II. — Paris a aujourd'hui trois préoccupa
tions : la mobilisation de la garde nationale, la reprise des négociations, et la Commune toujours imminente. La mobilisation a soulevé tant de récriminations, que l'on sera forcé de revenir sur la mesure étourdiment prise par nos avocats. Telle qu'ils l'avaient conçue, les charges retombaient, en beaucoup de cas, sur les pères de famille et épargnaient les jeunes gens ; c'était impraticable : les journalistes ont dû le leur démontrer.
Le public a la plus grande peine à se persuader que toute négociation pour l'armistice est définitivement rompue, et se leurre de l'idée que les Puissances obligeront M. de Bismarck à nous faire toutes les concessions. Il faut, au contraire, être convaincu que les Puissances ne se soucient pas du tout de nous, que l'Empereur de Russie a fait une simple démarche de politesse et de bienveillance en notre faveur, et que, désormais, elles regarderont, spectatrices muettes, la fin du drame dont nous sommes les acteurs.
Le gouvernement vient de faire un acte d'énergie, apparent du moins, en annulant provisoirement les élections du XXe arrondissement, qui avait nommé maire et adjoints MM. Ranvier, Millière, Flourens, et Lefrançais, objets en ce moment de poursuites judiciaires, pour les faits du 31 octobre. Reste
à savoir s'il persistera : comme il vient de relâcher sournoisement plusieurs autres inculpés, « contre qui il n'y a pas lieu de procéder » , il se pourrait bien, qu'afin d'éviter un soulèvement Communiste, il relâchât encore ceux du XXe arrondissement. Belleville affecte une attitude menaçante, et Ton dit plus que jamais : « On se tirera des coups de fusils ! »
Le siège s'accentue de plus en plus, sinon par le fer et le feu, car on est assez tranquille des deux côtés, du moins, par une petite pointe de disette. La compagnie du gaz ne livre plus de coke; on ne brûlera bientôt plus que du bois, quand on le pourra; mais, en revanche, un nouvel aliment vient de paraître sur le marché, les rats : on en vendait, hier, sur la place de l'Hôtel de Ville, en cage, à six sous pièce.
Je. suis allé hier à Neuilly, voir le général d'Hugues, qui s'est installé dans un bel hôtel misa sa disposition par le propriétaire, assuré de sauver ainsi sa maison du pillage. Le général d'Hugues a peu ou point d'espoir : nous avons un trop petit nombre de troupes solides; les nouvelles recrues ont été assez vite formées et peuvent aujourd'hui tenir devant l'ennemi; les mobiles individuellement sont braves, actifs, dévoués; mais, en corps, on ne saurait compter sur eux; leurs officiers sont la plupart insuffisants, peu instruits; de telles
troupes ne sauraient lutter efficacement contre une armée commandée par des officiers aussi savants que les Prussiens. Il eût fallu, selon le général, encadrer un ou deux bataillons de mobiles entre deux régiments; ils y eussent appris la discipline, et aujourd'hui ils auraient la consistance de Tannée de ligne. La qualité des forces dont on dispose rend donc la rupture des lignes Prussiennes impossible. Quant aux sorties, elles avaient une raison d'être avant l'investissement complet; c'est alors qu'on eût dû, à tout prix, conserver une issue, une porte ouverte sur la France. On ne l'a pas fait; maintenant, les sorties n'ont aucun effet sérieux : on va vers un point, on le reconnaît, on en repousse, un moment, l'ennemi, mais on est obligé de l'abandonner et de rentrer, ne pouvant tenir devant des forces très supérieures. Aussi, en fait-on le moins possible, et encore pour satisfaire l'opinion publique très impatiente, et dont on a grand souci. De temps en temps, on tente une attaque contre une position ennemie; à de certaines heures, on ordonne de tirer tant de coups de canon; mais on sait que tout cela ne peut avoir de résultat. Le général Trocliu ne l'ignore pas; il parle d'un plan, il n'en a pas, et ne peut en avoir', autour de lui, même sentiment. Le général d'Hugues, s'appuvant sur ces considérations, croit que notre intérêt est
de négocier le plus tôt possible, afin d'obtenir les conditions les moins dures et les plus honorables, ne doutant pas, depuis deux mois, que nous n'avons pas les moyens de résister, persuadé que la province ne nous viendra pas secourir, et que la prolongation de la lutte ne servira qu'à verser du sang-, et à assurer le succès des Communistes.
Le général et ses officiers m'ont paru, d'ailleurs, pleins d'entrain : ils vivent ensemble dans ce désert, et passent leurs soirées en famille; un ordre arrive, Fun d'eux sort, court aux avant-postes, et revient continuer la partie commencée. Le canon tonne ou se tait, la conversation a toujours le même ton d'insouciance, de légèreté et de gaieté.
Il est un sujet rétrospectif que je veux toucher en passant, et sur lequel j'avais depuis longtemps une opinion faite, mais que j'exprime aujourd'hui avec d'autant plus de confiance, que je viens de la voir appuyée par l'autorité du général d'Hugues. On s'étonne (jue la France n'ait pas été prête pour la guerre, et l'on en fait un crime à l'Empire. — On semble oublier que l'Empire, eût-il mis en ligne une armée de ,*]00,000 hommes, et Napoléon Ier ne l'a jamais eue (l'armée de la campagne de Russie ne comptait que 400,000 hommes), cette armée eut été encore insufli-
santé. Ce n'est pas une armée, en effet, qu'elle allait trouver devant elle, mais une nation, et une nation organisée militairement depuis soixante ans. Et l'Opposition systématique et haineuse, chaque année, exigeait la diminution du contingent, chicanait les dépenses les plus urgentes et, la veille même de la guerre, àforce d'importunités, arrachait au gouvernement une réduction de 10,000 soldats I A quoi donc pouvait aboutir la guerre, sinon à des revers ?
Tant d'événements se sont passés et si émouvants, que nous oublions ce que disaient et pensaient les autres, bien plus, ce que nous pensions nous-même. Or, il faut le rappeler, quoiqu'il y ait si peu de temps : quand allait commencer la guerre, la confiance était entière, complète, universelle. Le peuple, la masse, croyait à la victoire, sans réfléchir : les amis du gouvernement l'espéraient fermement, et ses ennemis la prévoyaient avec effroi; et c'est pourquoi ils s'opposaient si vivement à la guerre. Ils comprenaient combien une victoire, qui semblait certaine, fortifierait ce pouvoir, qu'ils battaient en brèche depuis tant d'années. Et ils dévoilaient leurs craintes et le fond de leurs sentiments, par cette accusation à'intêrét dynastique, qu'ils jetaient^ la face du gouvernement.
Ce n'est pas la crainte d'un revers qui les
faisait tant insister contre la guerre, c'était la crainte d'un succès ! Voilà ce que reconnaissent toutes les personnes instruites de l'état des choses, et ce que la France entière reconnaîtra dans un avenir peu éloigné, en faisant une part équitable à la faiblesse du gouvernement et à la criminelle opposition de quelques ambitieux *.
Yoilà pourquoi, enfin, nous sommes à la veille de perdre l'Alsace et la Lorraine pour un temps du moins ! Car, je ne me résigne pas plus que la France, et j'ai la foi que nous ne nous reposerons pas, avant d'avoir ressaisi la main de ces frères qu'on nous arrache, et les avoir ramenés au sein de la famille nationale!
12. — Toujours mômes préoccupations relatives à un armistice, ou plutôt à une Assemblée, qui mettra fin à la guerre et conclura la paix. La presse émet les affirmations les plus opposées, et dont il lui est impossible de donner aucune preuve : hier, on assurait à la fois que les négociations étaient reprises; — qu'elles ne l'étaient pas; — que les diplomates étrangers insistaient auprès de M. de Bismarck; — qu'ils n'étaient pas à
4 « Je suis de ceux qui ont voté la guerre; je me suis séparé en cela de mes amis politiques, blâmé par certains de l'avoir volée, parce qu'un succès pouvait réconforter P Empire, » a dit M. de Kératry (Le Quatre-Septembre et le gouvernement de la Défense nationale). 11 n'es! pas le seul qui ait fait cet aveu.
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Versailles; — que M. Thiers n'avait pas quitté Versailles; — qu'il était à Tours; — que l'Assemblée se réunirait; — qu'elle ne pouvait être convoquée ; — qu'il était facile d'en élire les membres; — que ces élections n'auraient pas lieu; — qu'elles étaient déjà commencées; — que la réunion des députés était prochaine, etc.
Nos gouvernants, feignant de croire à leur durée, continuent à légiférer et à décréter, comme si leurs décrets devaient être mis à exécution : ils viennent d'adjoindre un membre à la Commission d'enseignement.
Autrefois, on cherchait, pour ces fonctions, des hommes qui avaient étudié les questions d'instruction publique, dirigé des établissements d'enseignement. Eux, ils ont nommé un romancier feuilletoniste, M. Claretie. M. Claretie s'était retiré de la Commission des papiers des Tuileries; il a été jugé apte à organiser les écoles du gouvernement. On ne parle plus guère des papiers secrets ; la publication en continue néanmoins, et l'inutilité, le vide, l'inintelligence, l'odieux d'une telle entreprise frappent aujourd'hui tous les yeux. Les éditeurs se sont bien gardés de publier les pièces qui compromettaient les républicains, ils ont écarté tout ce qui les concernait. Ils n'ont réussi jusqu'ici qu'à fournir
des preuves plus éclatantes du mérilo. de riionnèteté et de la perspicacité de plusieurs des hommes de l'Empire, M. Rouher, M. Magne, M. Duvernoy (13e livraison), même M. Ollivier. Mais ce que les journaux ne disent pas, parce qu'ils se contentent de publier des fragments de cette correspondance, c'est le caractère des notes, dont M. Lavertujon et ses collègues accompagnent les pièces officielles : au lieu d'en faire simplement l'analyse, ou d'en expliquer le sujet, ils en prennent occasion de se lancer dans des diatribes furieuses, d'écrire de véritables articles de journaux, où ils déversent toute la haine dont ils sont pleins. Après avoir reproduit les lettres où les procureurs généraux font connaître au ministre de la justice les dispositions de la population, des démagogues, des conspirateurs, du clergé, de la bourgeoisie, etc., la Commission perd toute mesure : « Voyezvous, s'écrie-t-elle, ces magistrats, ces prélats complaisants ! Qu'on vienne maintenant nous parler du respect dû à la magistrature et au clergé! Au bûche?1 épurateur ces deux corporations! » (12e livraison.) Je ne cite que ce trait, il n'est pas le seul. Il importe de rappeler que cette Commission avait dit. en commençant : « La publication des papiers trouvés aux Tuileries aura un caractère absolument officiel,... la Commission no juge
pas, elle inventorie, elle ne fait pas œuvre de polémique... le travail est soumis au contrôle du gouvernement de la défense nationale. » (Préface.) Ainsi, le gouvernement est responsable de ces attaques violentes contre les seules institutions que l'on respecte encore; Y honnête M. J. Favre, le philosophe M. Simon, le catholique M. Trochu, sont les complices de M. Lavertujon; il parle, mais, eux lui soufflent ces paroles, et ils ne rougissent pas de couvrir de leur nom des menaces qui doivent faire tressaillir de joie la Commune.
Yoici un résultat inattendu et peu connu du siège : jamais on n'avait vu tant de mariages; il est vrai qu'il s'agit de mariages, où les conjoints habitant la même rue, c'est-à-dire, déjà unis réellement, mais non régulièrement, ont été touchés de la grâce, et ont voulu, avant de courir le risque d'être mis en pièces par les bombes, légaliser leur alliance interlope. Le Moniteur d'hier contenait l'annonce de 11 de ces mariages (sur 14). C'est le seul résultat moral que nous aura donné la République.
On peut difficilement s'imaginer la vivacité du désir de la paix : la population Parisienne est si impressionnable, qu'il a suffi de lui parler d'une possibilité, pour qu'elle croie à la certitude ; la paix et une Assemblée sont
le sujet presque uuique des conversations. La question des vivres accroît encore l'ardeur des désirs : on sait, à n'en pas douter, que, le 18 ou le 20, il n'y aura plus de viande fraîche ; les autres comestibles augmentent rapidement de prix, on s'effraie, et l'on accuse le gouvernement.
Le siège se traîne ; quelques coups de canon, çà et là, voilà tout. Belleville, de son côté, se tient muet et isolé ; on fait courir les bruits les plus alarmants : on dit que, dans ces hauts quartiers, on se prépare au combat, qu'on y fabrique des cartouches, des bombes Orsini, etc.; on est persuadé, si le gouvernement traite de la reddition de Paris, que les faubourgs s'insurgeront. Nous serons réduits à cette nécessité fatale et horrible, de tirer des coups de fusils dans nos rues contre nos concitoyens, et de ne pouvoir en tirer au dehors contre les Prussiens.
— M. **, employé à la mairie de ..., m'a fait, hier, le compte de tous les bureaux, caisses, comices, comités d'assistance, etc., où, dans un seul arrondissement, un homme avisé peut obtenir des secours : il y a sept caisses (mairie, assistance publique, garde nationale, église, cantines, etc.), qui lui en donneront à titres divers, sans qu'aucun de ces bureaux recherche s'il n'en a pas déjà reçu ailleurs, tant il y a à la fois ignorance et
inaptitude ! Ces avocats, médecins, professeurs, journalistes, qui se sont établis dans les mairies, ne savent absolument rien de l'administration : de là, une dilapidation générale. La mairie du XIVe arrondissement s'était mise sur le pied de donner, non des bons de viande, de pain ou de vêtements, mais de l'argent ; elle s'est aperçue bientôt qu'elle dépensait jusqu'à 50,000 francs par jour, et s'est enfin décidée à revenir aux anciens errements. C'est ce désordre qui explique le scandale, dont tant des gens s'indignent, de femmes du peuple proposant et vendant, à moitié et même au quart de la valeur, le pain ou les bons de leur mairie. Comme elles en reçoivent d'un autre côté, elles peuvent faire commerce des dons d'une charité officielle et inintelligente, tandis que de pauvres gens, plus honnêtes et moins madrés, obtiennent à peine de quoi ne pas mourir d'inanition,
La plupart des hommes qui marquent ont déjà paru et étaient an moins mûrs en 4848 ; mais, de plus, la République a joint à ce vieux personnel démodé une nuée de comparses et d'acteurs secondaires, dont le moindre défaut est l'incapacité et parfois l'indignité.
En voyant arriver parmi eux, pour les gouverner, tous ces préfets et sous-préfets, les provinciaux ont compris que rien n'était
changé depuis 1848. où un bon paysan, à qui Ton demandait s'il y avait des républicains dans son pays avant la Révolution, répondait : « Oh ! il y avait quatre à cinq mauvais sujets, qui passaient leur temps dans un café, à boire, à fumer et à jouer au billard! A part ces fainéants, on ne connaissait point de républicains chez nous ! »
1 heure. — Le Journal officiel nous a appris, ce matin : 1° qu'il ne savait pas qu'il y eût des négociations relatives à un armistice, démenti donné aux bruits qui circulent, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de négociations, ni même que le gouvernement l'ignore ; 2° que le citoyen Jules Ferry est délégué à l'administration du département de la Seine, ce qui signifie que le citoyen Et. Arago rentre dans la coulisse, et n'est plus maire de Paris ; 3° que tous les jeunes gens, de vingt-cinq à trente-cinq ans, sont appelés à l'activité, ce qui a pour effet d'annuler le décret sur la mobilisation de la garde nationale porté il y a cinq ou six jours. Ce gouvernement a pris pour spécialité, en effet, de ne jamais dire précisément les choses, ils les donne à deviner et à commenter. En somme, cependant, ces nouvelles décisions sont louables ; seulement on révoque M. Et. Arago, après qu'il a fait tout le mal qu'il a pu, et l'on appelle à l'activité les jeunes
gardes nationaux, quand il n'est plus temps. Les émeutes de femmes ont commencé, à l'occasion des denrées : hier, il y en a eu à la halle; aujourd'hui, au moment où je passais sur la place Lacépède (près de la rue Mouffetard), des femmes attroupées et fort animées jetaient par terre la marchandise d'une revendeuse de légumes, qui avait eu l'audace, disaient-elles, de vendre un chou cinq francs.
3 heures. J'avais plus raison que je ne pensais, en disant que le gouvernement parlait un langage énigmatique : le décret qui appelle èf l'activité les jeunes gens de vingt-cinq à trente-cinq ans n'a pas été compris, par tout le monde, dans le sens que je lui donnais plus haut ; des groupes se sont formés de tous côtés, les uns se félicitant, les autres se plaignant et, comme on ne s'entendait pas, on est allé demander aux mairies l'explication du décret. La mairie de Saint-Sulpice ne savait elle-même que répondre ; elle a envoyé une estafette à l'état-major, et il en est résulté cette explication nouvelle : le décret s'applique seulement aux réfractaires de la garde nationale, qui seront intercalés dans l'armée ou la garde mobile. Nouveaux commentaires sur cette explication : on espère que le décret de mobilisation demeurera lettre morte, les
réfractaires devant suffire, avec les volontaires et les jeunes gens non mariés. Ces allées et venues, ces éclaircissements, thèses et leçons sur un texte de décret, font sourire le public ; on prétend que notre pauvre gouvernement a perdu la tête, qu'il se décide et se déjuge à deux heures d'intervalle, qu'il ne sait plus ce qu'il fait, et qu'il voudrait bien s'en aller ! Mais, c'est ce qu'on ne lui permettra pas, il s'est mis là ; qu'il y reste !
14. — Le gouvernement paraît résolu à combattre encore sous les murs de Paris, malgré le peu d'espoir de succès. Les travaux de défense deviennent de plus en plus formidables : de la Seine à Châtillon, on a élevé des redoutes armées de plus de cent pièces de gros calibre. En outre, on vient de fabriquer à la gare d'Ivry deux wagons blindés ; ces wagons sont revêtus d'une cuirasse de cinq plaques de fer, percée de meurtrières, qui descend jusqu'aux rails, et ne laisse vide qu'une étroite ouverture pour le canon placé en avant. On les doit amener à 500 mètres de Choisy, dans une courbe de la voie de fer couverte par une saillie de terrain ; ils s'avanceront, lâcheront leur coup, puis s'éloigneront, rapidement entraînés par la locomotive. Le tir de la pièce est de 5 à 6,000 mètres ; elle embrasse un rayon de 9,000, mais l'évolution ne peut être complète sur le wagon. Ces wagons résiste-
ront à toutes les balles et aux boulets, mais non aux boulets coniques, qu'on évitera en fuyant à la manière du Parthe.
La fabrication des ballons continue aussi avec une grande activité : à la gare d'Orléans, les frères Godard emploient plus de cent ouvriers, femmes, marins et douaniers. Aussi, un ballon qui, dans un temps ordinaire, exige deux mois de travail, se fabrique aujourd'hui en huit jours; on se sert de lustrine et non de taffetas, afin de diminuer la dépense : un forfait a été passé entre les frères Godard et le gouvernement, et le bénéfice des entrepreneurs est, assure-t-on, assez médiocre (un ballon est payé 3,500 francs); mais, la guerre finie, il leur restera une quantité de ballons, qu'ils pourront vendre à de riches Anglais.
M. ***, qui, par ses fonctions à la mairie
de , est en relations avec plusieurs hommes
du gouvernement, me donne quelques renseignements rétrospectifs. Les Préfets de la République, on ne nous l'a pas dit, n'ont pas été partout bien reçus, et quelques-uns, à peine arrivés, se sont hâtés de repartir et de déclarer qu'ils ne se souciaient pas de ces hautes fonctions; d'autres ont été mis au régime de l'isolement. Les anciens Préfets s'étaient éloignés avec leur personnel, laissant la place libre au fonctionnaire de la République; celui-ci s'est trouvé en face de cartons
pleins, sans personne qui pût l'éclairer et l'aider. Il ne savait que faire, il ignorait tout, il n'a rien fait. Il doit y avoir, en province, une sorte d'anarchie comparable à celle de l'Espagne, depuis la fameuse révolution de M. Prim, dont nous nous moquions tant; mais, en fait de désordre, nous n'avons plus rien à envier à aucune nation.
Autre trait dont on ne parle pas : on a beaucoup crié, avant le 4 septembre et depuis, contre l'abominable despotisme de l'Empire, qui faisait enfermer, comme fous, des gens parfaitement raisonnables, et dont l'unique tort était de gêner quelque grand personnage. Le nom de M. Sandon, en particulier, a servi à soulever l'indignation, et on l'a présenté comme une victime de M. Billault. Or, M. Sandon, lorsque M. Billault le fit mettre dans une maison d'aliénés, avait déjà été traité comme fou; il l'est si bien qu'on a été obligé de le renfermer dix-huit fois. On le croyait guéri, il retombait bientôt; on vient encore de le renfermer ! L'avènement de la République, qui devait le venger, a été impuissant à lui rendre la raison; mais, lui, a servi à l'avènement de la République.
Nous avons été gratifiés d'une nouvelle proclamation du général Trochu, longue comme les précédentes, et aussi molle, aussi mala-
droite et aussi vide. Le général Trochu a un style d'avocat, commun, tout de phrases faites, mais non toujours conforme à la syntaxe. Il aime à parler de « l'attitude virile » de la population, de la nécessité de serrer nos rangs « autour de la République ». Il est vantard et content de lui-même; il se contemple et s'admire dans son œuvre. Déjà, le lendemain de la révolution, il déclarait que « jamais un général n'avait passé en revue une si grande armée », parce qu'il venait de marcher durant cinq heures , le long de 400,000 Rambuteau ambulants*', aujourd'hui, il nous affirme « qu'en aucun temps et dans l'histoire d'aucun peuple, on n'a vu une grande cité, telle que Paris, qui, etc. ». Heureux homme d'avoir un si bon caractère et d'être si satisfait quand, autour de lui, tout est consterné ! Le fond vaut le style ; il nous apprend : 1° que les négociations sont rompues, — nous le savions; 2° qu'elles ont été rompues par F accident du 31 octobre, — on s'en doutait bien; 3° que F union existe entre les riches et les pauvres, — quand il vient de nous prouver, par l'aveu précédent, que la même union est loin d'exister entre les gouvernants et une partie importante des gouvernés ; 4° que « l'on va nous livrer des canons se chargeant par
1 Expression d'une femme.
la culasse », ces fameux canons depuis si longtemps promis et, selon les journaux, déjà livrés presque tous. — Après ces déclarations, M. Trochu nous convie à nous défendre à outrance, à faire les derniers sacrifices, à « nous cramponner à toutes les formes de la résistance» (nouvelle forme de style). Et dans quel but ? « Afin de nous rendre dignes de l'admiration de l'Europe !» — Il n'y a pas de vraie armée de secours ; chercher à forcer les lignes de l'ennemi est inutile ; ce ne sera qu'une sortie meurtrière ; les vivres tirent à leur fin * , et la disette va tout à l'heure nous décimer; la variole fait des ravages de plus en plus affreux, qu'augmentera encore la famine ; Belleville, où l'on vient de saisir des bombes Orsini, s'apprête pour une bataille acharnée : peste, combats, guerre civile, famine, qu'importe ! Ce n'est pas trop de quatre fléaux, ô Parisiens, pour vous grandir aux yeux du inonde ! Ces sacrifices ne serviront à rien, mais il le faut, « le monde ne comprendrait pas », que vous ne lui donniez pas le beau spectacle de la population de Paris mourant pour la République de Paris ! — Tout cela
1 Le gouvernement le disait et le croyait; il l'écrivait même à M. Gambetta, et c'est ce qui décida le mouvement intempestif de l'armée de la Loire, qui amena la reprise d'Orléans par les Prussiens. (Voy. Yalfrey, Histoire de la Diplomatie da Gouvernement de la Défense nationale, chap. m.)
30 ï JOURNAL DE FIDUS
est d'un homme fou d'amour de la popularité, rongé de la manie d'écrire et qui ignore ce que c'est qu'écrire, ayant la prétention de passer pour un penseur et ne réfléchissant pas à ce qu'il dit. Sa proclamation n'est, en résumé, qu'un tissu de banalités, de contradictions et de rêveries, écrites en mauvais français. Le public a fait un fort triste accueil à ce morceau d'éloquence ; on n'entendait partout que des plaintes et des cris de colère contre ce soldat bavard, qu'on appelait le colleur d'affiches.
15. — Hier soir, le gouvernement a annoncé, avec un certain fracas (quelques lignes de préface de M. J. Favre), une victoire remportée par les troupes de la Loire. Nous aurions repris Orléans, fait 1,000 prisonniers et enlevé deux canons. Bien que ce succès soit acheté au prix de pertes assez sérieuses (2,000 tués ou blessés), la joie a été très vive; cependant, telle est le peu de confiance qu'inspire ce gouvernement, que beaucoup de gens n'ont pas voulu y croire, et attendent la confirmation de la nouvelle pour se réjouir. Ces personnes prétendent que le gouvernement a un grand intérêt, en ce moment, à se relever dans l'opinion : il est attaqué de toutes parts; la proclamation du général Trochu a produit la plus mauvaise impression; le découragement môme des troupes est évident; les hommes
de Fllôtel de Ville avaient besoin d'une victoire, elle arrive à point; cela semble suspect.
Je parlais du découragement, il est général : la population, la garde nationale, la mobile, l'armée, les officiers, les généraux, avaient espéré l'armistice, c'est-à-dire, la paix. Les récits des journaux ne sont pas, par exception, exagérés : il est très vrai que, sur plusieurs points, les avant-postes Français etPrussiens ont fraternisé pendant quelques jours; les sentinelles conversaient ensemble, et les uns et les autres se réjouissaient que la guerre fût près de finir. Maintenant que cette illusion s'esta envolée, et qu'au contraire on vient annoncer qu'il faut faire des efforts extrêmes, les esprits sont plus abattus que relevés par cette déclaration belliqueuse; on ne peut se reprendre à l'idée de recommencer à se battre et, on le craint, de se battre sans chance de réussite. Quand on entend discourir les généraux, on voit qu'ils ont une médiocre estime du général Trocbu : ils le taxent de mollesse, de rêverie, de favoritisme; puis, il ne leur est pas assez supérieur par le talent et de grandes actions, pour les dominer. Il y a toujours des tiraillements et des jalousies entre généraux; le général Trochu n'a ni l'autorité suffisante, ni le prestige qui peut imposer silence à des compétitions et à des
amours-propres heurtés. C'est dans ces occasions qu'on sent l'absence du Souveraineté Souverain est tellement au-dessus des généraux, qu'un mot de lui les fait céder; ils en attendent des grades, le bâton de maréchal, des titres, des dignités. Est-ce qu'un piètre général de division, porté par le hasard au rang de gouverneur de Paris, peut donner toutes ces choses, petites et grandes, qui dirigent les hommes !
Les généraux ne sont réellement ardents que contre les émeutiers : ils s'indignent des ménagements que l'on a pour les chefs de l'attentat du 31 octobre, qui, on n'en doute plus, vont être ou relâchés, ou acquittés. Ils sont persuadés qu'une tentative nouvelle sera faite par ces incorrigibles conspirateurs, qui entraîneront après eux les masses aveuglées, et ne dissimulent pas leur intention d'en finir, cette fois, avec l'émeute : « On les relâche après de tels crimes, disent-ils, il n'y a, à la prochaine occasion, qu'à les mitrailler ! » Ils n'attendront même pas les ordres, et leurs soldats, les mobiles surtout, leur obéiront avec entrain; ils sont exaspérés.
Et, puisqu'il s'agit du général Trochu, je tiens d'une personne qui vit dans l'intimité de son chef d'état-major que le malheureux, quand il revint, la nuit du 31 octobre, à son hôtel, fut pris d'une crise nerveuse qui dura
plus d'une heure ; il éclata en larmes et, désespéré, humilié, prévoyant sans doute hien d'autres déhoires, il criait « qu'il ne voulait plus être gouverneur, qu'il donnait sa démission, etc. ». Ses collègues eurent grand'peine à le relever.
Il n'est pas rare, depuis quelques jours, d'entendre des coups de feu dans les quartiers excentriques : c'est la chasse aux moineaux, devenus pour les Parisiens un nouvel aliment (on les vend 50 c. pièce) et, malgré quelques accidents, personne ne s'y oppose ; en ce temps, tout est permis. Que dire, d'ailleurs, à de pauvres gens, à qui l'on signifie qu'il ne sera plus distribué que 125 grammes de viande 2 fois par semaine, c'est-à-dire, un quart de livre, un tout petit repas ! Et l'on nous affirme, du même coup, qu'il y a de la viande pour plus d'un mois ! On est modeste, on pourrait même en avoir pour trois; il n'y a qu'à réduire la portion encore davantage !
16. — « Nous sommes sauvés 1 on vient de remporter ^?v)?'s victoires, une à Orléans, une à Chartres, et F autre à Amiens ! L'armée de la Loire et celle de Bretagne vont faire leur jonction ! elle est déjà faite ! Dans quelques jours, grande sortie, avec des vivres et des munitions pour huit jours; les Prussiens seront pris entre deux feux i Le chemin de
fer d'Orléans, par l'occupation de Choisy, va être ouvert, les communications reprises avec la France; les Prussiens n'ont pas les forces nécessaires* pour s'y opposer; on exagère beaucoup leur nombre ; le général Trochu le connaît, à dix hommes p?*ès. Ils n'ont pas, aussi, d'artillerie de siège; tout au plus, des canons de 20 ; leurs gros canons sont sur les côtes de la Baltique et n'en ont jamais bougé; ils ne peuvent rien contre nos forts! ils n'ont rien fait, et ils ne feront rien! on se f... d'eux! »
Yoilà ce qu'on entend dans Paris, que j'ai parcouru une partie de la journée. C'est bien là la population Parisienne, passant en un instant d'une extrémité à l'autre, hier découragée, abattue, prête à accepter la paix presque à tout prix, aujourd'hui folle d'espérance et d'illusions; hier tout était perdu, aujourd'hui tout est gagné.
La connaissance plus approfondie des actes de nos administrateurs ne leur est pas favorable. Yoici ce qu'on apprend maintenant de M. de Kératry, pendant son passage à la Préfecture de police. Une s'est pas borné à révoquer des fonctionnaires de mérite et honorables (46 commissaires de police sur 80 à Paris et 12 sur 20 dans la banlieue); il les a remplacés par des hommes tarés, méprisables et
méprisés, et dont quelques-uns méritent d'être poursuivis pour les délits les plus graves (le commissaire de ***. par exemple, ancien marchand de vins traiteur, qui recevait chez lui des filles de bas étasre , et même des filles mineures, cas de police correctionnelle). Mais c'étaient des républicains recommandés par des républicains ! Sa conduite à l'égard des sergents de ville a été surtout odieuse : ces honnêtes et courageux soutiens de Tordre étaient, depuis le 4 septembre, poursuivis par la haine d'un peuple aveugle et ingrat , et obligés de se cacher. M. de Kératrv n'a garde de prendre leur défense, ou de penser à utiliser leur dévouement au profit de Tordre et de la paix publique ; il ne songe qu'à les punir. La plupart, anciens militaires, étaient âgés, mariés, pères de famille ; il les rappelle au service , ils redeviendront soldats , mais soumis à un règlement particulier. Quelques jours après l'investissement, il les convoque au Point du jour; ils vont marcher à l'ennemi, mais sans uniformes, avec le costume qu'ils ont en ce moment, sous le commandement de leurs officiers de paix, fonctionnaires civils, qui n'ont jamais fait la guerre; et de plus, après les manœuvres, après l'exercice, on leur reprendra leurs armes, ils les remettront au dépôt, où on les gardera, de peur, sans doute, qu'ils n'en abusent ! — A ces exi-
gences le cœur de ces braves gens se soulève : « Ils ne refusent pas de se battre, quoiqu'ils aient gagné, depuis longtemps, le droit de se reposer, ils donneront encore leur vie pour la patrie ; mais, puisqu'on les fait de nouveau soldats, qu'on les traite en soldats ! Ces armes qu'on leur remet, pour frapper l'ennemi, pourquoi les leur reprendre, tandis qu'on les laisse aux autres troupes? Veut-on d'ailleurs, en les envoyant se battre sans uniformes, les livrer inhumainement à un danger inutile et certain? S'ils sont pris, l'ennemi ne les regardera pas comme faisant partie de l'armée et, selon les lois de la guerre, les fusillera. Ils demandent de conserver leurs armes : qu'on les conduise contre les Prussiens, on verra s'ils savent s'en servir! » Le Préfet de police parut convaincu de la force de ces raisons, qu'appuyaient les officiers de paix (l'un d'eux, M. Jarrige, se montra, en cette circonstance, particulièrement énergique), et se retira. Mais, le lendemain, les sergents de ville sont de nouveau rassemblés et, cette fois M. de Kératry n'est pas seul ; il arrive avec un bataillon de mobiles armés de chassepots : on les enveloppe, on leur annonce que plusieurs de leurs chefs (M. Jarrige le premier) sont arrêtés, et vont être jugés par un conseil de guerre, et on leur enjoint de remettre immédiatement leurs armes : force fut d'obéir. De son côté,
le secrétaire général de la Préfecture de police M. Dubost, ancien rédacteur de la Marseillaise , avait mandé les officiers de paix, et leur avait déclaré « qu'ils devaient se réhabiliter, — sans doute d'avoir maintenu Tordre sous l'Empire — que la République voulait bien leur pardonner leur indignité, à condition qu'ils iraient au feu, à la tête des sergents de ville ». Ceux qui protestèrent contre ces ignominieuses réprimandes furent destitués; puis, sergents de ville et officiers de paix, on les expédia, au nombre de 1,500, aux avant-postes, à Issy, où on les laissa saris abri, sans tente, soumis au dur régime des compagnies de discipline, en les exposant dans les postes les plus périlleux, mais en affectant de ne les faire marcher qu'entre des troupes de ligne et des gardes mobiles, comme si l'on doutait de leur courage et de leur fidélité ! — Ils y sont encore, depuis deux mois, véritables parias, dont on semble avoir crainte el horreur, également indignes de rentrer dans la vie civile, et d'être considérés comme de vrais soldats.
Sous l'administration de M. Adam, qui a succédé à M. de Kératry, on pensa que ces soutiens si dévoués de l'ordre pouvaient être utiles dans La ville même, mais on n'a pas osé les employer ouvertement : on les a déguisés, les uns en ijardiens de la paix, d'autres en mobiles, qu'on a spécialement chargés de la
garde de la Préfecture de police, de l'IIotel de Ville et du général Trochu; ou sait bien qu'il n'est pas de soldats sur qui Ton puisse mieux compter, mais on ne les avoue pas. M. Cresson, le nouveau Préfet de police, est, dit-on, animé de bonnes intentions : il veut remettre les choses en ordre; il a déjà replacé plusieurs officiers de paix destitués, et se propose d'épurer le corps des commissaires de police républicains.
Au moment où la clémence de nos gouvernants nous rend les chefs de l'émeute du 31 octobre, car ils sont tous remis en liberté, il est à propos de signaler quelques-unes des lois que prépare la Commune : je détache du journal de M. Blanqui les lignes suivantes, relatives à la liberté de conscience et des cultes ; c'est, réellement, le rêve d'une bête féroce :
« La grande association Française des libres penseurs a pour objet d'émanciper la raison humaine du fanatisme religieux.
« Elle réclame en conséquence l'instruction gratuite, à tous les degrés, obligatoire, exclusivement laïque et matérialiste.
« Considérant que Vidée de Dieu est la source et le soutien de tout despotisme et de toute iniquité ;
« Considérant que la religion Catholique est la personnification la plus complète et la plus
terrible de cette idée ; que l'ensemble de ces dogmes est la négation môme de la société ;
« L'association des libres penseurs de Paris s'engage à travailler à X abolition prompte et radicale du catholicisme, et à poursuivre son anéantissement par tous les moyens compatibles avec la justice, en comprenant au nombre de ces moyens la force révolutionnaire , qui n'est que l'application du droit de légitime défense. » (Verlet, Patrie en danger, 16 novembre 1870.)
Encore un épurement dans la garde nationale :1e commandant du 156e bataillon, Leclère, a enfin été révoqué ; on a découvert qu'il existait un déficit d'environ 30,000 francs dans sa gestion; cet honnête commandant se faisait donner la paie pour 200 hommes, quand il n'en avait que 160 ; il gagnait aussi sur les vareuses, les souliers, etc., qu'il fournissait: il a fallu deux mois pour reconnaître son indignité.
Les journaux nous apportent la nouvelle de l'arrivée de Mazzini à Tours : ainsi, à Rome, en 1849, accoururent, de tous les coins de l'Europe, tous les déclassés : Anglais, Français, Polonais, Hongrois, etc. L'odeur de la curée les attirait, et toute la bande s'abattit sur le cadavre. La malheureuse France est donc bien corrompue, pour que sa puanteur attire ainsi ces vautours à l'œil oblique et au col pelé !