PARIS ASSIEGE
Révolution du 4 Septembre. — Préparatifs des Parisiens contre les Communistes. — Combat de Clamart. — M. Jules Favre àFerrière. — Premier départ des ballons. — Mollesse du Gouvernement vis-à-vis des Communistes. — Elévation du prix des subsistances. — Echec de Choisy.
5 Septembre. — En trois jours, il s'est passé tant d'événements, si affreux, si émouvants et qui en présagent tant d'autres non moins terribles, qu'il semble que plusieurs mois se soient écoulés. Nous avons été si violemment agités, nous le sommes tant à cette heure, que nous sommes à peine maîtres de nos actions, de nos pensées, de nos sentiments. Quelles pages d'histoire ! quel renversement ! quelles effroyables défaites ! Quelles lâchetés î quelles trahisons ! Bataille sanglante terminée par une catastrophe sans pareille dans notre histoire ! une armée de 90.000 hommes anéantie, 15,000 cherchant un refuge à l'étranger, l'Empereur prisonnier ! Et combien de morts ! Et nous ne savons
qu'une partie des pertes. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu !
Le samedi 3, où l'on vint me dire, à 4 heures, que nous avions perdu une grande bataille sous Mac-Mahon, je ne voulais pas le croire : je cours chez M***, sénateur, il sortait du Sénat : « Non, me dit-il, nous n'avons pas perdu une bataille, nous en avons perdu deux /» On était venu l'annoncer au Sénat, et Ton avait fait entrevoir un plus grand malheur ! En revenant, j'étais comme ivre ; je rencontrai M***, ancien représentant de 1848 : » Qu'avezvous ? me dit-il. — Ah! m'écriai-je, nous avons... nous avons!... » Je ne pus continuer; je me détournai et éclatai en sanglots. Et ce n'était rien encore ! La journée, cette affreuse journée de dimanche, devait ajouter aux pertes que nous venions de faire, au désastre de l'armée, l'ignominie, la bassesse de la plus vile des révolutions, le triomphe de la canaille, le renversement du gouvernement vaincu et, indignité que Joseph de Maistre disait ne s'être jamais vue, la trahison en face de l'ennemi ! Oui, ils attendaient, ils espéraient cette défaite, les républicains, les ennemis de tout ordre, les envieux, les incapables, les impuissants, qui rêvent toutes les jouissances que leur doivent donner les révolutions. Us avaient tout préparé de longue main : depuis trois semaines, ils essayaient
leurs forces par leurs propositions, par leurs journaux, par leurs sicaires qui, à main armée, attaquaient les postes (à la Villette, le 14 août) ; ils faisaient flotter, ils agitaient, comme un drapeau sanglant, au-dessus de la tète des députés et des ministres, l'image hideuse de la populace, et les députés, et les ministres, et les généraux eux-mêmes, étaientintimidéset baissaient la tête et détournaient les yeux devant ce fantôme ! Et alors tous perdirent la tête ! Nous, du dehors, devant l'audace de la gauche, de cette minorité qui avait osé, dès le samedi soir, demander la déchéance de l'Empereur vaincu, nous nous disions : « Le ministère fera un coup d'Etat, il est dans l'air ! » Le coup d'Etat, ce fut l'ignoble plèbe qui le fît, se ruant dans la Chambre, et, comme en 1830, en 1848 (en février et en mai), pour la quatrième fois en quarante ans, elle faisait la pire des révolutions, la révolution du ruisseau, et la plus détestable, la révolution devant l'ennemi !
11 en portera la peine dans la postérité, ce général Trochu, amateur de popularité, ce général écrivassier, flatteur de la foule, dont le nom retentissait, que l'on disait devoir tout sauver, être plus capable que tout autre, quoiqu'il n'eût jamais commandé un corps, dirigé une armée, iragné une bataille ! Mais telle est la plèbe ! Celui-là était grand à ses yeux qui n'avait rien fait, et le général de Palikao, on
le considérait à peine, lui vainqueur en Chine, et qui, en quinze jours, avait organisé et accompli tant de travaux pour la défense de Paris ! Elle dira, l'histoire, ce que fut, ce que fit le général Trochu pactisant avec la gauche, ne défendant pas les accès de la Chambre, quand deux régiments de cavalerie eussent refoulé bien loin, des pieds de leurs chevaux, la populace ; invoquant, au contraire, le concours de la garde nationale, cette molle et inepte milice qui laissa, en 1848, tomber son roi Louis-Philippe, et qui de même, en 1870, a ouvert ses rangs et laissé passer le mob populaire, le flot des bandits de la Yillette et de Belleville ! Et, pour terminer, lui qui avait juré à l'Impératrice de défendre Paris, il le livre à une poignée de sophistes, de rhéteurs et de folliculaires, se met à leur suite et accepte de signer son nom sur la même feuille qu'un Rochefort !
Il y a un double enseignement à tirer de cette catastrophe, et, si on ne l'accepte pas, la France sombrera et s'abîmera dans une ruine prochaine et sans retour. La cause première de toute révolution étant morale, nul gouvernement, quelle que soit sa forme, ne tiendra désormais, s'il tergiverse et laisse au mal la liberté d'agir, et j'appelle le mal toute doctrine qui attaque la Religion et les princi-
pes moraux, bases des sociétés et des Etats. Et c'est ce qu'a, hélas ! permis le gouvernement depuis 18G0, où il commença à céder aux obsessions de la gauche. — Il est, en outre, un moyen matériel d'empêcher les révolutions populaires qui, périodiquement, à la voix d'ambitieux tribuns, renversent les gouvernements : il ne faut plus que les Chambres siègent dans une capitale de 2 millions d'hommes, la plupart faibles, fous, lâches ou dépravés ; elles doivent siéger dans une petite ville élokrnée de Paris. Paris fera ses émeutes, il n'ébranlera pas le gouvernement de la France : la France laissera cette bacchante trépigner d'ivresse ; un système de décentralisation permettra aux provinces de s'administrer, de vivre en dehors des accès de congestion de cette tète disproportionnée. Les Etats-Unis n'ont pas le siège de leur gouvernement à New-York ; les rois, depuis Charles VII, se gardaient de toujours demeurer à Paris. Paris est, dit-il, le centre des arts, des plaisirs, du luxe et des idées; oui, et aussi du vice et des infâmes passions : maison de haute prostitution, il ne peut être le lieu où se font les lois, où se concertent les destinées d'un peuple cli ré tien !
6. — Tout cela était préparé dès longtemps, et le jour presque calculé à coup sur ; plusieurs
incidents, aujourd'hui connus, ne laissent aucun doute à ce sujet . La sœur de M. Rochefort était partie pour Londres trois ou quatre jours auparavant, avertie par son frère. Un rédacteur de la Réforme, M. * * se trouvait en Espagne ; le 31 août, il reçut une dépêche pressée de Paris, où on lui disait : « Venez tout de suite, il va y avoir un grave événement. » Il arriva le 3 septembre, assez à temps pour assister et participer au triomphe de l'émeute. A la fin d'août, un banquet avait réuni MM. Hugo, Meurice, Yaquerie, etc., et l'on y avait bu à un autre Waterloo ! En vain avertissait-on ministres, sénateurs, députés ; ou ils ne croyaient pas au danger, ou ils ne voyaient pas le moyen de le conjurer.
Dès que la République a été proclamée par la minorité (proclamation de M. de Kératry), par le peuple, la Chambre hésitant (proclamation du gouvernement), à peine le gouvernement a-t-il été installé à l'Hôtel de Ville, la plèbe la plus vile est apparue : une bande est allée, dès le 4 au soir, à la prison de la rue du Cherche-Midi, pour délivrer les condamnés à mort de la Villette, qui avaient assailli, assassiné des pompiers, des femmes, des enfants. On a repoussé d'abord cette bande, mais M. Pelletan s'est présenté, et les condamnés ont été mis en liberté. Ce gouverne-
ment lui-même avoue ainsi deux choses : sa complicité avec ces meurtriers, au sujet desquels il demandait impudemment des explications aux ministres de l'Empereur, il y a quinze jours, et sa peur de la populace. Cette peur, du reste, s'est manifestée déjà, à propos de M. Lullier, ancien officier de marine : il a été arrêté, pour avoir excité des soldats à quitter leur poste ; mais c'est un chef d'émeute et de barricades, on Ta relâché.
Cette République si inattendue a frappé d'effroi tout ce qui, dans Paris, n'est pas républicain, c'est-à-dire, la grande majorité de la population. Le gouvernement écrit dans ses journaux que « l'enthousiasme est immense» : je le peux affirmer, et nul ne le saurait contester, jamais je n'ai moins entendu crier Vive la République ! les cris tentés par quelques-uns, çà et là, restent sans échos. La terreur de ce que suppose ce mot de République a jeté, au contraire, la panique dans la population : tous ceux qui peuvent fuir se sauvent de Paris. La peur de l'arrivée des Prussiens s'était calmée, et les départs étaient moins nombreux; mais, lundi matin (5), a commencé une débandade dont on n'avait pas encore eu le spectacle. Les gares des chemins de fer sont envahies, de telle sorte qu'on est obligé de fermer les grilles; les salles, les cours, et les quais sont encombrés, les fugitifs dres-
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sent des échelles contre les grilles et passent par-dessus, pour entrer dans les cours. Aux environs de la gare d'Orléans, la foule campe dans les rues, sur la place Walhubert, sur le quai, assise près de ses malles, de ses ballots, mangeant et buvant, en attendant qu'on lui permette d'entrer. Des trains de 30 à 40 voitures partent incessamment ; on ne prend même plus que les voyageurs sans bagages, les wagons ne suffisant pas. Il en est de môme aux gares de Lyon, de Montparnasse et du Havre.
8. — La démagogie donnera bientôt quelques embarras au gouvernement, qui s'est empressé d'écrire que « pas une goutte de sang n'avait été versée ». Il est à craindre qu'il n'attende pas longtemps : dès mardi, une troupe de 16 à 1,800 hommes s'est portée à la mairie du XIIIe arrondissement (le même arrondissement qui avait repoussé M. Jules Favre aux dernières élections), et a déclaré qu'elle n'acceptait pas le maire nommé par le gouvernement et qu'elle voulait M. Passedouet, épicier et chef de club : on lui a obéi, et elle a eu M. Passedouet pour maire. Le Réveil, mardi également, s'est élevé contre ce gouvernement compose de parlementaires , et on il ne se trouve pas un ouvrier, et a protesté qu'il ne l'entendait pas ainsi. Des affiches rouges, de la Société Internationale,
et de MM. Blanqui, Flotte, Pilhes, Eudes (un des condamnés à mort de la Yillette), annoncent que cette Société et ces chefs du peuple accordent leur concours au gouvernement, mais à condition; déjà elles le menacent. Cette nuit, une troupe nombreuse ayant à sa tête, comme autrefois, M. Flourens et quelques autres meneurs, est descendue de Belleville, pour attaquer et enlever la Préfecture de police : on était prévenu, et. l'hôtel était entouré de forces nombreuses, infanterie, cavalerie, artillerie. Devant cet appareil formidable, la bande a reculé sans mot dire, et ajourné son entreprise ; ce qui atteste que le général Trochu aurait pu protéger la Chambre, comme il vient de le faire pour la Préfecture. La mairie de Passy a été aussi attaquée par une bande, qui prétendait renverser le conseil municipal républicain, et en nommer un autre. Les journaux ne disent mot de ces tentatives, qui sont seulement un prélude. Du reste, le gouvernement n'est pas rassuré: M. de Kératry montre quelque énergie, il a été soldat, et ayant l'habitude de la discipline, il prétend maintenir l'ordre ; mais les autres ont peur de la foule, et feront tout pour la satisfaire, ce qui précisément amènera sa ruine, et quelle ruine !
Il n'est pas certain que cette gauche môme n'ait pas été étonnée, à la dernière minute, de son facile triomphe, comme les républicains
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de 1848. M. Gambetta, le 4, à la Chambre, suppliait le peuple envahisseur de laisser aux députés la liberté de délibérer : bientôt il lui fallut accentuer davantage son discours, mais cela ne suffît pas ; un ouvrier lui mit la main sur l'épaule : « Tu oublies, lui dit-il, de parler de la République ! — Non, dit M. Gambetta, mais ce n'est pas ici qu'il faut la proclamer, c'est à l'Hôtel de Ville ! » — Il dut voir déjà les exigences qu'il subirait. Il racontait, vendredi, à un ami, qu'il était assailli par des députations qui lui demandaient les choses les plus insensées de violence et d'utopie, si bien qu'enfin, perdant patience, il s'était écrié, dans son langage de tabagie : « Allez vous faire f... ! » 9. — Une partie de la Presse est ignoble, je ne parle pas des feuilles de tout temps républicaines, socialistes et matérialistes, mais des journaux qui, le 3 encore, défendaient l'Empire, et qui, aussitôt, sans transition, se sont faits républicains, insultant l'Empereur, prêchant l'enthousiasme pour la République, applaudissant aux actes de ce gouvernement né de la rue, et se montant au ton des feuilles les plus anciennement démocratiques. Peu de journaux ont été nobles et courageux : presque seuls, le Pays, le Public, avant que M. Dréolle déclarât se retirer, et le Peuple Français, ont énergiquement et hardiment protesté. J'ai écrit à M. Auguste Yitu, pour
le féliciter : « Je reçois de plusieurs côtés des lettres de félicitation, a-t-il répondu, eh quoi ! il est donc bien rare de ne pas être lâche ! »
Embarrassés, d'ailleurs, peu sûrs du présent, les journaux ont presque tous laissé là toute signature ; les articles paraissent avec des initiales ou simplement anonymes. Toute la bohème, râpée ou dorée, delà Presse, tous ceux qui faisaient du journalisme pour vivre, qui grouillaient et rampaient dans un marais de dettes, d'emprunts, de luxe, de vices, de débauches, de calomnies, d'agiotages, de vols déguisés, toute la horde des viveurs de nuit, les entreteneurs de femmes et les entretenus, tous ceux-là, sans hésiter, ont battu des mains à l'apparition de la République sur les planches. C'était la fille qu'il leur fallait ! Elle a appartenu à tant de gens, qu'avec elle on est à l'aise, on n'a rien à respecter ; nulle retenue, nulle gêne; elle n'a droit de s'opposer à rien, et de rien empêcher. Voilà l'unique cause de leur rapide défection : heureuse perte pour le gouvernement régulier qui viendra, quel qu'il soit ! Ils se sont dévoilés et ont fait connaître de qu'ils valent.
10. — Il est arrivé et il arrive, tous les jours, une quantité de gardes mobiles, qu'on estime à 100,000, très bien disposés, mais aussi, peu ou point instruits et mal équipés :
on leur fait faire l'exercice sur les places, et dans quelque temps, ils ressembleront, il le faut espérer, à devrais soldats. Mais, et c'est ce que répètent officiers, généraux et journaux de tous les partis, le vice capital de ces jeunes gens, que dis-je? de l'armée, est l'indiscipline. Et, malheureusement, ce n'est pas ce gouvernement lié de l'Opposition qui rétablira la discipline si fort ébranlée par l'Opposition. N'est-ce pas l'Opposition, en effet, qui a réclamé pour l'armée le droit de lire les mauvais journaux, d'assister aux séances des clubs, de voter, hélas ! et, ce qui semblerait incroyable si nous ne l'avions vu, de voter contre leur souverain ?
Cette armée, aujourd'hui, n'obéit plus à ses officiers, elle commente leurs ordres. La République n'a eu garde de lui imposer des prescriptions plus sévères, et tout ce que l'on apprend prouve combien le mal est étendu. Le général *** me dit qu'il ne sait où trouver ses soldats, ils vaguent par la ville, dans les cabarets, avec le peuple ; un autre, qui commande un secteur près de Belleville, que la garde nationale de ce quartier ne veut plus de ses officiers ; il se demande par qui l'on remplacera ces officiers qui étaient d'anciens militaires. Les mobiles campés à ..., que je suis allé voir, et pirmi lesquels j'ai de jeunes amis, avouent qu'ils obéissent assez mal à leurs officiers :
« Nous n'avons pas confiance en eux, » disent-ils ; toujours la fronde Parisienne !
il. — Gomme il n'y a plus de sergents de ville, depuis le 4 au soir, où on les a poursuivis, et où Ton a cassé leurs épées, chacun fait ce qu'il veut : on voit dans les rues des rixes et des figures ensanglantées, sans que personne s'en mêle ; il y a même eu des vols à main année (sur le boulevart du Prince-Eugène). Beaucoup de personnes n'osent aller le soir dans des quartiers un peu éloignés. Quant aux mendiants, ils pullulent; nous n'avons plus rien à envier à l'Italie, on en est assailli jusque dans le Palais-Royal.
Quoique les journaux soient muets à cet égard, comme sur beaucoup d'autres points, on sait que le gouvernement est loin d'être obéi et même accepté sur tout le territoire : à Lyon règne un comité de salut public, qui fait, non ce que veut l'administrateur général, mais ce que celui-ci ne veut pas. Il a décidé, entre autres mesures, de mettre en prison l'ancien Préfet, les magistrats, etc., et il les y garde. Le gouvernement va avoir à compter avec ces messieurs ouvriers, qui, ainsi que le dit le citoyen Blanqui, dans son journal la Patrie en danger (n° du 13), prouvent une fois de plus qur ridée révolutionnaire fait corps arec
ridée de l'athéisme, et montrent ainsi la voie aux Parisiens !
Epouvanté par ces excitations à la révolte, et persuadé que les Parisiens ne tarderont pas à suivre ces conseils, un de mes amis a écrit au général***, qui a un commandement important dans Tannée : «Je vous ai parlé des dispositions du populaire de Paris, je ne vous en avais pas trop dit, au contraire : je sais, de source certaine, que la Société Internationale, qui compte plus de 100,000 ouvriers, est organisée et tient Paris ; elle est en permanence. Ces gens-là ne reculeront devant rien. Le gouvernement est effrayé de leur audace, et tremble de les mécontenter, il a peur de la plèbe. Or, cette plèbe sera dirigée par Blanqui, Eudes, l'assassin de la Yillette, etc., qui, dans leur afïîcbe d'hier, insultent et menacent le gouvernement. Les gens de la rue sont plus à craindre que les Prussiens. Réunissez vos colonels, instruisez-les de ce qu'ils doivent faire vis-à-vis de cet ennemi intérieur ; que les colonels en fassent autant avec leurs officiers, et ceux-ci, avec les sous-offîciers sur lesquels ils peuvent compter. Alors, et ainsi, vous pourrez être sûr de vos troupes, sinon, elles vous fou drontdans les mains, et s'écouleront, sans que vous les puissiez retenir. Yous êtes digne, par votre énergie, de nous sauver des Prussiens, — et de la République de la Cour tille. Celle-ci et
ceux-là à bas. nous verrons à nous débarrasser de l'autre République, celle d'aujourd'hui. »
Dès que la démocratie triomphe, et cela est surtout remarquable en France, elle a bien plus de courtisans que la royauté, et bien plus vils, et bien plus bas. Jamais, dans le temps où furent le plus puissants Louis-Philippe et Napoléon III, il n'y eut autant de journaux officieux et adulateurs du pouvoir, que sous la République du 4 Septembre. En deux jours elle a conquis, sinon la totalité des feuilles quotidiennes, du moins, il suffît de les lire, quinze journaux sur vingt. Cherchez une monarchie où le gouvernement ait une telle quantité de flatteurs plats et rampants : on voit combien la République, en France, élève et ennoblit les âmes !
Je suis allé, ce matin, à Ghàtillon, voir mes jeunes amis, gardes mobiles, qui y sont campés. Ils y font l'apprentissage de la vie de campagne, courant le pays jour et nuit en éclaireurs, couchant sur la paille, mangeant ce qui se trouve. Leur bataillon est un de ceux qui comptent le plus de jeunes gens de la bourgeoisie riche et de la noblesse ; ils manœuvrent bien déjà et sont fort déterminés. Ils ont à garder une position des plus importantes : au bout de trente ans, on s'est aperçu
que le haut de la côte de Châtillon dominait Vanves et Fontenay, et Ton s'est mis, à la hâte, à y construire une redoute. Elle sera immense, à cheval sur la route, armée de 70 à 80 pièces et défendue par des troupes nombreuses : mille hommes y travaillent presque jour et nuit, et elle sera achevée samedi ou dimanche (17 ou 18) l.
13.— Ce soir, est arrivé d'Afrique, avec son régiment, le 1er zouaves, mon jeune cousin T..., ancien zouave pontifical, qui s'est engagé pour la guerre. Ses questions m'ont fort amusé : au fond de l'Algérie, où il était, il ignorait une partie des détails de la révolution ; il m'a demandé ce qu'étaient devenus les condamnés de la Villette? — Ils rédigent les affiches de Y Internationale, dont ils sont les chefs, — Si M. Rochefort était encore en prison ? — Il est un des rois de la France; et ainsi de suite.
Les zouaves ont été accueillis, sur leur route, avec le plus touchant patriotisme : dans les gares, on se pressait autour d'eux pour les
1 Quelques jours avant la révolte du 4 septembre le gênerai comte de Palikao avait fait un marché pour que 8 000 ouvriers travaillassent à la. ; redoute de Montretout et autant à celle de Châtillon. Le gouvernement de la défense nationale survint: tous les travaux furent négliges ou abandonnés, les traités non exécutés : c'est ainsi que lune de ces redoutes ne fut pas faite, et l'autre pas armée.
faire boire, manger, remplir leurs gourdes, etc. A Saint-Etienne, mon cousin a été abordé par un enfant de douze à treize ans, qui lui a dit : « Maman demande quatre zouaves pour leur donner à dîner. » Ils sont allés, en effet, chez une dame, qui leur a fait grande chère, ayant elle-même un fils à l'armée, et qui leur a demandé de lui envoyer de leurs nouvelles. Malheureusement, ce corps, comme les autres, et davantage peut-être encore, est d'une indiscipline qui fait tout craindre.
14. — Tous ceux qui savent ce que sont les révolutions redoutent les dangers de l'intérieur, au moins autant que les Prussiens. L'excitation produite par les affiches de Tinternationale, des journaux de MM. Blanqui. Félix Pyat (le Combat), Y. Hugo, ne peut demeurer sans effet : la plèbe veut prendre le pouvoir à Paris et en France, comme elle l'a à Lyon, et régner parla terreur. Ces journaux menacent le gouvernement d'agir sans lui et, sous toutes les formes, déclarent qu'il faut se débarrasser des ennemis de l'intérieur. Leur ton de fureur et de férocité est plus effrayant que les mots même : on sent des gens résolus à tout, pour maintenir leur République. Ils ne pensent qu'à elle; repousser les Prussiens n'est qu'un moyen de la conserver. Si j'avais le malheur d'être membre du gouvernement, je serais terrifié de la tache que j'aurais prise. Mais
ces hommes sans prévoyance n'ont senti que le plaisir de renverser l'Empire, sans jeter même un regard sur les difficultés presque inextricables qui les allaient enserrer. Ils n'ont ni idée, ni plan, ni projets : ils improvisent tout, ils prennent chaque jour des arrêtés sur lesquels ils reviennent le lendemain ; ils décident, par exemple, le 13, que les portes seront fermées, et le 14, ils permettent l'entrée et la sortie.
M. de Waldeck, dont on a vu des tableaux aux derniers Salons, avec cette mention : Loisirs d'un centenaire, m'a donné sa photographie ; au-dessous est écrit de sa main et très net : A M. ***, 1870. /. Max, comte de Waldeck, dans sa cent cinquième année. Nous comptions ensembleles révolutions qu'il a vues en France, il en est à son quinzième gouvernement : c'est, depuis quatre-vingts ans, une révolution à peu près tous les cinq ans. Comment une nation peut-elle subsister avec un tel régime ! Le mot qu'on attribue à M. L. Veuillot est vrai : « La faute irrémissible de l'Empire, c'est d'avoir laissé vivre ces gens-là ! »
16. — En dehors du gouvernement, chacun songe à sa propre défense : on fait des provisions de vivres, mais, hélas ! ces préparatifs ne sont pas seulement contre l'ennemi; on pense à d'autres attaques, à celles qui viendront d'une populace soulevée, et l'on prend
des précautions pour sa vie et pour ce qu'on possède. Je n'entends parler que de personnes qui cachent leur argent, leurs bijoux, qui chargent leurs revolvers, calculent les moyens de se barricader chez eux, disposent des lieux de refuge et des issues pour fuir, et se munissent de biscuits, dans la prévision où un combat dans la rue les obligerait à ne pas sortir pendant plusieurs jours.
La démocratie la plus effrénée rugit en dessous, en effet, et ses chefs s'annoncent ouvertement comme nos futurs maîtres. Plusieurs journaux appellent le peuple à imiter l'exemple de Lyon, qui a établi une République socialiste. Ces journaux et ce peuple n'attendent que le moment favorable : ils sont déjà organisés, et une partie a pénétré dans la place. Je suis allé à la mairie du VP arrondissement, voirM. A. Desprez, qui, républicain de la veille, a été fait chef du cabinet du maire et y dirige une partie des affaires. Il m'a dit peu de mots sur la situation, mais il n'est guère moins effrayé que les réactionnaires. Il m'a appris que
Y Internationale, dès le 5 septembre, s'est présentée à la mairie et a émis la prétention de s'immiscer dans l'administration municipale ; le maire a résisté le plus qu'il a pu, mais il vient d'être obligé de recevoir six membres de
Y Internationale, qui se tiennent en permanence à la mairie, assistent aux délibérations
et disent qu'ils sont là pour surveiller ce qui se fait. L'un d'eux, qui est médecin, entrave tout ce qui se fait, dit M. Desprez, et a empêché jusqu'ici l'exécution de plusieurs mesures importantes. L'indignation , parmi les républicains modérés, en présence de cette opposition, les fait parfois s'écrier « qu'il faut que ces hommes de Y Internationale soient payés par les Prussiens ! »
17. — Pendant ce temps, le gouvernement de l'Hôtel de Ville agit comme une pendule détraquée : le maire de Paris, au moment même où l'ennemi, depuis trois jours, est sous Paris, a rassemblé tous les maires, afin de changer les noms des rues ! Il est vrai que ce maire est un vaudevilliste, ancien directeur de théâtre ; habitué à chercher des plaisanteries pour faire rire le public, il a pensé à celleci. On ne peut guère plus attendre d'un vieil imprésario,
18. — Je viens d'assister à un grand spectacle, la messe militaire des mobiles Bretons à Saint-Sulpice. Je passais sur la place, à midi; la grande porte de l'église était ouverte, les mobiles y entraient en foule et, dirigés par leur aumônier, s'allaient agenouiller près de l'autel; bientôt, il y en eut plusieurs centaines ; puis, vint un peloton armé de 25 hommes, qui se placèrent dans le chœur sur
deux rangs. La messe était dite par l'aumônier: c'était une messe basse, accompagnée par l'orgue et quelques chants. C'était déjà une scène saisissante que ces jeunes gens agenouillés en armes et recueillis; mais, quand tout d'un coup éclata le chant Exaudiat, dit par ces fortes voix d'hommes qui intercédaient le Dieu tout-puissant, maître du monde et de leur vie, quelques instants avant l'heure où ils allaient marcher au combat; en entendant ces soldats improvisés élever leurs voix vers le ciel et prier Dieu de les aider et de les secourir, l'image du danger imminent, de L'avenir si proche, de la mort qui allait en abattre un grand nombre se présenta à toute l'assistance; une émotion irrésistible envahit tous les cœurs, et l'on entendit de tous côtés des gémissements et des sanglots. Et cette émotion dura toute la messe : chaque fois que leurs voix en chœur ébranlaient la voûte de leurs chants, il semblait qu'ils nous faisaient leurs adieux, et chacun se rappelait ses fils, ses frères, ses enfants, qui étaient dans la même situation, et les larmes coulaient. Cependant, on sentait dans ces voix l'accent ferme de courages résolus : chez eux nulle faiblesse, au contraire ; ils avaient voulu implorer Dieu avant d'aller combattre, et leur attitude était si simple et si naturelle, qu'on voyait bien que cette prière leur était habi-
tuelle, et qu'ils remplissaient ce devoir, sans qu'on eût eu besoin de les y inciter.
Après la messe, le curé de Saint-Sulpice, M. Hamon, si vénéré, dont la tête est si belle, tout entourée de ses cheveux blancs, s'est avancé devant l'autel, et leur a adressé un court, fier et énergique discours : il leur a dit « qu'ils allaient accomplir une grande œuvre, dont ils devaient être honorés, défendre Paris, et, en défendant Paris, défendre la France, dont il est la tète, et par la France défendre l'Europe, la civilisation Chrétienne, dont la France est le soldat, l'apôtre, le missionnaire. Il leur a dit qu'il fallait qu'ils se montrassent dignes de leurs pères, qui avaient acquis tant de gloire sur les champs de bataille; que, cette fois, ils la conquerraient en combattant pour le sol de la patrie; qu'un jour, vieux, ils se rappeleraient avec un noble orgueil qu'ils avaient défendu, sauvé la grande capitale; que nos armées avaient eu des revers, mais qu'il leur appartenait de reprendre une glorieuse revanche, après des échecs où le nombre avait seul été victorieux, mais où avait été plus éclatante qu'en aucun temps la valeur de nos soldats reconnue par les ennemis même ! » Puis, après avoir parlé avec le ton, l'accent, le geste qui provoque et excite au combat, comme l'eût fait un général, il a invoqué le souvenir de Bayard, qui n'était pas
seulement sans peur, mais aussi sans reproche; il connaissait leurs sentiments, il les a exhortés à « se mettre en présence de Dieu avant la bataille ; la conscience libre et le cœur lavé, ils marcheraient à la bataille avec plus d'espérance et de foi ». Et nous tous, émus, pressés contre ces jeunes gens, nous palpitions comme eux à ces saintes, hautes et saines paroles et, en les voyant sortir de l'église, le regard sérieux, le visage calme, et d'un pas ferme, nous sentions qu'ils s'étaient fortifiés, comme l'athlète antique qui s'enduisait le corps d'huile avant d'entrer dans l'arène. Eux, ce n'était pas le corps, c'est leur âme qu'ils venaient de passer au feu !
18. — Le combat est commencé aux environs de Paris depuis jeudi soir; les chemins de fer sont coupés, les gares fermées, on ne sort que par quelques portes, pendant un certain nombre d'heures, et à ses risques et périls, et déjà l'on a ramené quelques prisonniers et des blessés. Jamais le ciel ne fut plus pur, le soleil plus brillant; l'air est doux, les feuilles des arbres ont pris la teinte rousse de l'automne, qui charme les poètes et les âmes rêveuses ; la nature semble dire : Jouis de moi ! Et c'est l'heure où les hommes se jettent les uns sur les autres avec furie pour s'égorger.
Nous n'avons pas trouvé à Chatillon nos
jeunes amis, mobiles du 7° bataillon : on se battait aux environs, dans les bois, c'est là qu'ils étaient ; nous avons rapporté les petites provisions qu'on leur avait préparées. Sur la route passaient des blessés : ainsi, les pères, les mères, assistent presque aux incidents de la lutte meurtrière. Nous avons rencontré dans le village le général ***, qui y commande une division. Il est furieux contre les journaux, qui font connaître les mouvements des troupes ou soulèvent les plus mauvaises passions chez les soldats : « Ah ! disait-il, le général ïrochu devrait prendre la dictature, et faire fusiller quelques-uns de ces journalistes ! » L'indiscipline des troupes l'épouvante ; lui, ancien soldat, il ne l'avait jamais vue à ce degré. C'est, pourtant, ce moment qu'ont choisi nos gouvernants pour ordonner la nomination par V élection des officiers de la garde mobile : ils désorganisent cette troupe, ils imaginent de fomenter des brigues, d'exciter des colères, des jalousies, des rancunes, de placer vis-àvis l'un de l'autre l'intérêt des ambitieux non arrivés et des ambitieux repus, d'ôter aux soldats la connaissance de leurs chefs, cinq inimités avant de s'élancer à l'ennemi ! mais ils obéissent à l'esprit révolutionnaire, dont l'essence est, non d'édifier, mais de renverser. — Ces mobiles, du reste, sont de diverses natures, j'entends ceux de Paris : les uns, de la bour-
geoisie, défendraient Tordre, d'antres, ceux des faubourgs, seraient les soldats de l'émeute, d'accord avec ces gardes nationaux qui, sur les remparts en montant la garde, disaient hier: « C'est 4 francs que nous voulons ! que les patrons les paient ! c'est pour eux que nous nous battons ! »
19. — On apprend peu à peu certains détails sur les derniers événements de la guerre, et qui font connaître la vérité : M. Lafont, payeur de l'armée, qui a été un instant prisonnier, puis relâché, me raconte qu'on était tellement pressé dans Sedan, piétons, cavaliers, chevaux, charriots, canons, etc., qu'ayant voulu aller d'une rue à une autre, il a été obligé de se mettre à quatre pattes, et de passer sous le ventre des chevaux ; on conçoit si l'on pouvait se défendre ! A qui, d'ailleurs, fera-t-on croire qu'une capitulation aussi douloureuse ait été acceptée, sans quelle fut indispensable, par 40 généraux qui avaient, certes, autant de bravoure que pas un de ceux qui les blâment et s'indignent de leur conduite, tranquillement assis dans leur cabinet !
J'ai vu encore M. Desprez, à la mairie du VIe arrondissement; il m'a rapporté ces deux faits qui donnent la note de la situation : 1° hier, au club de la rue d'Arras, des orateurs sont
montés à la tribune, le couteau à la main ; 2° on a déposé à la mairie une assez grande quantité de paquets de cartouches que les mobiles du ... bataillon ont abandonnés dans la plaine ; sur je ne sais quel refus qu'on aurait fait à leurs demandes, ils s'en allèrent en jetant leurs cartouches: elles ont été rapportées par des Frères de la Doctrine chrétienne. Ce matin, le journal la Patrie en danger, de M. Blanqui, invite le peuple à un nouveau massacre de septembre, qu'il appelle « les journées de septembre ». Il déclare, du reste, le gouvernement déchu.
Les montres des bijoutiers, orfèvres, etc., sont toutes voilées ; il reste, d'ailleurs, peu d'objets précieux à Paris, la plus grande partie des diamants et bijoux ayant été expédiés en Angleterre et en Hollande.
A midi, en mon tant vers le Panthéon, quelqu'un me dit: « Nous venons de subir un échec sérieux à Clamart. — D'où le savezvous? lui dis-je. — Par les fuyards ! » Je fais quelques pas : la rue Soufllot était encombrée de groupes animés, qui arrêtaient des soldats isolés revenant sans sacs, sans couvertures, sans bidons. La foule exaspérée, cette foule Parisienne si impressionnable, ne pouvait imaginer que, sous nos yeux, nos soldats eus-
sent fui lâchement. Elle les saisissait au collet, les malmenait, les traitait de lâches et les conduisait au poste. Eux, pour se disculper, déblatéraient contre leurs généraux, criaient qu'ils avaient été trahis, etc. La vérité est que la plupart, jeunes recrues, avaient eu peur à la première décharge de mitraille, ce qui n'est rare en aucun temps et dans aucune armée, et lâché pied. A la porte de Chàtillon, des gardes nationaux et des bourgeois, indignés du désordre des soldats qui se précipitaient sur le pont comme des troupeaux de moutons, s'opposèrent à ce qu'ils entrassent ainsi à la débandade, et obligèrent quelquesuns à se reformer en rang ; mais la plupart reprirent leur course dans Paris, qui bientôt a été rempli des bruits les plus alarmants. — Les autres troupes ont fort bien tenu, ligne et mobiles. Une partie du 1er régiment de zouaves, quoique quelques jeunes soldats se soient enfuis au premier coup de feu, a combattu toute la journée contre les Prussiens, les deux partis se dissimulant comme à cachecache derrière les arbres. En dehors du bois, et assez avant dans la plaine, il y avait un champ planté de poiriers ; les balles en détachaient les poires, et les zouaves qui les voyaient tomber, et ne voulaient pas qu'elles fussent perdues, s'élançaient à Penvi pour les ramasser et les mangeaient entre deux coups
de feu. Quant- au capitaine, le sabre au fourreau, et le cigare à la bouche, il se promenait tranquillement devant ses hommes, en veillant à leur tir : « Allons, mes enfants, ne vous pressez pas ! du sang-froid ! » Les balles pleuraient autour de lui, il ne paraissait pas s'en douter. Il me semble que nos Français n'ont rien perdu de leur ancien esprit, de leur vaillance et de leur gaieté.
20. — Le résultat, malgré tout ce courage, n'en est pas moins déplorable. Il a fallu reculer, abandonner les hauteurs de Glamart, et, ce qui est bien plus grave, la redoute de Châtillon. Oui ! cette redoute si importante, qui domine deux forts, d'où l'on embrasse tout Paris, n'était ni achevée, ni armée, et n'a pas été défendue comme elle devait l'être, c'est-à-dire, avec la volonté opiniâtre de ne la pas céder. Le sang bout d'indignation, en voyant comme les hommes du Gouvernement de la Défense nationale ont peu d'énergie : ils savem que les bois sont le refuge, le fort ordinaire des Prussiens ; ils essaient de les brûler, les bois ne brûlent pas ; on leur propose de les abattre, ils y envoient quelques centaines d'hommes; et, au bout de six jours, les Prussiens trouvent les bois debout, s'y logent et y établissent leurs batteries. — De même, pour la redoute de Châtillon : on y met d'abord 500 ouvriers, puis 1,000; la re-
cloute n'était pas achevée, l'avant-veille de l'apparition de l'ennemi ! Alors, seulement, on y envoie 8,000 travailleurs ; pourquoi pas dès le premier jour ? Quant aux canons, dimanche matin, 18, il y en avait quelques-uns au bas de la côte ; on en monta 8 dans la journée, et il devait y en avoir 80 . Aussi, lorsque 400,000 Prussiens attaquèrent -nos 30,000 hommes, ne se trouva-t-il pas d'artillerie pour les soutenir, et la redoute fut abandonnée ; plus tard, on y revint avec 54 pièces de campagne : cette fois, il n'y avait plus de troupes pour appuyer l'artillerie et la redoute resta au pouvoir de l'ennemi ! On n'ose penser aux suites de l'abandon de cette redoute ; c'est peut-être la clef de Paris ! de là-haut, l'ennemi peut écraser les forts de Yanves et de Montrouge, et ensuite, libre de ses mouvements, s'avancer assez près pour couvrir de mitraille Grenelle et Vaugirard !
21. — Le bruit se répand de négociations ouvertes par le gouvernement avec les Prussiens; mais l'anarchie règne dans ce gouvernement improvisé : d'un côté, M. Jules Favre fait entendre, dans sa deuxième circulaire, qu'il ne se considère, lui et ses collègues, que comme dépositaires momentanés d'un gouvernement sur la forme duquel la nation se déclarera, et il ne prononce même pas le mot de République, évidemment afin de rassu-
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rer l'étranger. M. Gambetta, au contraire, dans une proclamation ardente, appelle les citoyens à défendre en même temps la ville, la France et la République, ce qui est en opposition directe avec le langage de M. Jules Favre. De son côté, M. Rochefort, membre du gouvernement, chargé de la construction des barricades, s'adjoint M. Flourens, le grotesque héros de l'émeute de février dernier. Quels dédains, quels haussements d'épaules les cabinets de l'Europe ne doivent-ils pas avoir pour de tels choix! Ce sont ces hommes, l'objet du mépris et de la risée universelle, qui sont le gouvernement de la France, et ils prétendent que l'on traite avec eux !
22. — Le gouvernement de la République, qui a renversé le gouvernement personnel, prend des mesures, que n'eût jamais osé se permettre l'Empire : fermeture des cafés à 10 heures et demie, défense aux cabaretiers de donner à boire aux hommes ivres, armés ou non, etc. Je ne prétends pas que ces mesures soient mauvaises ; seulement on n'en peut nier le caractère arbitraire, et la République prouve encore une fois, ce qui n'était plus à démontrer, que liberté et démocratie sont deux termes absolument contradictoires. Le gouvernement se fait aussi garder bien autrement que l'anciengouvernement : à l'Hôtel de Yille, sentinelles à toutes les portes, et
non seulement à la grille extérieure, mais on défend de passer même sur le trottoir. Les blouses, qui auraient été furieuses, les bourgeois, qui auraient porté aux journaux l'expression de leur colère, si l'Empire eût pris de telles précautions contre le peuple, obéissent aujourd'hui, sans mot dire, et s'éloignent respectueusement du trottoir. Il en est de même à plusieurs mairies, notamment à celle du Y0 arrondissement (Panthéon). Quant à la Préfecture de police, ceux-là seuls y entrent qui sont portés sur une liste que la garde consulte à la porte. Il est clair que ce gouvernement a une médiocre confiance en ses amis.
^M. Trochu, le Prim de notre révolution, se distingue par une abondance intarissable de paroles : il ne se contente pas de faire afficher à tout instant des proclamations, des ordres du jour, etc., d'une longueur vraiment académique ; il n'épargne pas davantage les discours parmi ses collègues, et ses discours portent toujours sur la politique, sur l'organisation sociale, et autres imaginations où ce complaît ce miles loquax. Ses collègues, diton, ne sont pas sans en être fatigués, et commencent à s'en plaindre.
Le général d'Hugues, au dernier combat de Clamart et de Châtillon, est demeuré quinze
heures achevai ; aussi est-il assez fatigué, ayant 68 ans. On recueille aujourd'hui les fruits de l'envieuse législation et de l'administration routinière qui nous gouverne depuis si longtemps : on n'a pas un seul général jeune. On faisait avancer les officiers à l'ancienneté, en les laissant perdre tout le feu de leur jeunesse dans les bas grades ; point de colonel avant quarante ans, de général avant cinquante. Le contraire était une exception qui étonnait tout le monde. Il en résulte que tous ces vieux généraux sont ou épuisés ou sans llamme. Pour faire la guerre, il faut être jeune : tous les grands généraux n'avaient pas trente ans; Condé, Turenne, Hoche, Moreau, Marceau, cent généraux de la République et de l'Empire, et le premier de tous, Napoléon. Quand ses maréchaux eurent quarante-cinq ou cincinquante ans, ils désirèrent jouir de leur fortune, et n'eurent plus d'ardeur, et cela était juste. Les gouvernements, jusqu'à la Révolution, l'avaient tous compris : ils donnaient promptement des commandements à des jeunes gens qui se décelaient capables. La Révolution, qui n'avait pas de généraux à son début, imita la monarchie. Elle éleva aux plus hauts grades les jeunes officiers en quelques années. De là, des prodiges d'audace, de vivacité, d'imagination, d'émulation. Les Prussiens n'ont pas d'autre méthode :
les généraux sont leurs Princes, jeunes et actifs. Mais l'esprit révolutionnaire, qui nous a envahis et qui inspire nos actions depuis quatre-vingts ans, est si étroit, si mesquin et si envieux, qu'il semble injuste que de jeunes Princes soient élevés, instruits et formés pour devenir des généraux; on ne comprend pas plus cette nécessité que celle qui, à Rome, a fait instituer la classe des prélats et des monsignori destinés à être évoques et cardinaux, et en Angleterre, celle des jeunes lords, futurs membres du Parlement et secrétaires d'État. Mais, aussi, nous n'avons plus d'hommes d'Etat, et encore moins de généraux de talent : dans la guerre actuelle, peu en ont montré; les autres n'avaient que de la valeur, sans initiative et sans idées.
La démarche de M. Jules Favre près de M. de Bismarck n'a eu, comme on devait s'y attendre, aucun résultat. Le gouvernement a publié une note dans son Journal Officiel, où il déclare que M. de Bismarck a exigé la cession de l'Alsace et de la Lorraine et, pour garantie d'un armistice, la remise du fort du Mont-Yalérien ; il est évident que ces conditions étaient dérisoires et inacceptables. Voilà ce qu'on nous dit : mais il ne ' m'est pas prouvé que M. de Bismarck n'ait dit que cela; je serais étonné qu'il n'eùl pas exposé à
M. Jules Favre que le gouvernement Prussien ne pouvait traiter avec un gouvernement né de rémeute, menacé chaque jour d'être renversé par l'émeute, et qui est, il l'avoue luimême, sans mandat (deuxième circulaire de M. Favre); que la Prusse ne reconnaissait pas un tel gouvernement; qu'il était inutile de demander un armistice, sous prétexte de réunir une Assemblée, puisque cette Assemblée existe, celle jetée à la porte il y a dixhuit jours par une minime fraction de la populace de Paris; qu'il suffisait de la rappeler, ainsi que le Sénat, qu'elle représentait virtuellement la France, et que, par elle, on connaîtrait les volontés de la nation. C'est très probablement, sur le refus d'acquiescer à cette demande qui renversait, du coup, le gouvernement de l'émeute, que M. de Bismarck a posé à l'armistice des conditions inadmissibles. M. Jules Favre se serait bien gardé de consentir à la réunion des Chambres issues du suffrage universel. Il n'a songé qu'à sa stabilité et à celle de ses complices ; c'est dans un but uniquement personnel qu'il a repoussé le seul moyen de faire cesser la guerre et, si nous sommes assiégés dans Paris, exposés à toutes les horreurs d'une ville prise d'assaut, c'est à son égoïsme, à son orgueil et à la férocité républicaine que nous le devrons ! — M. de Bismarck n'a peut-être pas dit tout ce
qui précède; mais, certainement, il a dit des choses que M. Jules Favre, dans le Rapport qu'il nous promet, ne répétera pas.
23. — Tous les regards se sont portés, à sept heures du matin, vers le point du ciel où apparaissait un ballon, lancé du haut de Montmartre, et qui, emporté par le vent de nord-est, vole vers l'ouest, chargé de nos lettres pour nos parents, nos amis de province, et aussi d'ordres et de communications du gouvernement, qui presse, sans doute, la province de venir nous délivrer. Il part, il porte des nouvelles de nous : mais, hélas! il ne reviendra pas nous apporter des lettres des nôtres et un signe de vie, d'espérance et de courage!
Le jour continue à se faire peu à peu sur la conspiration qui a précédé la révolte du 4 Septembre. Déjà M. Blanqui a déclaré, dans son journal, avec orgueil, que l'attaque de la Yillette (le 14 août) avait été organisée par lui et ses associés en conspiration, et a exprimé son mépris pour les républicains parlementaires (M. Jules Favre et la gauche), qui, alors, avaient affecté de renier les auteurs de cette tentative, parce quelle avait avorté. De plus, on entend de tous côtés des aveux de gens qui ne craignent plus de se compromettre et qui disent tout. Un honnête habitant du faubourg Saint -Germain, qui a le désagrément
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m^.m.i iati irr à.
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d'appartenir à un bataillon du Gros-Caillou, étant de garde avant-hier, entendait deux gardes nationaux s'entretenir des diverses tentatives faites depuis deux mois , et dire : « Le 14 (jour de la réunion des Chambres), j'ai cru que c'était fait! j'étais allé à la place de la Concorde, où était le rendez-vous ; tout semblait bien disposé, mais il a fallu s'ajourner à quelques jours de là. » Ces plans de conspiration, ces desseins concertés avec soin, rien de tout cela n'est nouveau pour les hommes de bon sens; mais les révolutionnaires continueront à prétendre que le gouvernement a été renversé par le peuple !
23. — Le rapport de M. J. Favre sur sa visite à M. de Bismarck a paru ce matin. Ce qui caractérise ce document, c'est la légèreté des assertions et Timpéritie avec laquelle a été faite la démarche de M. Favre. On ne saurait trop s'étonner de l'impudence avec laquelle M. Favre affirme que c'est le gouvernement de l'Empereur qui a été l'agresseur dans la guerre. A qui croit-il en imposer? à l'ennemi? C'est l'ennemi qui, précisément a fait ce que M. J. Favre attribue à notre gouvernement. A l'Europe? l'Europe n'ignore rien de ce qui s'est passé. A la France? Il reconnaissait, il y a huit jours, que c'est le sentiment public qui poussait le gouvernement : « Nous nous opposions à la guerre, a-t-il dit dans sa deuxième
circulaire, au risque de compromettre notjc popularité. » Quant à ce mot: « La guerre entreprise dans un intérêt dynastique, » il est inutile de le relever, M. de Bismarck sait bien le contraire, lui qui la préparait depuis quatre ans. M. de Bismarck lui a dit qu'il « serait renversé par la populace. — Il n'y a pas de populace à Paris! » a répliqué M. J.Favre. — Mais il y a la vôtre, celle qui vous a l'ait ce que vous êtes! Yoilà ce qui était sous les paroles de M. de Bismarck. Il n'en est pas moins certain que cette pièce, toute pleine de contraditions, d'inepties et de réticences, fera se pâmer d'admiration quatrevingt-dix-neuf personnes sur cent, ce qui est la proportion des sots dans le monde.
24. — Hier, vers 1 heure, le bruit s'est répandu que nous avions remporté un éclatant succès dans le combat du matin : de tous côtés la nouvelle s'est propagée avec rapidité, on n'entendait parler que du nombre considérable d'ennemis tués, blessés, prisonniers, de la quantité de canons enlevés ; on citait les officiers d'état-major qui avaient donné les détails, les corps qui gardaient les prisonniers, etc. Il ne s'agissait de rien moins que de 30 à 36,000 hommes hors de combat, 14,000 prisonniers, 40 pièces de canon ; de plus, un corps considérable était bloqué dans un ravin, et on lui avait donné deux heures pour se résoudre à
capituler. Là-dessus, les orateurs allaient leur train: « C'était la revanche de Sedan, l'anniversaire de la République ! ce n'est pas sous l'Empire que les mobiles se fussent aussi bien battus ! Ils auraient refusé ! mais, avec la République tout était sauvé : nous n'allions avoir que des succès, on pousserait les Prussiens, la baïonnette dans les reins, jusqu'en Allemagne, ou plutôt, non, on n'en laisserait pas sortir un seul de France ! tous seraient tués ! » Toujours la même forfanterie qui, dès le début de la guerre, nous a ôté la vraie appréciation des choses et a causé tous nos désastres. Le rapport officiel du soir et de ce matin a réduit le combat de Yillejuif à ses justes proportions : quelques centaines de morts et de blessés et la reprise d'une position que l'on avait perdue. Le même jour de cette victoire fictive, et, cette fois, la nouvelle était vraie, on a annoncé que l'ennemi établit des batteries sur la terrasse de Saint-Gloud et sur celle de Meudon : ces deux points dominent Paris, et la première ne peut guère être inquiétée par le Mont-Valérien. Si, comme il n'est pas douteux, les Prussiens nous battent de là-haut, avec leurs grosses pièces qui portent à huit kilomètres, ils peuvent ruiner le rempart sur une grande étendue, de Grenelle à Auteuil.
Je ne me trompais pas : presque tous les journaux ont entonné, à l'occasion du rapport de M. J. Favre, un Hosannah si éclatant que jamais souverain ne reçut de plus basses adulations : « C'est une des plus belles pages de notre histoire ! on ne saurait trop l'admirer ! action héroïque, forme merveilleuse, courageux patriotisme, grandeur d'àme, grand caractère ! etc., etc., » toutes les qualités se trouvent dans cette pièce , où un nouveau J. Favre vient de se révéler ! 0 rois ! consolez-vous, les flatteurs de vos cours n'égaleront jamais en platitude les flatteurs de la populace.
Il faut le reconnaître, il y a une raison à cette unanimité des journaux, applaudissant le gouvernement de l'Hôtel de Ville, et s'écriant à chaque instant avec modestie, comme le Moniteur, type de l'abnégation : « Nous n'avons qu'à nous incliner devant l'assertion de M. Trochu ! » ils ont peur des terroristes ! Leur accord témoigne qu'au-dessus de nous pend la plus formidable association ouvrière, résolue à demander ses comptes : elle a le nombre et, à sa tête, des hommes, tels que MM. Blanqui et F. Pyat, qui ne reculeront devant aucune mesure, le premier par théorie, le second par rage d'envie. M. Pyat est l'homme de lettres qui n'est arrivé à rien et ne compte pour rien, et cette impuissance lui a brouillé la raison.
25. — Comme, malgré les promesses que Ton nous a faites, on continue à ne pas voir de sergents de ville dans les rues, le désordre est partout : les bouchers refusent de vendre la viande à la taxe et, lorsqu'on les menace de répression, répondent en ricanant : « On fait ce qu'on veut sous la République. » Dans les Champs-Elysées, les parterres si élégants sont foulés aux pieds, on y passe, on s'y roule ; les gardes nationaux dévastent les squares, y cueillent des fleurs, coupent des branches d'arbre, pour en orner leurs fusils ou les aller déposer aux pieds de la statue de Strasbourg, où il est de mode de faire un pèlerinage, parce qu'on y pérore ; ils détruisent ainsi des. arbustes rares et de grande valeur. Le peuple, disait-on, respecte ces beaux jardins ; sans qu'il y ait la moindre barrière, il s'abstient d'y passer. Oui, sous un gouvernement organisé, mais en République, il semble à ce même peuple que tout est permis; pour la masse, qui n'est pas autre chose qu'un enfant, République signifie absence de toute loi, de tout frein, vacances perpétuelles, récréation indéfinie, permission de tout faire.
En face d'un ennemi si nombreux, si habile si bien armé, si perspicace, toutes les imaginations travaillent pour trouver les moyens de le combattre : on invente mille engins plus destructeurs l'un que l'autre : canons à vapeur,
mitrailleuses lançant 1,000 balles par minute, feu grégeois, ballons laissant tomber des boules de picrate sur le camp ennemi, gaz asphyxiants, etc.
Notre gouvernement vient de commencer avec grand éclat et grand tapage la publication des Papiers secrets de la famille Impériale, trouvés aux Tuileries. Il ne s'agit pas ici de la convenance qui , seule , eut dû empêcher une telle publication : il ne faut pas en parler à MM. Rochefort, Claretie, etc. ; mais, du moins, on devait s'attendre à quelques révélations importantes. Aussi, le gouvernement ayant pris soin d'envoyer aux journaux la première livraison, chacun a-t-il cherché avec empressement, dans ces extraits publiés par la presse, les secrets horribles et les turpitudes du régime déchu, qui devaient faire frissonner et soulever le cœur de dégoût. La curiosité publique a été fort désappointée : on n'y a trouvé que des pièces insignifiantes, ou qui servent plus à disculper qu'à incriminer l'Empire, comme la correspondance de M. Jecker, relative à sa créance du Mexique, où ce banquier se plaint, au commencement, que « le gouvernement de l'Empereur regarde son affaire avec trop d'indifférence, » et, à la fin, que « le gouvernement ne lui accorde plus aucune protection, » ce qui montre combien
le gouvernement s'y intéressait peu ; — une note attribuée à l'Empereur1, où il est question d'une compensation territoriale du côté de la Belgique, ce qui « dissiperait les appréhensions de la Prusse et lui prouverait que l'on ne songe pas à s'étendre vers le Rhin, » et à l'attaquer, contrairement à ce que dit M. J. Favre. Si nos gouvernants sont des hommes d'État comme on le prétend, comment n'ont-ils pas reculé à entreprendre cette ridicule publication?
26. — Les républicains sont d'autant plus ardents à décréter la République comme gouvernement définitif, qu'ils voient plus d'opposition en dehors de leur peuple. La garde mobile de province, particulièrement, ne crie pas : Vive la République ! » et, quand on l'y provoque, elle crie : « Vive la nation ! Vive la France ! » ou même, comme ce bataillon commandé par M. Têtard, refuse absolument de crier, « attendu, dit le commandant, qu'on ne doit pas crier sous les armes ». Aussi, ce bataillon a-t-il été dénoncé par le journal de M. Blanqui, qui comprend bien qu'on n'aura pas bon marché de la province. Mais le gouvernement, qui, de son côté, a encore plus peur des hommes de M. Blanqui que des mobiles réactionnaires,
1 II a été prouvé, depuis, que l'Empereur était tout à fait étranger à cette note.
appelle près de lui ces mêmes mobiles, lorsqu'il est menacé : lors de la manifestation du 20, l'Hôtel de Ville était gardé, non par la garde nationale, mais par les mobiles, et des mobiles Bretons, c'est-à-dire des monarchistes déclarés. La manifestation communiste a vu qu'il n'y avait rien à faire, et s'est retirée après quelques cris, et le gouvernement, cette fois encore, a été sauvé. Que n'eût pas dit l'Opposition, sous l'Empire, si l'on eut exclu les gardes nationaux de la garde de l'Hôtel de Ville !
27. — Divers petits détails relatifs au siège : les subsistances, sans manquer encore, deviennent déjà rares, par suite des provisions que l'on a faites dans la plupart des familles : le beurre se vend 7 à 8 francs la livre, et bientôt il n y en aura plus. Les chevaux ne se vendent même plus : des chevaux de luxe sont donnés pour o ou 6 francs et des chevaux communs pour vingt sous, quarante sous ; on les abandonne, on les met dehors, ne pouvant plus les nourrir, le premier venu les prend pour une pièce d'argent. Les bouchers ont fermé boutique dans presque tous les quartiers, prétendant qu'ils perdaient à la taxe : le gouvernement, afin d'éviter des troubles peut-être sanglants, a été obligé d'établir des magasins de vente et de faire un arrangement avec les bouchers.
M. Pyat vient d'ouvrir une souscription, pour offrir un fusil d'honneur à celui qui touchera le roi de Prusse ; procédé digne de l'homme à la "petite balle, du promoteur à l'assassinat. Il ne voit pas qu'il prouve ainsi deux choses : qu'il n'a pas le courage d'exécuter lui-môme ce qu'il propose, et que le roi de Prusse est donc le vrai coupable, l'instigateur de la guerre ; sinon, il ne serait que la victime de l'Empereur, et il n'y aurait pas de raison de s'irriter contre lui.
A la porte Maillot, hier, étaient rangés 15 ou 20 soldats, ayant sur la poitrine cet écriteau : Misérables lâches qui ont abandonné leur poste devant l'ennemi ; que les honnêtes gens leur crachent au visage ! C'étaient de jeunes soldats qui avaient eu peur, le 17, au combat de Clamart et Chàtillon. Ce spectacle était si émouvant et. si pénible, que beaucoup de personnes passaient sans oser même regarder ces malheureux. On flétrit le manque de courage ; c'est l'indiscipline qu'il importerait plutôt de réprimer : le manque de courage n'est souvent qu'un accident, qui tient à des dispositions ou à des circonstances toutes matérielles ; l'observation du philosophe est juste : « Ne dites pas : cet homme a du courage, mais il a eu du courage à telle heure. » Ce qui est durable, au contraire, c'est l'indiscipline,
parce que c'est un mal moral, dont est atteint le fond même de l'homme.
Pour connaître les vœux des Communistes, il n'y a qu'à parcourir les remparts où montent la garde certains bataillons ; là, on ne dissimule pas ses aspirations, et l'on s'exprime ouvertement sur ce qu'on fera : on y annonce les projets les plus radicaux et les plus sanguinaires, on en attend la réussite avec certitude et on les exécutera avec résolution. Le gouvernement actuel ne doit pas être plus épargné que le précédent ; seulement, comme on l'a sous la main, on le traitera plus sévèrement. Le gouvernement de l'Hôtel de Ville n'ignore rien de ce qui se prépare, et il connaît assez les hommes qui ont été ses instruments, pour ne pas douter qu'ils n'hésiteront devant aucun excès. — Plusieurs de nos gouvernants regrettent peut-être déjà de n'avoir pas accepté le conseil de Régence : mais ils n'auraient pas été gouvernants ! et cette satisfaction d'avoir tenu la barre du vaisseau suffît, à ce qu'il paraît, aux âmes basses pour courir la chance de la mort, de l'opprobre et de l'ignominie.
28. — Paris a été fortement impressionné parla vue d'un nuage noir, immense, qui couvrait tout un côté du ciel, et dont la base rougeàtre s'étendait au nord-est ; c'était évidemment un grand incendie. Les bruits les plus
sinistres se propageaient : vers 3 ou 4 heures seulement, on a su que c'était des tonnes de pétrole qui brûlaient au bas des buttes Chaumont. Ce ne serait rien, si l'on ne soupçonnait pas que l'incendie a pu être payé par les Prussiens : s'ils ont incendié ce pétrole, ne peuvent-ils brûler nos fourrages, nos magasins, nos arsenaux? et Ton frissonne en pensant aux désastres inattendus qui pourraient rendre toute défense impossible, et la reddition inévitable.
29. — Si l'on veut savoir ce que sont les paysans des environs de Paris, et ce qu'on peut attendre de leur patriotisme, il faut s'informer de leur conduite, à l'approche des Prussiens. Au moment de l'investissement, on invita les cultivateurs à amener leurs bestiaux et leurs denrées à Paris ; beaucoup (à Châtres, notamment) refusèrent obstinément, répondant à toutes les instances, qu'il leur était bien indifférent que leurs denrées servissent aux Prussiens ; ce qu'ils espéraient, c'était les leur vendre cher.
« J'ai pris mes précautions avant de rentrer dans Paris, racontait le maire d'un village situé à 18 lieues de Paris t quand j'ai su que les Prussiens étaient à Mantes, j'ai fait apporter tous les fusils de la garde nationale à la mairie, et, la nuit, je les ai enterrés dans un lieu où personne ne les trouvera ! Ainsi nos hommes seront dans l'impossibilité de combattre les
Prussiens, et les Prussiens, certains de ne pas être inquiétés de ce côté, nous laisseront tranquilles ; je m'en suis assuré en allant moimême leur parler à Mantes1. » Aux portes de Paris, à Ghâtillon, les paysans ne voulaient rien fournir aux mobiles campés dans le village ; exaspérés, à la fin, de leurs refus, les mobiles fouillèrent les jardins et les champs, et trouvèrent cachées dans la terre une quantité de subsistances : « Oui, dirent impudemment les paysans, nous gardons nos provisions pour les Prussiens, pour qu'ils ne nous fassent pas de mal ! »
Voilà le courage, le patriotisme qu'ont inspiré aux paysans qui avoisinent Paris les doctrines matérialistes dont on les a nourris. Ils ne croient à rien, ne respectent rien ; aussi impies qu'immoraux, ils ne se mettent pas plus en peine de la France que de Dieu ; ils ne sont ni Français, ni Prussiens, ce sont des animaux à face humaine, des bêtes debout sur deux pieds, dont le souci, je veux dire, l'instinct, est uniquement la satisfaction des besoins de leurs corps. Voilà les hommes que produirait sur toute la terre la philosophie de MM. Taine et Littré !
1 Notez que ce village est situé à mi-côte, sur une colline escarpée, adossé à de grands bois, et peut, par conséquent, être facilement défendu par un petit nombre d'hommes.
30. — A l'heure où j'écris, une épouvantable canonnade retentit vers Ivry, depuis 4 heures du matin. Le canon ne cesse pas ; on se bat avec acharnement, et il tombe des quantités d'hommes morts et blessés de chaque côté !
M. ***, qui fait partie de l'artillerie de la garde nationale, de service aux remparts, me dit que les canons ne manquent pas, ni les artilleurs ; il me décrit plusieurs des moyens de défense, les tonnes de pétrole qu'on doit jeter sur les fagots de bois précipités dans le fossé, au moment où les Prussiens tenteraient le passage, les pompes, les tuyaux destinés à y mettre le feu, et qui envelopperaient les assaillants de flammes, les fougasses, les mines qui sauteraient sous leurs pas, etc., etc. Oui, les mesures sont bien prises, les fortifications et les retranchements excellents et bien entendu, les engins d'attaque formidables ; mais là n'est pas la solution de la question. La diminution des vivres commence seulement à se faire sentir, on vient de rationner la viande, et déjà s'élèvent des' plaintes : que sera-ce dans quelques jours ! — Le gouvernement, d'autre part, entrevoit une prochaine pénurie d'argent : il cherche à réduire, de plus en plus, le nombre des gardes nationaux, à qui il alloue 4 fr. 50, ce qui, avec la solde de la mobile, est une dépense d'un million par jour. Or, la plupart des gardes
nationaux, ouvriers, petits marchands, etc., ne travaillant plus et ne gagnant rien, comptent sur cette indemnité pour vivre. Enfin, détail qui a son importance, l'ennemi vient de couper les eaux de la Dhuys et de l'Ourcq, et de détruire les machines à vapeur qui faisaient monter l'eau à Paris ; on a dû, pour les remplacer, établir des pompes le long de la Seine. N'est-il pas à craindre que le roi de Prusse, tout en continuant des attaques sur plusieurs points, veuille, non pas emporter Paris de force, mais nous fatiguer, et attendre qu'épuisés, affamés, démoralisés, nous demandions à capituler? Il se peut, horrible idée ! que le monde voie une ville de deux millions d'àmes, armée de 2,000 canons, défendue par 500,000 combattants, se rendre à des ennemis inférieurs en nombre, parce qu'elle n'aura plus de vivres, plus de forces, plus de ressources ! Et ils comprendront alors, ces gens si courageux en paroles, et si sévères pour le malheur, comment 80,000 Français sans munitions et sans vivres, et 50 généraux désolés, ont été forcés à Sedan de capituler devant 250,000 Prussiens et G00 pièces de canons.
Nous verrons aussi, lors de cette catastrophe que je redoute et regarde comme inévitable, tomber ce gouvernement de l'Hôtel de Ville dans la boue et peut-être dans le sang. Tous
les symptômes s'accordent pour annoncer le danger qui le menace, et nous en même temps. Les clubs, les journaux, les réunions de toutes sortes montrent les socialistes décidés à imposer la Commune révolutionnaire. M. Ledru- Rolliny voit sa place comme membre influent; mais les ouvriers veulent autre chose : une transformation sociale absolue. On peut comprendre leurs plans par la proposition faite dans un club, de s'emparer de la grande maison Godillot, de l'exproprier et de l'exploiter au profit des ouvriers, en payant au propriétaire une indemnité annuelle. Ce procédé, ils prétendent l'appliquer à toutes les industries : sans se donner la peine, par exemple, d'acheter des caractères, des presses, des formes, etc. , pour fonder une imprimerie, ils prendront une imprimerie tout outillée, organisée, et s'y établiront à la place du patron évincé. — Ils sont en nombre, et ils ne doutent pas du succès ; ils ont, d'ailleurs, la République, jamais occasion ne sera aussi bonne. Yoilà pourquoi ils tiennent tant à la République ; un gouvernement régulier leur ôterait toutes chances de réussite. De là, aussi, leur fureur contre ceux qui se déclarent opposés ou simplement indifférents à la République : « Ah ! disaient, il y a peu de jours, des ouvriers de garde au bastion 68, les mobiles de ce bataillon (des mobiles de province) ont crié : Vive la nation !
SEPTE3IBRE 1 1 5
quand nous crions : Vive la République ! il faut que nous en reconnaissions quelques-uns, pour les démolir ! » Ces menaces ne sont pas isolées : « Les ouvriers que je conduis, me dit M. '**, ingénieur employé aux travaux des remparts, du côté de Belleville et de la Yillette, sont indisciplinables ; ils passent la meilleure partie de leur temps à parler politique. On a la plus grande peine à les faire travailler; à la moindre observation, ils se redressent avec colère. Je regarde sans cesse autour de moi, tandis que je leur commande, pour voir si l'on ne me tirera pas une balle dans le dos ! »
Nous avons eu, à deux jours de distance, la même désillusion, les mêmes bruits de victoire répandus par la ville et, en dernier résultat, un échec officiellement annoncé. Ce canon si fort que j'entendais ce matin, c'était un énergique combat que nos troupes soutenaient dans les villages en avant de Choisy, dont elles voulaient s'emparer. Choisy, depuis quelques jours, avait été fortifié par l'ennemi, qui en avait fait une position militaire de premier ordre. On a compris l'utilité de l'enlever, pour renouer nos communications avec Tours ; mais là, comme à Clamart le 19, on a commis la faute d'envoyer des troupes en nombre insuffisant. Elles ont été repoussées,
<( avec des pertes considérables », dit le rapport officiel. Au lieu de ce succès, qu'on jugeait d'une telle importance que le général Trochu était venu voir l'affaire, et aussi M. J. Favre, on a eu un résultat qui abattra les uns, les faibles, et excitera les autres, les violents, dont l'audace croîtra avec l'infortune du gouvernement, et qui profiteront du premier échec pour renverser ce gouvernement d'incapables et d'énervés.
Jadis, dans la société chrétienne, un roi, Louis XIY, pouvait dix ans de suite être vaincu au nord, au midi, sur tous les champs de bataille, être réduit aux dernières ressources, à sa dernière armée; pas un de ses sujets, pas un Français n'avait la criminelle pensée de profiter de son désastre pour détrôner son souverain malheureux. Ce crime, M. Trochu, M. J. Favre l'ont commis contre l'Empereur : il n'avait pas réussi, ils l'ont accusé, ils l'ont jeté à bas. — Ce sera la même loi qu'on leur appliquera à eux-mêmes ! Telle est la doctrine révolutionnaire : le succès, la souveraineté de la force, voilà la raison d'être, le but, la légitimité des gouvernements. C'était le principe du Paganisme antique, c'est aussi le principe du Paganisme moderne.
Les avocats du Gouvernement. — Proclamation de M. Victor Hugo aux Parisiens. — La commission d'enseignement. — Manifestation communiste. — Départ de M. Gambetta. — Combat de Bagneux. — Les boucheries municipales. — Appel des volontaires de la garde nationale. — Les ambulances. — Combat de Rueil. — Indiscipline de la garde nationale. — Spectacle de la mairie du Panthéon. — Nouvelle de la capitulation de Metz. — Préludes de l'insurrection communiste. — Le 31 Octobre.
1er Octobre. — Ceux qui approchent nos gouvernants de l'Hôtel de Ville laissent échapper, dans l'intimité, quelques vérités sur les hommes et les choses. Ainsi, Ton apprend que l'harmonie est loin de régner dans le conseil, et l'on devait bien s'y attendre, d'après son origine et sa composition. Nulle unité de pensée : l'attaque de Choisy, du 30, eût probablement réussi, si l'on avait eu une nombreuse artillerie; le général Schmitz en avait donné .l'ordre, cet ordre n'a pas été exécuté, et l'on s'est trouvé accablé par le feu de l'ennemi, sans pouvoir riposter. Le général Schmitz est furieux et désolé. Il va falloir recommencer; mais, pendant ce temps, l'ennemi se sera
fortifié. — Les membres du gouvernement commencent à se juger mutuellement : les deux Arago, surtout, impatientent les généraux, hommes d'action. Quand l'un, Emmanuel, a dit la République ! dont il a toujours la bouche pleine; quand l'autre, Etienne, a recommandé aux citoyens de « fêter l'anniversaire de la République par leur enthousiame », ils sont à bout. Ces revenants de 1848 n'ont que de la haine, de même que M. Louis Blanc le Sophiste, dont le Manifeste au peuple Anglais, écrit en style réfugié (il parle de murs faits de tôles agglomérées), n'est plein que d'invectives contre l'Empire, sans une idée politique, sans une vue d'homme d'Etat. Les avocats, de leur côté, trouvent que le généra] Trochu écrit trop. M. Garnier-Pagès ne sert à rien, M. Rochefort s'efface, comme s'il était étourdi au sommet où il se trouve porté; celui qui a le plus de besogne est M. Ferry, parce que, chaque fois que les Communistes somment le gouvernement de venir leur parler, il s'empresse de descendre et, tout tremblant, cède tout ce qu'ils demandent. Si l'on était en position de plaisanter, on rirait de ce gouvernement, où l'un des mainteneurs de l'ordre est M. Rochefort, et le protecteur des arts, le peintre du réalisme, M. Courbet1.
1 « Le réalisme, c'est l'absence de l'art. » (Les Nouveaux Jacobins.)
Il y a là tout le théâtre de la Foire, toute ta Comédie Italienne, tout le personnel du théâtre d'Arlequin, de Polichinelle et de Guignol, tous les pantins du spectacle des marionnettes, toute la collection de Pitres. deScaramouches, de Capitans et de Pantalons, qui paradent sur les tréteaux ou se pavanent dans la baraque de saltimbanques de Bilboquet.
Et ils ont le physique et le caractère de l'emploi :
Il y a le Bobèche, si sérieusement niais. Garnier-Pagès;
Le docteur Pancrace, Pelletan, dont les yeux noirs semblent regarder au dedans de lui, comme pour y voir sa vacuité ;
Le Cul-de-jatte, Jules Simon, qu'on pose au bout d'un banc et qui s'y dandine sur son derrière, comme un magot de la Chine, deux doigts en l'air;
L'Arlequin, Picard, qui rit de tout, et, la batte au vent, fait une volte sur son pied leste et se fiche de tout ;
Le fameux Robert-Macaire, Jules Favre, face échancrée en quart de lune décroissante, beau parleur, affectant de belles manières, ce qui ne l'empêche pas d'assassiner la nuit ce bon monsieur Cerfeuil ;
Son compère Bertrand, /. Ferry, la figure triste et l'air piteux, qui le suit et l'imite,
mais avec moins d'aplomb, et qui se démonte tout de suite à la vue des gendarmes ;
L'enfariné Pierrot, Em. A?'ago, l'aboyeur, qui appelle le public à la porte, l'invitant à entrer pour deux sous ;
Le Polichinelle sans dents, Glais-Bizoin, au son de voix aigu, mais qu'on n'entend pas, parce qu'il a toujours l'air d'avaler sa pratique (tout le monde connaît la jolie aventure de Gh. Nodier) ;
Le gros commissaire ventru, vantard et paillard, Gambetta;
Le Gendarme solennel, Trochu, fronçant les sourcils, qui semble penser et ne rit point ;
Ce chat emmitouflé de Crémieux, grimaçant dans son coin;
L'infernal et laid diable louche, rouge et cornu, Roche fort;
Et, enfin, sur le bord du tréteau, le vieux souffleur de théâtre, Etienne Arago, Paillasse qui fait la parade, et grimé, et peint et rasé, sourit toujours, même quand on le jette au bas des degrés, à la grande joie et aux applaudissements des spectateurs !
Les préoccupations les plus vives du public sont les subsistances : on cite des chiffres, qui semblent plus exacts que ceux du gouvernement. Il déclarait que nous avions pour deux mois de vivres ; évidemment, il ne dimi-
nuait pas, il augmentait plutôt. Il y a dix jours environ que cette déclaration a été faite, ce calcul, assure-t-on, était exagéré : on n'avait de viande fraîche que pour six semaines ; il en reste pour un mois. Il est vrai qu'on a du pain, des salaisons et des légumes secs, mais il sera nécessaire de les ménager. Cependant, tous ceux qui vont aux remparts monter la garde sont frappés de l'irréflexion et de l'incurie avec laquelle les ouvriers dépensent leur argent en mangeaille. Les bourgeois se resserrent et vivent d'économie; les ouvriers ne se refusent rien, ni en vins, ni en liqueurs, ni en viandes, ni en café, etc. C'est une médiocre préparation aux privations qui vont peser sur eux.
2. — A 5 heures, tout à coup est entré mon cousin, R. T..., le zouave, qui nous a appris qu'il venait nous faire ses adieux, qu'il partait demain ou après demain, avec un grand corps d'armée, pour forcer les lignes Prussiennes, et tâcher de rendre libre le passage vers l'armée de la Loire. Le ministre de la guerre les a aujourd'hui passés en revue, à leur caserne de la rue de Penthièvre : « Mes amis, leur a-t-il dit, nous nous retrouverons sur le champ de bataille, et, s'il le faut, nous mourrons en criant : Vive la France! » Les officiers croient qu'ils se battront probablement trois jours de suite.
Les zouaves avaient remarqué, en répétant le cri du général Le Flô, qu'il avait dit : Vive la France ! et non Vive la République ! C'est un indice du profond dissentiment qui existe entre les membres du gouvernement, les uns prétendant n'être qu'un gouvernement provisoire, les autres faisant tous leurs efforts pour implanter la République par tant de racines dans le sol, qu'au bout de quelque temps on ne la puisse arracher. De là, les petits soins de M. Arago, changeant les noms des rues, etc.; mais tout cela n'est qu'à fleur du sol et ne pénètre pas. La persistance de ces citoyens à crier Vive la République ! prouve contre eux : s'ils étaient plus sûrs de la vie de leur République, ils ne mettraient pas tant d'attention à en constater, à chaque instant, l'existence chancelante.
3. — Le comique, un comique inattendu, se mêle aux préoccupations sombres du moment: on nous apprend « que sous le soleil couchant, Notre-Dame à l'agonie est d'une gaieté superbe!)) Il paraît aussi que « le Panthéon se demande comment il va faire, pour recevoir sous sa voûte tout un peuple qui a droit à son dôme ! » Ces nouvelles nous ont été communiquées par M. Y. Hugo, dans une Proclamation aux Parisiens, qui a eu le don de nous faire sourire un instant.
Le burlesque maire de Paris, M. E. Arago, continue ses pasquinades : il ne s'est pas contenté de faire enlever du Louvre (vis-à-vis le pont des Saints-Pères) la statue équestre de Napoléon III, et d'arracher l'inscription qui constatait que le Louvre avait été achevé par l'Empereur ; il a remplacé l'une et l'autre, par ces mots écrits en grosses lettres sur une couche de plâtre : Liberté, égalité, fraternité. République française démocratique , une et indivisible. Ce pauvre homme ne sait que parodier 93. A la porte du Louvre, du côté de la place, une inscription indiquait que le Louvre avait été commencé par François Ior et achevé par Napoléon III (tous deux, étrange coïncidence, faits prisonniers) ; il a effacé, par Napoléon III. A la bonne heure ! l'histoire ignorera que Napoléon III a eu cet honneur.
4. — Ce gouvernement commence déjà à tomber en discrédit : on se permet de l'attaquer ouvertement (je parle du public modéré, non des Communistes, qui, dès le premier jour, ont été ses ennemis). Le général Trochu paraît, ce qu'il a toujours été, un parleur vaniteux, qui n'a rien su faire, qui n'est pas un capitaine et ne nous tirera pas de là. Il a fallu un mois pour ouvrir les yeux aux Parisiens. Eh ! pauvres gens, ne savez-vous pas que les beaux parleurs n'ont jamais agi ? Si
cet homme eût été un vrai général, il se fût autrement conduit. Il avait un ministre de la guerre chargé de l'administration, un chef d'État-major capable et actif ; lui, il fallait qu'il ne fût, pour ainsi dire, jamais clans Paris : toujours entre les remparts et les forts, envoyant, dirigeant, conduisant lui-même les reconnaissances, sondant sur tous les points la ligne de l'ennemi, scrutant son côté faible, pour savoir où le frapper, et accumulant, sans permettre à un seul journal de dire un mot, toutes les troupes dont il pouvait disposer, pour faire, coûte que coûte, avec une nombreuse artillerie, une percée qui donnât de l'air à la ville et lui permît de respirer, et ensuite de vivre ! Au lieu de cela, il s'est confiné dans son palais, bavardant avec les avocats de l'Hôtel de Ville, politiquant, et ne sortant de Paris que pour assister, de loin, quand la lutte est près de finir, au combat de Choisy, qui eût dû être décisif!
Voilà un homme coulé, et déjà Ton se tourne vers le général Ducrot, qui sera peutêtre, avant peu, l'objet de l'engouement des Parisiens. — M. J. Favre est aussi fort négligé, et le grand effet produit par son Rapport est effacé. — M. Gambetta a plus de succès : il ne fait pas de longues proclamations, et elles sont énergiques. Il me semble aussi avoir plus de bon sens que ses collègues :
tandis que ceux-ci jouent la comédie, même avec leurs amis les plus intimes, M. Gambetta ne s'abuse pas; on lui prête un propos significatif : « Ah ! aurait-il dit, il y a moins d'enthousiasme que je ne croyais ! les rapports des Préfets sont unanimes, la province dit : Paris a fait une République, qu'elle défende sa République ! » C'est-à-dire, il compte peu sur l'empressement de la province à secourir Paris. Voilà leur punition : ils ont divisé parla politique une nation qui était unie pour la résistance ; avant le 4 septembre, il n'y avait qu'une préoccupation, se défendre ! aujourd'hui, il y en a deux, la défense et la forme du gouvernement. Sous un gouvernement régulier, les forces de la nation tout entière auraient été facilement organisées et, si le gouvernement se fût transporté au centre de la France, la France l'eût accueilli comme son représentant. Mais comment se reconnaitrait-elle dans MM. Grémieux, Glais-Bizoin et Laurier? Ils ne peuvent qu'être ridicules.
Les sergents de ville, qui ont reparu depuis peu de jours, sous le nom nouveau de Gardiens de la paix, produisent la plus piteuse impression : vêtus d'une sorte de vareuse à capuchon, coiffés d'une casquette dite américaine de forme disgracieuse, sans barbe, sans moustaches, sans armes, ils ont l'air honteux
d'eux-mêmes. On les voit marchant tristement, à pas comptés, trois par trois, ne faisant rien, n'empêchant rien, semblant avoir plus peur des voleurs et des passants même, qu'empressés à aider et à secourir la population ; on rit d'eux, ils le voient, et se sentent aussi inutiles que ridicules. Autre lâcheté de ce gouvernement, qui n'a même pas le courage de déclarer et d'avouer que le premier devoir de tout gouvernement, quel qu'il soit, est de maintenir l'ordre.
Parmi les pièces publiées dans la Correspondance de la famille Impériale, une des plus intéressantes est la collection de portraits d'hommes d'Etat contemporains faits par M. Rouher pour l'Empereur. Ainsi qu'il arrive, quand on ne s'adresse pas au public, mais à une seule personne, ces portraits ont une allure franche et un air de vérité qui vous attire et vous attache. La plupart, pour ne pas dire tous, sont d'une ressemblance frappante. Le peintre est à la fois très perspicace et très fin (voyez celui de M. Chevreau, par exemple, ou de M. Magne); mais il possède une qualité bien supérieure : on sent la probité de ces appréciations, celui qui les donne est un honnête homme, raisonnable, sans parti pris et désintéressé ; il ne cherche que l'intérêt de celui à qui il s'adresse. Rien
ne fait plus d'honneur à M. Rouher que la publication de ces portraits.
o. — La foule, depuis quelques jours, se presse aux portes des bouchers, dont les grillés, hermétiquement fermées, ne s'ouvrent qu'à de certaines heures. Là, sur les trottoirs, femmes du peuple, domestiques, dames même, stationnent par centaines, et quelque temps qu'il fasse : au moment où s'ouvrent les portes, les gardes nationaux font entrer à tour de rôle, et chacun cherche à obtenir un petit morceau de viande. — Tous les lieux jadis fréquentés sont déserts, un grand nombre de magasins sont fermés ; ceux du Louvre, si immenses, présentent, le long des comptoirs, la perpective de deux lignes de commis habillés en gardes nationaux; çà et là errent trois ou quatre clientes : « Madame, il ne vient plus personne, si ce n'est pour acheter des vêtements de deuil ! »
Le gouvernement de l'Hôtel de Ville montre ce phénomène singulier, d'être menacé dans son existence, dès demain, par les Communistes et, un peu plus tard, parla capitulation à laquelle il sera réduit, — et de se comporter comme s'il avait devant lui l'éternité. Il prend des mesures pour l'organisation de sa République : il nomme des Commissions pour réformer la législation, pour transformer l'ensei-
gnementà tous les degrés, etc. Peu importerait cette fatuité, si elle n'était dépassée par l'aveuglement avec lequel on procède à la composition de ces Commissions. Les principaux membres de la Commission d'enseignement sont MM. Pelletan, protestant, Vacherot, athée, dont les livres ont pour but d'affirmer et de démontrer l'athéisme, Carnot, librepenseur, E. Laugier, matérialiste, Tax. Delort, ex-rédacteur du Charivari, protestant, Despois, et Albert Le Roy, anciens professeurs, libres-penseurs, Henri Martin, panthéiste, Georges Pouchet, le champion des générations spontanées, etc., une collection de journalistes, de professeurs et d'écrivains ennemis acharnés et avoués du Christianisme, plus encore, de toute forme religieuse. Il s'agit de constituer un système d'enseignement d'où Dieu sera absolument et définitivement exclu. M. J. Simon, ministre de l'instruction publique, s'est empressé d'approuver un si grand projet. C'est là que devait aboutir ce philosophe du déisme.
En ce moment, 9 heures du matin, une forte canonnade retentit vers Montrouge.
Dans les dernières heures de la nuit, j'entendais le roulement d'une quantité de pièces d'artillerie et de charriots, etc., qui se rendaient du côté des remparts.