I JUIN
basilique est de bois et sans solage, et il n'en faut pas être étonné, car soit rareté de la pierre à chaux ou de gens qui sachent la cuire, il est vrai de dire que dans toute cette région, on ne saurait trouver ni une maison, ni un solage de pierre, ni plus de 3 ou 4 cheminées qui soient faites autrement que de terre mêlée de foin avec des guenilles, bandages et plates-bandes de bois.
A trois lieues au-dessus de l'église de Carleton, se trouve la pointe de Magouacha, qui est à l'embouchure de la rivière de Ristigouche, et se rapprochant de la pointe de la rivière à l'Anguille, qui lui est opposée, termine la Baie des Chaleurs. Ce n'est pas que la rivière de Ristigouche ne soit navigable ; elle n'a •qu'une lieue et demie de large à son embouchure, mais elle élargit en remontant vers la mission qui est à six Ireues de là. Non-seulement les goélettes peuvent aisément monter jusqu'à l'endroit où est la mission, mais il est de fait que plusieurs frégates venues de France en 1759, et apprenant que Québec .^'était rendu aux armes britanniques, se retirèrent à Ristigouche comme dans un lieu de sûreté, d'où elles furent cependant délogées, prises ou détruites par des ■vaisseaux de guerre anglais qui les y atteignirent en i760.
La mission Micmac de Ristigouche était établie •avant la conquête du Canada, comme le prouvent les actes d'un registre tenu en 1759 par un Père Récollet nommé le Père Etienne.
Carleton ou Tracadigetche est redevable de son établissement, comme tous les autres de la Baie, à la
pêche de la morue. Les premiers colons demeuraient sur la grave ; on appelle grave dans le district de Gaspé une grève où il y a des chafauds pour trancher et saler la moiTie, et des vignots pour la sécher. Ce ne fat qu'à la longue et lorsque la pêche perdit un peu de sa première abondance, qu'ils songèrent à cultiver la terre. Ils y ont assez bien réussi et recueillent présentement tout ce qu'ils consomment de froment et d'autres grains, sans néanmoins renoncer à la pêche, sur laquelle ils font parfois d'excellents retours.
10, 11, 12. — La mission de Carleton ouverte le mardi, 9, dura jusqu'au dimanche suivant, qui était le 14. Les fidèles de l'endroit, la suivirent assez assidûment, ainsi que les sauvages de Ristigouche qui y avaient été appelés, comme on l'a observé ci-dessus. Il y communia bon nombre de femmes, mais peu d'hommes, et un très-petit nombre de garçons furent admis à la confirmation. L'évêque ne put s'empêcher de leur en témoigner son déplaisir dans le discours qu'il leur adressa à la fin de la visite. Il se plaignit aussi du luxe qui gagnait chez les femmes et des manières beaucoup trop libres des jeunes gens entr'eux autour de l'église.
En général il s'en faut de beaucoup que les habitants de ce côté de la Baie des Chaleurs vaillent ceux de l'autre côté, sous le rapport de la modestie, des mœurs et de la religion. Comme eux ils descendent des bons Acadiens, mais ces enfants ne retracent guères les vertus de leurs ancêtres.
Bonaventure — Paspédiac — Pabos — Percé — Pointe Saint- Pierre, etc.
15. — Le lundi était le jour pris pour le voyage de Bonaventure. Une chaloupe pêcheuse reçut à son bord le prélat avec Messieurs Huot et Gaulin, auxquels se joignit M. Gagnon, missionnaire de Ristigouche, qui était venu à Carleton pour prendre part aux travaux de la mission. A Pordinaire le vent manqua, et les obligeant de passer la nuit dans cette voiture assez puante, ne leur permit d'atteindre Bonaventure que le lendemain matin vers les sept heures, après avoir payé quelques gorgées de tribut à la mer. Messieurs Desjardins et Painchaud embarqués dans une berge de Carleton arrêtèrent à Cascapédiac pour faire aux bons habitants de l'endroit les compliments de leur évêque qui aurait été flatté de les voir personnellement en passant, mais qui craignait pour lui-même le retard qui en résulta à ces deux messieurs, lesquels ne purent arriver à Bonaventure que six heures après lui.
Bonaventure est à 12 lieues au dessus de Carleton, l'église en est située auprès d'une grave infectée par Pabondance de poisson que l'on sale et dessale. D'ailleurs l'endroit est bas, voisin d'une savane et ne présente rien où la vue puisse se dédommager de ce que l'odorat est obligé de souffrir. Le peuple en est
bon, moins remarquable toutefois par sa piété que par son hospitalité, vertu qu'il possède dans un degré rare.
A peine l'arrivée de Pévéque est-elle connue dans le voisinage que chacun accourt avec empressement pour lui offrir ses services. Huit ou dix femmes s'emparent du presbytère, en époussettent les long pans, lavent les planchers, font apporter du bois, des herbes, de la viande, allument du feu et préparent à manger, tandis que les hommes transportent de l'eau, nettoyent les avenues de la maison, balayent les alentours de l'église et offrent aux prêtres leur assistance pour la parer et mettre de l'ordre dans la sacristie. Deux .filles intelligentes sont chargées du soin de faire l'ordinaire aux ouvriers de la mission ; la viande, le beurre, le lait, le pain, le sucre, tout abonde, et les bonnes gens regardent comme une faveur l'acceptation qui est juste de leurs offrandes. Heureux si la même ardeur les eût portés à la réception des sacrements. C'est ce qui par malheur n'eut pas lieu. La plupart se confessèrent, mais en demeurèrent là. Il n'y eut que 50 confirmés au lieu de plus de 70 qu'on aurait dû attendre.
16. — Les habitants de Carleton sont généralement propriétaires des fonds qu'ils occupent, si l'on peut considérer comme titres de propriété les certificats du gouvernement qui attestent qu'ils occupent. A Bonaventure sept ou huit habitants ont des propriétés certaines, et ce sont eux qui ont donné le terrain sur lequel est construite l'église. Tous les autres pos-
sèdent sans titres ni certificats, et n'ont jamais pu en obtenir, nonobstant leurs demandes réitérées. Ils cultivent néanmoins au risque de tout perdre ; ils ont même amélioré leurs terres en y faisant des prairies. C'est ce qu'ils avaient d'abord jugé impraticable, se persuadant par l'effet d'un préjugé qu'il n'est pas possible d'excuser, que là où le foin ne croissait point naturellement il était impossible d'en faire venir. En conséquence, de toutes les parties de la Baie des Chaleurs on se rendait à Ristigouche pour en apporter du foin. Quelques particuliers anglais ayant depuis envahi les prairies des sauvages, on crut pendant quelques années qu'il faudrait abandonner les terres de la baie, faute de fourrage. Enfin la nécessité qui mène à l'industrie, engagea quelques habitants à faire des essais dont il se trouvèrent si bien, que tous les autres suivirent leur exemple ; et maintenant on trouve des prairies sur presque toutes les terres.
17. — La mission de Bonaventure était à son quatrième jour, lorsqu'il vint un exprès de Percé demander un prêtre en grande hâte pour assister un jeune moribond. L'occasion était partie depuis deux jours, et il n'en fallait pas moins de deux autres pour aller au secours de ce malade, le trajet étant de 23 à 24 lieues. C'était comme s'il eût fallu envoyer un prêtre par eau de Québec à Champlain ou à Sainte- Anne de la Grande-Anse au secours d'une personne qu'on y aurait laissée mourante. Cependant M. Painchaud n'hésita pas à offrir ses services pour ce voyage, et personne n'y convenait mieux que lui, puisqu'il se
trouve accidentellement chargé de la desserte de toute cette côte par la retraite mal calculée du P. Fitzimons, Récollet, parti pour Halifax vers la fin de juin, dans le dessein de se rendre en Espagne et d'y entrer dans un monastère de son ordre, qui peut-être ne subsiste plus.
Il était question de savoir si l'on accorderait une mission aux habitants de Paspébiac, établissement qui se trouve à quatre lieues au-dessous et du côté de la Baie de Bonaventure. Le prélat, après avoir entendu tout ce que l'on rapportait de leur peu de religion, de leur grossièreté, de leur ignorance, de leur barbarie, se décida à les aller voir, persuadé que plus ils avaient de mauvaises qualités et plus ils avaient droit à sa sollicitude. Dès le vendredi, il leur envoya MM. Huot et Gaulin, avec charge de les assembler, de les catéchiser, et de les préparer ainsi à sa visite. Il sV rendit lui-même le samedi soir, (20) assisté de M. Uesjardins, l'abbé Gagnon étant demeuré à Bonaventure pour y célébrer l'office du lendemain. Le trajet se fit en berge, et aurait été assez heureux sans une pluie de plus d'une heure qui humecta les voyageurs apostoliques, et qui, obscurcissant le ciel, leur permit à peine d'apercevoir une ville en herbe nommée Carlisle, qui ne tire d'importance que de la douane qui y est établie et à laquelle tous les bâtiments qui entrent dans la Baie des Chaleurs viennent payer leur hommage. Ni les cinq coups de canon tirés par un navire mouillé dans la rade de Paspébiac, ni la mousqueterie des
habitants répandus sur la grave, ne les empêchèrent d'être traversés jusqu'aux os. Il était nuit quand ils arrivèrent à la chapelle ; elle est située sur le coteau, à 8 ou 10 arpents de la mer ; ce coteau s'appelle le Bois, parce qu'il a été boisé jusqu'à ces années dernières, et que jusqu'alors les habitants pour la commodité de la pêche, demeuraient sur le banc, où une partie d'entr'eux passent encore la plus grande partie -de l'été dans des cabanes pratiquées à cet eiFet ; quand ils les quittent pour aller reprendre leurs habitations d'hiver, on dit qu'ils remontent au bois.
Paspébiac est l'endroit central du grand commerce de morue de MM. Robin ; ils y ont leur comptoir et leur principal magasin, et sont propriétaires d'une étendue de terre assez considérable. Les habitants, auxquels ils se sont rendus nécessaires, sont des espèces de cerfs entièrement dans leur dépendance ; ils ont concédé à 33 d'entr'eux, 33 arpents de terre de front sur 10 de hauteur, en sorte que chaque colon n'ayant que dix arpents en superficie pour sa part, ne peut vivre qu'avec le secours de la pèche, et que se trouvant hors d'état d'en faire les avances nécessaires il est toujours endetté au bourgeois, toujours à sa disposition, exposé à être mis à bord de quelqu'un des bâtiments de la compagnie et à faire le voyage d'Europe en qualité de matelot, lorsque ses dettes sont rendues au point de ne pouvoir être acquittées par la pèche. Aussi n'est-il pas rare d'en trouver qui ont été à Jersey, à Lisbonne, à Cadix, à Messine, à Palerme.
Les premiers habitants de Paspébiac s'étant alliés à des sauvagesses, toute la colonie formée par leurs descendants a une portion de sang sauvage, ce qui met entr'eux et les autres habitants de la Baie des Chaleurs une différence capitale. Ceux du bas de la paroisse de Caraquet partagent cette ignominie ; les étrangers, les Acadiens surtout, se croiraient déshonorés en s'alliant à ces descendants de sauvages, et ne les regardent qu'avec un certain mépris.
Cependant il est vrai de dire qu'ils n'ont rien dans leurs mœurs qui respire la barbarie. Ils donnèrent même, lors de la mission, des preuves de prévenance et d'hospitalité qui les mettraient presque au niveau des habitants de Bonaventure ; il ne leur manque qu'un peu de la bonne grâce avec laquelle ceux-ci font leurs offrandes.
Pour leur être utile dans la partie la plus urgente, PEvêque de Québec régla qu'il n'y aurait ni chant ni aucun autre office pendant la mission, mais seulement des basses messes, et que tout le temps que les confessions laisseraient libre serait donné à l'instruction. Elle ne fut pas épargnée. Il y eut, chacun des quatre jours qu'elle dura, deux catéchismes, deux sermons, une conférence ; cependant il n'y eut que 34 personnes de confirmées, quoique les fidèles de Port Daniel se fussent réunis à ceux de Paspébiac pour profiter do la mission. M. Huot, pressé de faire sa mission de Miramichi, avait quitté Paspébiac dès le samedi précédent pour se rendre à Caraquet et y
faire l'office du lendemain avant de se mettre en route pour aller plus loin.
Le jeudi arriva : c'était le jour fixé pour le départ, car il fallait avancer l'ouvrage et annoncer dans d'autres endroits le royaume de Dieu. Les Paspébiaciens soutenant leur caractère de générosité' armèrent trois berges pour conduire l'évêque et sa suite à la Grande Rivière. Dans leur ardeur ils s'offrirent d'aller jusqu'à Percé, qui est à vingt lieues plus bas, et auraient volontiers fourni six berges au lieu de trois. On leur persuada de modérer ce zèle, et vers dix heures l'embarquement se fit sur les trois berges, au bruit ordinaire de la mousqueterie, car la Baie des Chaleurs est une région où l'on dépense de la poudre plus qu'en aucun autre endroit du Canada, quoiqu'elle y coûte pour l'ordinaire cinq à six chelins la livre.
Entre la Nouvelle qui est à deux lieues de Paspébiac et le Port Daniel qui en est à six, on approcha de terre pour prendre quelques rafraîchissements et délasser les rameurs. Bientôt après le vent s'éleva du sud, on hissa les voiles et il ne fut plus nécessaire de ramer du reste du jour. Vers les six heures du soir nous doublâmes la pointe au Maquereau ; elle est à trois lieues au-dessous du Port Daniel, par conséquent à neuf de Paspébiac. Cette pointe est proprement l'entrée de la Baie des Chaleurs, faisant face à celle de Miscou, dont elle est éloignée de 5 lieues ; d'où il suit que la profondeur de cette baie est de 28 ou 30 lieues sans y comprendre la rivière de Risti-
gouche qui est au fond. Le reste de la côle depuis la pointe au Maquereau jusqu'à Pejcé, quoique vulgairement considéré comme faisant partie de la Baie des Chaleurs, ne lui appartient réellement pas, et n'est autre chose que la côte méridionale du Bas- Canada et du district de Gaspé.
26. — Il était trop tard pour espérer de se rendre ce jour-là à la Grande Rivière, il fallut se rabattre sur la Pointe au Genièvre qui est à deux lieues audessous de celle au Maquereau. C'est une petite colonie de cinq ou six familles entre lesquelles émine celle de François David, le plus ancien et le plus riche habitant de l'endroit. Il offrit à ses hôtes sa maison d'hiver, car il demeure l'été dans une autre auprès de sa grave. On y coucha, on y célébra une messe le lendemain, jour de Ste. Anne, on y suppléa les cérémonies du baptême à deux enfants, on y confessa une dizaine de personnes, et après un déjeûner maigre (car c'était le vendredi) mais abondant en saumon et en morue, on se rembarqua.
Vers deux heures après-midi, nous arrivâmes à la Grande Rivière, après avoir considéré en passant, le grand Fabos, où il y a deux familles, et le petit où il n'y en a point.
La seigneurie de Fabos est une ancienne concession des rois de France ; elle a joui autrefois d'une certaine réputation dont elle était toute redevable aux efforts plus ou moins grands de ses possesseurs, car elle en a plusieurs fois changé. Aujourd'hui elle est réduite à très-peu de chose ; ses
édifices sont ruinés, sa pèche fort médiocre, et le seigneur actuel, M. Hugues O'Hara, ne paraît pas d'humeur à faire grande dépense pour lui rendre son ancienne célébrité.
La Grande Rivière est aussi une seigneurie que le gouvernement britannique a, dit-on^ concédée par surprise à M. Robin, chef de la maison de Paspébiac, au lieu de la donner à M. Delafontaine, ancien habitant du lieu qui avait prié ce même Robin de la solliciter pour lui ; elle est d'une lieue et demie quarrée, la devanture est très-riante, garnie d'une douzaine d'habitations, et assez abondante en morue. Cependant la pêche de cette année a été retardée d'un mois faute de bouette : on appelle bouette le poisson (hareng ou maquereau) avec lequel on appâte la morue ; cette bouette n'est pas la même partout. Il y a des endroits, Caraquet par exemple, où l'on préfère le poisson tiré de certains coquillages que l'on nomme des cocques.
Il semble que la plus grande union devrait régner dans une chrétienté aussi peu nombreuse que celle de la Grande Rivière, dont presque tous les individus sont liés les uns aux autres par la proximité du sang. Cependant il n'y a peut-être pas de peuplade dans tout le Canada, où l'on voie autant de mésintelligence, de querelles et de haines réciproques. Les frères, les sœurs, les neveux, les tantes, se reprochent mutuellement les plus grands désordres, se fuient les ims les autres, détournent les yeux pour ne se pas apercevoir, se décrient et se déchirent à belles
dents, sans qu'on puisse les convaincre de l'obligation que la loi de Dieu leur impose de s'aimer et de se pardonner, et sans qu'ils veuillent comprendre que le seul moyen d'y parvenir, serait de se tenir réciproquement quittes de tout le passé. L'évêque, après avoir passé deux jours à leur donner ses avis en public et en particulier sur cet important sujet, partit affligé le dimanche suivant, n'attendant que de la bonté de Dieu le fruit de la semence qu'il craignait d'avoir jetée inutilement parmi eux.
Deux berges le prirent avec ses effets et ses trois compagnons, auxquels se joignit M. Painchaud qui était revenu de Percé pour l'attendre à la Grande Rivière, après avoir administré le malade pour lequel il était descendu la semaine précédente ; on s'embarqua l'après-midi entre deux et trois heures, par un vent de sud-ouest assez modéré, avec une mer traitable. C'est ce qu'on ne trouve pas toujours au Cap Désespoir,* oii la mer est quelquefois si furieuse, qu'à moins de raser le Cap, on est exposé au plus grand danger, y ayant au large des tourbillons d'eau contre lesquels il est très-difficile de se défendre dans les grandes tempêtes.
La chronique du pays rapporte que de temps immémorial, un vaisseau agité d'une tempête furieuse fut porté tout entier sur le Cap Désespoir (qui a, au moins, 30 pieds de haut) et même à plusieurs arpents au-delà ; que l'on en voit encore la carcasse, que des
* Le vériiable nom de ce Cap est Cap d'Espoir, oti des Espoirs.
lU LE FOYER CANADIEN.
arbres ont pris racines sur ses débris, etc. Tout cela est à vérifier.
Dès que l'on a franchi le Cap Désespoir, on aperçoit Panse-à-Beaufils où demeurent six ou sept familles, puis le Cap Blanc et enfin Percé qui est à trois lieues du Cap Désespoir, comme celui-ci est à trois lieues au-dessous de la Grande Rivière.
Le temps était beau, la mer roulait doucement, un reste de vent remplissait les voiles et le soleil presque couchant annonçait un beau jour pour le lendemain, lorsque nous abordâmes à Percé. Les jeunes gens de Pendroit roulèrent sur un des sommets du Mont- Joli une pièce de canon sans afiut, et se cotisèrent pour une canonnade de 3 coups qui leur coûta 15 livres de poudre. Voilà, dira-t-on, une attention qui leur fait honneur. Mais ici comme ailleurs et un peu plus qu'ailleurs, on pardonnerait à la jeunesse de donner moins aux honneurs militaires et un peu plus à la piété et aux bonnes mœurs.
Nous logeâmes dans une maison remarquable par deux incestes tout récents et très-connus du public, mais après être convenus que la famille délogerait tout entière et nous laisserait la maison meublée. C'est ainsi que Tabbé Painchaud avait préparé les voies à notre réception, et il est vrai de dire que par des raisons diverses aucune maison excepté celle-là ne pouvait nous recevoir.
Il y a quelques protestants à Percé, dont deux sont marchands et juges de paix, (MM. Fox et Robin,) les autres sont des pécheurs comme tous les habitants
catholiques dont la plupart sont canadiens. Il y a environ 9 familles irlandaises catholiques sur la terre ferme ; sur l'isle de Bonaventure on en compte sept, mêlées d'un plus grand nombre de familles protestantes, en sorte que Percé tout entier, c'est-à-dire en comprenant l'isle de Bonaventure, l'anse-à-Beaufils et le Barachois, situé entre Percé et la Malbaie, fait en tout trente et quelques familles catholiques, dont tous les missionnaires n'ont cessé de blâmer l'indolence pour les choses de la religion. Il ne leur a pas fallu moins de quinze ans pour construire une misérable chapelle de bois, où il ne fait bon qu'autant qu'il ne pleut pas dehors. Ils ont commencé, il y a environ deux ans, une sacristie qui doit aussi servir de retraite au missionnaire ; mais elle est demeurée en chantier avec peu d'espérance qu'elle finisse bientôt.
29. — Cependant la mission commença le lundi matin ; les instmctions furent assez suivies et il se confessa une partie assez considérable de la population et des étrangers ; car tout le long de l'été il n'y a pas à Percé moins de 200 jeunes gens de différentes paroisses du sud du district de Québec, qui viennent y faire la pêche à la moilié de leur ligne. Celui-là est à la moitié de sa ligne, qui ne partage avec son compagnon que la moitié du poisson qu'il prend dans son été, l'autre moitié tout entière appartenant au bourgeois qui leur fournit la berge et tous ses agrès, excepté les hameçons et les lignes, et se charge de saler et faire sécher leur part de morue
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avec la sienne. Ce nombre d'étrangers, considérable pour un petit endroit, est nuisible aux mœurs déjà assez déréglées.
30. — Le poste de Percé est un établissement trèsancien, et fut autrefois très-considérable. M. de St. Valier nommé à l'Evêché de Québec, eut occasion d'y arrêter en venant de France en 1685, et prit tellement en affection les gens de cet endroit, que le printemps suivant il partit le 2 Avril de Québec pour les aller voir à travers les bois, avec beaucoup de fatigue et de dangers.
Août 1. — Après la mission de Percé il était naturel de songer à celle de la Pointe Saint-Pierre qui l'avoisine et sépare la Malbaie ou la Baie des Morues de celle de Gaspé.
Le premier projet était de nous y rendre le jeudi, 1er d'Août ; et il faut avouer que quelque riant que soit le paysage de Percé pris en total, la situation particulière de la maison que nous occupions entre deux immenses vignots n'était point fort agréable, sans parler des souris et des punaises qui venaient y troubler la nuit notre repos. Cependant une pluie assez forte pour humecter tout le retable (de coton blanc) de la chapelle peu étanche de Percé et quelques ouvrages entamés par les missionnaires qui ne voulaient pas les laisser imparfaits, nous décidèrent à ne partir que le vendredi.
2. — Les habitants de la pointe Saint-Pierre étaient prévenus de notre arrivée. Alban Bond, le plus notable de l'endroit, avait promis de nous abandonner
sa maison. Quant aux provisions, nous en étions assez bien pourvus, grâce à l'attention d'une dévote de Percé, jalouse de contribuer à nos besoins. La berge de M. Robin dont Pélégance fait l'admiration des habitants de l'endroit et qu'ils appellent par excellence le Joli-Boat était préparée dès le jour [)récédent pour recevoir l'évêque et sa compagnie. Deux autres berges se partagèrent nos effets. Nous doublâmes la Pointe Saint-Pierre et abordâmes dans l'anse la plus voisine de la chapelle vers une heure aprèsmidi. La mission ouvrit le soir par le Veni Creator, car dans ces pauvres endroits où il n'y a ni chœur ni clercs; ni ce qu'il faudrait pour les habiller, on est obligé de supprimer toutes les cérémonies qui ont coutumcy d'accompagner la visite épiscopale. Heureux quand l'on y trouve un misérable servant de messe, lequel répondant tout de travers trouble plus le célébrant qu'il ne l'assiste ! Au reste, les fidèles n'y perdent pas. On supplée aux offices solennels par des insiructions plus fréquentes dont ils ont un extrême besoin. C'est à quoi l'on s'est fortement attaché dans tous le cours de cette campagne.
Les habitants de la Pointe Saint-Pierre ont, tous les ans, la courte visite d'un missionnaire, qui, après quelques jours, songe comme de raison, à .se porter vers une autre chrétienté qui n'a pas moins de droits que celle-là à sa sollicitude. On conçoit que dans de tels endroits, la connaissance de la religion doit être bien superficielle ; néanmoins on ne voit aucun catholique abandonner sa foi et prendre parti avec les