‹ Journal de Fidus (volume 2)Chapitre 4 sur 12 · La canonnade n'a été appuyée par · texte numérisé non relu

La canonnade n'a été appuyée par

aucune sortie ; on s'est borné à un combat d'artillerie, et les forts ont échangé des boulets avec les redoutes ennemies. La population de Paris, la garde mobile, la garde nationale, sont fort mécontentes de l'inactivité du général Trochu : on se plaint qu'il ne fasse rien, qu'il n'ordonne pas de grandes sorties, qu'il ne se serve pas de cette quantité d'hommes armés qui passent leurs journées à faire l'exercice et se dévorent d'impatience sur les remparts, attendant le moment d'agir. L'armée se joint à ces plaintes, on n'entend, de tous côtés, que ces mots : Nous n'avons pas un homme ! Les généraux même se plaignent, ils affirment qu'ils proposent des plans hardis, et que le général Trochu les arrête, leur disant : « Je vous le défends ! gardez- vous-en bien ! etc. » C'est-à-dire, nulle audace, nulle énergie, des paroles, des discours, des proclamations et des ordres du jour, ce qui a valu à ce général parleur le nom sous lequel on le désigne à présent, Ollivier militaire !

Il faudra, pourtant, avant peu, se décider h un coup hardi : hier, en passant, à 1 heure et demie, près de l'Hôtel de Ville, j'ai vu la place couverte d'une immense foule d'hommes, la plupart en blouse, mais le képi sur la tête, avec armes, drapeaux, etc. C'était une manifestation des bataillons de Belleville, La Villette, etc., qui venaient déclarer au gouverne-

ment qu'ils voulaient marcher, tenter un effort contre les Prussiens et, du même coup, proposaient la Commune. Les armes étaient en faisceau et, malgré les excitations de quelques orateurs, les dispositions de la foule ne semblaient pas violentes ce jour-là. Le gouvernement s'en est tiré par quelques paroles vides et vagues, comme savent en trouver aisément les avocats ; mais la lutte n'est qu'ajournée, et le seul moyen efficace, pour lui, de se garer de la populace, sera de la lancer dans la plaine contre l'ennemi. Du reste, voici ce qui probablement arrivera : le gouvernement de l'Hôtel de Ville réunira une armée, 50, 100 ou 150,000 hommes, et fera une sortie pour forcer les lignes ; s'il ne peut réussir, comme on le présume, il aura livré une bataille sérieuse, où nos troupes se seront bien comportées et auront fait subir des pertes considérables à l'ennemi. Ce sera alors le moment d'entrer en pourparlers, d'autant plus que la disette se fera sentir. Mais, à ce moment aussi, les Communistes, comprenant qu'ils n'ont plus que cette chance, et rien à perdre, se soulèveront contre ce gouvernement qu'ils appelleront traître, marcheront sur l'Hôtel de Ville, et ... Je n'ose aller plus loin, tout étant possible après, massacre, guerre dans les rues. Le gouvernement de l'Hôtel de Ville, de toutes façons, est perdu :

il le doit voir, il doit trembler, et s'il ne le voit pas, il a le même bonheur que les fous qui, sur un pont qui se rompt, rient d'en entendre le craquement.

7. — L'indiscipline n'est pas moindre qu'il y a quelques semaines dans la garde mobile : au fort de la Briche, les mobiles, malgré les menaces de la cour martiale, sortent, vont à Saint-Denis, y louent un costume civil à des gens qui en font métier, et viennent passer la nuit à Paris. On ferme évidemment les yeux à l'appel du matin, tant les sorties sont nombreuses chaque jour.

La journée d'hier comptera dans l'histoire du gouvernement de l'Hôtel de Ville, car il aura donné un témoignage de faiblesse, d'imprévoyance et d'impudence, qui me semble pas pouvoir être dépassé. Le Journal Officiel du 6, en effet, contient les actes suivants : 1° une proclamation adressée à la garde nationale de Belleville, pour l'engager à ne plus troubler F ordre par des manifestations armées ; 2° une proposition de M. deKératry, préfet de police, pour supprimer la Préfecture de police, proposition adoptée par le gouvernement; 3° la déclaration de la Commission d'enseignement, que Y enseignement de l'Etat et des communes sera exclusivement laïque; 4° le procès-verbal de la capitulation de Sedan ; 5° une

dépêche de M. Glais-Bizoin ; 6° un tableau de la situation, où le gouvernement affirme la trahison de l'Empereur dans la présente cruerre.

Je reprends ces pièces une à une, elles en valent la peine : 1° la manifestation d'avanthier avait été calme , mais la fureur de M. Flourens, ses paroles menaçantes, sa démission jetée à la face du gouvernement, n'avaient pas laissé que d'intimider ces messieurs de l'Hôtel de Ville. Ils savaient que, le soir même et hier, les clubs avaient résolu de renouveler leurs manifestations, et ils ne se dissimulaient pas qu'ils seraient renversés, si le peuple armé, si les citoyens de Belleville et de laVillette le voulaient. Il veut réunion des membres du gouvernement, et quelques-uns étaient d'avis de résister; mais, — plusieurs journaux ont pris soin de nous en instruire, — il y a dissentiment dans le gouvernement : quelques-uns sont faibles, d'autres font opposition. On n'a pas osé employer d'énergiques moyens de répression, et l'on s'est résolu à adresser à la garde nationale une proclamation, où le gouvernement « se glorifie de Y ordre et de la discipline de la garde nationale », mais l'avertit qu'elle a manqué « gravement, pour la deuxième îois,hY ordre et à la discipline, par une manifestation à main armée » , et la conjure, à mains jointes et d'une voix suppliante,

de vouloir bien s'en abstenir, car « ces manifestations sont contraires à la discipline ! » Mêmes prières du commandant de la garde nationale, M. Tamisier. On comprend comme ces admonestations d'un pouvoir qui n'ose dire : Je vous le défends, mettront fin aux manifestations ! J'attends, dans un avenir peu éloigné, son renversement et rétablissement de la Commune. Et eux-mêmes n'en doutent pas : quelqu'un montrait à M. A. Desprez, secrétaire de la mairie du VIe arrondissement, un tiroir rempli de pistolets chargés, et lui disait que c'était pour se défendre, non des Prussiens, mais des Communistes : « Je vous avoue, dit M. Desprez, qu'à la mairie on ne les craint pas moins que vous; le maire et ses adjoints ne sortent pas, sans avoir leurs revolvers dans leurs poches. » — 2° C'est la même peur qui a décidé M. de Kératry à proposer la suppression de la Préfecture de police : les journaux de la future Commune l'exigent depuis trois semaines. Je sais, du reste, qu'il est très fatigué des gens qui l'entourent, et sa proposition me semble un véritable trait d'esprit : il voit venir les Communistes et se met à l'abri. Il le fait entendre dans son rapport: «Dans les révolutions, dit-il, on court tout de suite à la Préfecture de police. » Lui, il en sort ; quand la Commune viendra, il n'y sera plus ! — 3° La déclaration de la Commission d'enseignement est simple-

ment celle-ci : Il ne sera jamais, dans les écoles, question de Dieu. Ils ont attendu un mois pour la faire ; Dieu doit leur en savoir gré ! Quant au dévot M. Trochu, on ne parle pas de protestation de sa part. — 4° Le procèsverbal de la capitulation de Sedan prouve ce que nous savions, mais non officiellement, que Ton est allé trouver le général en chef Prussien, par ordre de l'Empereur, ce qui signifie qu'on ne pouvait disposer du sort d'une ville et d'une armée sans l'autorisation de l'Empereur ; que le conseil de guerre a délibéré sur les propositions de l'ennemi, en l'absence de l'Empereur, qui n'y assistait pas ; que si, d'abord, deux généraux ont été d'avis de résister, ils se sont rendus aux explications de leurs collègues, qui montraient que toute résistance était impossible, faute de vivres et de 7nunitions ; et enfin, que la capitulation fut signée à Y unanimité. — 5° La dépêche de M. Glais-Bizoin affirme que la province se lève en masse et avec enthousiasme. Les incrédules prétendent que la dépêche a été fabriquée par le gouvernement, pour les besoins du moment. La preuve, d'ailleurs, que le gouvernement n'est pas si sûr qu'il l'affirme de l'enthousiasme de la province, c'est que M. Gambetta, ministre de l'Intérieur, est parti en ballon, pour accélérer le mouvement et enflammer les âmes. — 6° Quant au tableau de la

OCTOBRE 13o

situation, présenté par le gouvernement, rien de plus grave, parce que c'est un symptôme de rapproche, je dirais presque de l'accomplissement prochain de la révolution socialiste. C'est, en effet, une pièce écrite avec une rage si aveugle, qu'elle ne peut sortir de la plume des rédacteurs ordinaires du Journal Officiel, et je doute même qu'elle émane d'un membre du gouvernement. La violence des termes, la fureur du ton, l'ineptie et le vide des accusations, sont indignes d'un gouvernement qui se respecte encore un peu. Le Journal Officiel ne peut ignorer que tout ce qu'il avance est faux. Comment un homme de bon sens peut-il ajouter foi à ces niaises allégations : « L'Empereur avait refusé à la nation de l'armer; il n'avait souci que de livrer la France à l'étranger; il voulait céder l'Alsace à la Prusse, pour restaurer sa dynastie, qu'il espérait relever par une paix honteuse, en devenant le vassal de la Prusse; il avait déchaîné la Jacquerie contre les propriétaires, etc. » Je ne parle pas des faits ridicules empruntés aux journaux et depuis longtemps démontrés faux, tels que : « L'Empereur n'avait pas cessé de commander ; c'est lui qui conclut la capitulation de Sedan; ses 300 voitures firent perdre vingt-quatre heures et compromirent tout, etc.» Et comment s'empêcher de sourire, à ces reproches de complots, adressés par des

hommes dont les complots sont Tunique métier ! Il est inutile d'insister sur le reste ; écrire dans un pareil langage, c'est s'abaisser au-dessous des plus bas folliculaires, s'avilir aux yeux de tous ceux qui raisonnent.

On dit que la pièce est de M. Dubost, ancien rédacteur de la Marseillaise, devenu secrétaire général de la Préfecture de police.

Le gouvernement, tout en affirmant que « toutes traces d'agitation ont disparu avec l'Empire », ne croit cependant pas suffisante la proclamation qu'il a adressée à la garde nationale, pour la prier de ne plus troubler l'ordre : dans une nouvelle pièce, il revient, à trois ou quatre reprises, sur la nécessité de la discipline, de Tordre, de la concorde, et sur les inconvénients qu'il y a à « critiquer à tous propos les chefs militaires ». Les plaintes contre l'inaction du général Trochu sont, en effet, presque universelles : on ne veut plus de lui.

8. — Le gouvernement, quel qu'il soit, — car les indiscrétions des journaux nous informent de la discorde qui règne à l'Hôtel de Ville, où le parti de la Commune aurait la majorité — juge utile de nous leurrer d'espérances, auxquelles il ne croit pas le premier, et qu'un simple calcul suffit pour faire évanouir. Il se fait écrire, de Tours, le 1er octobre, que l'on a toutes prêtes deux armées

de 80,000 hommes chacune et 36 batteries d'artillerie. Il faut que ce gouvernement ait un grand mépris de la nation Française et ne lui suppose ni mémoire, ni raisonnement. S'il y a deux armées de 80,000 hommes, elles ne peuvent être composées que de quelques milliers de soldats qui se sont sauvés de Sedan, et des dépots restés en arrière. Le tout ne saurait monter à plus de 50,000 hommes de vraies troupes, encore faut-il compter les anciens soldats rappelés. Le surplus n'est que recrues, mobiles, etc., c'est-à-dire, des hommes tout à fait impropres à faire la guerre en rase campagne. Le gouvernement avoue, en outre, qu'il n'a ni mitrailleuses, ni cadres, en d'autres termes, pas d'officiers. La conclusion est que, quel qu'en soit le motif, nous n'avons pas d'armée, pas de forces, pour résister aux 800, peut-être aux 1,100,000 Prussiens qui ont envahi la France, et que le parti le plus sage, le plus raisonnable, le plus humain et le plus profitable, c'est de faire la paix, quitte à nous venger, dans quelques années, avec toute la puissance que nous donneront des alliances sûres, des ressources accumulées et notre juste ressentiment.

Hier, nouvelle manifestation à l'Hôtel de Ville, pour exiger les élections, c'est-à-dire, la Commune. M. Ferry est descendu et a répondu

que le gouvernement n'attendait « que de nouvelles pétitions ». Elles ne manqueront pas ; on annonce déjà une autre manifestation pour aujourd'hui. M. Gambetta n'en assure pas moins, dans sa proclamation à la province (affichée ce matin dans Paris), qu'il y a union absolue à Paris ! Il sait évidemment à qui il s'adresse : sa proclamation ne contient même pas le mot de république, encore moins le cri de Vive la République !

Les gardes nationales de certains quartiers (Belleville, la Yillette, Batignolles-Clichy, Jardin des Plantes ! etc.), en attendant que la Commune soit instituée, devancent ses décrets : elles font signer des pétitions, pour que l'on confisque les biens de tous les absents de Paris.

9. — 11 est bon de remarquer que, le jour où le gouvernement, dans le Journal Officiel, affirmait que l'armée avait perdu vingt-quatre heures, à cause des 300 voitures de l'Empereur, une autre note du même Journal Officiel nous faisait connaître ce qu'étaient devenues les écuries Impériales : sur 340 chevaux, 80 sont partis avec l'Empereur, 110 ont été, depuis le 4 septembre, envoyés en Normandie ; on a monté des éclaireurs- avec une centaine d'autres, etle reste sert à MM. Trochu, Arago, Flourens, Fon vielle, Floquet, etc., etc. On se demande comment, avec 80 chevaux, l'Empereur pouvait avoir 300 voitures.

Les plus beaux hôtels du quartier des Champs-Elysées sont déserts, leurs propriétaires, la plupart étrangers, étant partis de Paris. Les officiers de la gendarmerie de province, qu'on organise en régiments et qui sont campés aux Champs-Elysées, ont demandé l'autorisation de s'établir dans ces hôtels. Ils les occupent aujourd'hui, et sont étonnés du prodigieux luxe qu'ils y trouvent, notamment dans le fameux hôtel Païva, qui a, dit-on, coûté 11 millions. Les gardiens de cet hôtel, au surplus, ont vu arriver avec joie cette garnison de gendarmerie ; car une bande populaire s'est présentée le lendemain pour le saccager, et s'est retirée, quand elle a aperçu les gendarmes.

A trois heures, hier, en passant sur la place Maubert, j'ai été frappé d'entendre le rappel que l'on battait dans tout le quartier. En avançant dans le quartier Saint-Germain, on voyait les gardes nationaux courir aux armes et se grouper au coin des rues ; on entendait partout le mot de manifestation. Je suis entré à la mairie du VIe arrondissement, où j'ai appris qu'il devait y avoir, en effet, une manifestation à l'Hôtel de Ville, pour demander la Commune, que les bataillons du quartier se réunissaient, sur Tordre de leurs commandants, pour faire une contre-manifestation; que le maire et ses adjoints s'étaient

rendus à l'Hôtel de Ville, enfin que Ion était fort inquiet, parce qu'on ignorait la force de la manifestation. Je suis allé aussitôt à l'Hôtel de Ville : la place était couverte de gardes nationaux formés en carré; derrière et sur les quais une grande foule, beaucoup de voitures arrêtées ; c'était la contre-manifestation. On disait que les gens de la Commune avaient échoué, se trouvant en trop petit nombre. Les membres du gouvernement se tenaient au milieu de la place et péroraient, sans qu'on pût les entendre à dix pas. Tout à coup, est survenue une grosse pluie, et tout le monde s'est enfui, y compris, je pense, les membres du gouvernement. Cette manifestation m'a paru tout à fait ressembler à celle du 16 avril 1848 : deux peuples côte à côte, comme deux rivières dans un même lit, sans se confondre, un gouvernement divisé, les uns modérés, les autres plus ardents, ces derniers n'osant pas encore jeter les premiers dehors, et la partie ajournée. Or, un mois après, le 15 mai, l'Assemblée était envahie, le gouvernement renversé (pendant deux heures), et le mois suivant, se livrait dans Paris la furieuse bataille de juin, qui durait quatre jours ! Aujourd'hui, que tout se fait plus vite, je ne pense pas que la Commune attende un mois pour faire son 15 mai. — Pendant tout ce trouble, le canon des forts ne cessait de tonner et retentissait dans toute la

OCTOBRE d 41

ville : c'était sinistre : chacun se rappelait les deux mots de M. de Bismarck sur la populace de Paris, et de M. Gambetta sur Yunion de la population de Paris.

10. — Les journaux socialistes ou communistes, tout en déplorant la décision du gouvernement d'ajourner les élections, ont gardé une modération, qui ne peut être qu'aiTectée ; des hommes de ce caractère ne sont pas si doux. Je crains qu'ils ne machinent quelque chose sournoisement. Hier au soir, on a fait dire aux sardes nationaux du faubourg Saint- Germain de ne pas s'éloigner de leur quartier, pendant la journée d'aujourd'hui. Ce gouvernement révolutionnaire issu de l'émeute sait bien, en effet, sur qui il peut compter pour maintenir l'ordre, et ce faubourg Saint-Germain encroûté, vieux, dévot, il le tient en grande estime, au jour du danger.

Le vieux vaudevilliste Et. Arago continue à jouer son rôle en comédien émérite : une manifestation ayant encore été tentée, il est descendu pour parler à la foule ; mais bientôt, à bout d'éloquence, il s'est arrêté court, et a remplacé le discours absent par des baisers qu'il a envoyés avec la main. Cette mimique a fort réjoui le parterre, qui a applaudi comme au théâtre ; public et comédien se sont reconnus.

On n'a pas dit, le Journal Officiel a eu encore un peu de pudeur, que, le 6, lors de la manifestation Flourens, celui-ci est entré à l'Hôtel de Ville, en compagnie de Mégy, l'assassin de Ratignolles-Clichy, condamné aux travaux forcés, pour avoir tué un sergent de ville. Relâché, après le 4 septembre, par le gouvernement de l'Hôtel de Ville, Mégy est devenu chef de bataillon de la garde nationale, et c'est en cette qualité qu'il s'est présenté et a conféré avec M. Trochu. On voit, par ce trait, jusqu'où s'abaissent, en révolution, des hommes qui, si on leur eût dit, il y a deux mois, qu'ils traiteraient de pair à égal avec un Mégy, se seraient redressés indignés. De bonnes âmes continuent, pourtant, à dire que, « du moins, nous avons un gouvernement d'honnêtes gens » / Voilà le deuxième gouvernement qui porte ce nom, depuis huit mois ! ce sont ces honnêtes gens qui amènent le gouvernement des scélérats. Roland aussi était un honnête homme; il nous a valu le règne de Robespierre !

L'alimentation est toujours un des plus grands soucis du public et du gouvernement: la population est rationnée pour la viande. La viande de cheval devient une ressource précieuse, mais il ne faut pas croire que, malgré l'infériorité du prix, elle soit recherchée par le peuple : au contraire, ce sont les bourgeois

qui l'ont adoptée et sans hésiter. Quant au peuple, il n'en veut pas entendre parler : cela le dégoûte, et dans les groupes, à la porte des boucheries, on entend des femmes d'ouvriers malaisés dire avec dédain qu'elles « ne peuvent se résoudre à manger du cheval », et qu'elles préféreraient se nourrir de pain sec. Toujours l'irréflexion du peuple enfant ! et c'est cet enfant qu'on appelle à prendre part au gouvernement !

A chaque instant, on passe du blanc au noir et vice versa, tant les impressions se succèdent rapidement. Aujourd'hui on calcule avec espoir les chances de salut : on affirme que l'armée de la Loire existe réellement, qu'elle compte un assez grand nombre d'anciens soldats, dont on a fait des sergents et des officiers : que les Vendéens et les Bretons particulièrement sont enflammés de patriotisme et d'enthousiasme; que cette armée s'approche avec lenteur et prudence, afin de former les jeunes recrues et rallier les corps isolés ; que bientôt elle constituera une force imposante ; que, dès qu'elle sera à portée, l'armée de Paris fera une grande sortie sur plusieurs points à la fois, en poussant l'ennemi de front, pendant qu'il sera attaqué par derrière ; qu'entre ces deux armées soutenues par le feu des forts, les Prussiens seront nécessairement écrasés ; que,

tout au moins, une large trouée sera ouverte dans leurs lignes, Paris ravitaillé, et les communications reprises avec la province : que le soulèvement général noiera les Prussiens dans la population, enfin qu'ils seront morcelés, brisés, assommés, anéantis ! — Dieu le veuille! 11. — Le désordre, qu'on appelle, dans Farinée, indiscipline , et qui, dans le gouvernement, n'a pas d'autre nom qu' anarchie, est général. Dans la garde nationale, la question des ofliciers est toujours à l'ordre du jour : les uns acceptent leurs officiers élus-, les autres les repoussent ; il suffît qu'un capitaine déplaise à quelques-uns, pour qu'on le veuille changer : « On l'a élu, font observer les gardes qui ont quelque bon sens. — Raison de plus, ripostent les autres, nous avons le droit de le casser! » C'est le véritable procédé des républiques anciennes : tout s'y donnant à l'élection, dès que l'élu ne plaisait plus, on le jetait de côté. Aussi, l'on vit comment finirent ces républiques, lorsqu'un gouvernement fortement organisé s'attaqua à elles : en deux batailles, Philippe en eut fini avec Athènes. — Mais toute discipline est inconnue à la société actuelle : nous sommes tous emportés par le souffle révolutionnaire ; l'unique loi, pour chacun, est celle-ci : N'obéir qu'à sa seule volonté, et encore, à sa volonté du moment.

L'histoire de M. Pilhes est une preuve de cette anarchie morale : M Pilhes commande le 212e bataillon ; il a été élu, mais, au bout de quelques jours, plusieurs de ses subordonnés se sont rappelé qu'il avait été un des chefs de l'attentat du 14 août, où de pauvres pompiers furent inopinément assaillis en plein jour, blessés ou tués par une centaine de misérables. On a invité le commandant Pilhes à s'expliquer : il a avoué le fait et s'en est glorifié. Mais une partie de son bataillon ne l'entend pas ainsi, et prétend que l'action n'est point glorieuse, et voici comment raisonnent ces honnêtes gens : Il y a rébellion et rébellion, la rébellion loyale, et l'échauffourée coupable. La rébellion loyale est celle qui parvient à renverser le gouvernement ; la rébellion coupable est celle qui n'a « aucune portée politique » : en deux mots, il y a la rébellion qui réussit, et la rébellion qui échoue ; et la rébellion qui échoue n'est qu'une grossière émeute, répudiée par tous les chefs sérieux et importants de la démocratie. En conséquence, M. Pilhes n'ayant pas réussi le 14 août, à la Villette, n'a fait qu'une grossière émeute ; sa tentative n'est pas un acte politique, et il doit être cassé comme indigne. — Mais ce n'est pas tout : ses subordonnés le conserveront volontiers, si « le gouvernement déclare publiquement que la révolution du 4 septembre

1 46 JOURNAL DE FIDL S

a ratifié la journée du [ht août. » Eh! d'où vous vient ce doute, gardes nationaux du 212e bataillon ! Le gouvernement ne s'est-il pas empressé, le soir même du 4 septembre, de faire mettre en liberté Eudes et ses complices, chefs, avec M. Pilhes, de la « grossière émeute » de la Yillette, et, comme tels, condamnés à mort ? Eudes n'est-il pas devenu aussi chef de bataillon? bien plus, le général Trochu n'accepte-t-il pas de discuter et d'examiner les questions les plus graves du gouvernement avec M. Mégy, qui, lui, a fait mieux, car il a, tout seul, fait son émeute, en tirant à bout portant sur un sergent de ville ? Le gouvernement est plus logique que vous ; car il reconnaît, par ces faits publics, qu'il n'y a pas deux sortes d'émeutes et de rébellion, mais une seule, qui consiste à renverser le gouvernement, par tous les moyens ; tous sont bons ! L'indignation des honnêtes gens du 212e bataillon atteste jusqu'à quel point les idées du juste et de l'injuste sont troublées: il ne leur vient pas à l'esprit que le 14 août et le 4 septembre ont le même principe et sont, à des titres égaux, un crime !

Ce n'est pas seulement dans la garde nationale qu'existe l'anarchie, mais dans les mairies : plusieurs mairies, celle du XIe arrondissement particulièrement, viennent, de leur

propre autorité, de décider qu'elles ne souffriraient plus les Congrégations enseignantes ; en conséquence, les Frères des écoles Chrétiennes ont été expulsés et leurs écoles fermées. Le supérieur général, le frère Philippe, s'est adressé à M. J. Simon, ministre de l'instruction publique : celui-ci a été très frappé de la supériorité d'esprit du frère Philippe, ainsi que de ses observations ; il a promis d'aviser, dès que ses grandes affaires le lui permettraient. Mais la vérité est qu'il ne peut rien. Les mairies, en effet, se sont rendues indépendantes, plusieurs même ne sont pas libres : celle de Montrouge (XIVe arrondissement) a été envahie, dès le 4 septembre au soir, par une bande déguenillée, qui s'y est établie, qui a déclaré y vouloir rester, et qu'on a été obligé de garder. On les a à peu près habillés ; ils siègent à côté du maire, afin de le conseiller et de contrôler ses actes, et l'un des deux adjoints a été pris parmi eux; cette mairie fonctionne déjà comme une petite Commune. Un fait analogue a eu lieu à la mairie du VP arrondissement. — On comprend à travers quels défilés étroits est obligé de circuler, sonde en main, le gouvernement de l'Hôtel de Ville, d'autant plus que plusieurs de ses membres, les plus logiques, sont favorables aux élections de la Commune. Quelques personnes prétendent même expliquer ainsi le départ de

M. Gambetta : ses collègues, le voyant trop porté à donner raison aux Communistes, l'ont engagé à se rendre en province, sous prétexte de la chauffer, en réalité pour se débarrasser de lui.

La Correspondance de la famille Impériale ne cesse pas d'être favorable à l'Empire, cela semble un parti pris de la part des éditeurs. Ils publient, entre autres pièces : 1° un plan d'ouvrage projeté par l'Empereur, où il énumère les améliorations, les créations et les suppressions libérales faites par lui en dixhuit ans ; il y en a assez pour honorer et illustrer trois règnes ; 2° une lettre de l'Impératrice, aussi touchante que raisonnable et affectueuse: on y voit quel esprit de conciliation animait l'Empereur, sa sérieuse et consciencieuse résolution de faire un essai de système parlementaire, d'apaiser les passions, de rallier les hommes sincères qui se tenaient encore éloignés. Cette lettre fait aimer et plaindre la noble Souveraine, qui avait déjà mérité l'admiration par son inépuisable charité et son héroïsme à Amiens.

12. — Les manifestations ont cessé momentanément : le gouvernement a pris les précautions les plus sérieuses ; depuis plusieurs jours, il y a dans les cours de l'Hôtel de Ville 3,000 gardes mobiles et non gardes nationaux, comme on le fait dire par les journaux, plus,

deux mitrailleuses, qui imposent un certain respect aux Communistes. J'approuve le gouvernement : il veut vivre, il se défend ; mais pourquoi le général Trochu, gouverneur de Paris sous l'Empire, n'a-t-il pas pris les mêmes mesures pour défendre la Chambre et le gouvernement Impérial ? // ne l'a pas défendu, parce qu'il ne voulait pas qu il vécût: en tout temps, cela s'est appelé trahir !

Il y a, du reste, ceci de plaisant : on envoie les gardes nationaux aux remparts, et Ton charge de la garde du gouvernement les mobiles ; c'est-à-dire, les Parisiens sont employés à défendre Paris, cela est juste, et la province (les mobiles de piquet à l'Hôtel de Ville sont Bretons) à maintenir l'ordre dans Paris. On ne peut faire une critique plus sévère de l'état moral de Paris et de son rôle vis-à-vis de la province. En outre, et cette observation est du même ordre, s'il est vrai que la province se lève, et que les plus ardents sont les départements de l'Ouest, la Bretagne, la Yendée, le Poitou, qui signifie donc la fameuse théorie de l'instruction qui moralise les populations, et de l'ignorance qui les abrutit? Il se trouve que, précisément, les départements marqués en noir, sur les tableaux de M. Duruy, comme étant entachés d'une crasse ignorance, sont les plus enflammés contre l'étranger, les plus empressés à accourir pour défendre le sol de

Ï50 JOURNAL DE FTDTJS

la patrie, et que ceux qui brillent par une blancheur éclatante, dans lesquels l'instruction est le plus répandue, sont les plus mous, les plus indifférents, les plus égoïstes et les plus lâches, fuyant devant l'ennemi, lui abandonnant tout, plusieurs lui réservant et lui prodiguant les provisions qu'ils refusent à nos soldats ! Je ne veux refuser l'instruction à personne, et fermer aucune école ; mais il sera, désormais, avéré que savoir lire, écrire et compter, ne suffit pas pour améliorer l'état moral d'un peuple ; le paysan, après trois ans d'école, n'ouvrant jamais un livre, ou, s'il lit, se pervertissant à la lecture de quelque mauvais journal. — Ce qui élève l'homme, ce qui lui inspire des sentiments généreux, dignité de soi-même, dévouement, enthousiasme, amour de la patrie, c'est la religion seule. L'instruction n'est qu'un outil pour l'esprit ; la religion est un ferment pour les cœurs, qui les porte en haut, et les ennoblit !

On découvre, chaque jour, que les officiers de la garde nationale n'ont pas tous été choisis parmi les plus dignes : dans plusieurs bataillons, on refuse de leur obéir, et l'on demande de nouvelles élections : « Nous ne les connaissions pas ! » s'écrient leurs électeurs. — Eh ! pourquoi les avoir nommés? C'est là un des inévitables effets de l'élection populaire

directe. Mais, malgré ces rudes leçons, tel est le préjugé, que ces mêmes pauvres dupes ne veulent pas entendre parler de l'élection à deux degrés, et, encore moins, de la nomination de leurs chefs par le gouvernement.

13. — La Préfecture de police vient de changer de chef : M. de Kératrv, fatigué, ennuyé, abreuvé d'insultes de la part des républicains, — un commissaire de police nouveau s'est démis de ses fonctions, en lui écrivant la lettre la plus insolente ! — va s'envoler vers la province. Il a fait relativement peu de mal : son plus grand tort avait été de prendre, pour secrétaire général, un rédacteur de la Marseillaise, M. Dubost, qui s'est fait détester, pendant son court séjour au pouvoir, par son outrecuidance, son impertinence et sa fatuité. Il y a lieu de croire qu'il ne restera pas avec le nouveau préfet, M. Adam, que l'on dit être un homme bien élevé. On ignore encore si M. Adam accomplira la désorganisation de la Préfecture proposée par M. de Kératry.

M. F. Belly, dont le nom est connu dans la presse, et qui s'était occupé, avec tant d'ardeur, d'intelligence et de peine, de ce grand et beau projet, le percement de L'isthme du

1 Ce commissaire de police, alors à peine connu, n'était autre que Raoul Rigault.

Nicaragua, organise maintenant les A?nazones de la Seine, bataillon « destiné à défendre les remparts et les barricades, et aussi à secourir les blessés, à leur donner les premiers soins, etc. » Les murs sont couverts de ses affiches qui indiquent l'uniforme de ces guerrières, képi, pantalon, blouse, petite cartouchière et fusil portant à 200 mètres. J'ignore s'il réunira plus de fonds pour ces Amazones que pour son canal. La folie est si répandue maintenant à Paris qu'il pourrait bien en trouver.

M. Flourens n'est pas seulement chef de bataillon de la garde nationale : par une exception unique, il a quatre bataillons sous ses ordres, et c'est pourquoi il porte le titre de major, grade qui n'a jamais existé dans la garde nationale. Il a pris, tout seul et de sa propre initiative, ce titre singulier, et s'est ainsi fait chef d'une armée de 5 à 6,000 hommes ; c'est ce qui le rend si dangereux. Le gouvernement de l'Hôtel de Ville n'a pas osé souffler mot à cette usurpation ; nouvelle marque de sa faiblesse vis-à-vis des Communistes.

En ce moment, 8 heures et demie, le canon tonne, sans cesser une seconde ; ce n'est pas évidemment un fort qui bat les travaux de l'ennemi ; c'est une bataille qui se livre.

— 3 heures et demie : le canon continue à retentir, et sa violence redouble; il est

des instants où le roulement se prolonge d'échos en échos, comme la foudre dans les montagnes. Des groupes sont rassemblés dans les places et sur les quais ; on écoute, on interroge, l'anxiété est générale. La bataille a lieu, dit-on, dans la vallée de la Bièvre, et les Prussiens auraient attaqué : ils n'avaient tant tardé que parce que leurs ouvrages n'étaient pas terminés. Ils ont aujourd'hui des redoutes formidables ; Choisy est barricadé et fortifié de batteries à trois étapes, armées de grosses pièces. Les coups sourds, retentissants, puissants, que nous entendons si distinctement, et qui semblent tout près, tant ils sont violents, viennent à la fois de nos pièces de marine des forts et des gros canons des redoutes Prussiennes. On voit passer au galop de nombreuses voitures, où sont suspendus deux drapeaux, le drapeau Français et le drapeau blanc à Croix rouge : ce sont les ambulances, qui vont chercher les blessés sur le champ de bataille. Rien de plus sinistre, et qui inspire de plus tristes retours de pensée : quel que soit le résultat, heureux ou non, il y aura une quantité de morts et de blessés î Voilà déjà sept heures que les cylindres de fer envoient des bombes, des balles, des boulets et des obus dans les rangs : que d'hommes ils ont couchés par terre ! A 2 heures, les marins qui manœuvrent le sémaphore dressé

154 JOURNAL DE FIDTTS

au haut des tours de Saint-Sulpice annoncent que les Prussiens sont partout repoussés.

— 4 heures et demie : on n'entend plus rien. — 6 heures : le bruit se répand que la journée a été bonne, et ce qui permet d'y ajouter foi. c'est qu'on n'accompagne cette simple parole d'aucune des exagérations et des forfanteries dont on embellissait les prétendus succès des combats précédents. On dit que nous aurions pris Bagneux, fait quelques centaines de prisonniers; que même nous aurions occupé la redoute de Châtillon ; — mais il est un point sur lequel on n'est pas d'accord : V avons-nous gardée? Quoi qu'il en soit, voici une redoute que nous payerons cher, pour n'avoir pas su nous y établir à demeure dès le premier jour !

14. — La vérité nous a été dévoilée, ce matin, par le Journal Officiel : nous n'avons pris ni Bagneux, ni Châtillon. C'était seulement une reconnaissance , prétend le gouvernement, et elle a été « solide et heureuse ». Hélas ! nous sommes obligés de courber la tête devant ce nouvel échec ; mais fallait-il que M. le gouverneur de Paris y ajoutât une allégation absolument incroyable ? Il affirme qu'il n'a jamais eu l'intention de reprendre Châtillon, qu'il voulait seulement « savoir si les ennemis y étaient en forces ». Et, pour obtenir ce ren-

OCTOBRE Lo5

seignement, au lieu d'envoyer quelques éclaireurs ou quelques espions, il amène, pendant trois jours, de ce côté, trois divisions (20 ou 2o,000 hommes), 26 batteries d'artillerie (156 pièces), etc. ; trois forts sont avertis de se tenir prêts ; les officiers, les soldats disent : « Nous allons aujourd'hui reprendre Châtillon i » le canon tonne pendant huit heures, et tout cela, pour « s'informer s'il y a des ennemis sur le plateau!» Il faut que M. Trochu ait une triste idée des Parisiens ! Ce qui est vrai, malheureusement, c'est que, cette fois encore, on ne s'est pas présenté en forces : on a manqué de prévoyance et d'audace.

Toujours mêmes précautions contre l'émeute ; car, — et les républicains de l'Hôtel de Ville le savent encore mieux que moi — les Communistes n'ont pas désarmé : la garde nationale est décidée à se lever dans la plupart des quartiers et à en finir ; les mobiles, que l'on fait camper à l'Hôtel de Ville et au Carrousel, sont exaspérés : ils sont même si excités par l'attente et l'ennui, qu'on craint qu'ils ne fassent feu contre l'émeute, sans attendre l'ordre.

La Correspondance de la famille Impériale contient une seconde lettre du général Ducrot au général Frossard (de quel droit public-

t-on cette lettre privée ?), qui dénonce les préparatifs et le plan de la Prusse, dès 1868, pour faire la guerre à la France. Rien de nouveau dans ces faits qui attestent, ce qui n'avait plus besoin d'être prouvé, de quel côté est venue l'attaque. Seulement, à la lecture de cette lettre, nombre de gens sincères, mais qui ont peu de mémoire, s'écrient : « Comment, étant ainsi prévenu, n'était-on pas prêt ? » C'est là l'accusation sans cesse répétée contre l'Empire, et qui semble irréfutable à ces honnêtes gens. On pourrait répondre : « Si le gouvernement n'était pas prêt, c'est l'Opposition qui en était cause. » Et cette réplique serait suffisante, puisque nul n'ignore que l'Opposition refusait systématiquement tout ce qu'on lui demandait pour l'armée, exigeait la diminution du contingent, et poursuivait le ministère de ses sarcasmes, lorsqu'il lui parlait des préparatifs de l'étranger et des mauvaises intentions de nos voisins i. Mais on l'accorde et on l'avoue : oui, il est vrai, on n'était pas prêt ; mais on croyait être prêt, et prêt suffisamment. Tout le monde, l'Empereur seul peut-être excepté,

1 Tout ceci a été démontré d'une façon irréfutable, c'està-dire, avec le texte des discours de la gauche, dans plusieurs écrits : La Vérité sur la campagne de 1870, par 31. F. Giraudeau; Précis historique de la guerre de 1870, par Adam Lux ; Ils en ont menti, jiar un rural; V Abeille, etc., etc.

même M. Thiers (voyez son discours du 30 juin 1870), était persuade que nous avions assez de forces pour vaincre, et pour vaincre promptement. Qu'on se rappelle les illusions du public, le langage des journaux, la fureur presque générale contreM. Thiers, lorsqu'il soutint, se déjugeant au dernier moment, qu'il ne fallait pas faire la guerre: « Ah! s'écriait-on, c'est indigne ! il n'est pas Français ! c'est un discours Prussien ! il est bien sûr de ne pas être nommé aux prochaines élections ! » L'irritation fut telle, que des groupes se portèrent devant sa porte et lancèrent des pierres contre son hôt^el. Qu'on se souvienne encore de Tétonnement, du mécontentement général, quand, avant tout combat, le 29 juillet, l'Empereur, dans sa proclamation dit à son armée : « Vous allez faire une guerre longue et difficile ! » — « Il veut donc décourager les soldats î » s'écriait-on. Les espérances les plus exagérées, les paroles les plus folles témoignaient de la situation morale de la nation : on ne doutait pas de la victoire, d'une victoire prompte, facile, décisive, et on le répétait à tous les échos de l'univers.

La vérité sur cette situation a été exprimée par deux personnes d'un esprit bien différent, et qui se sont rencontrées pour la dire presque dans les mêmes termes : le roi de Prusse et Mgr Dupanloup : «Je veux entrer dans Pa-

158 JOURNAL DE FIDT'S

ris, a dit le roi de Prusse, pour châtier ces fanfarons de Parisiens ! » Et Mgr Dupanloup, dans sa Lettre sur la guerre, raconte ce trait de l'histoire de la Prusse, au commencement de ce siècle : « Après Iéna, lorsque Napoléon Ior vit, pour la première fois, la reine de Prusse, mère du roi actuel : « Comment, madame, lui dit-il, avez-vous osé me faire la guerre ? — Sire, répondit la Reine, les triomphes du grand Frédéric nous ont éblouis ; nous croyions être sûrs de vaincre, c'est ce qui nous a perdus ! »

C'est notre histoire. Nous aussi, les triomphes de Napoléon nous avaient éblouis ; nous nous croyions invincibles, les dompteurs du monde.

Voilà quelle était la disposition générale ', j'entends, même des ministres et du maréchal Lebœuf le premier. Celui-ci n'était ni traître, ni incapable ; au contraire, tous ceux qui le connaissent s'accordent à faire son éloge. A l'Ecole polytechnique, on l'avait remarqué pour son aptitude, son zèle, son ardeur à s'instruire ; le général Lafayette l'avait choisi pour aide de camp, après 1830, le regardant comme un jeune homme très distingué. Il avait fait la guerre en Afrique, en Crimée, en

d Les républicains les plus acharnés le reconnaissent eux-mêmes, à certains moments : « L'illusion du succès était générale, » dit M. Blanqui {La Patrie en danger).

Italie, et tous ses grades avaient été conquis sur le champ de bataille ; il présentait donc toutes les garanties, et Ton avait, en effet, confiance en lui, aussi bien la Chambre que le public. Quel était donc son défaut? Eh ! mon Dieu, celui de notre nation, de nous tous: il était léger! Comme nous tous, il a cru à un succès facile et, pas plus que le public, n'a douté que nous irions à Berlin. Yoilà son tort et, il faut le reconnaître, un ministre ne doit pas être, comme le public, un badaud. — Quant à l'Empereur, ayant vécu longtemps en Angleterre, il s'est imaginé que la France, comme l'Angleterre, était propre au gouvernement parlementaire ; il a cru que la nation souhaitait, voulait les libertés réclamées par l'Opposition, il a cédé à la pression de cette Opposition ; il lui a non seulement cédé, en donnant ces libertés dangereuses de la presse, d'associations, de réunions, d'initiative parlementaire, etc. ; mais, persuadé que l'opinion verrait avec satisfaction l'établissement du gouvernement parlementaire, il a abandonné les rônes au^ mains débiles d'avocats choisis par la Chambre ; il a en quelque sorte abdiqué, en se mêlant de moins en moins de la direction des affaires. Faut-il le dire 1 plusieurs mois avant la guerre, le gouvernement de la France n était plus une monarchie que de nom ; en réalité, c'était déjà

une République ! Or, on lui a appliqué durement, cruellement, traîtreusement, ignominieusement, ce mot dit par un grand homme : « Rois, sachez gouverner vos royaumes vousmêmes, ou cessez de régner! » (Aureng-Zeb), maxime effrayante et qui, à défaut de tout principe moral et religieux, est aujourd'hui mise en pratique, pour le malheur des rois et,, plus encore, des peuples, par ce juge inconscient, déréglé, insociable, la Révolution ! Enfin, il y a eu un plus grand tort, celui de l'Europe, de la société Européenne tout entière, de cette société prétendue Chrétienne, indifférente à ce qui n'est pas son bien-être et ses plaisirs, égoïste, qui a proclamé le principe détestable, barbare et païen de la nonintervention, qui a souffert, en 1864, que fût égorgé par ses deux puissants et avides voisins lepauvrepetit Danemark, sans protester, sansle secourir, sans s'interposer, sans mot dire ; puis, deux ans après, a assisté avec la même indifférence à l'agression de la Prusse contre l'Autriche, a laissé porter à l'Autriche la profonde blessure dont elle sera de longues années à se guérir. Aujourd'hui, cette France, qui alors se conduisit avec un égoïsme contraire à sa nature, reçoit le choc terrible de ce grand colosse Allemand, nourri et engraissé de la chair du Danemark, du Hanovre, de la Saxe, de la liesse, de Francfort, etc. ; et, sous cet

énorme choc, et sous ce grand corps, elle ne peut résister et tombe tout de son long à terre ! Plus tard, ce sera le tour de l'Europe. Voilà les vrais torts de chacun, et non les fautes de détail dont on parle, — torts de premier ordre, parce qu'ils tiennent à l'essence môme de la société, parce qu'ils sont moraux ; voilà les vraies fautes , les vrais crimes, crimes de conscience — et voilà quel en sera le châtiment !

Le bruit que les princes d'Orléans sont à la tête d'armées en province se propage de plus en plus ; on affirme môme qu'un accord existe entre eux et le comte de Chambord, que celui-ci aurait donné 3 millions et les princes d'Orléans quarante. Dans l'impossibilité où nous sommes de savoir ce qui se passe à trois lieues au delà de Paris, et malgré les dénégations du gouvernement, je ne fais que constater cette rumeur, et j'ajourne les réflexions qu'elle inspire.

15. — On a arrêté, il y a quelques jours, un espion Prussien, prêt à franchir la porte d'Auteuil, et porteur de journaux destinés au camp ennemi. Cette arrestation a quelque chose de mystérieux et tout à fait extraordinaire : il s'était présenté sous les habits et l'apparence d'une femme; le garde de faction, voyant une jeune femme assez accorte, voulut

162 JOURNAL DE FIDTS

se permettre quelques libertés, et son étonnement fut grand, en reconnaissant qu'il avait affaire à un homme ; c'est ce qui l'engagea à appeler à l'aide. Tandis qu'on emmenait ce jeune homme, tout d'un coup il s'affaissa, et tomba mort immédiatement. M. le docteur Tardieu, requis pour l'examiner, reconnut qu'il s'était empoisonné avec de l'acide prussique. De plus, on ouvrit un pain qu'il portait, et l'on y trouva cachées une pince et une lime. Tout ceci semble inexplicable, et n'est peut-être qu'un de ces bruits propagés par la crédulité publique ; mais j'ai pensé qu'il y avait néanmoins intérêt à le mentionner, ne fût-ce que pour montrer l'état des esprits portés à tout croire, dans la situation violente où nous nous trouvons.

Hier soir, on apercevait un grand feu sur les hauteurs du sud de Paris. Etait-ce à Saint Cloud, Sèvres ou Meudon ? Ce matin, nous avons su que c'était le beau palais de Saint Cloud qui brûlait. Les ruines qui nous resteront en héritage de cette guerre seront — le mot est exact — incalculables, et les conséquences inattendues.

Ce matin, est parti, par un des ballons construits au chemin de fer d'Orléans, M. de Kératry, et dans un autre, M. ***. Ce dernier a cru devoir crier à trois reprises : Vive la

République! au moment où il montait dans la nacelle. Personne n'a fait écho, et il y avait plusieurs centaines de spectateurs. M. * k ne rencontrera pas plus d'enthousiasme en province. Que serait-ce si la province connaissait toute la vérité? Je ne parle pas des violences et des menaces des clubs, des Communistes, des journaux socialistes, etc., bien propres à épouvanter les calmes esprits de la province. Les actes seuls du gouvernement suffiraient pour éclairer d'une lumière sinistre le présent et l'avenir. Hier, le Journal Officiel nous a apporté deux documents qui donnent matière à méditer : le premier nous apprend que Ton va réélire ou nommer directement plusieurs chefs de la garde nationale, « mesure indispensable », parce qu'ils sont « indignes, coupables d'inconduite continue ou d'actes d'indélicatesse, et qu'ils ont des antécédents de nature à compromettre la considération de leurs corps ». Quelle sécurité peut-on avoir avec de tels chefs ! Quelle situation que celle qui permet de tels choix et oblige un gouvernement à l'avouer officiellement !

La seconde pièce émane de M. Jules Simon, ministre de l'instruction publique, et est adressée au maire de Paris, pour l'engager à créer des Écoles nationales de filles. Le ministre y parle de morale, mais le mot de Religion elle nom de Dieu sont absolument absents, il

s'en réfère aux principes de la Commission d'enseignement, qui a proscrit « toute instruction religieuse dans les écoles de lEtat et des communes ». Voilà l'avenir que M. Jules Simon, auteur du livre la Religion naturelle, et les professeurs réunis à l'Hôtel de Ville, réservent à nos enfants : une éducation purement athée. — Ce sera une aimable génération !

Les gardiens de la paix font de plus en plus piteuse mine dans les rues : ces pauvres diables errent deux ou trois ensemble, comme des âmes en peine, ne faisant rien et n'osant rien faire. Les requiert-on de prêter main-forte : « Volontiers, répondent-ils, mais y a-t-il des gardes nationaux pour nous aider? nous ne devons procéder à aucune arrestation tout seuls. » Ils peuvent se promener assez tranquillement dans les quartiers sages, mais, dans les hauts faubourgs on n'en voit même pas : ils se garderaient d'y paraître, ils seraient hués, expulsés, peut-être assommés.

On voit des journalistes qui ont, non seulement servi, mais flatté l'Empire, et qui l'attaquent aujourd'hui avec une telle effronterie, qu'on dirait qu'ils ont eux-mêmes oublié ce qu'ils étaient. En voici encore un, qui ose accuser l'Empereur de « s'entendre avec le roi de Prusse, de désirer ses succès, et de

négocier avec lui la rançon de son trône et le prix de sa honte » (Liberté du 15) ; et ce même écrivain publiait, en 1867, une brochure intitulée : Napoléon III devant les Catholiques, où il suppliait les catholiques de se donner entièrement à l'Empire : « Abandonnons toute scission funeste, s'écriait-il (page 13), abjurons toute pensée fâcheuse, rallions-nous sans arrière-pensée autour de son trône ! Disons la vérité, mais en amis, pour encourager comme pour reprendre, toujours pour soutenir! » — Et, non content de cet appel chaleureux, il envoyait sa brochure à l'Empereur et se glorifiait, quelques jours après, de ce que S. M. avait bien voulu l'approuver et lui en témoigner sa satisfaction ! 16. — La question du jour est la révélation de plusieurs faits accomplis depuis trois semaines, qui nous a été apportée par des feuilles x^nglaises, qu'un colonel Lindsay a pu introduire dans Paris. Les journaux de toute nuance en sont émus, on ne parle que de ces palpitants sujets : c'est qu'en vérité, il y a de quoi. Ces nouvelles sont de deux sortes, celles qui confirment ce que l'on savait vaguement, et celles qui nous étaient tout à fait inconnues. Ainsi, il est aujourd'hui indubitable qu'il y a trois gouvernements en France, un à Paris, un à Lyon, et un à Tours, sans compter les membres des anciennes Chambres qui sont

réunis à Bordeaux, dit-on; en outre, que les armées de province n'ont aucune consistance, puisque l'une a été battue à Orléans, et l'autre en sortant de Lyon. Mais ce que nous igno- rions absolument, ce sont les démarches faites près du gouvernement, pour amener une trêve et, plus tard, la paix. Le gouvernement s'est gardé de nous en dire un mot : on sait à présent que les voyages du général Américain Bunside, qui a franchi à deux reprises les lignes ennemies, et est entré dans Paris, du consentement des Prussiens, avaient pour but ces négociations ; que le colonel Lindsay ne vient pas à Paris dans une autre intention ; que la Prusse est disposée à un armistice, pendant lequel on procéderait à l'élection d'une Assemblée; enfin, que le gouvernement Jules Favre et Trochu a, jusqu'ici, repoussé ces propositions. — Yoici comment s'explique la conduite des uns et des autres : la Prusse profite de chacun de nos échecs pour nous faire des ouvertures, ce qui lui donne l'apparence de la modération (des propositions auraient été faites, après la prise de Strasbourg, celle de Toul, et la dernière tentative de Bazaine pour sortir de Metz). Les hommes de l'Hôtel de Ville, de leur côté, comprennent que, du jour où sera réunie une Assemblée, ils rentrent dans le néant, et la République avec eux. Cependant, il semble difficile que le

gouvernement garde longtemps le silence : la Patrie en danger, de M. Blanqui, et la Vérité, de M. E. Portalis, aussi bien que la Patrie, la France et le Peuple Français, font des allusions à ces rumeurs, ou les rapportent crûment.

On a déjà donné son nom à ce gouvernement destiné à tomber : on l'appelle le gouvernement des affiches; jamais, en effet, on n'avait vu tant de papier sur les murs.

Ce qu'il y a de plus affligeant et de plus pénible dans les nouvelles que Ton a apportées, c'est que Garibaldi serait en France. Cette honte n'aura pas été épargnée à la République d'avoir l'appui de l'homme qui, naguère, hennissait de joie, à la pensée de « se laver les mains dans le sang Français l » î

Le drame, cependant, se traîne lourdement avec des acteurs médiocres : nos gouvernants,

1 On a su, depuis, que cette intervention de Garibaldi est due à M. Senart, envoyé du gouvernement de l'Hôtel de Ville à la cour de Victor-Emmanuel et à M. Glais-Bizoin, membre de la délégation de Tours, « qui n'avait nullement consulté ses collègues ». Ceux-ci comprirent tout de suite que « la présence de Garibaldi causerait plus d'embarras à la France qu'elle ne lui procurerait d'avantages ». (Voir Valfrey, Histoire de la diplomatie du gouvernement de la défense nationale, ch. n.jll faut que chacun porte la responsabilité de ses actes : un vieux et fébrile représentant de 1848 et le ridicule interrupteur du Corps législatif décidaient alors de l'honneur ou du déshonneur de la France.

168 JOURNAL DE FIDL'S

feignant toujours de croire à leur durée, viennent de décréter que la statue de Napoléon .Ier serait enlevée de la colonne Yendôme, — moyen sûr de se concilier l'armée, et remplacée par la statue en bronze de Strasbourg. Les acteurs secondaires imitent de leur mieux leurs chefs d'emploi; ils ne font rien, ou font mal ce qu'ils tentent, mais leur satisfaction n'en est pas diminuée. Rien n'égale leur infatuation : à la mairie du VIe arrondissement, par exemple, ils ont établi des boucheries municipales ; mais, avant d'en ouvrir un nombre suffisant, ils ont commencé par fermer les anciennes; quatre boucheries seulement ont, pendant huit jours, remplacé les 50 ou 60 qui existaient ; de là, cette aflluence extraordinaire, ces queues de 500 ou 600 malheureuses femmes stationnant à la porte de ces quatre boucheries pendant trois, quatre et cinq heures, et souvent sans que les dernières puissent rien obtenir. Cette municipalité se glorifie, néanmoins, dans ses affiches, d'avoir si bien administré, et s'exprime, sur ces actes qui soulèvent les plaintes les plus vives, avec autant d'orgueil que si elle avait sauvé la patrie. Elle promet de compléter son œuvre, mais, jusqu'ici, en quinze jours, il n'y a encore que 11 boucheries dans l'arrondissement tout entier.

Le gouvernement a été mis hors de sens, par les commentaires que le journal la Vérité a faits des nouvelles répandues hier,, et a arrêté M. Portalis. Cependant, plusieurs dépêches Anglaises confirment la nouvelle qu'un armistice a été proposé au gouvernement, et il demeure établi que ce gouvernement Ta caché à la population. C'est là le fait capital; que peut-on donc reprocher à M. Portalis ? Mais ni le gouvernement, ni les Communistes ne s'y sont mépris : les uns et les autres ont vu que la République était sapée par cette révélation ; et, au même moment où nos couvernants arrêtaient M. Portalis, les clubistes poussaient contre lui des cris de fureur, et menaçaient de leur colère les journalistes. On n'a pas osé arrêter M. Flourens, qui a pris les armes, et l'on arrête un journaliste, pour un article ! C'est que lui seul est vraiment dangereux : il a dit la vérité, que l'on ne peut réfuter. — Autre signe de l'état anxieux où se trouve le gouvernement :

M. Gambetta, qui avait emporté à Tours une proclamation anodine, d'où il avait pris soin d'exclure absolument le mot de République, vient de nous la renvoyer telle qu'il l'a publiée à Tours, et elle est étrangement modifiée. Le mot de République a partout remplacé ceux de France, patri<\ pays, un lion; le ton en est devenu acerbe, dur, impératif, c'est celui de 93;

il annonce qu'il apporte les ordres de ceux qui tiennent en leurs mains les destinées de la République; qu'il ne s'agit pas seulement de chasser les Prussiens, mais de « fonder la République, à l'abri des conspirateurs et des réactionnaires ». Cette violence de ton, cette déclaration si absolue du représentant d'un gouvernement qui se prétend provisoire, sont des" marques éclatantes de la situation de ce proconsul : il se voit entouré de réactionnaires, il sent le peu de confiance qu'inspire la République, l'hostilité sourde des populations; et il s'irrite, il se dresse, il veut s'imposer. Ces sentiments se décèlent à la fin de sa proclamation, où il fait appel aux provinces et les exhorte à marcher au secours de Paris; il les exhorte, comme un homme qui doute de leur ardeur, et même de leur obéissance1. Ces faits confirment les nouvelles données plus haut : c'est là le souci réel du gouvernement; il ne s'occupe même plus des Communistes, qui, ne croyant pas encore opportun d'agir, continuent, dans leurs journaux, à réclamer la Commune, et nous font entrevoir l'avenir qu'ils rêvent et nous réservent :

1 Cette nouvelle proclamation n'a pas été insérée au Journal Officiel, ce qui fait douter certaines personnes de son authenticité. Je croirais plutôt qu'elle a pour but de satisfaire le parti socialiste scandalisé de l'oubli du mot République dans la première.

« 1793, l'immortelle Commune, et la rénovation de la France avec Hébert, Clootz et Chaumette. » Ces aimables promesses sont signées, dans le journal de M. Blanqui, d'un rédacteur nommé Yerlet, qui se proclame « révolutionnaire, socialiste, matérialiste et athée ».

Le gouvernement n'a pas cru, pourtant, qu'il suffisait d'avoir arrêté M. Portalis; il a publié une note, pour réfuter ses allégations. Mais voici à quoi se réduit sa réponse : sur tout ce qui concerne Lyon, la réunion des membres des anciennes Chambres, et les défaites subies par les armées de province, silence absolu; quant à l'armistice, il reconnaît qu'il en a été traité, non de la part de M. de Bismarck, mais par l'intermédiaire du général Burnside, venant du camp Prussien, et qui a eu, à ce sujet, « deux conversations avec M. J. Favre et M. le général Trochu1 ». C'està-dire, sur un point, aveu complet, et sur tous les autres, aveu implicite, puisqu'on ne répond pas. Aussi, décontenancé et baissant le ton, le gouvernement n'ose-t-il prétendre que les allégations de M. Portalis soient une

1 A cette occasion, le gouvernement de Tours publiait, dans son Journal Officiel (Moniteur), du 4 octobre, une nol<! destinée à tromper la province, en montrant la situation des Prussiens compromise, le roi Guillaume prêt à traiter aux conditions les plus favorables pour la France, et « à se tenir satisfait, si nous ne lui réclamions pas d'indemnité » !

172 JOURNAL DE FTDUS

calomnie; il se borne à les appeler une hardiesse ! On verra s'il osera poursuivre M. Portalis.

Le même Journal Officiel nous apprend, en outre, qu'il y a eu, non loin d'Orléans, trois combats, dont nous n'avions pas entendu parler, quoiqu'ils remontent assez loin. L'un de ces combats nous a été fatal, l'autre plus heureux; le troisième, du 11 octobre, nous a été encore contraire; les Prussiens sont en très grand nombre devant nous. Je persiste dans mon opinion : nous n'avons pas d'armée sérieuse, et les Prussiens ont des forces supérieures, qui empêchent nos troupes de se réunir, ou qui désagrègent à mesure celles qu'on a rassemblées.

C'est peut-être afin de donner plus de consistance à notre armée de la Loire, que M. Gambetta vient d'être nommé ministre de la guerre. Ce n'est pas une plaisanterie : les avocats occupaient tous les postes ; ils n'avaient pas la guerre, on la leur donne. Nous jouons un vrai drame à la Shakespeare : le grotesque s'y joint au lugubre.

L'effet de l'article de M. Portalis a été prompt : les bruits d'armistice se sont répandus dans le public, étrangement défigurés. Ce matin, la place Saint-Sulpice était entourée d'un triple rang de gardes nationaux: ils allaient à une revue. De bons bouraeois ex-

primaient tout haut leur étonnement de ce déplacement de troupes ; une femme du peuple crut devoir les rassurer : « C'est la paix ! leur dit-elle, on la fait aujourd'hui. — Comment! que voulez-vous dire ? — Oui, c'est fini ! on va faire la paix, dune manière ou d'une autre. » Evidemment, le bruit courait déjà dans le peuple qu'il y avait un armistice : plus de combats, plus de siège, la paix ! Les classes populaires, qui ne sont pas soutenues pas un sentiment moral élevé, aspirent plus vite au retour du bien-être, au repos; elles ne s'occupent pas des moyens, et elles l'expriment naïvement.

Aujourd'hui, un dindon (non truffé, bien entendu) se vend 60 francs ; un lapin 15 francs ; le beurre salé 15 francs.

La publication de la Correspondance des Tuileries soulève des plaintes de plus en plus vives : plusieurs membres de la commission s'en sont retirés, même M. Claretie. C'est qu'elle ne fait connaître aucune pièce défavorable à l'Empire, elle reproduit, au contraire, des documents qui lui font honneur : après les Portraits, si habilement tracés, de M. Rouher, et qui ont été si justement admirés, voici des lettres de M. Emile OUivier, qui le relèvent dans l'opinion , par la noblesse et l'honnèteté des sentiments qu'il exprime.

Mais des rumeurs d'une tout autre sorte se propagent : on prétend que la Commission ne publie pas tout ce qu'elle trouve; qu'elle a sous la main des lettres compromettantes pour quantité de républicains, journalistes, clubistes, et même députés de la gauche : on cite des noms, entre autres, celui de M. Esquiros, dont la femme aurait adressé plusieurs demandes de secours et d'argent à l'Impératrice (elle n'est pas la seule, et c'est, en général, par leurs femmes que les républicains faisaient solliciter des secours); on cite, aussi, une lettre de M. de Kératry, demandant à être nommé officier d'ordonnance de S. M., et s'appuyant sur son dévouement bien connu. Les journaux ne donnent pas encore ces noms, mais dans le public on les dit tout haut.

Puisqu'il s'agit de M. de Kératry, on apprend, aujourd'hui qu'il est parti, des faits de son administration qui inspireraient de la pitié pour les lâchetés que sont obligés de commettre ces révolutionnaires ambitieux, si l'on ne savait que rien ne les obligeait à s'y exposer. M. de Kératry, le lendemain de la révolution du 4 septembre, réunit les 80 commissaires de la ville de Paris, et leur dit qu'il connaissait leur mérite, leur esprit d'ordre, leurs sentiments dejustice, les services qu'ils rendaient, qu'il comptait donc sur leur concours et qu'ils pouvaient, de leur côté, comp-

ter sur lui, pour les soutenir. Il ajouta que les nécessités de la politique le forceraient, à son grand regret, de sacrifier huit d'entre eux, qui avaient concouru à l'accomplissement du coup d'Etat du 2 décembre, en arrêtant des représentants; mais que les autres devaient se rassurer et demeureraient dans leur poste. Mais M. de Kératry ne s'est pas borné au sacrifice de ces huit victimes; la Révolution lui tenait la main, elle lui en a désigné successivement plusieurs autres, en lui ordonnant de les immoler : dans l'espace d'un mois, ce n'est pas huit qui ont été révoqués, mais quarante-cinq ! et ce n'est qu'après cette hécatombe, et d'autres aussi iniques, que le dégoût, et la honte peut-être, ont soulevé le cœur de cet ancien soldat, et qu'il s'est enfui !

M. *** me fait part de quelques particularités importantes des derniers événements de l'Empire. Ce qui donne de la valeur à la parole de M. ***, c'est sa position, qui le mettait en rapports continuels avec les principaux personnages de l'État, les ministres, et l'Empereur lui-même. On a raconté la campagne du mois d'août avec tant de passion, on a tant altéré les faits, qu'il est juste de les considérer au point de vue du vaincu. Or, voici quelle était l'intention de l'Empereur : il avait commencé la guerre sans enthousiasme, croyant obéir à

l'opinion publique, à celle de la Chambre, et pressé par ses ministres; sans précisément craindre, il doutait. Après Reischoffen et Wissembourg, il ne douta plus : nous n'étions pas capables de lutter avec les forces Allemandes; on n'avait pas affaire à une armée, on avait devant soi une nation, on était débordé de tous côtés par une marée d'hommes envahissante. Il fallait à cette nation opposer une nation; mais, avant qu'elle fût prête, il s'écoulerait un assez long temps. L'Empereur forma donc ce projet : se replier sur Paris en trois étapes, la première, en ralliant à Metz les troupes vaincues; l'ennemi, fatigué et harcelé sur ses flancs, mettrait quinze jours à nous y rejoindre. De Metz, qui nous couvrirait quelque temps, deuxième étape sur Châlons, où se formerait l'armée et où viendraient se rallier les troupes levées par toute la France; on gagnait par là quinze autres jours. Enfin,' si l'on n'était pas encore en forces, reculer jusqu'àParis (quinze jours encore), où, à l'abri de ses forts, de ses remparts, on attendrait et l'arrivée de la France, et celle de l'ennemi; où l'on pourrait livrer une bataille avec toutes les chances de succès, et même, la bataille perdue, s'établir comme dans un immense camp retranché entre l'enceinte et les forts, et soutenir une lutte indéfinie. Pour réaliser ce plan, l'Empereur voulait, après avoir re-

mis le commandement de tous les corps à un seul, le maréchal Bazaine, revenir à Paris, aiin d'organiser la défense. Il en fut détourné par le ministère, qui objecta le mauvais effet que produirait son retour après une défaite et, malheureusement , il céda à ces considérations. On sait le reste : le général de Palikao, homme de mérite d'ailleurs, ne fut pas d'avis que l'on restât à Châlons, insista pour qu'on allât secourir Bazaine à Metz; l'Empereur fléchit devant l'opinion de généraux estimés, on abandonna Châlons, on marcha vers le Nord, on aboutit à Sedan !

18. J'ai visité les remparts, de la porte de Gentilly à la porte d'Italie. Ce ne sont que terrassements de toute sorte, levées de terre, rampes, casemates, abris, cavaliers, sacs à terre, traverses, etc., etc.,; en outre, entre le chemin de fer militaire et le chemin de ceinture, une ligne ininterrompue de barricades fermant les rues qui aboutissent au rempart, de murs crénelés, de barrières de bois à meurtrières, pour fusiller l'ennemi, s'il franchissait la fortification; c'est comme une seconde enceinte : on emporte la conviction que la ville est imprenable, si l'on se défend.

La question est précisément de savoir si l'on aura l'occasion de se défendre, c'est-àdire, assez de vivres pour attendre le débloquement. On ne peut être débloqué qu'en fai-

sant un puissant effort, — et les récentes tentatives ne sont pas propres à inspirer une grande confiance ; ou en étant aidé par les armées de l'extérieur, — et les nouvelles reçues jusqu'ici ne prouvent pas que ces armées soient vraiment organisées et en forces. La ville prend, de plus en plus, l'aspect d'une ville assiégée : les voitures rares, — on a mangé beaucoup de chevaux — les omnibus ne circulant plus à partir de 10 heures, les rues peu éclairées, les magasins presque tous fermés le soir; silence, nuit, ensemble lugubre.

M. le général Trochu, cependant, semble vivre dans un rêve : il ne cesse d'écrire des or&eSjàes proclamations, des lettres, des arrêtés, où apparaissent à la fois le plus vif sentiment de satisfaction de ses actes, et l'ignorance complète de la situation, de la pratique des choses et du cœur humain. Ainsi : 1° il publie un rapport sur les travaux militaires accomplis pendant son administration : ces travaux sont considérables, et il faudrait être aveugle pour ne les pas voir; ils ne sont pourtant ni extraordinaires, ni môme suffisants, puisqu'une partie de ce qu'il revendique existait avant lui, et qu'on en est encore à commencer la fabrication des canons se chargeant par la culasse, etc. On ne doit donc

pas s'étonner qu'il ait pu faire les travaux dont il se glorifie; ce qui serait étonnant, c'est que, depuis plus de deux mois (sa nomination au poste de gouverneur de Paris remonte au 13 août), il ne les eût pas faits; 2° il propose de former des bataillons de gardes nationaux, qui marcheraient à l'ennemi comme des troupes de ligne; et, pour arriver à ce but, il fait appel aux volontaires. Beaucoup de gens s'effrayent d'une telle mesure et des conséquences désastreuses qu'elle peut avoir. La bourgeoisie, disent-ils, aura peu de volontaires; les ouvriers en compteront un plus grand nombre, et si l'ennemi est repoussé, ils s'attribueront, non sans raison, la plus grande part du succès : « C'est nous qui avons tout fait! » diront-ils, et ce sera un prétexte de plus pour imposer leur volonté, qu'appuiera la qualité supérieure des armes ; car les chassepots seront réservés aux volontaires l. Au lieu de scinder en deux la garde nationale, par cet appel aux volontaires, il fallait appeler tous les célibataires de vingt à quarante ans : point de préférence, point de classification; plus de différence entre ceux qui s'offriront et ceux qui ne se présenteront pas : plus de jalousies, de haines et de périls

1 On a vu, plus lard, combien ces craintes étaient chimériques : ce sont les bataillons où il y avait le plus de bourgeois qui ont fourni le plus de volontaires, et qui se sont le mieux battu.

dans l'avenir ! Mais, au lieu d'un homme d'État, nous avons un phraseur; 3° M. le général Trochu écrit aux généraux, pour leur apprendre qu'il est « une grande pensée, dont n'ont pas voulu les monarchies, et que la République doit consacrer : ï opinion seule peut récompenser dignement le sacrifice de la vie ». En conséquence, il réprouve les citations à V ordre du jour, et prétend les rendre très rares. Cette préoccupation serait louable, si Ion n'y voyait une autre idée à peine dissimulée. Le général Trochu, pressé par les exaltés du parti républicain, fait une concession à leurs exigences : ils voulaient l'obliger à abolir la Légion d'honneur; il ne leur a pas complètement obéi, craignant de s'aliéner l'armée, mais il leur a donné satisfaction, en posant ce principe que l'opinion seule, etc., principe aussi faux qu impraticable. Eh ! soldat rêveur, le signe de l'opinion, où est-il ? Si vous le détruisez, comment se manifestera l'opinion ? Croyez-vous que le soldat, le Français surtout, se contentera de cette pensée : « On a l'opinion que je suis brave, » si aucun signe ne l'atteste à tous les yeux? — Ces utopistes s'imaginent qu'ils peuvent changer les mœurs et le caractère d'un peuple par quelques lignes d'un décret I

Le gouvernement tremble devant les Com-

munistes. Il n'a pas osé arrêter M. Flourens; il n'a pas osé révoquer le maire du XI0 arrondissement, M. Mottu, qui a expulsé les frères et les sœurs, fait enlever les crucifix des salles d'école, etc. Les honnêtes gens ont protesté, les journaux qui ont conservé quelque respect des choses respectables ont énergiquement réclamé; M. Mottu n'a pas été troublé dans sa guerre contre Dieu. Le gouvernement se soucie peu de plaire aux honnêtes gens, il a peur de la Commune !

19. — Hier soir, de 9 heures à 10 heures et demie, très vive canonnade où retentissent des coups siforts, que l'on pense que ce sontles gros canons des Prussiens nouvellement arrivés, et plus loin, un roulement continuel qui indique un combat. Ces bruits terribles, à cette heure, dans le silence de la nuit, inspirent plus d'anxiété encore que d'habitude.

Les deux pièces publiées hier (de M. de Bismarck et de M. J. Favre) ne modifient que pour un détail les faits connus ; mais ce détail a son importance. Il n'est pas vrai, comme je l'avais cru, que M. de Bismarck ait proposé à M. J. Favre laréunion des anciennes Chambres, ce qui, pourtant, était logique et politiquement raisonnable; mais il lui a proposé la réunion d'une nouvelle Assemblée ; M. J. Favre, dans sa réponse, ne le nie pas. M. de Bismarck offrait un armistice de trois semaines, avec le

statu quo. Or, M. Jules Favre ne nous avait pas parlé de cet armistice, avec le statu quo; cet armistice, l'opinion publique l'eût accepté, et l'Assemblée se serait réunie. Mais, c'est ce que ne voulaient ni M. J. Favre, ni ses collègues, qui se sont emparés du gouvernement : il est donc certain, aujourd'hui, par les rapports contradictoires des deux négociateurs, que M. J. Favre nous a trompés, en nous cachant la proposition du statu quo, afin de garder un pouvoir qu'il eût perdu par la réunion d'une Assemblée nationale. M. J. Favre dit en vain que ces propositions étaient dérisoires et ces conditions inacceptables. On lui répond : Plus elles étaient inacceptables, plus il devait les faire connaître, sûr qu'elles seraient repoussées. Il ne les a pas fait connaître ; c'est qu'elles étaient acceptables, et qu'il craignait qu'elles ne fussent pas repoussées. L'opinion que notre gouvernement eût fait la paix, s'il l'eût voulu, se répand dans le peuple, cry Y armistice, pour le peuple, c est la paix. La publication du rapport de M. J. Favre lui sera défavorable, même près de la multitude, qui ne juge que par le résultat.

M. Rochefort ne fait pas parler de lui, et plusieurs bonnes gens s'imaginent qu'il est, comme l'avait promis M. J. Favre, un des plus modérés du gouvernement. Je crois qu'il

est toujours d'accord avec les plus violents, et qu'au jour marqué, il se retrouvera à leur tête ou à leurs côtés. En attendant, il continue à être accompagné de ses gardes du corps, les voyous de Paris. Il y a quelques jours, il passait je ne sais quelle inspection, à Saint- Denis, et était accueilli par les cris redoublés de : Vive Roche fort ! Au moment où il s'éloignait, pour remonter en voiture : « Ah çà, s'écrièrent des hommes en blouse qui l'entouraient, est-ce qu'il va nous embêter ? (On emploie, sous la République, un mot moins propre.) Croit-il que nous allons nous en retourner à pied à Paris ? » C'étaient les applaudisseurs de M. Rochefort. Il comprit, un ami s'approcha, on vit les mains se tendre, et tout se calma.

L'affaire Mottu est devenue une question sérieuse : le gouvernement s'est enfin décidé à le révoquer, mais alors a éclaté un conflit : les chefs de bataillon du faubourg Saint-Antoine, au nombre de 30, sont allés le sommer de leur laisser leur maire; le gouvernement y consentait, pourvu que M. Mottu laissât à ses administrés la liberté de conscience. Les 30 commandants ne l'entendaient pas ainsi; ils voulaient garder M. Mottu sans condition : on a transigé, on a maintenu la révocation de M. Mottu, mais on l'a remplacé par un autre

184 JOURNAL DE FIDCS

libre penseur — traduction libre du vieux mot athée — M. de Fonvielle.

C'est ce procédé qui s'appelle, dans la langue des journaux amis du gouvernement, absorber les rouges et, dans la langue vulgaire, cédera l'émeute. C'est lé procédé qu'a employé àLyon le Préfet, M. Challemel-Lacour, qui annonce qu'il a absorbé les rouges, en les introduisant à l'Hôtel de Ville. Les rouges lui ont prouvé qu'ils étaient plus vivants que luimême : ils l'ont forcé de sanctionner les mesures les plus abominables; et, comme ils régnent par la terreur, qu'ils ont mis le général en prison, désorganisé l'armée devenue un type d'indiscipline (M. Challemel-Lacour, dans une proclamation, demande que l'on respecte la discipline, et que l'armée s abstienne de manifestations militaires devant V Hôtel de Ville!) et que, par conséquent, personne n'ose bouger, cela donne lieu à M. Gambetta d'écrire : « L'ordre est rétabli à Lyon. »

Les magasins qui restent ouverts sont, de jour en jour, moins nombreux : dans les rues jadis les plus peuplées, et les plus commerçantes, telles que la rue de Rivoli, beaucoup de boutiques sont fermées ; dans la rue Bonaparte, depuis la place Saint-Sulpice jusqu'au quai, on en compte 24 sur 70, c'est-à-dire, 1 sur 3. En revanche, une foule de petits

détaillants se sont établis sur les ponts, les quais et dans les rues les plus larges, et y débitent toutes sortes d'objets étalés sur le pavé: ce sont des objets que les marchands avaient en grande quantité dans leurs magasins, et dont ils se débarrassent ainsi à bas prix, pour se procurer un peu d'argent.

Le gouvernement déclare, toutes les fois qu'il en a l'occasion, « que l'ordre le plus parfait règne à Paris» ; mais les faits crient contre lui. Se figure-t-on les impressions de la province, en lisant, dans le Journal Officiel, que M. Mottu a été remplacé par M. de Fonvielle? « Qui? M. de Fonvielle? le rédacteur de la Marseillaise? de la Marseillaise, si violente que M. Rochefort a dû la désavouer et en cesser la publication, tant elle passait le Combat, et la Patrie en danger, les journaux de MM. Pyat et Blanqui ! M. de Fonvielle est nommé maire du faubourg Saint-Antoine! Et l'ordre règne à Paris ! » Il n'est pas de signe plus manifeste de l'anarchie, qui existe dans le gouvernement, et de la domination qu'exerce déjà la Commune; elle n'est pas proclamée, mais son esprit nous régit. — Ajoutez la nomination de M. Georges Pouchet au poste de secrétaire général de la Préfecture de police : M. Georges Pouchet est le fils du chimiste qui a soutenu la thèse des gcnérationsspontances; le fils est aussi

franchement matérialiste que son père, et ses premiers écrits ont eu pour but de prêcher l'athéisme : « La fatalité est la loi de la vie, écrivait-il ; quant à Dieu, à une âme, il y a longtemps qu'on en a fait justice ; de ces choses caduques, il faut simplement rire, etc. » [Revue des cours scientifiques, 11 décembre 1866.) Le gouvernement a été forcé par l'opinion de révoquer un athée, M. Mottu, il en a recruté aussitôt un autre,M.Pouchet, obéissant à la force du principe révolutionnaire qui, ainsi que le dit M. Blanqui, « fait corps avec l'idée de l'athéisme ».

21 . — La déclaration de la Commission d'enseignement, relativement à l'exclusion de toute instruction religieuse dans les écoles de l'Etat et des communes n'est pas restée lettre morte : les matérialistes qui la composent ont obtenu tout de suite que la pratique suivît la théorie. Par arrêté du maire de Paris, des écoles laïques, c'est-à-dire, d'où Dieu sera exclu, vont être instituées dans Paris, et 100,000 francs sont affectés à cet établissement. Ainsi, d'une part, on cède aux récriminations des honnêtes gens, en révoquant M. Mottu, qui avait fermé les écoles des Frères et des Sœurs, et fait enlever le crucifix des salles d'école ; et de l'autre, on fonde, aux frais de la ville de Paris, des écoles où le crucifix ne paraîtra jamais :

on détruit sur un point, et l'on élève sur cent! La Commune n'a point à se plaindre, elle n'existe pas encore de nom, mais, en fait, elle agit ; quand le temps sera venu, une partie de son œuvre sera faite ou préparée, elle n'aura qu'à s'installer. Déjà, M. de Fonvielle est nommé membre de la Commission d'enseignement ; on n'a pas à regretter M. Mottu.

Dans un autre monde, même aberration et même absence de principes: un journaliste, au bruit du canon qu'écoute une population anxieuse, à la veille d'un bombardement, face à face avec la famine qui s'avance, demande instamment que l'on rouvre les théâtres ; il voudrait entendre de la musique, assister à quelques représentations de drames et de tragédies. La population, dit-il, a besoin de se « distraire » ; on ne sait que faire le soir, les cafés sont fermés à 10 heures et demie; que l'on nous rende nos acteurs, nos mimes et nos chanteurs ! Le souvenir de leur vie de bohème tourmente ces malheureux et, comme les Grecs à Byzance enveloppés par les Turcs de Mahomet II, qui leur allaient donner l'assaut, ils songent au bon temps où ils s'agitaient et se passionnaient pour la faction blanche ou bleue des cochers du cirque ! La proposition a fait du chemin, et plusieurs journaux s'en occupent et l'appuient.

Quant à la population ouvrière, son ardeur pour le combat ne répond pas à l'espoir du général ïrochu : elle s'arrête volontiers devant les caricatures étalées le long des rues, et où l'ignominie est versée grossièrement et sans esprit sur l'Empereur et même l'Impératrice, elle pourfend les Prussiens en paroles ; mais le nombre des volontaires est bien moindre qu'on ne l'avait pensé. Aussi annonce-t-on un décret qui obligerait à marcher ces volontaires hésitants. — Plus bas encore, la plèbe montre quel est son patriotisme : la plaine, entre les remparts et les forts, est couverte de maraudeurs, qui déterrent ou recueillent les légumes laissés dans les champs, et les vendent aux Prussiens, qui les paient plus cher ; et, pour achever de donner raison à M. de Bismarck, beaucoup d'entre eux servent d'espions aux Prussiens et leur indiquent la position de nos francs-tireurs, souvent surpris et décimés !

Grosse canonnade au N.-O. dans l'aprèsmidi : il doit se livrer un combat sérieux.

Quel changement dans mes dispositions depuis le 4 septembre! Avant, j'étais plein d'enthousiasme , d'espérance, de résolution, d'énergie. Aujourd'hui, il semble que je ne suis plus le même homme: je ne crois plus à la défense de Paris, je n'ai aucun espoir dans

les efforts que Ton tente, et je n'aspire qu'à la paix. Je ne le dissimule pas; oui, telles sont mes impressions, et j'ose le dire, ce sont celles, non de la foule, mais des hommes qui réfléchissent et observent. Il y a un mot que, dès le lendemain du 4 septembre, on entendait dire: « Nous n'avons plus d'enthousiasme, nous avons les bras cassés ! » C'est le crime des républicains d'avoir compliqué la guerre d'une révolution, comme si ce n'était pas assez d'une guerre, et de la guerre la plus effroyable !

22. — Les boucheries continuent à être assiégées, malgré la prétendue organisation de nos municipalités : j'ai vu, dans le XIY° arrondissement, des queues de plusieurs centaines de personnes. Comment en serait-il autrement, lorsqu'on choisit, pour administrer les mairies, des professeurs sans élèves, ou des journalistes sans talent, mais aussi pleins de suffisance que d'incapacité et d'ignorance des affaires? Le nouveau maire du XIVe arrondissement estM. Asseline, l'homme de lettres qui ne professe pas seulement l'athéisme, mais qui s'en vante.

Il y a, pourtant, à ce triomphe momentané des matérialistes, une compensation dont on parle peu, parce quelle ne fait pas de bruit: ces événements extraordinaires, soudains, où la sagesse des hommes a été déjouée, et où

490 JOURNAL DE FIDFS

s'est si manifestement montrée l'action divine; le danger présent, la mort sans cesse menaçante, l'impuissance humaine dont on ne peut ne pas avoir conscience, ont courbé bien des fronts et ébranlé bien des âmes. Un prêtre me dit que grand est le nombre des personnes qui reviennent aux idées et à la pratique de la religion.

Yoici quelques chiffres sur les enrôlements volontaires de la garde nationale; ils proviennent de personnes appartenant aux bataillons cités : 120e bataillon, 2e compagnie (boulevart de l'Hôpital, ouvriers, petits marchands), 2 volontaires; — 223e bataillon, lrG compagnie (Batignolles-Clichy, presque tous ouvriers), 6 volontaires; — en attendant, le 223e bataillon procède encore à ses élections : c'est la troisième fois depuis six semaines ; on ne peut y établir la discipline et le respect des supérieurs ; — 3° bataillon, 8e compagnie (rue Saint-Lazare, bourgeois), 5 volontaires ; — bataillon de la gare du Nord, 14 volontaires ; — un bataillon cité par Paris- Journal, 11 volontaires sur 1,500 hommes; — 161e bataillon, 3e compagnie (Jardin des Plantes, ouvriers, industriels, tanneurs), 3 volontaires ; dans tout le bataillon ,18; — 1 56e bataillon, 6e compagnie (rue de Vaugirard, rue des Fourneaux, etc., ouvriers, employés, petits

bourgeois), pas un seul; — 17° bataillon, 8° compagnie (quai Voltaire, rue de Baune, rentiers, artistes, bourgeois, négociants), 5 volontaires ; — 19e bataillon (rues de Sèvres, Saint-Placide, etc., bourgeois, petits rentiers, ouvriers), 14 volontaires. Le 72° bataillon (Passy, bourgeois, artistes, etc.), presque seul, a pris une autre attitude : le bataillon avait protesté contre le décret, dès qu'il parut, déclarant qu'il n'entendait pas se partager, en envoyant au dehors les plus braves et les plus forts, et ne gardant pour les remparts que les invalides ou les timides : il veut marcher tout entier. — On peut juger de l'effet que produiront ces chiffres, quand ils seront connus des Prussiens et de la province : les Prussiens sauront que l'on n'a pas assez de soldats, qu'on en a demandé, et qu'on n'en trouve pas ; et la province: « Quoi? dira-t-elle, voilà l'ardeur que les Parisiens mettent à se défendre ! ils hésitent à sortir de leurs remparts, quand nos fils se battent pour les secourir ! leurs patriotisme est à la hauteur de leur esprit d'ordre et de leur raison I »

Mmc *** a été invitée par M. Raphaël Félix, directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin, à venir visiter l'ambulance de son théâtre. Elle a trouvé les actrices réunies dans une maison mise à leur disposition par une dame riche et généreuse, et a été aussi surprise que

4 92 JOURNAL DE FIDITS

charmée de l'attitude de ces jeunes femmes. Au nombre de 10 ou 12, elles étaient occupées à coudre de gros vêtements, à ravauder des bas, à raccommoder du linge pour les blessés, qu'elles soignent avec zèle, activité, intelligence (elles en ont 26). Mises, d'ailleurs, avec simplicité, en robe de laine noire et tablier blanc, elles font elles-mêmes toutes leurs petites affaires : Mmc Marie Laurent est chargée de la cuisine, Mme Lia Félix (soîur de Rachel) repasse le linge ; M. Raphaël achète les provisions lui-même à la halle; ainsi des autres : tous servent, jusqu'aux comparses et aux derniers employés du théâtre. Le directeur^ été paternel envers ses administrés : malgré ses pertes, il leur conserve la moitié de leur traitement et, après la levée du siège, l'arriéré leur sera payé intégralement. Beaucoup de personnes envoient des dons à l'ambulance ; mais l'administration se pique de grandeur : en leur adressant un reçu et un remerciement, elle y joint un bon pour un certain nombre de places, quand les représentations seront reprises, bon correspondant à la somme envoyée ou à la valeur des objets donnés.

Puisque je parle des ambulances, j'ajouterai un petit trait qui appartient bien au caractère Français : on voit partout des ambulances ; il y en a au moins une par rue, c'est presque

devenu une mode ; mais, les combats ayant été jusqu'ici assez rares, les blessés, grâce à Dieu, sont en petit nombre, de sorte que beaucoup d'ambulances n'en ont pas encore. Cela fait le désespoir de jeunes dames aussi élégantes que charitables; alors, on va à la recherche des blessés : « Qui pourrait nous en fournir? » On se rend à l'Elysée, chez les Sœurs de son quartier : « N'avez-vous pas trop de blessés ? quand m'en donnerez-vous ? vous m'en aviez promis ! vous m'avez manqué de parole ! — Il est vrai, j'avais bien songé à vous, je vous en avais réservé deux ; quelqu'un est venu, on me les a enlevés ! mais soyez tranquille ! je ne vous oublie pas, vous en aurez ! » Ces petites fuites de vanité n'empêchent pas qu'on ne fasse beaucoup de bien : les blessés sont parfaitement soignés dans toutes les ambulances privées.

L'affaire d'hier, du côté de Bougival, Rueil, la Jonchère, Buzenval, a été fort rude : nos soldats se sont très bravement battus, mais les pertes des deux côtés semblent avoir été graves. Nous avons eu plusieurs centaines de blessés, deux canons pris, et une batterie disparue; on ne cite pas encore le chiffre des morts. Un intendant militaire, occupé à surveiller l'enlèvement des blessés, et qui a passé quelques heures parmi les Prussiens, rapporte

194 JOURNAL DE FIDFS

que leur assurance dans un succès prochain est loin d'avoir diminué : « Eh bien ! lui ont dit les officiers, vous ne mourez pas encore de faim à Paris ? » Ainsi, leur plan est bien de nous affamer. Les journaux, selon leur habitude de paraître tout savoir et tout avoir vu, se sont empressés de faire des récits circonstanciés du combat : ils ont raconté, entre autres choses, que nous avions assailli l'ennemi sur plusieurs points, enlevé des positions importantes, et « repris Montretout, qui, cette fois, ne serait pas abandonné. » — Or, voici ce qui s'est passé à Montretout, et le détail m'en est donné par ceux-là mêmes qui l'ont occupé: Lorsque nos troupes se déployèrent en demicercle autour du Mont-Valérien, de Courbevoie à Suresnes, le 7° bataillon de mobiles reçut l'ordre de se maintenir à gauche. L'ordre fut mal compris d'un capitaine, qui emmena sa compagnie beaucoup plus loin, prendre position dans la plaine ; comme il n'y avait aucun Prussien devant eux, nos jeunes gens poussèrent toujours en avant, et arrivèrent ainsi au pied de la redoute de Montretout, où l'on ne voyait personne. Ils y montèrent, et y trouvèrent, quoi ? quelques brouettes abandonnées par les Prussiens. Ils y passèrent une demi-heure, puis s'en allèrent, sans y laisser un seul soldat. — La prise de Montretout n'a pas souffert d'autres difficultés; il n'y a

eu ni assaut, ni combat, on n'a pas tiré un coup de fusil; on est allé à Montretout, et on Ta quitté, comme on va sur une colline se promener.

23. — J'ai déjà indiqué quelques traits de le physionomie de Paris assiégé; mais nous ne pouvons, nous qui ne l'avons pas quitté, apprécier le grand changement qu'il a subi. Il faut entendre les jeunes mobiles placés aux avant-postes, et qui obtiennent permission de venir à Paris, qu'ils n'ont pas vu depuis un mois; ils en sont bien autrement frappés. Plus de voitures dans les rues, plus de toilettes, presque tous les hommes vêtus d'uniformes de toutes couleurs ; un grand nombre de magasins fermés ; le boulevart, sauf quelques cafés, presque aussi sombre que le reste de la ville ; les boutiques éteignant, dès 7 ou 8 heures, le gaz inutile ; les rues, même les plus brillantes naguères, désertes et silencieuses à 9 heures. Du reste, deux seules préoccupations, deux uniques sujets de conversation : le siège et les subsistances ; on ne peut rester cinq minutes ensemble sans parler des moyens de manger, de la quantité de viande qu'on s'est procurée, de la viande de cheval, etc. Point de distinction à cet égard ; les hommes les plus intellectuels s'en entretiennent aussi bien que leur bottier ou leur consierge. — Sur les remparts, le spectacle est plus animé : là, des

milliers de gardes nationaux, qui vont et viennent, stationnent, causent, fument, boivent, de toutes classes, boutiquiers, ouvriers, gentilshommes, commerçants, commis, employés de ministère, journalistes, artistes, avocats, notaires, médecins, etc., menant la vie la plus vide et la plus désœuvrée, obligés, pour tuer le temps, de rompre avec toutes leurs habitudes, et qu'on croirait devenus des piliers de café, à voir le nombre de verres de bière ou d'eau-de-vie qu'ils absorbent, et de pipes ou de cigares qu'ils fument en se promenant le long du bastion. Dans les ministères et les principales administrations, presque plus d'employés (au Crédit foncier, qui en compte près de 900, quelqu'un, hier, en trouva 6 présents) ; tous sont au rempart ; sur les places et les boulevarts éloignés, des mobiles ou des gardes nationaux qui font l'exercice ; par toute la ville, le tambour et le clairon, retentissant le matin, le soir, à chaque heure de la journée; et, de temps en temps, par-dessus tous les autres bruits, un son sourd, violent, court, souvent trois ou quatre fois répété, le canon ! Telle est, en ses principaux traits, la physionomie de Paris, le 23 octobre.

Elle est sévère, triste même parfois, mais pas encore sombre ; aussi, les journaux exagèrent singulièrement, quand ils vantent, à tout propos, avec de grands gestes et une voix

retentissante, l'héroïsme de la population de Paris. Il faut dire la vérité : Paris n'a pas encore mérité ce magnifique éloge ; il est assiégé depuis six semaines, mais il n'a réellement pas éprouvé les horreurs du siège : la viande est rationnée, mais il n'en a pas manqué ; les provisions qu'ils ont faites permettent aux bourgeois de varier leur nourriture et, sans être aussi confortable qu'il y a deux mois, leur table est suffisamment garnie. Quant au peuple, on distribue largement des bons de viande, de pain, de légumes ; les gardes nationaux peu aisés sont habillés aux frais de l'Etat, reçoivent 1 fr. 50 par jour, et leurs femmes trouvent du travail aux ateliers municipaux ; pas une bombe n'est encore tombée sur la ville ; pas un désastre de guerre ne s'est produit, pas un garde national n'a été à r ennemi. Les Prussiens sont encore si éloignés que la préoccupation n'est pas de les éviter, mais de les voir : chaque jour, les hauteurs de Passy, de Montmartre, les Buttes- Chaumont, sont couvertes de curieux qui, avec des lunettes, cherchent à apercevoir les casques à paratonnerre. Bien plus, la santé générale n'a jamais été meilleure : en effet, un exercice continuel (nombre de gens qui se faisaient toujours traîner en voiture sont obligés d'aller à pied), une nourriture moins abondante, l'activité de l'esprit sans cesse

agité, le sang mis en mouvement et circulant plus rapidement sous l'impression des récits de guerre, de l'attente, de la crainte, de l'espoir, de toutes les passions émues, font que les maladies ordinaires ont moins de prise sur le corps, et l'on entend répéter partout ces mots strictement vrais : « Je ne me suis jamais mieux porté. » Et, soit dit en passant, si cette population était, non pas reconnaissante, mais seulement juste, elle bénirait M. Haussmann, pour les grandes voies qu'il a ouvertes, les vastes boulevards qui donnent de l'air, les égouls vraiment admirables qu'il a creusés sous Paris, et sans lesquels, en ce temps-ci, Paris serait un foyer de maladies épidémiques et d'infection.

24. — Le gouvernement continue à nous fournir des preuves répétées de l'anarchie morale qui nous ronge et nous doit dissoudre: 1° Acquittement de M. Sapia; M. Sapia avait été arrêté par une partie de son bataillon, qu'il excitait à «renverser le gouvernement». A l'audience, plusieurs témoins sont venus déposer que M. Sapia leur avait donné l'ordre de marcher sur l'Hôtel de Ville « en armes et avec des cartouches », pour jeter les membres du gouvernement « par la fenêtre ». Ils apportaient, outre leur souvenir, « des notes prises en écoutant leur commandant ». Ces témoi-

gnages ont été comptés pour rien, il a été renvoyé absous. Il est vrai qu'il a donné luimême des preuves de la mollesse du gouvernement : il a affirmé que « le Préfet de police (Kératry) lui avait offert de le faire évader ». Les juges ont compris, et leur verdict a été conforme aux désirs du gouvernement intimidé. 2° Par décision de M. Jules Simon, le collège Bonaparte s'appellera désormais Lycée Condorcet. Il y avait vingt noms illustres à choisir ; on a préféré Fauteur des Progrès de V esprit humain, où est enseignée la doctrine panthéiste de la perfectibilité indéfinie, c'està-dire, la négation de l'immortalité de l'âme et de Dieu ; le philosophe qui termina sa vie par le suicide, pour échapper au couteau de la guillotine dont allait le frapper la République. Yoilà les leçons que puiseront nos enfants dans sa biographie ; heureux, s'ils sont frappés de la conclusion, qui les renseignera sur les bienfaits de la Révolution ! 3° L'enseignement laïque commence à s'appliquer : on fait appel aux instituteurs laïques; dans le IIP arrondissement, le maire, M. Bonvalet, a déclaré que, sur la demande des habitants, — il ne dit pas quand et comment ils ont été consultés — l'enseignement serait exclusivement laïque, vu que l'on sait à quoi s'en tenir « sur l'esprit et les tendances des instituteurs congréganistes ». 4° Lettre de M. J. Favre au

maire de Paris sur la mobilisation de la garde nationale : M. J. Favre a la plus grande confiance dans le patriotisme, l'ardeur, la vaillance, etc., etc., de la garde nationale. Il croit, cependant, devoir les prévenir qu'il « faut de la discipline et de la foi en leurs chefs » ; en outre, que « Y obéissance double les forces » ; de plus, il « les convie à la discipline » ; enfin, il demande à chacun « de se commander à lui même ». Ces appels réitérés à la discipline marquent assez combien elle laisse à désirer; et, afin que nul n'en cloute, le même Journal Officiel rapporte un fait de violence exercé par des gardes nationaux sur un officier, qu'ils ont arrêté : « Cet acte, dit le gouvernement, sera poursuivi », mais rien n'est moins probable.

Cette garde nationale, du reste, dont la mobilisation en partie devait fournir 35 à 40 mille hommes, témoigne peu d'enthousiasme: les volontaires se présentent en si petit nombre, qu'on en a honte; on prétend même que le général Trochu n'en est pas fâché. Ce serait contre son sentiment qu'aurait été décidée cette mobilisation; il y avait consenti, mais avec le secret espoir que la mesure aurait peu d'effet.

M. Gambetta nous télégraphie que la ville de Marseille est rentrée dans le calme : on ne nous avait pas dit qu'elle eût été troublée,

mais tout le monde le savait. Le mot de M. Gambetta atteste que le désordre a été sérieux et long-, puisqu'il nous informe seulement aujourd'hui que l'ordre est enfin rétabli : le Préfet se fait obéir ! Lequel, M. Marc Dufraisse envoyé pour remplacer M. Esquiros, ou M. Esquiros même ?

2o. — Période de calme et de silence : pas d'attaque du côté des Prussiens, quelques escarmouches de nos francs-tireurs, et attente. On en profite pour examiner notre situation et discuter nos chances de succès. Ceux-ci les exagèrent, ceux-là les diminuent, avec autant de raison les uns que les autres. La vérité est, quant aux forces de l'ennemi, que nous ne savons rien de certain ; nous ignorons absolument ce qui se passe à deux lieues de notre horizon. A l'intérieur, l'entente n'est pas parfaite : la patience, qui n'est pas la qualité éminente des Français, manque, à la fois, aux gouvernés, qui trouvent qu'on ne va guère vite, qu'on ne tente pas d'assez grands coups, qu'on n'a pas d'énergie ; et à plusieurs membres du gouvernement, dont les dissentiments transpirent dans le public. M. Picard serait en désaccord avec M. Garnier-Pacès, dont les prétentions en fait de finances persistent, malgré le succès quïl obtint, en 1848, par son impôt des 4o centimes. Les soucis de l'alimentation commencent à inquiéter la population»

une partie de Paris est rationnée à o0 grammes de viande ; tout Paris le sera bientôt. Je tiens de plusieurs employés des mairies que la période de viande fraîche expirera vers le 10 novembre ; alors commencera celle de la viande salée. Le gouvernement a fait démentir le bruit que le pain allait être rationné : mais il faut regarder ce démenti comme nul ; le pain ne pourra ne pas être rationné à son tour.

M. le maire de Paris vaque, comme à l'ordinaire, à ses grandes affaires, le changement du nom des rues, et la consolidation de la République par ce moyen. Le boulevard du Prince-Eugène s'appellera désormais boulevard Voltaire; de plus, la statue du prince Eugène sera remplacée par la statue de Voltaire. J'accepte ce changement, et je propose que l'on grave deux inscriptions sur la base de. ces statues, la première: Au prince Eugène, au soldat courageux, qui battit les ennemis de la France, à î honnête homme qui mérita leur respect et leur admiration, en repoussant leurs bienfaits, pour rester fidèle à sa patrie ! La seconde : A Voltaire, au flatteur des courtisanes et des puissants, à Vami des Prussiens, qui applaudit aux revers de la France, et vilipenda r héroïne par qui fut sauvée notre nationalité ! Le premier on le dégrade, le second on le propose en exemple à nos enfants.

M. de Bismarck, dans une nouvelle circulaire, ose encore attribuer à la France l'initiative de la guerre horrible dont souffre la moitié de l'Europe, et qui s'étendra peut-être sur l'autre moitié. Il affirme que la France a entrepris cette guerre, « pour son bon plaisir », lui qui, mieux que personne, sait quel en fut l'instigateur et la prépara de longues années, comme un conspirateur s' apprêtant à un mauvais coup.

Un autre document est la Lettre adressée par Victor-Emmanuel au Pape, avant d'envahir ses Etats : l'hypocrisie, l'impudence, le mensonge, l'avidité, le principe de l'unique droit moderne, la force, ne s'étaient pas exprimés plus nettement à la face du monde, depuis le jour où trois vautours se jetèrent sur la Pologne, pour la dépecer. Gomme Frédéric, Marie-Thérèse et Catherine, le roi d'Italie s'adresse au Pape, d'un ton doux et attendri, afin de V informer des dangers dont la Révolution menace Rome ; il est touché de pitié, il tremble pour sa sécurité ; il souhaite avec passion son bonheur, sa prospérité, son indépendance ; il ne saurait demeurer indifférent à ses angoisses, immobile devant les périls qu'il entrevoit. En conséquence, il met la main sur ses Etats et lui dit : Ceci est à moi !

Il y a lieu de remarquer, dans Ja circulaire de M. de Bismarck, qu'il déclare ne recon-

204 JOURNAL DE F1DTJS

naître, comme gouvernement, que celui de l'Empereur Napoléon.

26. — M. de Bismarck comptait, évidemment avec trop de confiance, sur les troubles de Paris, et il n'a pas hésite à faire part de ses espérances à l'Europe. Il n'avait, pourtant, pas tout à fait tort, et je persiste à penser que la lutte armée dans Paris n'est qu'ajournée. On peut le prévoir par les déclarations, les propositions et les décrets des clubs qui, chaque soir, annoncent une véritable liquidation sociale. Le gouvernement fait semblant de ne s'en pas inquiéter, d'abord parce qu'il n'ose l'empêcher, ensuite parce qu'il croit que le danger n'est pas imminent. La masse de la population répugnerait, certes, à une nouvelle révolution en face des Prussiens, mais les clubs, les socialistes se préparent à agir, et l'on sait comment se font les révolutions.

M. Pouchet, à la mairie du VIe arrondissement, vient de trouver moyen de désorganiser la Commission des secours aux gardes nationaux gênés : il a forcé cà se retirer les hommes honorables et bienfaisants qui, depuis trente ans, s'occupaient avec autant de zèle que de désintéressement de ces œuvres de charité : ils étaient cléricaux, ce motif d'exclusion a suffi. Il faut dire que ces honnêtes gens avaient adopté le principe de la Société du

Prince impérial, le prêt sur parole, principe éminemment noble, qui suppose, dans celui à qui Ton fait une avance d'argent, un sentiment d'honneur et de dignité qui l'engage et le relève à ses propres yeux. M. Pouchet a préféré confondre avec les indigents, inscrits sur le registre de secours, les malheureux marchands, industriels et ouvriers, que les nécessités du temps obligent à solliciter un subside momentané; c'est ce qu'il appelle F égalité républicaine. — Dans le même arrondissement, un médecin dont j'ai déjà parlé, devenu chef de bataillon, s'est installé à la mairie, et a tant tracassé la municipalité, à l'occasion de la garde civique (les vétérans), destinée à maintenir l'ordre dans les rues, que le maire a dû dissoudre cette garde civique.

Nulle institution, pourtant, n'était plus nécessaire que celle de ces gardes, dans un temps où la police fait absolument défaut. Non seulement les gardiens de la paix ne servent pas à cette police, mais ils évitent avec soin toutes les occasions où ils pourraient aider les citoyens : dès qu'ils aperçoivent un groupe animé, où s'échangent les injures et les coups, ils s'éloignent rapidement : « Ils ont ordre, disent-ils, de n'intervenir que si on les appelle, et de ne jamais prendre l'initiative. »

Le burlesque se mêle au drame : ces messieurs de l'Hôtel de Ville en sont à négocier

avec mesdames les chiffonnières , qui se sont emparées de l'Ecole de droit, voisine des rues Mouffetard, de la Montagne-Sainte-Geneviève, etc., et qui y tiennent un club dans le grand amphithéâtre. On y traite, comme dans tous les clubs, les questions sociales; on y admet les chiffonniers, mais les orateurs sont les chiffonnières seules. Ce club a du succès; il ne manque jamais d'auditeurs, et des bourgeois, hommes et dames, tentent souvent de s'y introduire; mais c'est une faveur d'y entrer, on n'y est reçu qu'avec des cartes, et on ne les obtient pas sans protection. Comme le jour de la rentrée des cours approche, et que le ministre de l'Instruction publique veut absolument que les Prussiens sachent que l'on continue à Paris l'étude du droit civil et romain, comme s'ils n'étaient pas là, il avait arrêté que l'Ecole rouvrirait le 3 novembre; mais les chiffonnières ont excipé, elles aussi, de leur droit : « La salle leur a été concédée pour leurs assemblées; on ne les en peut évincer, etc. » On a parlementé; enfin, il y a eu compromis, chacun a fait une concession : les chiffonnières resteront dans l'Ecole, et les cours seront retardés jusqu'au 15, époque où elles se seront procuré une autre salle.

Le bruit se répand de tous côtés qu'il n'y a plus de viande fraîche que pour quinze

jours; viendra la période de la viande salée, puis des légumes secs, puis...

Ces chiffres sont conformes, du reste, à la déclaration faite par le gouvernement, le 10 ou le 12 septembre, que Ton avait des vivres pour deux mois. Car il ne faut pas faire entrer dans ce compte le pain tout sec, ou même accompagné de viande salée. Ce régime effraye déjà les pauvres et les ouvriers; et il n'est pas rare d'entendre, dans les rues et dans les groupes, des gens du peuple demander : « Quand cela fînira-t-il? » Mot qui, par le ton, les commentaires et le développement, signifie : « Quand aurons-nous la paix ? » et, faut-il le dire, ce peuple ne s'occupe pas de savoir à quel prix i ?

On apprend successivement les modifications qui s'opèrent dans la garde nationale : telle avait été la précipitation avec laquelle s'étaient faites les élections que, dans nombre de bataillons, les chefs et les officiers sont reconnus indignes. Ainsi, le lo6c bataillon

1 Disons, en passant, que l'on commente, non sans froncer le sourcil, le rapport d'après lequel la population actuelle de Paris est de 2,120,000 habitants, sans compter l'armée et la garde mobile, soit près de 2,300,000! On croyait qu'il n'y avait que 17 ou 1,800,000 âmes. On s'épouvante de toutes ces bouches armées de bonnes dents, dans lesquelles il faudra mettre de la viande et du pain.

(Vaugirard) a pour commandant un ancien maçon, de mœurs décriées, et non moins im-' pudent qu'impudique; de sa maîtresse, sorte de fille de bas lieu, il a fait la cantinière du bataillon, devant lequel il la tutoie et la traite ouvertement comme sa concubine. Le bataillon a pourtant fini par avoir honte de son commandant, et il s'agit de le remplacer.

Dans une compagnie de ce bataillon, la 6% les officiers n'étaient pas choisis avec plus de discernement : le lieutenant est constamment ivre et, il y a quelques jours, s'est présenté dans un tel état devant sa compagnie, qu'il avait tout à fait perdu la raison ; il a, le mot est du moment, engueulé la compagnie : il a fallu se saisir de lui et le conduire au poste. On va procéder à de nouvelles élections; quant aux enrôlements, il ne pouvait en être question dans un corps aussi bien commandé; les hommes n'ont pas été invités à faire connaître leurs intentions à ce sujet.

Il y > quelque chose de plus vil que le mensonge, c'est l'applaudissement donné au mensonge; et nous assistons tous les jours à ce misérable spectacle : aujourd'hui, c'est M. Legouvé, de l'Académie Française », qui,

1 Poète délicat, qui met sur la même ligne Lamartine et M. J, Favre.

devant une nombreuse assistance, des écrivains, des journalistes, des membres du gouvernement, le tout Paris de la République, vient accuser la France d'avoir été l'agresseur dans la guerre, d'avoir eu tous les torts, d'avoir commis ïiniquité. C'est au Théâtre- Français, dans une représentation de gala, — car les réclamations de quelques journalistes ont obtenu ces distractions, dont ils ne se pouvaient passer — que M. Legouvé jette cette injure à la face de la France! Que les membres du gouvernement, ces ambitieux qui avaient, de longue main, préparé le succès de leur conspiration, se retranchent dans ce mensonge, on le comprend; quelle excuse et quel autre prétexte donneraient-ils à leur trahison? Mais cet Académicien, ce qui le pousse à cette indignité, c'est uniquement la soif des applaudissements : il sait que cette accusation est accueillie par la faveur populaire, il la répète; ce qui l'inspire, ce n'est ni l'honneur de sa patrie, ni le sentiment de la justice et de la vérité, c'est le désir de recueillir les bravos des maîtres du moment.

Même apologie du mensonge, au surplus, dans la plupart des journaux, et jusque dans les épîtres adressées à l'ennemi. Après M. J. Favre, M. Legouvé; après M. Legouvé, M. Fustel de Coulanges, professeur, qui ne trouve pas de meilleur moyen d'apaiser les

pasteurs Luthériens du roi Guillaume, que de leur avouer « l'iniquité de la France » , et d'abaisser sa patrie devant leur morgue insultante et leur dédaigneux orgueil. Ah ! que nos ennemis, à la vue de ces turpitudes, nous doivent mépriser, et nous juger dignes de tous les châtiments et de toutes les humiliations 1

28. — - Il n'y a pas eu que le Théâtre-Français qui ait donné une représentation : la Porte-Saint-Martin le suit, et l'on annonce plusieurs autres soirées dramatiques. Drainatiques! ce mot seul n'eût-il pas dû faire baisser la tête à ces critiques ennuyés, qui ont réclamé et obtenu la réouverture des théâtres? Dramatiques ! les événements dramatiques ne nous manquent pas ! Nous faisons l'Histoire tous les jours, et la plus variée, la plus changeante et la plus émouvante! Nous demandons des distractions, si, à chaque heure, nous sommes à la porte du cimetière, y conduisant quelqu'un des nôtres, ou près d'y entrer nous-mêmes I

Il est bon de citer, comme spécimen du style de certains journaux, un article de la Patrie en danger; tous les jours, nous en lisons un ou deux de ce genre :

« Révolution. — Réaction.

« D'un côté, les faunes et les flores de la lumière et des brises. De l'autre, les crypto-

games à poison et les bêtes monstrueuses. Parmi celles-ci, la pire, c'est le prêtre. Auprès de lui, la salamandre et la chauve-souris sont attractives. Similitude : elles aiment l'humidité sépulcrale des caves et des grottes ; lui, la sombre froideur des cloîtres et des cryptes.

« Protestant, catholique, juif, mahométan, etc., peu m'importe. De tous les cultes, le meilleur ne vaut pas un chien crevé.

La théocratie est une énorme tarentule qui, depuis l'origine des siècles, enserre l'humanité dans des mailles funestes, et l'englue d'une bave immonde.

Pauvre humanité ! dois-tu périr dans ce linceul qu'a tissé Y infâme, ou vas-tu, par un coup d'aile désespéré, reconquérir à jamais l'espace infini ?

N'écoute pas les voix maudites qui te prêchent la mansuétude et l'humilité.

De l'audace et de la colère ! de la colère et de l'audace!... ou tu es morte.

Veux-tu l'écrasement dans le dogme, ou l'expansion dans la science? — Il faut opter et vite ! Ta délivrance est au prix d'un effort suprême, terrible. Terrible !... entends-tu bien?

Dix-neuf siècles, n'est-ce pas assez?

A l'œuvre ! c'est-à-dire, au combat ; combat à outrance !

Révolution. — Réaction.

Il faut que l'une des deux reste sur l'arène.

Et pas de défaillance I et pas de pitié !

Que fait-on d'un amas de tourbe?... On y met le feu.

Et d'une charogne ?... On la jette à la voirie ! — Raoul Lafagette. »

(Patrie en danger, 27 octobre 1870.)

Nos administrateurs luttent de bon goût et d'atticisme avec les écrivains de la République. Paris est couvert d'affiches du nouveau maire du Ve arrondissement (je ne sais pourquoi on a éloigné le citoyen Bocquin, qui, pourtant, n'était pas tiède), et l'une des premières phrases qui frappe les yeux est celle-ci : « Citoyennes, vous tenez les cœurs des hommes dans vos mains ! n'y faites naître que de nobles et mâles résolutions! » Le maire nous apprend ensuite dans quel but il s'adresse en ce style lyrique aux citoyennes : c'est afin d'activer les enrôlements volontaires de la garde nationale. Ces enrôlements se faisaient avec aussi pjeu d'ardeur dans cet arrondissement que dans les autres; mais le Dr Bertillon, nouveau maire, a imaginé d'aider à l'enthousiasme. Les gardes nationaux gagnent 1 fr. 50 par jour, en montant une faction sur les remparts ; le Dr Bertillon leur promet une prime, quand ils sortiront de la ville : non seulement, ils recevront 1 fr. 50, mais, de plus, ils seront nourris) légère déviation à l'égalité républi-

caine, puisque les mobiles, qui font continuellement ce service hors des murs, ne reçoivent que la même somme et sont obligés de se nourrir. — Us ne veulent pas quitter leurs femmes et leurs enfants : « Vous vous éloignerez rarement des remparts, » leur dit M. Bertillon, « vous serez donc en communication facile avec votre famille... », « les grandes opérations militaires exceptées » , ajoute-t-il ; mais cette phrase n'est qu'incidente, et laisse ces opérations dans un vague rassurant. Les gardes nationaux s'inquiètent du sort de leurs proches, le Dr Bertillon a un spécifique : il sera remis à chaque volontaire (( un morceau de toile blanche, sur laquelle est imprimé le triangle républicain ». S'ils sont tués, leurs femmes et leurs enfants que, du reste, la République adoptera, n'auront qu'à s'appliquer ce nouveau scapulaire sur la poitrine, il leur donnera droit de se présenter partout, à la mairie, aux distributions de vivres, etc., et d'entrer « sans attendre » ! Toutes les objections sont ainsi levées : peu ou point de danger, — une haute paie — et des honneurs ! « J'aurais aimé, dit agréablement M. le maire, à inaugurer par cette fête le Panthéon ; » malheureusement, ce temple n'est pas « rendu à la patrie, » il appartient encore à Dieu. Il célébrera, néanmoins, la fête « en face le Panthéon », où les enrôle-

ments seront inscrits, sur le livre d'or de la République.

En effet, on approche : une vaste estrade couverte d'une tente est dressée le long de la grille du Panthéon, avec force drapeaux, oriflammes, écussons au chiffre de la République, longues tables rouges, sur lesquelles sont placés des registres et, dans un angle, un groupe de tambours, dont les caisses sont drapées de noir et qui, lorsque se lève la canne du tambour-major également enveloppée de crêpe noir, exécutent un roulement retentissant. Telle est la fête inventée par le docteur Bertillon. Au premier aspect, on se croit devant un théâtre de la foire ou les tréteaux d'une baraque de saltimbanques ; on dirait à tout instant que le boniment va commencer. Le public même, composé surtout de femmes et d'enfants, que des sentinelles tiennent à distance, semble attendre la parade, mais il a beau attendre, rien ne vient. Il ne quitte pas des yeux l'estrade, espérant voir s'y presser la foule des volontaires : les volontaires ne se hâtent point; seuls apparaissent des messieurs ceints d'écharpes, leurs registres ouverts devant eux, et qui semblent fort s'ennuyer, et des officiers de la garde nationale, qui font les cent pas, en fumant. J'ignore si la bande de toile et le triangle, sinon la haute paie, ont tenté plus tard quelques volontaires ; mais, je

suis forcé de F avouer, en trois quarts d'heure, je n'en ai pas compté plus de six ; et pas de cris, pas de chants ; l'enthousiasme était complètement absent. Pauvres petits esprits, qui s'imaginent que c'est par des moyens si mesquins et si misérables que Ton fait vibrer les âmes, et qu'on éveille les sentiments généreux ! Elle n'a pas eu besoin de tout ce tapage, de ce clinquant, et de cet appareil théâtral, l'héroïque petite ville de Chàteaudun, dont le nom se lit sur un drapeau noir (seule bonne idée qu'ait eue le docteur Bertillon, et à laquelle il fallait se tenir) : à l'approche des ennemis, elle s'est levée, indignée, résolue ; elle n'a pas parlé, elle a couru aux armes, elle a combattu tout un jour un contre cinq, et est glorieusement tombée, en léguant sa mémoire à la France et un exemple immortel !

En passant devant l'Ecole de droit, j'ai remarqué sur la façade une longue inscription, ainsi conçue : unité, indivisibilité de la République : liberté, égalité, fraternité ou la mort. A la forme des lettres, il était facile de reconnaître que c'était l'ancienne inscription de la Révolution qui, recouverte seulement de mortier, avait été retrouvée intacte. Quelques pas plus loin, ayant rencontré M. Ferdinand Denis, directeur de la bibliothèque Sainte-Geneviève, qui me demandait des nouvelles, j'étais

en train de lui expliquer qu'en fait de nouveautés, ce qu'il y avait de plus récent, c'était cette vieillerie sa voisine, déterrée sous le plâtre, quand nous avons été accostés par un monsieur à barbe grisonnante, qui nous a dit : « Oui, messieurs, vous ne vous trompez pas ; cette inscription n'est pas nouvelle, c'est celle de 93, et j'ai voulu la conserver ! Nous avons reçu, à l'Hôtel de Ville, beaucoup de lettres qui nous demandent des explications à ce sujet (ou la mort inquiète probablement les bourgeois) ; mais, afin d'enlever toute équivoque, j'ai fait tracer au-dessous une nouvelle inscription : Liberté, Égalité, Fraternité. » Ces paroles empreintes d'autorité, et la connaissance personnelle qu'avait de ce personnage M. Ferdinand Denis, m'ont appris que j'avais devant moi le citoyen Galtier-Boissière, « délégué » par le maire de Paris, pour faire rétablir sur tous les monuments la devise républicaine. Le citoyen Galtier s'est ensuite retiré avec majesté, comme il convient à un homme chargé d'une si haute mission, et qui a retrouvé un si beau reste de la grande République. Heureux homme ! il n'a rien à envier aux antiquaires qui se pâment d'aise devant une médaille fruste , il nous a restitué un souvenir de 93 [ !

Je me suis amusé, après son départ, à ef-

1 Après le siège, les mots ou la mort ont èiè effaces.

frayer le pauvre M. Ferdinand Denis, qui rougissait et pâlissait de peur, à chacune de mes tirades réactionnaires en pleine rue, et qui a fini par s'enfuir, épouvanté de se trouver avec un homme si compromettant.

Tout Paris a été en émoi, par suite d'un article du Combat, qui annonçait que « le maréchal Bazaine avait envoyé un plénipotentiaire à l'ennemi, pour traiter de la reddition de Metz et de la paix, au nom de Sa Majesté l'Empereur Napoléon III ». Il n'est pas besoin de faire remarquer l'importance de cette nouvelle, donnée comme « un fait vrai, sûr et certain ». Le Journal Officiels, aussitôt répliqué par le démenti le plus net. Il y a lieu, cependant, de douter des assertions du Journal Officiel.

Quant à une félonie, à une trahison, insultes dont on gratifie Bazaine à Paris, comment les aurait-il méritées ? Il ne trahit personne ; il traite au nom de T Empereur, parce que le droit de l'Empereur, quoique 5,000 coquins de la Yillette aient proclamé la République à Paris, n'en est pas moins entier ; et lui, maréchal nommé par l'Empereur, commandant en chef de l'armée, n'est-il pas plus autorisé à traiter de la paix, que les hommes qui se sont emparés du pouvoir par un criminel attentat?

29. — Ce qui a lieu d'étonner, c'est la prodigieuse dépense qui se fait partout et avec

218 JOURNAL DE FIDLS

une prodigalité dont nous n'avions pas encore eu d'exemple : le gouvernement semble tirer de l'argent d'une source inépuisable. Ainsi, non seulement il l'emploie largement aux frais de la guerre, ajuste raison, mais il ne l'épargne en aucune occasion ; il suffit qu'on lui en demande, il en donne ; les mairies sont bourrées d'employés, avec ou sans titres officiels, et tous payés. On fournit leur équipement, dès qu'ils en expriment le désir, aux officiers mal aisés de la garde nationale, on leur donne, de plus, des gratifications. On paye les employés quinze jours, un mois d'avance (à l'Hôtel de Ville, au ministère de l'Intérieur, etc.). On envoie, sans qu'ils l'aient demandé, des sommes considérables à divers services. On double le traitement des instituteurs {laïques), etc. Le gouvernement de l'Hôtel de Ville agit comme on fait, en général, avec l'argent a1' autrui; il ne regarde pas à le dépenser. Il sait bien qu'il n'a qu'un avenir de peu de durée; à quoi bon épargner ? Ce gaspillage sera imputé à la nécessité des temps ; il n'en sera pas responsable ! — Gela n'empêche pas que ce ne soit toujours un gouvernement d'honnêtes gens '.

4 « Gens honnêtes, uniquement préoccupés des intérêts du pays, qui ne trouverait nulle part une représentation meilleure et plus exacte, » disait M. Thiers au comte de Beust, à qui il demandait de prendre ce gouvernement au sérieux. (Voy. Vali'rey. Diplomatie du Gouvernement de la Défense nationale, chap. m.)

La Commission d'enseignement de l'Hôtel

de Ville ^vient de faire connaître son programme : il a pour principe, dit-elle, la liberté. L'enseignement est libre ; seulement, tout père est obligé d'envoyer son enfant à l'école ; les subventions de l'Etat seront doublées pour les instituteurs laïques, et des écoles laïques seront fondées dans tous les quartiers ; — de sorte que, d'une part, les écoles de Frères étant appauvries, et de l'autre, les écoles laïques enrichies, les premières périront nécessairement, et les pères de famille seront forcés de préféreriez secondes.

C'est ainsi qu'on entend la liberté sous la République, et ainsi que l'applique déjà, dans le IIP arrondissement, entre autres, le maire, M. Bonvallet, ancien restaurateur du boulevard.

Afin de prouver que tout ce qui se fait ici n'est pas sérieux, MM. les Francs-maçons viennent de joindre leur note au concert : ils ont rendu un décret, pour traduire à leur tribunal le roi de Prusse et son neveu, le prince Frédéric-Charles, qui sont, à ce qu'il paraît, Francsmaçons. Si le roi Guillaume et Frédéric-Charles ne se présentent pas, ils seront / ugéê pu r dé faut !

Je suis retourné au spectacle «le la place du Panthéon donné par le I)' Bertillon ; le deuxième jour n'a pas été plus brillanl que le début. Malgré les belles promesses du docteur,

220 JOIKNAL DE FIDUS

et la haute paie, les engagements sont en petit nombre, en si petit nombre, qu'un citoyen ne peut contenir son indignation, ameute la foule par ses clameurs, et s'écrie : « La France est pourrie! les jeunes gens n'ont pas de c... au c... ! » ce qu'entendant, les femmes s'enfuient, d'autres jettent les hauts cris, et veulent qu'on arrête un homme qui emploie de telles expressions : « Qu'est-ce qu'il f... ici? » s'écrie l'une d'elles, en répétant les mêmes expressions. On peut juger, par là, de la composition de l'assistance et de l'empressement des volontaires. La foule commence à plaisanter : cet appareil de charlatan ne l'abuse pas, et l'on demande s'il riy aura pas aussi un peu de musique? On a, cependant, envoyé le matin, un tambour dans tout le quartier, accompagné d'un crieur, qui lisait la proclamation du maire, et criait ensuite : Vive la République ! Mais je sais, de personnes en qui j'ai foi, qu'à ce cri personne ne répondait, tant la République est devenue indifférente, même dans l'arrondissement du citoyen Passedouet (le XIIIe). C'est, sans doute, cette indifférence qui exaspère le citoyen Passedouet, car il vient de faire afficher, dans tout Paris, une proclamation, pour demander des canons, et ces canons serviront, dit-il, « non seulement contre les Prussiens, mais contre tous les tyrans qui voudront nous empêcher d'établir notre République ! » Ces affreux

octobre 221

tyrans, cela s'entend, sont tons les Français qui ne sont pas républicains. Le citoyen Passedouet aura fort à faire, et il ne risque rien de fondre beaucoup de canons.

Le gouvernement de l'Hôtel de Ville devient, chaque jour, plus révolutionnaire et tourne de plus en plus à la Commune, poussé et aidé par les mairies : il vient de supprimer la Légion d'Honneur pour les se?Tices civils.

Le maire de Paris, M. Arago, précipitant le mouvement Communiste, s'est empressé de faire enlever la statue du prince Eugène de son piédestal. Plusieurs journaux réactionnaires ont en vain signalé la lettre généreuse, noble et patriotique du prince Eugène à l'Empereur Alexandre, dans laquelle il refusait ses offres brillantes, et déclarait vouloir partager le sort de la France vaincue (cette lettre est gravée sur le piédestal). M. Arago a répliqué, dans le Bulletin de la municipalité, affiché partout, que « nos enfants devant se former aux idées républicaines, il avait remplacé un prince de la légende Napoléonienne par la statue du grand homme qui nous a enseignés à vouloir » .

Il serait à désirer que M. Arago nous expliquât cette charade, l'influence de Voltaire en fait de volonté : il est probable que le citoyen maire, ancien meneur du troupeau comique, ne sait pas lui-même ce qu'il a voulu dire.

Les maires, du moins, marchent avec ardeur sur ses pas : voici le maire du XVIIIe arrondissement (Montmartre), M. Clemenceau, qui enjoint aux instituteurs primaires de ne conduire leurs élèves ni à la messe du Saint-Esprit, pour la rentrée des classes, ni « à aucune cérémonie religieuse quelconque » , ni au catéchisme, ni, « sous aucun prétexte, dans un lieu quelconque affecté à l'exercice d'un culte quelconque ». On a révoqué le maire du XI0 arrondissement, il y a dix ou douze jours, pour des faits de ce genre ; les autres maires reprennent, une à une, les prescriptions de M. Mottu et les appliquent dans leurs arrondissements et, cette fois, le gouvernement ne dit rien. Au contraire, il donne l'exemple : il vient de décréter que les tribunaux feraient leur rentrée, « sans aucune solennité », ce qui veut dire : « sans messe du Saint-Esprit ». M. J. Favre affirme pourtant qu'il est chrétien, et l'on prétend que le général ïrochu est dévot. Mais ces hommes sont condamnés à céder constamment aux exigences de la plèbe.

L'ordre continue à être complètement absent : on apprend, par des lettres de démocrates à démocrates, que le citoyen Limousin, adjoint à la mairie du XIVe arrondissement, « ne peut justifier de l'emploi de plusieurs milliers de francs » ,et l'on prononce tout haut le

mot de vol. Plus bas, l'explosion d'une fabrique de produits chimiques nous révèle la confection de bombes Orsini destinées, non aux Prussiens, mais à ces tyrans dont parlait M. Passedouet, qui ne veulent pas m raffermir la République ». Plus bas encore, les bouchers ne s'en tiennent pas à refuser de vendre à la taxe ; ils invectivent ceux qui réclament, et les mettent à la porte, avec des injures et quelquefois des coups. Dans la garde nationale, la discipline laisse fort à désirer, puisque le nouveau maire du XP arrondissement est obligé de rappeler avec insistance la nécessité de cette « concorde, de cette union indispensable pour chasser les Prussiens ». L'abandon enfin où on nous laisse est si irritant, qu'on entend des gens s'écrier : « Lorsque les Prussiens viendront, ils mettront tout en ordre ! »

30. — Une cause peu connue des dangers qui nous menacent, c'est la lutte qui existe entre deux associations : la Société d'enseignement élémentaire, et \& Société Internationale, l'une représentant, dans la République, le présent arrivé, l'autre l'avenir, qui veut dominer à son tour. La Société d enseignement élémentaire, peu bruyante, et qui fonctionnait publiquement depuis plusieurs années, était l'ofiicine où se préparait la Révolution ; sous prétexte d'enseignement, on y posait les

bases de la République, j'entends les bases philosophiques. Dans cette Société qui comptait parmi ses membres : MM. J. Favre, Carnot, Alb. Leroy, Sauvestre, Leblond, etc., presque tous libres penseurs (c'est le nom que prennent, dans notre siècle, les athées, le nom ^l athée étant demeuré, quoi qu'ils fassent, odieux à l'humanité), on s'occupait des moyens d'isoler l'Etat de la Religion, c'est-à-dire, de fonder un Etat sans culte, et d'élever les nouvelles générations suivant les principes de la morale indépendante, indépendante de Dieu. Aujourd'hui que la plupart sont devenus membres du gouvernement, maires, préfets, conseillers d'Etat, procureurs généraux, etc., etc., ils se sont mis à l'œuvre, pour appliquer leurs théories : tel a été le but de la Commission d'enseignement de l'Hôtel de Ville. La Société élémentaire a cru, à cette occasion, devoir tracer sa voie à cette Commission : elle s'est réunie, il y a quelques jours, clans une séance extraordinaire, où les principaux orateurs se sont fait entendre. Trois opinions ont été soutenues : l'une, par un homme de qui l'on n'attendait pas cette modération, M. Sauvestre, de Y Opinion Nationale: «Durant tout l'Empire, il avait réclamé laliberté pour les anti-chrétiens et leur enseignement ; au moment où ils triomphaient, il regardait comme juste d'accorder à leurs adversaires, aux

Chrétiens, la même liberté. » — Ces sentiments font honneur à AI. Sauvestre, mais ses auditeurs durent penser qu'il était un faible homme d'Etat. Un fougueux orateur le lui prouva bien, en repoussant violemment cette concession, et s'écriant que « la République était l'ennemie de la Religion; que prétendre faire vivre la République avec la Religion, c'était comme si l'on proposait au peuple de Paris d'introduire les Prussiens dans la place, et qu'on lui dit ensuite : combattez-les ! » C'était un jacobin qui parlait ainsi, et il allait droit au but. Mais on eût effrayé, en démasquant si brusquement les batteries de l'impiété : aussi, un girondin, M. Alb. Leroy, qui vit le danger, proposa-t-il de décréter simplement la séparation de l'Eglise et de l'Etat : « Ce principe seul, fit-il finement observer, emportera toutes les conséquences que l'on désire ; il suffît de le poser, on sera obligé d'aller jusqu'aux extrêmes résultats. » — Cette démonstration faite avec habileté enleva les suffrages de la Société, et M. Leblond s'empressa de déclarer que la Commission de l'Hôtel de Ville serait informée des vœux de l'Assemblée et invitée à s'y conformer. Ainsi s'expliquent les décisions de cette Commission, les arrêtés des maires, l'appui exclusif donné aux écoles laïques, l'expulsion des écoles Congréganistes, l'accroissement du budget des

226 JOURNAL DE FIDÏ'S

instituteurs primaires, etc. La Commission marche en avant, et elle est poussée par la Société élémentaire, qui ne lui permettra pas de dévier.

Mais il existe une autre Société, bien plus puissante, bien plus ardente, bien plus ambitieuse, bien plus énergique, décidée à dominer, et à dominer seule : c'est la Société Internationale, en grande partie composée d'ouvriers, mais conduite par quelques hommes de la classe moyenne. Cette Société traite l'autre de modérée, et en juge très sévèrement les chefs : « Les membres de la Société élémentaire, dit Y Internationale, ne sont que des parleurs, des avocats, des médecins, des professeurs, des journalistes, etc., qui ri entendent rien aux affaires. Tout ce qui s'est fait de bon, dans les mairies, l'a été malgré eux, ou sans eux ; ils ont dû céder aux membres de Y Internationale établis dans les mairies, pour en surveiller les opérations et qui, eux, sont des administrateurs. » X^ Internationale affirme donc sa prétention de supplanter la Société élémentaire, et il semble, si la situation se prolongeait encore, qu'elle aurait droit de compter sur le succès. Elle a déjà le verbe très haut, non seulement dans les journaux dont elle dispose, le Combat, la Patrie en danger, le Réveil, etc., mais partout où elle peut prendre la parole. Hier, on a entendu l'un de

ses membres influents, M. Goupil, faire bon marché de l'opinion de son auditoire : c'était à l'École de médecine, où avaient été convoqués les gardes nationaux du 115e bataillon, afin d'adresser quelques questions à leur chef, M. Goupil. Assez préoccupés de la perspective d'une sortie prochaine et d'une lutte contre les Prussiens, ces gardes nationaux ont demandé à M. Goupil s'il avait bien toutes les connaissances nécessaires pour un commandement si important : « Il est médecin, mais non militaire, il aura 1,500 hommes à diriger, il faudra commander des mouvements et des manœuvres compliqués ; s'il se trompe, il court risque de les faire écharper. On fait donc appel à ses sentiments d'honneur ; il répond de l'existence d'une quantité d'hommes, devant sa conscience et devant Dieu !... » A ce mot, le citoyen Goupil a bondi : « Dieu ! s'est-il écrié, je ne crois pas en Dieu; je n'ai pas des idées aussi étroites ! » — « Mais, a répliqué un auditeur, si vous ne croyez pas en Dieu, du moins, vous croyez aux Prussiens ! » Et il a de nouveau insisté pour que M. Goupil donnât des preuves de sa capacité comme chef. Mais M. Goupil s'est absolument refusé à toute explication et, non sans quelque bon sens, a soutenu que, « si on l'avait élu, c'est qu'on le croyait capable de commander », et a vertement mené ses adversaires. Ceux-ci, sortis de la salle en

assez grand nombre, ontprotesté qu'ils auraient raison de sa résistance. Mais M. Goupil est demeuré maître du terrain, et continuera très probablement à être commandant de son bataillon ; le gouvernement ne le révoquera pas.

Les nouvelles qui nous arrivent de province, par bribes coupées çà et là, nous montrent le désordre non moins complet qu'à Paris : Marseille, qui a deux Préfets, dont Fun chasse l'autre et établit le régime de la Terreur; Lyon, où une nouvelle émeute vient à peine d'être réprimée; Lille, qui essaie aussi une insurrection. On affirme, du reste, que la province est, en général, peu satisfaite des Préfets qu'on lui a expédiés. Gomment en serait-il autrement, quand on sait que plusieurs de ces Préfets ont un dossier à la Préfecture de police, dossier politique et même, pour quelques-uns, judiciaire !

Trait de mœurs, qui ne doit étonner aucun homme habitué à observer le peuple : Mmc ***, femme d'un poète distingué, se consacre, de puis longues années, aux œuvres de charité, particulièrement à l'Œuvre des Faubourgs, et est connue dans son quartier (Mouffetard) de tous les pauvres ménages, à qui elle a porté des secours. Quand est venu le rationnement de la viande, elle a été obligée d'aller faire queue,

à la porte des boucheries; là, elle a trouvé les femmes qu'elle a si longtemps et si souvent soulagées : ces femmes, dès qu'elles l'ont aperçue. Font accueillie par des injures et l'expression de la joie la plus haineuse : « Ah ! te voilà donc enfin, vieille g... ! tu es forcée de faire comme nous I à la bonne heure ! il n'y a plus de riches maintenant î » — 0 peuple, qu'il faut assez aimer, en vue de Dieu, pour le servir, et dédaigner assez, pour n'en attendre que l'oubli, l'ingratitude, l'outrage et souvent d'atroces fureurs, par lesquelles il se venge de tout le bien qu'on lui a fait !

Des bruits de diverses natures circulent dans Paris, et y causent la plus vive émotion : la nouvelle de la reddition de Metz est confirmée ; après deux mois et demi de défense, le maréchal Bazaine, sans vivres, sans munitions, a été forcé de capituler. La nouvelle remonte, au moins, au 27, et les pourparlers, d'après les journaux Anglais, au 20. M. F. Pyat avait dit vrai, et c'est pourquoi le gouvernement, qui le savait, n'avait pas osé l'arrêter.

En second lieu, nous avons éprouvé un échec, et un échec sérieux : dans une sortie, du côté de Test, nous avions occupé, hier, le village du Bourget, position avancée, qui pouvait devenir tète d'attaque contre les lignes ennemies. Aujourd'hui, les Prussiens sont

revenus avec des forces supérieures, ont repris le Bourget et nous ont repoussés, en nous faisant subir une perle de 1,200 hommes. La nouvelle de ce revers augmente encore la consternation de Paris ; des groupes nombreux discutent avec une animation fiévreuse. Le gouvernement affirme que des armées de secours approchent et remportent des succès : ces succès, f en suis sur, dit M. J. Favre (discours aux maires de Paris) ; et, en fait de succès, tandis qu'il parlait avec tant d'assurance, le gouvernement avait en mains la nouvelle de la capitulation de Metz, qu'il nous cachait !

D'autre part, on s'entretient de M. Thiers, revenu de sa tournée d'Europe, et que lès Prussiens ont laissé rentrer dans Paris, et des propositions d'armistice, qu'il irait porter, dès demain, à Versailles. Ce mot à? armistice est accueilli, dans les groupes, avec les sentiments les plus opposés : aux uns, gens paisibles, de la classe aisée et commerçante, l'armistice inspire confiance et espoir : « L'armistice permettra la réunion d'une Assemblée; immédiatement disparaîtront les républiques socialistes de Lyon et de Marseille, et aussi le gouvernement de Tours, aussi anarchique que celui de Paris. Nos derniers revers, la reddition de Metz obligent à faire la paix : la paix, ils l'attendent, ils l'espèrent; ils ne redoutent qu'une

chose, c'est que le gouvernement de l'Hôtel de Ville ne résiste à ces vœux, et ne s'obstine à se défendre, sans aucune chance de succès.»

Mais ces dispositions ne sont pas partagées par ce qu'on appelle le peuple. Les chefs des Communistes ont jugé l'occasion favorable et excitent les esprits déjà exaltés. Le mot de trahison, tant de fois prononcé depuis le début de la guerre, est appliqué à l'armistice et à l'échec du Bourget : « Si nous ne sommes pas vainqueurs, s'écrient les meneurs, c'est qu'on ne se sert pas des forces dont on dispose. On parle d'armistice! Accepter l'armistice, c'est se rendre, et se rendre sans avoir combattu! Résistance, résistance à outrance! pas d'armistice ! nous voulons combattre ! » La résistance à outrance est devenue le mot d'ordre; on l'entend dans tous les groupes où dominent les ouvriers, et on ne dissimule pas que, si le gouvernement veut traiter, on le renversera. Paris a cette physionomie, insaisissable pour un étranger, mais à laquelle ne se- trompe pas un Parisien, et qui présage l'émeute. Il y aura demain, dit-on, une manifestation. Il est à craindre que les Communistes n'en profitent et quelle ne soit sérieuse.

Ce soir, on affirme que la mairie de Belleville a été envahie par les partisans de la Commune, et qu'ils y ont établi ungouvernenu'iil insurrectionnel.

31. — Aujourd'hui a été une des grandes journées de la République de 1870. Les événements se comptent par heure, et les péripéties sont aussi rapides que dans un gros mélodrame du boulevard ; je rapporte seulement ce que j'ai vu et entendu, ayant eu l'occasion de me trouver successivement dans plusieurs quartiers de Paris très différents d'esprit et de caractère.

A midi, avait lieu l'enterrement d'une jeune femme, fille du sculpteur Dubray. De Passy, on se rendait au cimetière des Prés-Saint-Gervais, sous le fort de Romainville. Dans ce nombreux cortège, faut-il l'avouer, on pensait bien plus à ce qui allait se passer dans Paris, qu'à la pauvre morte, dont le cercueil étaitdevant nous couvert de couronnes, d'immortelles et d'un bouquet de fleurs, le dernier attaché sur son corsage immobile, et avec elle jeté dans sa fosse ! En ces temps de troubles civils et de guerre, les deuils particuliers sont de peu de durée, et les morts, quels que soient les regrets, ne laissent, hélas ! qu'une courte trace dans les cœurs si violemment, si constamment agités. A peine sortis de l'église, les assistants ne s'entretenaient que des événements qui se préparaient. On savait que le peuple se dirigeait vers l'Hôtel de Ville ; du haut du boulevard Magenta, nous apercevions une fourmilière noire d'hommes, qui s'avançaient du

môme côté. Mais ce fut à 3 heures , au retour de l'enterrement1, que, dans les faubourgs du Temple et de Belleville, nous apparut le vrai spectacle de l'émeute. C'était plus qu'une émeute: la population tout entière était dehors, toutes les boutiques fermées , les hommes en uniformes et en armes, les tambours battant le rappel, et les femmes, sur les portes, les excitant. Des bandes nombreuses descendaient^ marchant rapidement, le fusil sous le bras, des cartouches dans leurs gibernes, paraissant sûres du succès.

Au boulevard du Temple, nous nous informons : « La Commune est proclamée ! » Les bataillons de la garde nationale débouchaient de tous côtés, sous la pluie, d'un pas alerte, les uns allant à l'Hôtel de Ville, les autres en revenant; ils allaient saluer ou ils venaient d'installer la Commune. En deux heures, tout avait été fini, un gouvernement jeté par terre, un autre établi.

Je cours à la place de l'Hôtel-de-Ville : elle était pleine de peuple, comble comme aux jours d'émeute, et nous avons malheureusement acquis de l'expérience à ce sujet : partout, des

1 Au moment où Ton descendit le corps dans le caveau, le fort de Romainville fit entendre trois sourds grondements : c'était son canon, qui allait tuer quelques hommes, comme pour accompagner les funérailles de la jeune femme.

gardes nationaux en armes ou sans armes, les tambours battant, les clairons retentissant, des cris continuels, confus, un mouvement, une agitation incessante, tous les regards tournés vers Ta façade de l'Hôtel de Ville et, aux fenêtres, des têtes qui se penchent, des bras qui s'agitent, des discours qu'on n'entend pas. Dans la foule, on confirme que la Commune est proclamée, avec M. Doi%ian pour président (M. Dorian est ministre des travaux publics). Pourquoi M. Dorian ? D'où lui vient cette subite popularité? C'est un des caprices de cette prostituée, la populace. — Le spectacle ne changeait pas : toujours des bataillons succédant aux bataillons, avec les mêmes cris et les mêmes drapeaux. Je remonte vers le Palais-Royal. Paris est si grand, que certains quartiers n'apprennent les nouvelles les plus importantes que plusieurs heures après l'événement. Je fus, cependant, assez étonné que, si près de l'Hôtel de Ville, on ne connût pas la proclamation de la Commune. Des groupes nombreux stationnaient devant la porte du général Trochu, dont on ignorait la présence ou l'absence, encore plus la captivité; de nombreux gardes mobiles — de province — stationnaient sur la place du Carrousel et sous les galeries du nouveau Louvre. L'esprit de ce quartier était évidemment hostile à ce qui se passait, et ces gardes mobiles étaient appelés

dans un autre but que d'appuyer la Commune. Une heure après, même ignorance, rue de Berlin ; bien plus, M. de ***, qui arrive des Archives, sait que Paris est en émoi : il a vu passer la foule, mais il ne se doute pas du résultat. Il faut notre affirmation et la lecture de plusieurs journaux du soir, pour le convaincre de la réalité. On n'était pas, d'ailleurs, sans inquiétude aux ArchiveSj puisque les fonctionnaires avaient ordre d'y venir coucher; M. de * * nous quitte à huit heures et demie. Une demi-heure après, nous tressaillons, au bruit de tambours battus par saccade ; on s'élance aux fenêtres, c'est la génrrale; une rumeur immense monte jusqu'à nous. Il y a un nouveau et grand mouvement dans Paris, on n'en peut douter. Je pars aussitôt pour le faubourg Saint-Germain : les rues présentaient le spectacle d'une vive animation, les boutiques se fermaient, les gardes nationaux couraient avec leurs armes, ou se groupaient aux carrefours ; la générale retenti ssajt de tous côtés. Du reste, l'intention de cette nouvelle prise d'armes est manifeste : on marche contre la Commune; un combat va se livrer peut-être entre deux armées fraternelles cl ennemies, pendant la nuit.

A la place Saint-Sulpice, la foule est amassée devant la mairie, mais grande est l'incertitude des esprits. Il y a là des hommes appartenant aux bataillons bien pensants

236 JOURNAL DE FIDl'S

(commerçants et bourgeois); loin de s'entendre, ils perdent le temps à discuter: quelquesuns ont tourné, et parlent en faveur de la Commune, d'autres les combattent; le reste pencbe alternativement à droite et à gauche. Les tambours attendent des ordres, et l'on n'en donne pas, une partie des assistants prétendant marcher pour soutenir la Commune, l'autre pour la renverser. — Cependant, arrivent des gens essoufflés et troublés, qui font pressentir un changement: ils racontent qu'on a fait des prisonniers à l'Hôtel de Ville ; mais de quel côté? Ceux-ci affirment que, parmi ces prisonniers, se trouve Blanqui, ceux-là Trochu. Un homme accourt, enfiévré et pâle (on me dit que c'est M. Bouillon , commissaire de police) , et s'écrie : « Commandant , faites battre le rappel, il n'est que temps ; on a assailli l'Hôtel de Ville, et donné à Blanqui des coups de crosse dans les reins ! » Les groupes deviennent plus animés, les modérés reprennent courage : « Les commandants des forts ont juré, assure-t-on, qu'ils n'obéiraient pas à la Commune, et qu'ils tourneraient plutôt leurs canons contre Paris. » D'autres annoncent qu'on se réunit rue d'Assas, pour se rendre à la place Vendôme , conformément à ï ordre du gouvernement. Les partis se dessinent de plus en plus ; déjà des gardes nationaux s'éloignent et se dirigent vers

la rue d'Assas. Le commandant, tiraillé de plusieurs côtés, était demeuré quelque temps sans se décider ; mais, tout à coup, il donne ordre aux tambours de battre le rappel. Les tambours s'éloignent dans toutes les directions, et le rappel et la générale retentissent dans tout le quartier; jusqu'après minuit, les rues du faubourg Saint-Germain sont ébranlées par ce bruit sinistre.

Épisodes du 31 octobre. — Vote du plébiscite. — Les nouveaux maires. — La Commission d'enseignement. — Formation dos bataillons de marche de la garde nationale. — Préparatifs de sortie. — M. de Kératry et les sergents de ville. — Commencement de disette. — Spectacles et concerts. — Augmentation de la mortalité.

— Débuts de M. Ferry à l'Hôtel de Ville. — Proclamation il u général Ducrot. — Proclamation du Gouvernement.

— La bataille.

1er Novembre. — Une grande partie des habitants de Paris s'étaient couchés sans avoir connaissance des événements nouveaux, qui changeaient encore le gouvernement, et convaincus que la Commune était établie, au moment même où on la jetait à Las. L'histoire se faisait d'heure en heure, une journée étant aussi pleine qu'en d'autres temps une année entière.

En se réveillant, Paris, ce matin, a appris qu'il avait subi une nouvelle révolution. Finissons-en avec la première : comment l'était-elle laite ? Comme à l'ordinaire : la foule la veille avait escaladé les grilles de l'Hô-

240 JOURNAL DE FIDIS

tel de Ville, forcé les portes, envahi les salles; on ne s'était pas défendu. Trois ou quatre hommes, montés sur une table, à défaut de tribune, s'étaient nommés chefs de la Commune, et Paris avait un nouveau gouvernement. C'était comme le 29 juillet 1830,1e 24 février 1848, le 15 mai 1848, le 4 septembre 1870. Pour ces révolutions de populace, il n'y a pas deux procédés ; seulement ce procédé ne réussit pas toujours. La Commune du 31 octobre a eu la même fortune que celle du 9 thermidor 1794 et du 15 mai 1848, et M. Pyat, le même succès que Robespierre : mais, comme la République de 1870 n'est que le diminutif des Républiques de 1848 et de 93, le grotesque et le ridicule se sont mêlés à l'odieux; la chute de la Commune de 1870 n'a pas eu la tragique fin de la Commune de 1794 ; le sang lui a manqué.

Je n'ai pas à raconter cette chute, dont les journaux ont rapporté les plus petits incidents, ce chassé-croisé d'ambitieux, se jetant l'un l'autre à la porte, tour à tour triomphants et vaincus; à montrer, ô expiation! les membres du gouvernement du 4 septembre arrêtés, confinés dans la salle même où ils délibéraient, et forcés d'assister à la victoire de leurs ennemis ; Trochu, hué, injurié, frappé, ses croix arrachées ; J. Simon, consterné et ne comprenant pas; J. Favre, le visage meurtri de coups, même, dit-on, sali de crachats, mais affectant de ne rien

sentir, en avocat habitué à lancer et recevoir toutes les insultes ; le vieux Garnier-Pagès et Pelletan, bousculés, vilipendés, dix fois le pistolet sur la poitrine et les poings sous la figure (ils en sont malades; mais, couchés sur leur lit et réfléchissant aux rafales de Y aura populârû, il est peu probable qu'ils s'avouent aussi niais que coupables) ; Schœlcher, riche vieillard, qui s'honore de son athéisme, foulé aux pieds, etc.; et vis-à-vis d'eux, le pâle Blanqui et Millière, résolus, écrivant et expédiant des ordres (ce sont les hommes de tête du parti), F. Pyat, le barbu, roulant ses grands yeux, Flourens haranguant la foule, du haut d'une table, et agitant ses longs bras ; le pauvre M. Dorian stupéfait et se défendant des honneurs dont on l'accable ; Rochefort bien embarrassé, se laissant faire et mettre dans le nouveau gouvernement; et Et. Arago, sans plus d'idées qu'à l'ordinaire, mais ravi de jouer un rôle dans la comédie, acceptant tout de suite la Commune, sans que personne s'y prête ou s'y oppose.

Tout cela allait changer, par un coup de théâtre : un des membres du gouvernement, M. Picard, un vrai Parisien, leste et avisé comme un gamin de Paris, quoique gros et gras, s'était esquivé, avait couru droit au ministère de l'Intérieur, fait jouer le télégraphe, appelé à lui les généraux^ les mobiles, farinée.

(Si les Prussiens avaient tenté un mouvement, auraient-ils trouvé des troupes devant eux, pour les empêcher d'assaillir les remparts?) Enfin, il avait donné Tordre d'appeler la garde nationale, les bons bataillons. Il n'y a véritablement que ce M. Picard (M. J. Ferry ne fut que l'instrument) qui témoigna de l'esprit. Les Pyat, Flourens et Blanqui, tout occupés du lendemain, de l'organisation de leur Commune, avaient négligé le présent : ils ne se gardaient pas ! l'Hôtel de Ville était plein; les alentours, les rues voisines étaient abandonnés ; ils faisaient ce qu'ils ont tant reproché à nos généraux : pas d'avant-postes, pas de reconnaissances. Ils n'avaient pas, surtout, de forces supérieures : les bataillons de Belleville, après avoir manifesté, croyant, vers 4 ou o heures, l'affaire faite, étaient remontés dans leurs quartiers, avec la naïveté du populaire et des enfants. Rien ne fut plus facile que d'emporter la position : les hommes de la Commune furent, eux aussi, surpris. Les bataillons de M. Picard arrivent en masses profondes, comme on dit des Prussiens ; en un tour de main, — ce fameux tour de main de M. Ledru- Rollin — voilà un gouvernement renversé ; l'Hôtel de Ville, envahi par de nouveaux bataillons; le général Trochu enlevé à brasle-corps, par un homme de taille colossale, emporté comme un nourrisson, à travers

mille gens qui montent, descendent et se poussent (il dut, encore cette fois, être assez maltraité par ses sauveurs) ; Pyat saisi à son tour, jeté dans un cabinet et séquestré « par les èmeutters, » comme il les appelle plaisamment, dans son journal, le Combat, de ce matin. Un ou deux tentèrent de résister : Flourens, dit-on, lâcha un coup de revolver, souvenir de thermidor, mais le reste se contenta de lâcher pied. J. Favre, Simon, et je ne sais qui, attendirent les derniers leur délivrance ; ils purent craindre qu'on les fusillât. Mais — ceci sera éc'airci plus tard — il y eut sans doute un compromis ; car, après quelques parlementeries, ils furent libres : les bataillons de la Commune se retirèrent en silence, et tout se retrouva dans la même situation que 15 heures auparavant, c'est-àdire, le gouvernement en l'air, et l'émeute les yeux fixés sur lui, ne le perdant pas de vue !

La journée — c'est la Toussaint, le temps est superbe, l'air froid et le soleil brillant — s'est passée de façon à rassurer les honnêtes gens, qui ne demandent pas mieux que de se rendormir sur l'oreiller de la confiance; M. Trochu a passé la revue des gardes nationaux ; la Commune estécrasée. Deux affiches avaient, dès le matin, il est vrai, inquiété Paris, et

244 JOURNAL DE FTDï S

Ton se demanda if, en les lisant, si le couvernement était réellement rétabli. La première, signée de MM. Arago, maire de Paris, Dorian, prenant le titre de président de la commission des élections, etShœlcher, vice-président, appelait le peuple à voter, pour ï élection de quatrevingts membres de la municipalité de Paris ; c'était l'élection de la Commune. Comment donc prétendait-on que la Commune avait été vaincue pendant la nuit? La seconde affiche était Lien autrement révolutionnaire : elle émanait d'un pouvoir inconnu, qui s'intitulait Comité républicain, et sommait le gouvernement de prendre diverses mesures révolutionnaires, entre autres, de « destituer et emprisonner tous les généraux, qui avaient causé nos désastres », lui déclarant que, « s'il refusait, il eût à donner en masse sa démission ». Cette proclamation était signée du maire du VIe arrondissement, le docteur Robinet, et de M. Rousselle, adjoint. C'est ce dernier, diton, qui l'a rédigée, et le docteur maire aurait eu la faiblesse de l'accepter. (J'apprends, de plusieurs côtés, que le docteur Robinet est un homme bienveillant, médecin capable, praticien habile, mais à qui la République — événement peu rare — a faussé le cerveau et qui, par faiblesse, adopte des résolutions que, seul, il serait incapable de concevoir.) Quoi qu'il en soit, ces deux affiches avaient effrayé

NOVEMBRE 2 Ll

beaucoup de gens, quand est apparue la troisième affiche, de M. J. Favre, qui a découvert aux regards charmés tout un pan de ciel bleu : M. J. Favre nous a informés, en termes modestes, que, hier, « les membres du gouvernement avaient été gardés à vue y>, ce qui fait sourire quelques malins Parisiens ; qu'on avait abusé de cette retenue, pour appeler tout Paris aux élections de la Commune ; mais que cet appel devait être considéré comme non avenu. M. J. Favre ajoute que l'on aura à voter après-demain, 3 ; mais le but de ce vote est assez incertain : « Vous voterez par oui et par non, nous dit-il, si vous voulez qu'on procède aux élections municipales, et que l'on conserve le gouvernement. » En y réfléchissant, cela signifie « qu'on votera pour savoir si l'on votera ». Là-dessus, on a déchiré les deux affiches communistes et terroristes, le rappel a battu encore dans les bons quartiers, et les bataillons bien pensants se sont rendus à la place de la Concorde, dans la rue de Rivoli et à la place de l'IIôtel-de-Vilie, pour témoigner au gouvernement leur satisfaction, leur confiance et leur approbation. La journée de la Toussaint s'est passée dans ce calme et cet épanouissement de la plus grande partie de la population.

2. — Je cite quelques épisodes de la journée du 31 et de celle d'hier. Plusieurs jour-

naux ont affirmé que Ton n'avait tiré qu'im coup de feu sur la place de l'Hôtel-de-Ville, et que ce n'était même qu'un coup de revolver parti par hasard. Or, deux personnes de ma connaissance se trouvaient en ce moment sur la place : M. M*A* et M. S"\ M. M*** a entendu tirer cinq coups de feu : « Je les ai comptés, » m'a-t-il dit. M. S*** était près d'un garde national, quand il le vit abaisser son fusil dans la direction de l'Hôtel de Ville, viser et tirer : « Ah ! s'écria M. S***, ne pouvant retenir son indignation, misérables gardes nationaux ! » Aussitôt, tous ceux qui l'entouraient l'interpellèrent, et l'injurièrent en de tels termes qu'il se hâta de s'éloigner. Quelques meneurs auraient tâché d'engager une lutte sérieuse, par le procédé de Lagrange, le 24 février 1848, le coup de pistolet, la riposte des défenseurs de l'Hôtel de Ville, le cadavre et le tombereau. Enfin, on sait que des coups de fusil furent tirés de l'Hôtel de Ville, lorsque les bataillons sauveurs vinrent expulser les membres de la Commune.

On ne peut trop admirer comment s'opèrent les révolutions, les acteurs étant souvent euxmêmes dans l'ignorance de ce qu'ils font ou, ce qui est plus comique, faisant précisément le contraire de ce qu'ils veulent. C'est ce qui est arrivé notamment à plusieurs gardes na-

NOVEMBRE 2 ï-7

tionaux des Batignolles. Le 31, à 1 heure, leur bataillon (223e) était rassemblé : « Etesvous pour un armistice, s'écria le commandant, ou pour la résistance à outrance? — Pour la résistance ! répondirent les gardes nationaux, presque unanimement. — Yenez donc à l'Hôtel de Ville, manifester près du gouvernement ! » On se met en marche, on part : il s'agissait tout simplement if instituer la Commune; la plupart le savaient, les autres, — quelques rares bourgeois mêlés aux ouvriers du bataillon, l'ignoraient. Ils défilèrent devant l'Hôtel de Ville, acclamant des messieurs qui les saluaient aux fenêtres. A leur rétour seulement, ces honnêtes gens apprirent qu'ils venaient de présenter leurs hommages à la Commune ! — Par contre, un autre bataillon, le 161e, reçoit l'ordre, hier, de se rendre sur la place de la Concorde, pour être passé en revue par le gouvernement ; mais beaucoup de gardes nationaux de ce quartier éloigné (le Jardin des Plantes) n'avaient pas encore vu les affiches qui annonçaient la réintégration de l'ancien gouvernement ; ils croyaient que la Commune était instituée et, dociles au commandement, ils allaient candidement parader, à la place de la Concorde, devant le gouvernement de la Commune; c'esl sur la place qu'ils lurent détrompés, et conquirent que le gouvernement était

celui de MM. Favre et Trochu ! — Ce n'est pas, non plus, sans un étonnement mêlé d'indignation qu'une partie du 106e bataillon (ce bataillon est excellent, mais une minorité, appartenant au quartier du Gros-Caillou, pactiserait volontiers avec la Commune), a appris, ce matin, que leur chef, M. Ibos, les avait conduits, la nuit, à l'Hôtel de Ville, pour délivrer le gouvernement Trochu, tandis qu'ils croyaient aller consolider la Commune : restés en dehors de l'Hôtel de Ville, ils ne s'étaient pas rendu compte de la révolution qu'ils accomplissaient. Ils parlent, ce soir, de révoquer leur chef, qui les a, disent-ils, indignement trompés! Ces exemples, et il doit y en avoir d'autres, marquent ce qu'on peut faire du. peuple : on le mène où l'on veut, avec des paroles, — fausses ou vraies.

La préoccupation des événements intérieurs a été telle, qu'on a fait à peine attention à la démarche de M. Thiers près de M. de Bismarck. Il ne s'agit, pourtant, de rien moins que de la demande d'un armistice, qui mettrait fin au siège, et peut-être à la guerre. Mais avec quel sourire M. Thiers a du être accueilli par M. de Bismarck, quand, arrivant à Versailles, le 31, il a parlé au nom de son gouvernement ! — Quel gouvernement? Celui de M. Favre ou de M. Blanqui?

Il y avait un compromit, comme je le pensais, et nous en avons aujourd'hui des preuves, qui pourraient bien devenir frappantes : voici ce que nous ont révélé les proclamations affichées par ordre du gouvernement, et les articles du Journal Officiel : le gouvernement déclare qu'il est décidé à maintenir Tordre; depuis deux mois, il n'avait pas osé sévir, il l'avoue, mais il vient de s'apercevoir que c'est son devoir, et il n'hésitera plus : « Il ne faut plus, dit-il, que de pareilles aventures se renouvellent ! » Il veut que cette « journée du 31 octobre soit la dernière ! » En conséquence, il est résolu à être énergique. En effet, il révoque huit ou neuf chefs des bataillons les plus compromis, entre autres, Flourens, Millière, Goupil, etc. Ces mesures ont pour but de rassurer les bataillons libérateurs et les honnêtes gens; mais, en mémo temps, le gouvernement donne des gages plus certains aux Communistes : il n'arrête aucun des meneurs et des chefs de l'insurrection. Ils ont, il est vrai, séquestré le gouvernement, se sont mis à sa place, l'ont déclaré déchu, etc. Tout cela n'est rien ! Laissons-les aller! Après tout, ce sont des républicains égarés ! — Quand M. Picard, à 3 heures du matin, rentra au ministère <\v> Finances, et raconta aux gardes nationaux, accourus pour le défendre, les dangers du gouvernement, le triomphe mo-

mentané de la Commune, puis, la réaction, la délivrance de MM. J. Favre et Trochu» l'expulsion enfin de Pyat, Flourens, Blanqui, etc., des cris d'indignation s'élevèrent, mêlés aux «applaudissements : « Sont-ils arrêtés? » s'écria-t-on de toutes parts. M. Picard se troubla, hésita un instant, puis, les réclamations continuant, répondit avec vivacité : (( Certainement ! messieurs, certainement, on les arrêtera! » et s'esquiva au plus vite. C'est qu'on n'avait arrêté et l'on n'a, depuis, arrêté personne ! De plus, le citoyen Robinet, maire du VP arrondissement, fait afficher, le matin, sa proclamation terroriste ; nul avertissement ne lui est donné; au contraire, M. Robinet, voyant le triomphe du gouvernement, se prend à réfléchir, et envoie sa démission ; le gouvernement la refuse et le maintient à son poste. Enfin, le gouvernement, après le vote de demain, par oui et par non, convoque la population à nommer, par arrondissement, un maire et trois adjoints, c'est-à-dire, quatrevingts membres qui, réunis, formeront un conseil municipal assez semblable à une Commune l Tous ces faits prouvent qu'il y a eu un arrangement, dans la nuit du 31, entre les compétiteurs du pouvoir, et que les membres du gouvernement n'ont été mis en liberté, qu'après avoir promis des élections municipales immédiates. .

Cette opinion n'a pas été affaiblie par une proclamation longue et diffuse du général Troch%et un article du Journal Officiel, où Ton nous fait espérer un prochain secours de la France, un succès « qui ne peut manquer », et où Ton nous exhorte à résister à outrance. Prodigieux et effronté mensonge, quand tout Paris connaît la mission de M. Thiers, parti, avec pleins pouvoirs, pour négocier l'armistice ! Le gouvernement a donc intérêt à faire ces évolutions en sens contraires; son intention est trop évidente pour qu'on s'y trompe. Il veut obtenir le plus de oui possible, afin de fortifier son pouvoir, et se présenter à la future Assemblée, appuyé par de nombreux adhérents : de là, pour rassurer encore la bourgeoisie, cette seconde affiche, qu'il a fait placarder dans la journée, et où il affirme que cette élection est tout à fait différente de la Commune. Mais toutes ces finesses, concessions et tergiversations ont été mises à néant : tout à coup, M. Rochcfort vient de donner sa démission de membre du gouvernement: M. Adam, Préfet de police, se retire aussi, et en déclare nettement le motif : il a servi d'intermédiaire avec la Commune, fait des promesses, donné sa parole, « et cette parole, on ne la tient pas ! -» En même temps, on apprend que Belleville, la Villette, etc., se séparenl du reste de Paris, ont proclamé

252 JOURNAL DÉ PIDIÎS

une Commune, et que les mairies de ces hauts quartiers sont occupées par les hommes du 31 octobre. Le gouvernement n'a pas tenu la promesse qu'il leur a faite, s'est joué d'eux, sans les désarmer et sans arrêter leurs chefs ; ils se lèvent. Aussi, dans Paris, le bruit se répand qu'il y. aura une émeute cette nuit, peut-être un combat : « Belleville descendra! » c'est le mot qu'on entend partout. A la place Vendôme, des bataillons stationnent avec du canon; l'Hôtel de Ville est garni de troupes; les postes des mairies sont doublés. Ce soir, celle de Saint-Sulpice est entourée de sentinelles de vingt-cinq en vingt-cinq pas; il n'est pas permis de passer sur le trottoir, on vous en tient éloigné par un cri : Au large ! ordre est donné aux sentinelles de surveiller les débouchés des rues et de se replier, si des bandes se présentent; Belleville et la Villette pèsent sur la cité et la tiennent éveillée, en menaçant de se laisser tomber sur elle.

3. — La nuit s'est bien passée, et l'ébranlement fatal est retardé. Paris, sauf les quartiers Communistes, qu'on laisse à eux-mêmes, jusqu'à nouvel ordre, est calme; on se presse au scrutin. Je parcours la ville en plusieurs sens : le faubourg Saint-Germain est couvert d'affiches, où Ton invite les citoyens à voter oui, afin de maintenir le gouvernement. Le résultat n'est pas douteux. Sur les boulevards,

près du nouvel Opéra, des gardes nationaux défilent en rang, avec un bulletin oui à leur képi ou au bout de leur fusil. En avançant vers le faubourg Saint-Martin, les affiches favorables aux oui deviennent plus rares, puis disparaissent; à l'entrée du faubourg du Temple, l'hostilité se dessine : quelques centaines d'hommes et de femmes, un drapeau rouge en tête, et criant : Vive la Commune ! descendent vers l'Hôtel de Ville ; ils ne sont pas ostensiblement armés; ce n'est qu'une protestation pacifique. On a pris, cependant, des précautions : les mairies sont gardées, et des troupes de ligne campent dans les Champs-Elysées. Mais ces précautions seront inutiles : les Communistes ne feront rien, ils savent que le gouvernement aura une majorité considérable. Ils attendent deux événements : l'armistice et les élections municipales : l'armistice, ils le présenteront comme une humiliation ; les Prussiens n'étant plus à craindre, ils reprendront les questions de la Commune, de Y organisation sociale, des associations ouvrières, etc., et c'est alors qu'ils auront chance de succès. Du reste, par les élections des maires et adjoints, ils vont se préparer des chefs, des lieux de réunion, un centre. Il y a de fortes raisons de croire, quoique le vote du 3 soit favorable au gouvernement, que celui du :\ le sein davantage aux Communistes,

et que beaucoup de gens, qui ont voté oui pour le gouvernement, nommeront des maires partisans de la Commune ; Paris se donne souvent des démentis de cette sorte.

Une marque de ces dispositions se voit dans notre faubourg Saint-Germain : M. le maire Robinet vient de faire afficher une protestation, pour expliquer sa fameuse proclamation terroriste du 1er novembre. Il veut persuader au public qu'on a mal compris ses intentions : on a prétendu qu'il attaquait le gouvernement; ce sont des « bruits calomnieux ; il a toujours défendu le gouvernement; la manifestation de ses intentions, fait-il remarquer, a pu être différente (eh ! M. Robinet, comment connaître vos intentions, autrement que par leur manifestation ?), mais, malgré les apparences contraires, il est tout dévoué au gouvernement ». Cette bizarre et illogique 'protestation a pour but d'obtenir les votes de la bourgeoisie; car le Dr Robinet se présente aux élections de demain. Mais, en même temps, il fait mettre son nom sur la même affiche que le commandant Goupil, que le gouvernement vient de casser comme Communiste, et qui aspire au titre d'adjoint. Par cette association avec le commandant Goupil, M. Robinet espère obtenir les votes des Communistes. C'est le même jeu que le gouvernement. Demain, il se détachera bien des

gens du groupe des oui, et celui de la Commune demeurera intact : c'est là-dessus que comptent les Communistes.

Quant au vote oui et non, en voici la signification : le 31 octobre a effrayé une grande partie de la population de Paris : de deux maux, elle accepte le moindre ; fuyant Blanqui, Pyat et Flourens, elle embrasse Ferry, Favre et ïrochu. Je me suis abstenu de voter, ne voulant pas de la Commune, et pas davantage de la République : car les républicains entendent se servir de ce vote, « pour consolider la République ».

La journée nous a apporté un nouveau Préfet de police; c'est le troisième, depuis moins de deux mois; il s'appelle M. Cresson, et l'on s'amuse déjà à des jeux de mots sur son nom; il va sans dire qu'il est avocat. M. Arago demeure maire de Paris ; il est de tous les gouvernements, avec ou sans Trochu, de la Commune ou hors de la Commune ; on laisse faire volontiers les comédiens, ils sont sans conséquence.

Tout le monde attend l'armistice, avec la confiance qu'on l'aura, et l'espérance qu'il amènera la paix définitive. Sur cette espérance, la rente a moulé de deux francs. On considère aussi la paix comme devant amener la fin de (a République, et l'on ne se cache pas d'ex-

primer cette opinion, l'armée et la province surtout, représentées par la garde mobile : clans les adresses que le général Yinoy, au nom de l'armée et des gardes mobiles, a envoyées au gouvernement, pour le féliciter d'avoir échappé à l'attentat du 31 octobre, le mot de République n'est pas une fois prononcé ; on Fa omis avec affectation. Ces mobiles et ces soldats ne veulent pas de la Commune, mais ils ne prétendent pas garder la République.

4. — Le gouvernement a un grand nombre de oui, 321,000, et la Commune, seulement 53,000. Aussitôt les bonnes gens du parti modéré se sont cru sauvés : une si forte majorité leur donne pleine sécurité, les Communistes sont à jamais vaincus. Le gouvernement n'a pas montré moins de satisfaction, quoique sachant à quoi s'en tenir. Dans deux proclamations, coup sur coup affichées, dans deux discours adressés à la garde nationale, MM. Favre, Arago et Trochu ont fait éclater leur joie, leur enthousiasme, leur reconnaissance, leur dévouement, etc. Ils ont même été si troublés de leur succès, qu'ils se sont laissé aller à des déclarations assez surprenantes : M. le général Trochu a affirmé qu'il était républicain, qu'il fallait fonder la République, que, sans elle, « nous serions perdus ! » On ne peut avoir plus de zèle, et Ton reconnaît là

NOVEMIUiE 25*7

un nouveau converti. Il me paraît, de plus en plus, que ce général qui, jusqu'ici, a su plutôt aligner des phrases que des soldats, a peu de portée d'esprit. De son coté, M. J. Favre a assuré que désormais, comme auparavant, « la préoccupation unique du gouvernement serait la défense nationale ». On sait si telle a été sa préoccupation unique dans le passé. Ce sont donc purement des phrases vides d'avocat.

Quelques esprits méfiants ne partagent ni la sécurité du public, nila joie fausse ou vraie du gouvernement, et voici les motifs de leur opinion : le chiffre de 321,000 oui paraît considérable, et celui de 53,000 non relativement faible; mais, il y a un chiffre plus important, le chiffre des abstentions. Il suffit de faire ce calcul : d'après le dernier recensement, la population est de 2.120,000 âmes (sans compter l'armée et la garde mobile). Les femmes comptant pour la moitié (quoiqu'il en soit sorti de Paris un grand nombre), et les enfants pour un tiers, restent 725,000 hommes faits qui auraient dû voter; il y en a donc près de 350,000 qui se sont abstenus. De plus, une grande partie de ceux qui ont voté oui ont cru nécessaire d'appuyer, pour un temps, le gouvernement1 ;

1 C'est ce qui s'est passé notamment a Passy (dans le 72* bataillon, 3e compagnie), où le capitaine invitait se? hommes à s'abstenir, et ne s'est décide à voter oui',, qus

258 JOURNAL DE FIDTS

mais ils ont bien sn lui témoigner que ce n'est pas l'enthousiasme qui les a décidés : les journaux, en publiant le résultat du vote, l'ont accompagné des remarques les plus dédaigneuses sur la capacité de nos gouvernants, leur intelligence, leur activité, et même leur honnêteté politique. Ceux-ci ont fait semblant de ne pas comprendre et ont chaleureusement remercié la population de Paris : il n'y a pas de quoi ! — Si même on veut réfléchir que les 53,000 non peuvent compter, à un autre moment, sur beaucoup d'électeurs qui se sont abstenus, on trouvera, au contraire, qu'il y a moins à se réjouir qu'à craindre pour l'avenir, et cet avenir est prochain. Une fois l'armistice proclamé (en supposant qu'il ne soulève pas de troubles), les Communistes élèveront le ton avec plus de force et d'autant plus haut que le canon des Prussiens ne se fera plus entendre ; cette majorité dont on se vante aujourd'hui se fondra en partie, et la Commune surgira menaçante, en face d'un pouvoir sans énergie et sans autorité.

On peut même prévoir que la Commune aura un état-major légalement formé, dès demain, par les élections municipales. Comme à l'ordinaire, les modérés ne s'entendent pas, et n'osent parler franchement, comme tou-

parcc qu'on lui a fait observer qu'il le fallait, en vue des Prussiens.

jours. Dans plusieurs quartiers la majorité est réactionnaire , c'est-à-dire absolument antirépublicaine ; mais elle craint de le dire, si bien qu'elle est obligée de nommer des républicains. C'est ce qui arrive, entre autres, dans le VIe arrondissement : les meneurs du parti modéré, tous légitimistes, orléanistes ou bonapartistes, la plupart chrétiens et catholiques sincères, présentent, en regard de MM. Goupil, Hérisson et Robinet, qui ? des républicains amis de MM. Ferry etPelletan. On leur a fait observer que ces alliances étaient suspectes : « Oh ! ont-ils répondu, ce sont des libéraux, ils promettent la liberté de conscience!» — Oui, comme M. Pelletan, qui préside la commission d'enseignement à l'Hôtel de Ville, et l'on sait comment se pratique cette liberté ! On leur propose M. Cochin : « M. Gochin est trop notoirement réactionnaire ! » — Eh ! c'est précisément pour cela qu'il le faut nommer ! Vous grouperez autour de vous tous les réactionnaires, on vous connaîtra, votre franchise sera une force ! — Mais, toujours des concessions, qui ne rallient personne, qui ne désarment pas les méchants, et ne servent qu'à les encourager ! A en juger par ce quartier, il en sera de même partout ; les modérés se diviseront, et les Communistes, avec l'appui des vrais républicains, feront élire leurs hommes, c'està-dire, la future Commune.

260 JOURNAL DE FIDÏ'S

Le gouvernement, d'ailleurs, suit la même politique : il a destitué quelques chefs de bataillon, mais il en a respecté d'autres, et des plus dangereux, ïibaldi, par exemple ; mais celui-ci est Italien, et il ne faut pas mécontenter Garibaldi, que l'on a nommé général Français. En outre, M. Tamisier a donné sa démission de général de la garde nationale, parce que, comme M. Adam, il avait été intermédiaire du gouvernement près de la Commune, et fait des promesses qu'on n'a pas tenues. On ne peut plus avoir de doute sur les concessions du gouvernement à la Commune.

5. — Le gouvernement de province, d'après les nouvelles qui nous arrivent, est frappé du même esprit de vertige que celui de Paris. Parmi ces nouvelles, il en est deux qui méritent confirmation, tant elles semblent dépourvues de bon sens, et qui, pourtant, dit-on, sont exactes : 1° le gouvernement de Tours a nommé M. de Kératry général de division. M. de Kératry était, il y a deux mois, capitaine, le voilà général ! Ces insanités ne sont pas propres à encourager la province à secourir Paris et sa République. La nouvelle est confirmée, ce matin, par une proclamation de M. de Kératry à ses troupes : cette proclamation a ceci de remarquable, que M. de Kératry a repris en province, et signe son titre de comte, et qu'il n'y prononce pas le mot de Repu-

blique; il n'invoque que Dieu et la patrie : c'est, du moins, un bon symptôme ; 2° le gouvernement de Tours vient d'émettre un emprunt de 250 millions, à 42 francs. Il y aurait trop à dire sur cette mesure usuraire et ruineuse; mais on ne peut s'empêcher de s'indigner, en pensant aux résultats. C'est, à la fois, une iniquité et une maladresse : une iniquité, puisqu'à Tours on émet un emprunt à 42 francs, quand Paris achète la rente à 54 francs, et ne peut profiter d'un taux aussi inférieur, qui n'enrichira que l'étranger, et peut-être ceux qui l'ont décrété ; une maladresse, car elle dénonce à l'Europe la détresse d'un gouvernement, réduit à ne trouver de l'argent qu'à de si dures conditions.

D'autres nouvelles ne sont pas moins caractéristiques : on avoue que le gouvernement n'est obéi, ni à Lyon, ni à Marseille, ni à Toulouse, ni à Bordeaux, où régnent les terroristes; en outre, une émeute rouge a eu lieu à Lille, de sorte qu'il y en ce moment, en France, y compris les gouvernements de Tours, Paris, Belleville en perspective, et les anciennes Chambres, si, comme on le dit, elles sont réunies, au moins six, et peut-être huit gouvernements ! Ce sont là les résultats de la proclamation de la République, le 4 septembre, par les chefs de la gauche aidés des gens de la Villette. Quelque mal qu'on pense de l'Empire,

262 JOURNAL DE FIDI'S

jamais eût-il produit des maux aussi désastreux et préparé des dangers aussi menaçants !

Avant d'aller plus avant, il est juste de faire quelques rectifications : Tune se rapporte à M. Picard. J'avais cru, comme tout Paris, que c'était lui qui avait sauvé le gouvernement, le 31, par son courage et sa décision; mais il faut en rabattre, et c'est le contraire qui est vrai. Après s'être esquivé de l'Hôtel de Ville, M. Picard arriva tout courant au ministère des Finances et, ému, haletant, dès qu'il aperçut le capitaine de la garde nationale de service: « Tout est perdu! s'écria-t-il, on a envahi l'Hôtel de Ville! la Commune est maîtresse ! Mes collègues sont arrêtés ! Moi, j'ai pu me sauver ! mais j'en ai assez ! je donne ma démission, je m'en vais ! » Il n'y avait rien là d'héroïque, comme on voit. Ce fut l'honnête capitaine qui releva M. Picard : « M. le ministre, lui dit-il, il ne faut pas ainsi désespérer, ne vous en allez pas ; nous vous défendrons, je vais faire sonner le rappel, et le bataillon, soyez-en sûr, accourra à votre secours! » C'est ce qui fut fait : le bataillon, composé des employés des Finances, fut réuni en un instant; M. Picard reprit ses sens, son courage en outre et, dès lors, bien entouré, ne craignant rien, fut d'avis qu'on pourrait aller délivrer ses collègues. Tels sont les faits rap-

portés par un témoin oculaire, qui fait partie de ce bataillon. Il en résulte que le gouvernement a été réellement sauvé par ce brave capitaine, appelé M. de C..., dont on ne parle pas, et qui ne s'en vante pas. Si M. Picard était juste, il le ferait nommer général; car il a certainement témoigné plus d'énergie et d'à-propos que M. de Kératry.

Voici encore une autre version sur le dénouement de la journée du 31 octobre: c'est un inconnu qui, en relevant le courage de M. Picard, nous a conservé le gouvernement du 4 septembre ; c'est un homme non moins obscur, et dont nul n'a parlé, M. * r*, capitaine du 106e bataillon, qui aurait délivré le général Trochu. M. ***, qui est entrepreneur de menuiserie, avait été chargé à l'Hôtel de Ville de travaux concernant son état. Lorsque son bataillon accourut aux secours du gouvernement, il alla droit à une porte dont il connaissait le secret, et qui s'ouvre en mettant le pied sur un certain endroit du parquet ; cette porte donne dans la salle où était détenu le général Trochu. M. * * et plusieurs de ses camarades entrent et se mêlent à la foule des insurgés : l'un d'eux voit un képi de garde national de Belleville sur une table ; il le met sur sa tête et, profitant du désordre, saisit le général Trochu et l'entraîne, comme s'il l'arrêtait, en criant, à mesure qu'il avance :

« Cette fois, nous le tenons ! » Les envahisseurs, trompés par le numéro du képi, croient qu'il est un des leurs, il traverse la foule et sort. — Dehors, se trouvaient des hommes du 106e bataillon ; le général était sauvé.

Enfin, une autre rectification est faite par le gouvernement lui-même : jusqu'ici, l'on était persuadé que, si la défense de Paris laissait tant à désirer, c'est qu'on manquait d'une armée sérieuse. On avait des gardes nationaux, des gardes mobiles, mais l'armée, proprement dite, était bien peu nombreuse; les plus confiants l'estimaient à 45 ou 50,000 hommes, et il y avait lieu de croire qu'ils ne se trompaient pas, puisque, dans tous les combats, on avait vu beaucoup de mobiles et peu de soldats ; au Bourget, par exemple, étaient en ligne : 3 bataillons de mobiles, 1 de francstireurs, quelques turcos et un seul bataillon de l'armée. Le gouvernement vient de nous détromper : en publiant le résultat des votes, il nous apprend que l'armée et la garde mobile ont voté, au nombre de 245,000 hommes, et, comme on compte 100,000 mobiles, il se trouve que nous avons sous Paris et dans les forts 145,000 vrais soldats (sans compter les abstentions). L'étonnement du public n'est pas médiocre : si ce chiffre est exact, comment, ayant en outre 300,000 gardes nationaux, n'osez-vous rien tenter de sérieux, depuis sept

semaines? Allez-vous donc vous rendre, avec 550,000 hommes armés? Il est vrai que le gouvernement ajoute sauf rectifications; porte de sortie !

M. Picard, ravi d'avoir été sauvé par son bataillon des Finances, ne veut plus s'en séparer : il a déclaré qu'il lui fallait tous les jours 200 hommes, pour garder son ministère et, comme le commandant lui faisait observer que le bataillon avait aussi à faire un service sur les remparts, M. Picard s'est récrié, a dit qu'il ne l'entendait pas ainsi, et qu'il allait arranger lui-même l'aiTaire : il s'est rendu à l'étatmajor et, en effet, a obtenu ce qu'il désirait. Il a donc sa garde à lui, dévouée et obéissante, car elle se compose de ses employés. Ceux-ci ne s'en plaignent pas, mais ils auraient souhaité que M. Picard fût un peu plus généreux ; que, par exemple, sans égaler la libéralité de l'Hôtel de Ville, il leur donnât, de temps en temps, quelques rafraîchissements, ce dont ils n'entendent pas parler. L'IIotel de Ville, au contraire, fait très grandement les choses: il nourrit les gardes nationaux de service; une table est toujours dressée, et l'on y invite même des étrangers. Aussi, ce poste est-il fort recherché, et y monter la garde est une bonne fortune, en état de siège ! — Voilà ce qui explique les nombreux saucissons, jam-

266 JOURNAL DE FIJDUS

bons, et autres victuailles trouvés par les envahisseurs le 31, est si vite consommés ou enlevés : l'Hôtel de Ville et une vaste succursale des restaurants les mieux approvisionnés; des indiscrets demandent qui paie toutes ces dépenses?

6. — On a vu, à l'occasion des élections des maires, qu'un grand nombre de gens s'en tenaient aux discours, et ne votaient pas. Nul doute que, pour les élections des adjoints, il n'y ait encore plus d'abstentions : on se fatigue de voter, et trois votes en cinq jours paraissent beaucoup au public peu persévérant de Paris. C'est, du reste, le moyen de ruiner le suffrage universel, machine détestable, inepte, inique, tel qu'il est organisé, et qui ne sert qu'aux ambitieux. En 1849, un ancien membre du gouvernement provisoire, Flocon, disait : « Osez donc enlever le suffrage universel à la France ! Elle vous montrera si elle y tient! — Je n'essaierais pas, répondit son interlocuteur; au contraire ! Je ferais voter la France tous les huit jours, à tout propos; dans trois mois, le suffrage universel mourrait tout seul ; personne n'irait voter. » On est assez perplexe sur le choix des maires : les pauvres honnêtes gens, ahuris, ne savent qui nommer. Plusieurs personnes de ma connaissance ont, depuis le 4 septembre, absolument changé d'opinion,

et, quoique n'ayant jamais auparavant songé

à la République, se déclarent aujourd'hui et se croient républicains; delà, leurs incertitudes électorales sur des candidats qui leur sont presque tous inconnus. Un médecin, après avoir écouté quelques-uns de ces néo-républicains, disait : « Les républicains du lendemain ont une simple bronchite ; c'est une affection passagère, accidentelle; on la guérit facilement, pourvu qu'on la prenne à temps, car si on la néglige, elle dégénère. Les républicains de la veille, eux, ont une névrose, maladie profonde, indéterminée, difficile à traiter, et qui se transforme aisément en épilepsie ; presque toujours ils sont incurables, ils meurent avec et, ce qu'il y a de pis, ils en transmettent souvent le germe à leurs enfants.» « Il devrait y avoir, ajoutait-il, des refuges écartés, où l'on isolerait ces malades, comme autrefois les léproseries ; ce serait le seul moyen de l'extirper de l'Europe. »

Ce qui complique la difficulté, c'est que quelques-uns des candidats aux fonctions de maires viennent d être arrêtés, pour avoir concouru à l'attentat du 31 octobre. S'ils sont élus, que fera le gouvernement? Il a cédé aux instances de la plupart des journaux, qui l'exhortaient à être ferme après le vote des 321.000 voix, et a fait arrêter MM. Pyat, Millière, Goupil, Mottu, etc. ; mais Flourens,

2G8 JOURNAL DE FIDTIS

Blanqui, Delescluze, etc., sont libres, c'est-àdire, les plus renommés et les plus dangereux. En ce moment, on connaît quelques-unes des élections des maires : M. Mottu, récemment arrêté, est élu ; il y en aura peut-être d'autres. — M. Victor Hugo avait donné la preuve de la vertu la plus éminemment chrétienne, Y humilité, en se présentant tout simplement aux élections du XVe arrondissement (Vaugirard). Cette petite place de maire lui est môme refusée : on lui préfère le citoyen Gorbon. M. V. Hugo sera obligé de reporter sa candidature sur celle de Président de la République.

L'armistice subit quelques difficultés, à ce qu'il paraît, et le public s'en inquiète : M. de Bismarck pourrait bien nous jouer le tour de faire traîner les négociations. Pendant ce temps, nous épuisons nos vivres : le prix des légumes a doublé ; il est devenu presque aussi difficile de se procurer de la viande de cheval que de bœuf ; on annonce le rationnement à 35 grammes, et nous allons bientôt manquer de coke pour le chauffage.

Je venais d'écrire les lignes qui précèdent, quand j'ai appris que le gouvernement avait repoussé F armistice . . .

Parce, Domine, parce populo tuo ! chant qui retentit, tous les dimanches, dans les

églises, répété par tout un peuple. Oh! jamais plus qu'aujourd'hui je n'en fus ému! Oui, Seigneur, ah ! épargnez votre peuple, sur qui vous avez déchaîné tant de fléaux, et in œternum ne irascarîs nobis ! Jusques àquand serezvous irrité ? Oh ! que ces cris désolés ont retenti dans les cœurs ! En quel moment ils éclataient ! 0 patrie, en larmes et à genoux, qui lève tes bras vers le ciel ! Le ciel ! il n'y a que des maux qui en tombent ! est-il donc fermé, et n'avons-nous pas encore mérité d'être exaucés !

Cependant les représentations théâtrales continuent, la reprise est complète, tout sert de prétexte : une quête, des blessés, un canon, etc. Là. se trouvent, avec les purs de la démocratie, tout ce qui reste à Paris du demimonde, des critiques du lundi, des acteurs et actrices, des bohèmes et des viveurs. Avanthier, cette assemblée choisie a applaudi à outrance les extraits des Châtiments, de M. Y. Hugo, les vulgarités de la Nuit du 2 Décembre, les tirades hachées de Waterloo, et les dénombrements, embarrassés de chevilles, de la Retraite de Moscou. — Mais ce qui a le plus excité les transports d'enthousiasme, c'est la pièce de l'Expiation, où M. V. Hugo représente Napoléon Ier poursuivi par une idée fixe, le souvenir, le remords d'un crime qui ne lui

270 JOURNAL DE FIDT'S

laisse pas de repos, du 18 Brumaire. Rassemblez, partout ailleurs, dix personnes ou mille, et dites-leur que le 18 brumaire était le tourment, la pensée constante, la torture de Napoléon, dans son exil de Sainte-Hélène, ils croiront que vous avez perdu le sens ; mais, ici, à Paris, les Prussiens sous nos murs, voilà ce qui soulève l'admiration de nos lettrés républicains, et leur fait battre des mains avec frénésie : plus c'est faux, plus on le trouve beau.

7. — La nouvelle d'hier soir, dimanche, l'armistice repoussé, a consterné Paris : on s'attendait à cet armistice, on s'était habitué à cette idée, on faisait déjà des projets; tout cela s'est écoulé comme un rêve. Plus rien devant soi, que la perspective de la guerre qui reprend, et de la guerre la plus terrible et la plus menaçante ! C'est seulement aujourd'hui que commence le vrai siège, avec ses rigueurs et ses rudes combats, sans autre fin que la prise de Paris, ou sa reddition ! Tout est contre nous, la Terreur imminente, l'anarchie, la guerre civile, la famine. Les élections des maires, terminées hier, par un scrutin de ballottage, attestent ce que sera cette municipalité élue : déjà, pour ce vote (il y en a eu trois, plébiscite, élection des maires, ballottage), on remarquait moins d'électeurs que le premier jour ; aujourd'hui, pour l'élection des adjoints.

l'empressement sera moindre encore ; mais comme ce ne sont pas les violents qui s'abstiendront, les adjoints seront favorables à la Commune.

On doit peu compter sur une résistance efficace : nos soldats sont braves, les mobiles déterminés et ardents, mais la direction manque : les qualités qui, jadis, nous distinguaient entre tous, la décision, l'activité, la vivacité d'allure, nous font défaut aujourd'hui; ce sont les Prussiens qui les ont et les emploient contre nous. A Maisons-Alfort, pour ne citer qu'un point, ils ont, en face de nos troupes et de nos forts, fait des travaux immenses, élevé et armé des redoutes formidables, tandis que nos travaux, commencés huit jours auparavant, ne seront armés que dans une semaine; de même à Châtillon, à Brimborion et ailleurs. Quand on sait, en outre, que les Prussiens vont envoyer ou ont déjà envoyé devant Paris 100,000 hommes de leur armée de Metz, on comprend que ceux qui examinent et pèsent les forces soient peu rassurés sur le résultat définitif. Ces dangers intérieurs, cette lutte inégale, cette fin effrayante, nous les devrons à M. J. Favre, qui, il y a six semaines, refusa, sans nous en donner avis, sans nous consulter, l'armistice avec le statu quo, quand nous avions des vivres, quand la France pouvait encore s'abuser sur

ce gouvernement, quand l'anarchie n'était pas encore éclatante, quand l'émeute n'était pas encore descendue dans la rue, quand la province pouvait se réunir, se concerter, élire une Assemblée, traiter de la paix, et éviter tant de pertes, tant de ruines et tant de morts ! Aujourd'hui, l'armistice est de nouveau refusé, « à l'unanimité », parce que M. de Bismarck, clit-on, « ne veut pas nous laisser ravitailler, et met des conditions aux élections de la Lorraine et de l'Alsace ». Je le crois; mais, outre ces conditions, des paroles ont été dites à M. Thiers et à M. Favre, que l'on ne nous répète pas, et qui sont le véritable motif des exigences de M. de Bismarck et du refus de nos gouvernants. Il a dû, M. de Bismarck, faire entendre qu'il ne s'abusait pas sur la consistance de ce gouvernement, renversé le 31 octobre, relevé le 1er novembre, menacé encore par l'émeute, par la Commune, par le pouvoir des maires mêmes, pouvoir opposant, contradictoire et bientôt dominant. Il a dû ne pas dissimuler son dédain, à ce grand mot : Gouvernement de la défense nationale. Il n'ignore pas non plus ce qu'il faut attendre de la province, et M. J. Favre ne l'ignore pas plus que M. de Bismarck.

0 homme fatal et criminel, que l'émeute du 31 octobre a épargné, se contentant de l'insulter, mais à qui est destinée la plus terrible

expiation, pour son ambition et son mensonge ! Le gouvernement qui pesé sur Paris n'a pas voulu de l'armistice, parce que l'armistice c'est la paix, et la paix, c'est tomber, c'est renoncer à la révolte ; or, il ne veut renoncer nia son pouvoir, nia sa rébellion. Ils ne pensent qu'à eux et à leur domination, le peuple n'est que leur instrument. Ce qu'ils veulent sauver, ce n'est pas la France, la patrie, c'est leur République, c'est-à-dire, le gouvernement qu'ils ont fait, par lequel ils sont puissants, et qui, s'il s'écroule, les laissera par terre, à plat, dans leur stérilité, leur impuissance, leur incapacité et leur néant !

Les arrestations continuent : le gouvernement, ayant commencé, est poussé à compléter son œuvre ; après Pyat, Goupil et Mottu, voici Eudes, Tibaldi, etc., tous ceux qu'avait condamnés l'Empire ; on les poursuit maintenant, comme ennemis de Tordre établi ; ce sont les républicains, les hommes de l'Hôtel de Ville, qui se chargent de justifier l'Empire. Oui, l'Empire fut juste ; il n'eut qu'un tort : de ne pas les arrêter, eux, nos gouvernants d'aujourd'hui !

8. — J'ai vu, hier, plusieurs personnes, dans divers quartiers de Paris, et j'ai trouvé partout la même impression : profonde affliction du refus de l'armistice, elles plus sombres

274 JOURNAL DE FIDL'S

pressentiments : « Nous sommes perdus ! » Voici ce qu'on entend de tous côtés. Le gouvernement a cru rassurer la population, en publiant la composition des trois armées de Paris. C'est l'effet contraire qu'il a produit. La première armée est la garde nationale, et les généraux comptent peu sur elle ; la deuxième et la troisième sont composées de quinze divisions, plus, deux de cavalerie, c'est-à-dire, à peuprès 150,000 hommes; mais il faut en soustraire les malades, les blessés, les hommes attachés à l'intendance, à l'administration, etc., les troupes qui doivent demeurer dans les forts ; on ne saurait mettre en ligne plus de 120,000 hommes, y compris les mobiles et les jeunes recrues. Ce n'est pas avec si peu de forces qu'on peut rompre les lignes Prussiennes, appuyées par des ouvrages formidablement armés. Quelques-uns, il est vrai, continuent à se nourrir d'espérances, et parlent de succès avec la plus entière confiance : « Oui, disait un sceptique, quand j'entends discourir les gardes nationaux, je suis tout prêt à me rassurer ; mais je perds l'espérance, quand j'interroge les officiers de l'armée. »

Il faut remarquer que le gouvernement vient de nous donner ainsi le vrai chiffre de l'armée, un peu différent de celui déclaré, il y a trois jours.

En attendant, nous demeurons dans un silence absolu : depuis samedi matin, où la rupture de l'armistice a été certaine, les Prussiens n'ont pas fait un mouvement sérieux ; leurs canons se taisent. De notre côté, nous voyons défiler, dans tous les sens, des troupes, de l'artillerie; on prépare, dit-on, un grand coup. Rien de plus important que de se hâter : nos vivres diminuent rapidement ; nous sommes, à partir d'aujourd'hui, rationnés à 33 grammes de viande par personne.

Les maires et les adjoints sont nommés, et le gouvernement va avoir immédiatement à résoudre une difficulté, qui ne présente guère de solution raisonnable : plusieurs ont été arrêtés et sont sous le coup de graves accusations. S'il les met en liberté (sans parler de la question de justice), il lâche des bêtes féroces, furieuses de leur détention; s'il les garde en prison, il irrite le peuple, qui les a élus et qui, au nom de ce beau procédé dont notre siècle est engoué, le suffrage universel, redemandera avec autorité les mandataires de son choix. Quoi qu'il fasse, il soulèvera la colère et les haines des électeurs ou des élus.

M. Y. Hugo n'a pas été élu: il se défend, à cette heure, d'avoir prétendu aux honneurs municipaux ; mais on lui répond, non sans

quelque apparence de raison, que celui-là seul a dû faire les frais d'affiches, qui y avait intérêt, et l'on n'ajoute pas foi à son démenti. Ses partisans ont cherché à faire nommer des adjoints de leur couleur; les modérés, insouciants comme toujours, n'avaient pas de candidats. C'est seulement hier, sur les instances de ses administrés, que le maire, M. Corhon, s'est décidé à présenter des noms qui inspirent quelque confiance.

M. Corhon est un de ces maires qui ne sont pas Communistes, qui ne pactiseront pas avec la Commune, mais qui ne la combattront pas comme on doit combattre une bête malfaisante : gens doux, bienveillants, conciliants, remplis des illusions les plus sereines et les plus dangereuses. J'en ai rencontré un autre, M. Arnaud (de l'Ariège), que je connais depuis longtemps, le plus distingué et aussi le plus complet de ces rêveurs. Malgré tout ce qu'il a vu, depuis 1848, — le 15 mai, — les journées de juin, — la jacquerie de 1852, — les saturnales récentes de l'Hôtel de Ville, malgré les déclarations matérialistes, athées, anti-sociales, des journaux jacobins, il a conservé toutes ses espérances et s'est raffermi dans ses utopies. Il a foi dans la raison du peuple, dans les bons sentiments et la puissance de la parole, pour apaiser ces aspirations furibondes, ces ambitions désordonnées, ces passions déchaînées

et ces appétits féroces de jouissances matérielles ; il croit que « Ton calomnie ces hommes égarés », qu'on ne les connaît pas : « ils ne sont pas méchants », et on les adoucirait, en les fréquentant et les sermonant I — Mais, ce qui m'a de plus frappé, c'est le changement intérieur qui s'est fait en lui, sans qu'il en ait conscience : lui, l'ancien montagnard catholique de 1848 (ô sacrilège et insensée alliance de mots !), je l'ai trouvé moins convaincu de l'influence de la Religion, et plus persuadé, au contraire, de l'action « des mœurs démocratiques ». La politique l'a envahi et le domine; les non-chrétiens ne lui inspirent aucune terreur. On lui objecte la Commission oV enseignement et ce qu'elle tente, ce qu'elle fait, ce qu'elle décrète ; il garde le silence. Il aperçoit « peu de différence » entre les siècles Chrétiens et ceux qui ne le sont pas. Il a oublié que, seule, la Religion est capable d'arrêter le hommes pervers et de mater leurs passions ; et que ce qui fait la grande différence de ces siècles et du notre, la différence radicale, c'est qu'alors le mal était reconnu mal, et non défendu comme un principe et comme le bien» En réalité, il ne comprend plus que la Religion prime toutes les questions et tous les intérêts; sans s'en apercevoir, il est plus politique et moins Chrétien.

On appelle les partisans de la Commune de différents noms : communistes, communaux, communeux, communards, communitaires /leur vrai nom serait communs ; il est plus exact et indique Lien ce qu'ils sont.

Les élections municipales sont mauvaises : la Commune a sept maires, et elle aura probablement la majorité parmi les adjoints, ce que nous saurons après-demain.

9. — Le refus de l'armistice nous a valu une nouvelle pièce d'éloquence de M. J. Favre : M. J. Favre ne nous apprend rien sur les négociations, mais il se plaint longuement et amèrement. Il se plaint que M. de Bismarck ait refusé le ravitaillement de Paris, que M. de Bismarck lui ote les moyens de réunir une Assemblée, que M. de Bismarck brave l'indignation de l'Europe. J'ignore si M. de Bismarck répliquera, mais la réponse à M. J. Favre est facile, et je me chargerais bien de la faire, d'accord avec tous ceux qui veulent la paix, c'est-à-dire, la partie saine delà population de Paris : « Yous vous plaignez que je vous refuse l'armistice avec ravitaillement, dirait M. de Bismarck. Pourquoi ne l'avez-vous pas accepté, il y a six semaines, quand je vous l'offrais avec le statu quo? La question des subsistances n'était pas capitale, comme aujourd'hui; vous aviez trois semaines pour convoquer

l'Assemblée, qui eût traité de la paix, et, si elle n'y eût pas réussi, trois mitres semaines, que vous venez de perdre. Prenez-vous-en à vous seul : vous l'avez refusé, et vous n'avez même pas daigné consulter la population de Paris sur ma proposition, que vous lui avez cachée ! Quant à l'indignation de l'Europe blessée, dites-vous, de ce que je me comporte envers vous avec si peu d'égards, je l'avoue, je n'ai pas cherché à vous en témoigner, et je ne redoute pas la douloureuse et pénible surprise de l'Europe, quand elle apprendra ma conduite. Vous prétendez que vous êtes des hommes sérieux ! Je ne vois en vous rien de sérieux ! Je dois chercher à négocier avec un pouvoir sinon régulier, du moins stable, qui ait l'apparence de là durée et de la vie, et vous n'êtes pas sûrs de vivre un jour ! Si je négocie avec vous, le traité ne sera-t-il pas, dés le lendemain, déchiré par la Commune, qui vous remplacera? Et l'Europe accepterait-elle que je traite avec la Commune ? Vous prétendez négocier au nom de la France ! Mais, comme le dit M. Gladstone : « Avant de vous faire reconnaître par les puissances étrangères, faites-vous reconnaître par la France ! » (1er octobre.) Et vous n'êtes pas reconnu par une partie de la France, que dis-je, par une partie de Paris I Car ces votes, si nombreux en votre faveur, ne m'abusent pas ; la nomination de

maires et d'adjoints hostiles est un assez éclatant démenti à votre plébiscite. Je lis vos journaux, et ils le constatent. Pourquoi m'intéresserais-je à vous? Est-ce que je ne vois pas votre situation ? Vous êtes des moribonds à l'agonie, qui se débattent sous l'étreinte de fous épileptiques ! L'Europe le sait aussi bien que moi, et voilà pourquoi elle ne se soucie pas de vous ! »

Il ne reste plus maintenant qu'à combattre ; le gouvernement vient de prendre diverses mesures extrêmes, et l'on peut, hélas ! le prédire, absolument inefficaces. On mobilise une partie de la garde nationale ; partout circulent les canons, les troupes, la garde nationale, en tenue de campagne ; tout le monde croit qu'avant peu il se livrera une grande bataille. Mais les gens éclairés ont peu de foi dans la réussite, les militaires moins que personne. Le général ***, que j'ai vu à son quartier général, m'a expliqué les difficultés presque insurmontables qu'il s'agit de vaincre. Voici les conditions d'une trouée: il faut rompre les lignes, — emporter une quantité considérable de vivres et de munitions, pour lutter après avoir passé, — s'établir dans une position forte, — s'y maintenir, — avoir assez de troupes pour les lancer au-devant de celles qui nous doivent rallier, — enfin, continuer

les relations avec Paris, le ravitailler et ne pas le laisser sans défense. L'exécution de ce plan suppose des troupes de secours assurées, une artillerie et des approvisionnements immenses, et une armée capable de repousser 300,000 hommes, qui tomberont sur elle à droite et à gauche, si elle parvient à franchir leurs premières lignes. Or, ces ressources nous manquent : le général croit que nous pourrons livrer un combat honorable, glorieux môme, mais qui nous coûtera d'autant plus cher qu'il sera plus glorieux. Les Prussiens porteront toutes leurs forces sur le point où sera tentée la trouée, et Ton ne saurait calculer les pertes que, dans une lutte de plusieurs jours, subiront des soldats peu aguerris.

Aussi, est-on dans la plus vive anxiété, et entrevoit-on, dans un avenir peu éloigné, la nécessité douloureuse et fatale, faute de vivres, comme à Sedan, comme à Metz, de capituler.

10. — Voici quelques traits de notre situation actuelle : les élections municipales ont donné un résultat déplorable ; les maires Communistes sont, il est vrai, seulement au nombre de sept; mais, quatre ou cinq autres, moins déterminés, faibles, mous, se laisseront entraîner et céderont à la pression de leurs adjoints. La majorité des adjoints est favorable à la Commune, parce que, avec la légèreté et la rapidité d'improvisation habituelle aux avo-

282 JOURNAL DE FIDL'S

cats, le gouvernement a accumulé coup sur coup les élections; il a fallu, y compris les ballottages, voter cinq fois en six jours; les modérés, fatigués, ne se sont pas présentés. Les Communistes connaissent très bien leurs avantages et tiennent déjà le gouvernement en échec : il fait garder tous les jours par des troupes nombreuses l'Hôtel de Ville où > d'ailleurs, il ri ose plus se réunir, prélude de la mesure indispensable que Ton devra prendre désormais : tout pouvoir qui voudra durer sera obligé de siéger hors des atteintes d'une insurrection sans cesse imminente. Belleville, la Yillette, Montmartre, Menilmontant, etc., sont comme indépendants du gouvernement.

De ces hauteurs de Paris, les Communistes le menacent et attendent le moment d'agir : quand il sera temps, leurs maires se réuniront, et leurs prétentions auront l'apparence de la légalité. Alors, il faudra résister, et la lutte armée ne se pourra plus éviter.

Les impatients voudraient déjà commencer : dans le XIIIe arrondissement, le maire élu est précisément celui nommé le 4 septembre, que ses administrés avaient mis à la porte, et remplacé par M. Passedouet. M. Passedouet ayant échoué cette fois, ses partisans protestent, et déclarent avec emportement qu'il ne partira pas, qu'il restera maire de fait et sans élection. Dans le XVe arrondissement, M. Cor-

bon montre la faiblesse qu'on doit attendre d'un théoricien rêveur : les officiers du lo6° bataillon, dégoûtés plus que jamais de la conduite de leur chef, Leclère, l'ancien maçon, dont j'ai déjà parlé, ont prié M. Corbon de les aider à s'en débarrasser. M. Corbon, crainte d'un conflit, a refusé : « Il est nommé, laissons-le tranquille ! ce serait un scandale, et il y en a déjà assez ! » Il est vrai que les scandales, dans la garde citoyenne, ne manquent pas : voici encore le commandant du 215e bataillon, Bachellery, que l'on a arrêté, pour détournement de fonds.

Il n'y a, du reste, d'ordre, de police et d'obéissance nulle part. Les bouchers, les marchands de comestibles, sont de plus en plus insolents; ils vendent ouvertement au-dessus de la taxe, et nul ne peut les obliger à s'y conformer; ils insultent et chassent ceux qui se permettent d'élever des réclamations. — Lors des élections des adjoints, une réunion d'électeurs Communistes s'était établie à l'amphithéâtre de l'Ecole de médecine : avant-hier, M. Verneuil, professeur, s'est présenté pour faire son cours. Le président de la réunion, le citoyen Guillet, s'est redressé, avec des airs de Mirabeau : « Allez dire au citoyen Verneuil, s'est-il écrié, que nous nous occupons ici d'affaires autrement importantes que de questions

de médecine ! qu'il attende que la salle soit libre! » M. Yerneuil a été forcé de se retirer et de ne pas faire sa leçon. — L'indiscipline, dans la garde mobile de Paris, encouragée par ces exemples, s'est encore accrue. Non seulement les mobiles de plusieurs forts (Saint- Denis, la Double-Couronne, la Briche, etc.) ne cessent de venir -passer la nuit à Paris, sans permission, et en costume civil; mais le service militaire se fait avec une négligence qu'on n'ose ou ne sait réprimer.

Les vivres diminuent rapidement : après la période du cheval et de Fane, on vient d'entrer dans celle des rats et des chiens, qu'on poursuit et tue impitoyablement.

Des plaintes s'élèvent contre la mobilisation de la garde nationale : on la trouve trop tardive ; on croit peu au succès d'une sortie, et l'on ne compte pas sur le secours delà province ; et ces impressions se traduisent avec une vivacité et une franchise que nous ne connaissions plus depuis deux mois. Les républicains de la veille sont désorientés : les uns, les forcenés, s'emportent contre la province, et prétendent qu'on s'y est mal pris, et que, puisqu'elle ne se levait pas, il fallait la forcer à marcher, avec des gendarmes ! D'autres, plus timides et plus modérés, semblent abattus ; ils avouent avoir perdu leurs illusions, et l'on

est témoin de conversions inattendues, celle de M. Beudant, par exemple, qui s'est présenté aux élections d'adjoint, dans. le VI0 arrondissement, et est revenu des réunions électorales, épouvanté, navré, désenchanté et honteux de ce qu'il y a entendu : on lui a fait un crime de croire en Dieu, tandis que ses concurrents, qui prétendent qu'on ne prononce plus le nom de Dieu dans les écoles, ont été élus. Les journaux n'hésitent pas à se faire les organes du mécontentement général : l'opposition s'étend jusqu'aux feuilles qui appuyaient les hommes de l'Hôtel de Ville ; on les accuse de toutes les fautes, et surtout M. J. Favre. Le refus qu'il a fait de l'armistice a tourné contre lui ses anciens admirateurs : l'avocat éloquent, le grand patriote, réminent écrivain, le grand cœur, le sublime penseur, etc., est aujourd'hui réprimandé et malmené durement : on l'accuse à!impéritie, de tromperie, de maladresse, d 'incapacité , & inhabileté, de légèreté, de manque d'idées, de vanité, de vantardise, de puérilité , <ï inintelligence ; on l'accusera bientôt de trahison, — j'entends les modérés et ceux qui l'ont le plus applaudi.

On dit que deux Amazones de la Seine ont paru sur les remparts, avec leur uniforme et leurs fusils. Est-ce F avant-garde du bataillon de M. Belly?

Page 1