les missionnaires, tombent dans un degré d'ignorance dont elles ne se délivrent que très-tard et trèsdifficilement ; c'est le cas où se trouvent plusieurs établissements de la côte du nord tant dans la baie que hors de là en gagnant le fleuve Saint- Laurent.

Nous embarquâmes au Petit-Rocher peu après midi dans la vaine confiance de débarquer le soir à Carieton ou d'y mouiller au moins dans la rade. Le vent d'ouest en ordonna autrement et ne tomba dans la nuit que pour faire place à un calme qui ne nous avança pas davantage.

9. — Le mardi matin, nous nous trouvâmes à demibaie par les travers de Cascapédiac, c'est-à-dire environ 6 lieues au-dessous de l'endroit où nous prétendions arriver le jour précédent. La matinée se passa partie dans le calme partie avec vent contraire. L'après-midi enfin, le vent se prêtant à nos désirs, découvrit à nos yeux impatients l'établissement le plus riant de toute la baie et le paysage le plus beau qu'elle ait à présenter au voyageur curieux.

Tracadigetche (car c'est l'ancien nom de l'endroit, que celui de Carleton ne saurait faire oublier) pourrait figurer avec les paroisses du second ordre dans l'intérieur du Canada ; s'il ne vaut pas Kamouraska, Saint-

Joachim, Sainte- Anne de la Grande-Anse, il ne le cède ni à l'Islet, ni à Neuville, ni à Saint-Roeh des Aulnets. A la vérité il n'y a qu'une ligne d'habitations, mais elle n'a pas moins de cinq lieues d'étendue en y comprenant la partie nommée ili«na. Une chaîne de montagnes assez hautes fait le fond du tableau : la bordure est un coteau bien soutenu par un rivage graveleux et uni. Un barachois de près d'une lieue de long, qui se remplit dans les grandes marées et laisse dans les marées ordinaires plusieurs îlots et battufes à découvert, contraste par son calme avec l'agitation de la mer souvent irritée. La dune qui l'en sépare, à environ 25 arpents de la côte, semble lui défendre impérieusement d'en venir troubler le repos, et le même coup d'œil contemple simultanément le calme et la tempête. On prend dans ce barachois, de presque tous les poissons qui se trouvent dans la baie, mais principalement de l'anguille et de la plie. Celleci y est si abondante que les enfants la pèchent avec la main sans aucun instrument.

Nous débarquâmes vers les deux heures aprèsmidi. Deux bataillons quarrés, l'un d'hommee, l'autre de femmes, nous attendaient sur la grève, humblement prosternés pour recevoir la bénédiction épiscopale. Les décharges de mousqueterie roulèrent sans ménagement. Toutes les voitures de la paroisse (au nombre de trois, et c'est de toute la baie des Chaleurs, le seul endroit où il s'en trouve) étaient retenues pour nous conduire de la place de débarquement à l'église. C'est la métropole de toute la baie. Néanmoins cette

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