J JUILLET
protestants ; au contraire il n'est aucun poste, où quelque protestant n'abjure de temps à autre les erreurs de sa secte pour embrasser la religion catholique.
3. — A Percé et à la Pointe Saint-Pierre il est assez difficile de décider laquelle des deux langues, anglaise ou française, est dominante. Tout le monde parle anglais, et presque tous entendent le français, de sorte qu'un missionnaire peut adopter celle qui lui convient le mieux.
4. — Un protestant de la Pointe Saint-Pierre vint le dimanche de la mission prier Pévêque de procurer au peuple un sermon en anglais parce qu'il voulait, ditil, entendre prêcher la parole de Dieu en celte langue, la seule qui lui fût familière. L'évêque lui répoMdit qu'il ne prêchait pas pour les protestants et qu'il n'était pas envoyé pour eux. Cet homme insista, ajoutant qu'il y avait dans l'endroit plusieurs catholiques qui étaient dans le même cas que lui, et que ceux même que l'on prêchait en français s'accommoderaient aussi bien d'une instruction dans l'autre langue. Sur cette observation l'évêque accéda à sa demande, expliqua lui-même en anglais, ce jour-là, les douze articles du symbole, et avant de sortir de la chapelle, reçut les remercîments de celui qui l'y avait invité.
Après la visite de la pointe Saint-Pierre, il s'agissait de voir quelques postes de la baie de Gaspé. Les deux seules chapelles qui y existent, sont celles de l'anse Saint-George, et de Douglastown éloignées de trois lieues l'une de l'autre. L'évêque voyant qu'il
n'y avait pas encore de vaisseau prêt à le reconduire à Québec, n'hésita pas d'accorder sa présence à ces deux endroits. Il commença par la chapelle de Saint- Augustin à l'Anse Saint-George, située au nord-est de cette baie, à cinq lieues de la pointe Saint-Pierre. Il s'y rendit le lundi soir, et fut hospitalièrement reçu avec sa compagnie par M. Aug. LehouUier, qui se fit un devoir de partager avec eux son logement, élégante petite maison. La chapelle située à quelques arpents de chez lui est presque toute son ouvrage ; elle est très-petite. Aussi le goût de M. LehouUier est-il pour la miniature. On ne put y célébrer la messe les deux jours de la mission qu'au moyen d'une chapelle portative qui était du voyage, et ce n'est pas le seul endroit où l'évêque se sut bon gré de l'avoir emportée avec lui.
Cette paroisse, si l'on peut lui donner ce nom, est composée non-seulement des habitants de 1-anse Saint- George, mais encore de ceux de la Grande Grave, du cap des Rosiers et de l'anse Sauvage, la plupart protestants de Jersey et Guernesey, de sorte qu'il n'y a pas plus de 10 familles catholiques, auxquelles il faut ajouter quelques canadiens allant et venant, qui ne s'y tiennent que pendant le temps de la pêche et retournent chez eux au commencement d'août. M. LehouUier les assemble tous les dimanches dans la chapelle, fait la prière, chante des cantiques, lit l'épitre et l'évangile du jour et enseigne le catéchisme aux enfants, en très-petit nombre, qu'il plait aux parens d'y envoyer. C'est un article sur lequel
ils ont généralement peu de sollicitude ; aussi chez eux, comme chez les sauvages, la première communion ne dévÉïnce pas toujours le mariage.
Misères et Contretemps — Pêche de la baleine — Retour à Québec.
7. — Le mercredi, M. Painchaud traversa à Douglastown, tant afin de nous retenir un passage pour Québec, à bord d'une goélette qui devait y venir mouiller ce jour-là, que pour préparer les voies à la mission qui devait s'y faire le lendemain, et qui eut en effet lieu. Une forte indisposition l'empêcha toutefois de remplir son second objet. Quoiqu'il en soit, nous nous rendimes dans cette ville, qui consiste en une quinzaine de maisons répandues sur une grande surface, et séparées les unes des autres par des prairies et des clôtures. Les habitants s'assemblèrent avec beaucoup d'empressement pour recevoir le premier évêque qui eût jamais mis le pied dans cet établissement. Ils se rendirent à l'église vers le soir, on les exhorta dans les deux langues, on entendit leurs confessions dans cette soirée et dans la matinée du lendemain. Huit enfants et onze adultes reçurent la confirmation, environ dix communièrent, et la visite terminée, le jeudi après-midi, 9, on songea à revenir à l'anse Saint-George le jour même pour s'approcher du lieu de l'embarquement qui était annoncé
MISSION DE 1811. Ul
pour le lendemain à Panse Sauvage, c'est-à-dire à un mille à l'est de St. George''s Cove. Les catholiques irlandais de Douglastown, entre lesquels éminent deux frères, Thomas et Isaac Kennedy, recommandables par leur piété et leur hospitalité, exprimèrent à l'évêque un grand désir de le revoir parmi eux ; il leur en témoigna sa sensibilité, et s'étant mis à bord d'une berge, il débarqua le même soir à St. George^s Cove. Le lendemain matin, point de nouvelles du capitaine Lislois, maitre de la goélette qui devait nous prendre à son bord ; elle était allée à Percé prendre quelques passagers qui s'en retournaient après la pêche à Saint-Thomas, et autres paroisses voisines.
An reste, la matinée ne fut pas perdue ; quelques fidèles qui n'avaient pu venir à la chapelle Saint- Augustin pendant la mir^sion, s'y rendirent ce jour-là et eurent la consolation de s'y confesser ; eux et plusieurs autres obtinrent même, un peu avant midi, ce qu'on n'avait osé leur promettre le matin, savoir, une messe qui fut célébrée au moyen du retour de M. Painchaud de Douglastown où il était resté le soir précédent pour confesser, et d'où il rapporta la chapelle portative qu'il avait gardée pour y célébrer la messe et donner la communion à quelques personnes.
Nous étions prêts à partir, mais la goélette contrariée par les vents n'était pas encore revenue de Percé, elle n'arriva que la nuit suivante à Savage Cove, lieu convenu pour l'embarquement ; ce délai ne fut pas sans fruit, plusieurs personnes de l'Anse
au Gris-Fond étant venues à travers les bois, eurent la consolation de se confesser et d'entendre la parole de Dieu. Il y en eut même quatre de confirmées.
Enfin on plia bagage le samedi matin, et l'on songea tout de bon au départ que différentes circonstances retardèrent néanmoins jusqu'après-midi. Mais quel petit vaisseau que la Marie! Quels embarras sur le pont ! Caisses, quarts, cuves, barriques, coffres et autres effets, sans compter quatorze passagers, nous compris, ce qui ne faisait pas moins de dix-huit personnes à bord ! La chambre, il est vrai, était toute réservée pour nous, mais quelle chambre pour quatre j:>ersonnes condamnées à y manger et coucher ! Le parquet, qu'une grande cannevette suffisait pour remplir entre les deux bancs, après avoir servi de salle à manger pendant le jour, servait de couchette la nuit à MM. Gagnon et Gaulin. L'évéque et son principal compagnon avaient chacun une cabane qu'on aurait pu prendre pour ane dalle, tant elle était étroite et profonde ; l'oreiller du lit touchait presque aux soliveaux du gaillard. Dans cette position extrêmement resserrée, il ne fallait pas un grand effort pour se faire une idée de la manière dont on serait logé un jour dans son cercueil. Soit pour les repas soit pour le coucher on ne pouvait entrer et sortir qu'un à un, de sorte que le lever, le coucher, le commencement et la fin des repas étaient autant de cérémonies très-longues et souvent assez pénibles par les coups que l'on se donnait sur les poutres, nonobstant toute l'attention possible à ne se point heurter et
à ramper plutôt qu'à marcher dans ce désagréable réduit.
Cependant nous étions de tout le vaisseau les plus à Paise, car les autres passagers et l'équipage n'avaient pour logement que le très-petit espace qui se trouvait dans la cale entre le mât de misaine et la proue de la goélette. Aussi plusieurs aimèrent-ils mieux demeurer jour et nuit sur le pont, même à la pluie, que d'occuper une place dans cette espèce d'antre où ils étaient littéralement les uns sur les autres et ne tenaient qu'avec beaucoup de peine. Dans le cours de la journée il fallait demeurer pêlemêle sur le pont avec tous ces grossiers compagnons, entendre leurs insignifiants propos, respirer l'odeur continuelle de leurs pipes, marcher sur leurs morves et leurs crachats, engraisser nos hardes sur leurs coffres, plusieurs fois le jour nous déplacer pour les leur laisser ouvrir et fermer, et enfin les voir à tout instant prendre part à la conversation, lorsque la bienséance exigeait qu'ils se tussent ou qu'ils restassent à Técart. Combien d'autres gênes et incommodités qui ne s'expriment pas et qui étaient néanmoins le résultat nécessaire de ce mélange ! mais il valait encore mieux passer par dessus ces inconvénients que de végéter peut-être huit ou dix jours dans un endroit où il ne nous restait rien à faire, en attendant une meilleure occasion qui ne se serait peut-être pas présentée.
Nous levâmes l'ancre vers les deux heures aprèsmidi par un bon vent qui nous fit bientôt perdre de
vue et la Vieille, et le majestueux Fourillon, et l'anse au Gris- Fond, et la rivière au Renard. Qui eût cru que huit jours après nous n'aurions pas encore fait cinquante lieues de bonne route ! ce fut néanmoins ce qui arriva, grâce au calme et au vent contraire. Nous courûmes des bordées sans nombre du nord au sud du fleuve dans sa plus grande largeur ; les Sept Isles, les Caoui, la pointe d'Emond (des monts), la batture de Manicouagan nous virent successivement sur leurs rives, sans préjudice du Mont Louis et des rivières à Pierre, à Claude, à Marthe, vers lesquels nous revenions une fois en vingt-quatre heures. Nous prîmes de l'eau douce au nord et au sud, car une barrique et demie, à quoi se réduisait la première provision, fut bientôt épuisée par ce grand nombre de fumeurs et de chiqueurs sans cesse altérés.
11. — Le lendemain du départ étant un dimanche, il fallut songer à le sanctifier, et comme il y avait beaucoup plus de monde à bord que lors du premier voyage, il devint nécessaire d'admettre quelques exercices de plus. Une exhortation fut donc ajoutée aux prières de la matinée, tant ce jour-là que le dimanche suivant. La semaine qui s'écoula entre ces deux dimanches ne fut diversifiée que par la vue d'une quantité de baleines tant grosses que petites au nombre de peut-être deux ou trois cents qui nous amusèrent de leurs culbutes, et par l'abondance du maquereau et de la morue dont nous fîmes la pêche. Une demi-journée aurait largement suffi pour cet amusement, lequel, comme tout autre, devient fastidieux par la continuité. Mais
enfin nous étions dans le retour d'un voyage apostolique, les incommodités du retard et des contretemps devaient faire partie du mérite de la bonne œuvre. Heureux encore si nous avions pu débarquer au cap Chate et à Matane et nous rendre utiles aux fidèles abandonnés de ces deux postes î
C'est principalement dans la baie de Gaspé, et depuis les monts Louis jusqu'au golfe que se fait la pêche de la baleine, aux mois de juillet et d'août. Une goélette baleinière se fait accompagner de deux barges grandes, mais très-légères, avec le monde nécessaire pour les manœuvrer. Un dardeur est placé sur le derrière de la barge, lorsqu'elle approche la baleine. Au manche de son dard est attachée l'extrémité d'un cable d'un pouce de diamètre, long de 50 ou 60 brasses, roulé au fond de la barge, en sorte qu'il puisse être filé sans le plus petit obstacle, dès que la baleine est dardée. On ne lai donne ce coup qu'autant qu'elle se laisse assez approcher pour être frappée dans le flanc. Le dardeur a besoin d'être solidement planté, s'il ne veut aller à l'eau avec son dard ; et les rameurs, pendant que le cable file, sont attentifs à s'éloigner dès l'instant même à force d'avirons, pour se préserver de la submersion où la baleine atteinte pourrait les entraîner. Cependant l'animal blessé plonge, revient sur Peau, se débat avec beaucoup de force, et les pêcheurs ont soin de tenir l'autre extrémité de leur cable afin de la ramener auprès d'eux, lorsqu'elle est suffisamment aflfaiblie pour ne plus leur faire de mal. Alors ils achèvent de la tuer avec
des dagues : on la palangue à bord de la goëletle et on l'y débite. Les baleines ordinaires de ces parages rendent entre 30 et 60 barriques d'huile. De trois goélettes attachées cette année à cette pêche, une seule avait déjà reçu neuf baleines à bord lorsque nous laissâmes la baie de Gaspé, mais la plupart étaient très-petites.
Il y a une espèce de baleines si méchantes que les pêcheurs n'osent les attaquer, dans la crainte d'être engloutis avant d'avoir pu les frapper à mort.
Les baleines en général ne sont malfaisantes qu'autant qu'on les attaque. Ceux des navigateurs qui craignent leur approche, n'ont que la peine de pomper, l'odeur de sentine suffit pour les éloigner. Mais il peut arriver que sans malice de leur part et sans même qu'on s'en aperçoive, elles maltraitent un bâtiment en passant par dessous. Ainsi l'on rapporte que l'un d'entr'eux nommé Boyle, s'apercevant que sa goélette était devenue difficile à gouverner (il y a deux ou trois ans de cela) avait hâte d'être rendu à terre pour en visiter le dessous. Qu'arriva-t-il ? Qu'il se trouva avoir perdu 13 pieds de quille, et qu'il reconnut de la peau de baleine attachée au vaisseau près de l'endroit oii sa quille était endommagée, ce qui lui fit juger que c'était un de ces poissons qui l'avait blessée sans le vouloir.
L'évêque de Québec espérant une navigation plus prompte, s'était proposé de mettre à terre à l'Isle- Verte ou à Saint- André, et d'aller prendre quelques jours de délassement chez son respectable coadjuteur
à la rivière Quelle, où il aurait attendu que sa voiture et ses chevaux vinssent le prendre pour Québec. La longueur excessive du voyage le priva de cette consolation. Ce ne fut que douze jours après son embarquement, que le vent se décida à souffler du bon côté. La Marie se trouvait alors bien loin vers le nord à environ quinze lieues de Portneuf dans les postes du Roi. Il fallut ce jour-là regagner obliquement le côté est du fleuve, et tout ce que l'on put faire, à travers un brouillard fort épais, fut de gagner Pîle aux Basques.
23. — Le lendemain vendredi, nous atteignîmes Panse au Persil, qui fut notre second mouillage. Le samedi commença par du calme, mais le vent s'étant insensiblement élevé, et fortifié, nous conduisit le même soir, à onze heures, à une demi-lieue du bassin formé à Saint-Thomas par la décharge de la rivière du Sud. Il était temps que nous arrivassions en eau douce, car elle manquait totalement à bord. Le pain frais était fini ; la morue fraîche prise en chemin s'était enfin gâtée faute de sel, et il ne nous restait pas pour plus d'une journée de biscuit.
25. — De grand matin MM. Gagnon et Gaulin débarquèrent, chargés d'informer M. le Curé de Saint- Thomas, que leur évêque était dans sa paroisse. Le bon curé s'empressa d'envoyer une chaloupe à bord et une voiture à la grève pour recevoir le prélat et M. Desjardins, qui prirent terre de bon cœur, s'estimant heureux d'être enfin délivrés de l'incommode goélette où ils avaient passé quinze jours, et des compagnons encore plus incommodes avec les-
quels il avait fallu voyager. L'un des deux célébra la messe solennelle du jour ; l'autre y prêcha, tous assistèrent à vêpres, à l'issue desquelles, après avoir rendu quelques visites de bienséance, on alla coucher au presbytère de Saint-Vallier, et diner, le lundi, à la Pointe Lévi. Entre trois et quatre heures, le prélat, après être passé par sa cathédrale pour rendre grâce à Dieu de l'avoir ramené sain et sauf, rentra dans ses appartements du séminaire.