‹ Journal de FidusChapitre 3 sur 8 · Aucune nouvelle de ce qui se passe à · texte numérisé non relu

Aucune nouvelle de ce qui se passe à

Bordeaux ; on est inquiet, il circule les bruits les plus contradictoires.

Nous sommes dans la plus vive anxiété depuis deux jours : le gouvernement ne nous apprend rien sur M. Gambetta ; donc les nouvelles sont défavorables à M. J. Favre. Ce silence permet toutes les suppositions : on les colporte comme des faits certains, et elles sont dans des sens absolument opposés. Tour à tour, et, en une heure, on affirme que le gouvernement de Paris est venu à bout de toutes les difficultés, que M. Gambetta a été mis à la raison, a cédé, a été saisi par les généraux, qui ont appuyé M. J. Simon, a été cassé de ses fonctions de ministre, a été arrêté; puis, au contraire, qu'il est triomphant, qu'il ne résiste pas seulement aux injonctions de Paris, mais qu'il a, par un décret, annulé le décret J. Favre et Trochu, comme émanant d'hommes prisonniers, sans liberté, et par conséquent, sans pouvoir et sans droit. Vrai tour d'avocat qui trouve cet argument de légalité dans son bissac de Palais ! On sait, du reste, bien d'autres détails déplorables : l'état de la province, non moins malheureuse, non moins désorganisée que Paris, non moins anarchique : M. de Bismarck, plus instruit encore que nous de cette discorde universelle, prenant vis-à-vis de M. J. Favre une attitude hautaine et méprisante, et lui faisant sentir,

par ses réticences, qu'il ne comptera bientôt pour rien, et celui-ci, naguère si satisfait, courant tous les jours sur la route de Versailles, avalant les humiliations du vainqueur, et entrevoyant le moment où, renié par M. Gambetta, dédaigné par M. de Bismarck, repoussé par le peuple de Paris, il cherchera en vain un appui, une main, pour l'arrêter dans la chute sans fonds où il s'abîmera ! La guerre civile, la bacchanale insensée, furibonde, de la république Pyat et Blanqui; voilà quel peut être, d'ici à peu de temps, notre sort, résultat providentiel de la fin de ce gouvernement dont Paris s'est jugé digne, le 4 septembre !

8. — J'ai assisté, hier, à l'arrivée d'un des premiers trains de voyageurs venant à Paris (gare d'Orléans). Le spectacle était curieux et nouveau : le train, fort considérable, était entièrement plein; pas une place vide, tous les voyageurs aux fenêtres, et tous, la figure épanouie. C'étaient, la plupart, des parents, des amis, des habitants de Paris, qui rentraient et venaient revoir, après cinq mois, leurs familles et leurs foyers. Pas un, aussi, qui n'apportât des provisions et, en première ligne, — ce qui excitait singulièrement l'envie des nombreux spectateurs, — du pain, du pain blanc, quand nous sommes encore réduits à manger un mélange indigeste, qui rend malade, qui

cause des maux de gorge et des dysenteries. Ils descendaient de voiture, alertes et gais; mais leur contentement bientôt diminuait. On n'entendait, de tous côtés, que ces mots, habitude des anciens jours : « Facteur, une voiture! — Une voiture! madame, il n'y en a pas! — Eh bien, je prendrai un omnibus ! — Un omnibus ! pas davantage, les chevaux sont mangés ! — 0 mon Dieu ! et mes bagages ! » — Cette foule, désolée, est restée campée dans les salles d'attente et dans la cour, pendant plusieurs heures, attendant que des commissionnaires, rares, parce qu'on a perdu l'usage du travail, vinssent charger les malles et les paquets sur des crochets, et, enfin, s'est peu à peu écoulée, traversant tout Paris, dans une boue épaisse, pliant sous le faix des couvertures, des porte-manteaux et des sacs de voyage.

Après deux jours de mutisme, le gouvernement nous a annoncé la nouvelle inattendue delà démission de M. Gambetta. Cette nouvelle est assez peu claire, n'étant accompagnée d'aucune explication, de sorte qu'on ne se décide pas immédiatement à la juger. On peut seulement remarquer : 1° que M. Gambetta, en annonçant aux préfets qu'il se retire d'un gouvernement avec lequel il n'est plus en communication d'idées et d'espérances, et

en les conviant à « se réserver », pour se déterminer, après les élections, annonce ainsi implicitement, qu'il « se réserve » lui-même, ce qui n'est pas rassurant. C'est pour rendre « un suprême service à la République, » dit-il, qu'il s'est résolu à se mettre à l'écart, pendant quelques jours, quitte à reprendre, le lendemain, un rang que nul de ses collègues ne lui pourra disputer.

Paris vote aujourd'hui, cela veut dire que quelques centaines d'ambitieux, d'utopistes et d'intrigants envoient plusieurs milliers d'imbéciles ou d'ignorants déposer dans une caisse de bois des listes, où sont inscrits des noms que la plupart ne connaissent pas, qu'ils n'ont jamais entendu prononcer, qui ne les intéressent en rien, ne signifient rien, ne leur disent rien. Car voilà ce qu'est réellement le suffrage universel : une grotesque parade, où le peuple, le vieux Démos bête et naïf d'Aristophane, joue le rôle qu'on lui a appris, strictement, sans ajouter un mot, sans changer un geste ; spectacle plus propre, pourtant, à inspirer de la pitié que du dégoût, car ce pauvre peuple est la dupe, la proie et la victime des bouchers et marchands de bestiaux qui le tiennent au bout d'une corde, et qu'il suit docilement où ils le mènent, au pré pour l'engraisser, à l'abattoir pour le manger !

9. — Les listes, que l'on distribuait avec une profusion qui ne pouvait être surpassée, peuvent se diviser en cinq groupes, les autres n'étant que des nuances : la liste du gouvernement, où sont portés tous ses membres, même M. Glais-Bizoin, accompagnés de quelques démocrates des plus purs, pour témoigner du républicanisme de ce gouvernement : Rochefort, Louis Blanc le Sophiste, Pyat même, qu'ils ont fait arrêter, et flanqués de quelques modérés peu compromettants, pour rassurer les bourgeois candides, qui appellent encore M. J. Favre et M. Picard, des honnêtes gens (je dirai plus loin ce que l'on entend aujourd'hui par ce mot) ; 2° la liste républicaine libérale, jadis catholique libérale, mais où l'élément chrétien a été si effacé qu'on le distingue à peine : faux républicains, Orléanistes au fond, qui cherchent à tirer parti de la République, si elle s'établit; purs ambitieux de second ordre, ternes, propres à toutes les concessions de principes, c'est la liste du comité Dufaure et Çochin, du journal le Français; mais soupçonnés de réaction, pour se couvrir, ils ont rallié des républicains indiscutables, des panthéistes, des pasteurs Protestants, des athées et des anti- chrétiens : MM. Edgar Quinet, Victor Hugo, Louis Blanc le Sophiste, Schœlcher, de Pressensé, Vacherot, etc. ; 3° la liste du comité catholique, dont

le titre dit assez la composition : anciens députés, industriels, riches propriétaires, généraux, haute bourgeoisie, noblesse, dont les sentiments conservateurs et chrétiens sont certains; on y trouve des noms de tous les partis, sauf de la République ; 4° la liste ds Y union libérale, républicains, dits modérés, tels que les journalistes Guéroult, Sauvestre, Hébrard, des théoriciens et des rhéteurs, Legouvé, Corbon, Michelet ; des industriels peu déterminés, Alphand, Solacroup, Louvet, mais, qui, de même que la liste républicaine libérale, ont eu peur qu'on ne les accusât de tiédeur, et se sont réchauffés par l'adjonction des citoyens Quinet, Louis Blanc le Sophiste, même Delescluze et Gambetta ; 5° enfin, la liste radicale, formée des pars, sans mélange, sans alliance, sans compromis, se déclarant nettement républicains-démocrates-socialis tes. C'est là que l'on voit défiler l'état-major du gouvernement futur, avec toutes ses illustrations passées et présentes, ses dictateurs, ses tribuns, ses philosophes, ses légistes, ses journalistes, ses généraux, ses artistes, ses administrateurs, ses écrivains, ses poètes, ses savants et ses médecins ! En tête, ces deux noms retentissants : Garibaldi, Gambetta (deux Italiens, l'un de naissance l'autre de race), et à la suite : Àsseline, le journaliste athée, Louis Blanc le Sophiste, Clemenceau, l'anti-

chrétien, Courbet, le peintre réaliste, Delescluze, le jacobin, Raspail, soupçonneux comme Marat, MarcDufraisse, théoricien, à la façon de Saint-Just, Greppo, le dernier disciple de Proudhon, Langlois, son ardent séide, Littré, le positiviste, V. Hugo, le poète panthéiste, Ledru-Rollin, le tribun, Martin-Bernard, l'émeutier (depuis les premières années de Louis-Philippe jusqu'à nos jours), Félix Pyat, l'apologiste de lassassiuat des rois, Quinet, le fanatique ennemi du Catholicisme, Schœlcher, qui se glorifie de son athéisme, Rochefort, qui prêche le régicide, etc.

Mais, je me trompe, il y a encore par delà, et voici que l'on m'apporte une liste qui se distribue dans les hauts faubourgs, à la Yillette, Belleville, Montmartre, la Chapelle, etc. , etbien autrement radicale que la précédente : celle-ci est composée de bourgeois, d'hommes qui ont acquis une notoriété par leur position élevée, le talent, la fortune, des emplois considérables, etc. C'est une aristocratie. Place ! voici la démocratie qui s'avance, la vraie, le peuple, les ouvriers, les ouvriers seuls (sauf deux ou trois exceptions), ou des républicains qui ont donné de telles preuves de \qxiy pureté , que la plupart ont été poursuivis, emprisonnés, condamnés à la prison, à l'exil, à la mort, aux galères. On apprend là des noms qui n'ont jamais paru, qui n'ont jamais été

prononcés dans le reste de Paris, mais qui, dans un autre Paris, un monde de trois ou quatre cent mille âmes, ont un retentissement et une célébrité incontestables : les mécaniciens Avrial et Langevin, les cordonniers Jacques Durand et Roullier, le fondeur en fer Emile Buval, le tailleur Jarnigon, les cuisiniers Lacord et Flotte (celui-ci nous était connu dès 1848), Y ébéniste Macdonel, le menuisier Pindy, Y -ouvrier formier Séraillier, le ciseleur Theisz, le relieur Varlin, Dupont, secrétaire an conseil général de Y Internationale . Quant aux victimes de Y infâme réaction de tous les régimes depuis quarante ans, ils sont les capitaines de la bande : Eudes, l'assassin du 14 août, en tête, puis Gambon, Y homme à la vache, Goupil, l'uroscope, commandant révoqué, Lacambre, commandant révoqué, Granger, commandant révoqué, et les maires et adjoints élus, mais non reconnus par le gouvernement de l'Hôtel de Ville, Lefrançais, Oudet, Ranvier, etc.

Il y a d'autres observations de détail : les listes républicaines de toute nuance, sauf la rouge, portent toutes certains noms : Y. Hugo, Arnauld(derAriège), Henri Martin, lepremier, à cause de son illustration, les autres, comme une marque de gratitude pour leur bonne administration de maires. Toutes les listes, sauf la rouge, portent M. Thiers et le général

Vinoy; la liste catholique a même admis M. Thiers, quelque révolutionnaire que soit son esprit, mais en souvenir de son attitude dans la question Romaine, où il défendit le pouvoir temporel. Aucune liste, sauf celle du gouvernement, ne porte les membres du gouvernement : MM. J. Favre et Picard apparaissent sur une ou deux, perdus dans le nombre; M. Gochin n'a été admis que sur sa liste. M. Blanqui ne paraît que sur une liste, et M. Flourens, pas sur une seule. Les uns disent qu'on les a trouvés trop prudents, au combat du 22, devant l'Hôtel de Ville; d'autres croient qu'ils se réservent pour la direction des affaires à Paris, tandis que les députés seront en province. Le tout forme plus de cinq cents noms, dont on fait en ce moment le classement.

10. — Apparition, ce matin, du pain blanc, non rationné; c'est un véritable événement; on l'a mangé comme du gâteau.

Pour nous distraire des graves préoccupations de ce moment, on nous a servi une petite pièce, qui n'a pas eu moins de retentissement que les gros drames, et n'a pas moins excité l'attention. C'est une série d'actes publics qui dévoilent la conduite privée de M. J. Favre. Tout le monde savait que M. J. Favre vivait en concubinage avec une

femme mariée, qu'il en avait eu des enfants, qui portaient son nom, quoique le mari de sa maîtresse fût encore vivant; mais on était persuadé que le mari était mort depuis quelques mois, et que M. J. Favre avait épousé la veuve, « pour régulariser sa position ». Il n'en est rien : la maîtresse de M. J. Favre est morte l'année dernière, et son mari vit encore. Mais, en outre, le journal le Vengeur (nouvel organe de M. F. Pyat, dans lequel ont paru les actes relatifs à M. J. Favre), nous décèle d'autres faits qui n'ont pas un caractère absolument privé; ainsi : 1° dans un acte de l'état civil et un acte de baptême, M. J. Favre déclare, en 1855, une fille née de lui et de son épouse Jeanne Charmont, mariés à Dijon, tandis que Jeanne Charmont était mariée, depuis 1839, à M. Yernier; 2° dans un autre acte de l'état civil, en 1845, il signe, comme témoin de la naissance d'une fille, née de Jeanne Charmont, et de père non dénommé, quand le père, Yernier, vit et, par conséquent, doit être nommé ; 3° dans un acte de l'état civil, en 1849, il déclare un fils né de lui et de Jeanne Charmont, non mariés; 4° dans l'acte de mariage de sa fille, en 1867, il la déclare née de lui et de Jeanne Charmont, dont T existence est ignorée, quand elle vit depuis plus de vingt ans dans sa maison, où elle porte le nom de Mmo Jules Favre;

5° dans Facte de décès de Jeanne Charmont, en 1870, Jeanne Charmont s'appelle de son vrai nom femme Vernier; mais la lettre de faire part pour son enterrement la nomme Mme J. Favre; 6° une série de diverses pièces montre enfin M. J. Favre profitant de sa position équivoque et immorale, pour se faire donner la riche succession de M. Odiot.

Ces pièces, où l'indélicatesse et l'illégalité sont flagrantes, et que M. Millière, ennemi acharné de M. J. Favre, taxe de faux en écriture publique, ont vivement ému le public; des journaux les ont reproduites, et elles ont fait l'objet de Fentretien de la journée. Les plus modérés voyaient dans la conduite de M. J. Favre la punition persistante d'une première faute. Cet homme, qui avait ouvertement violé les conventions sociales et la loi divine, et qui veut néanmoins garder les apparences de l'honnêteté et se maintenir dans une position honorée, est obligé à une hypocrisie continuelle, affectant des sentiments religieux, une pratique assidue du culte, etc., poussé à tourner successivement les difficultés sans cesse renaissantes par des déclarations fausses, affirmant, par actes publics, ici qu'il est marié, là qu'il ne l'est pas, aujourd'hui qu'il ne sait où est la mère, demain qui est le père, etc. Les journaux en général ont

traité fort légèrement ces illégalités, qu'ils appelleraient volontiers des peccadilles; mais il n'en est pas de même de la captation de la succession Odiot. Ce dernier fait touche surtout \q$ frères et amis : vivre en concubinage, ce n'est rien, la plupart vivent ainsi, c'est un genre de vie habituel, dont on ne s'étonne pas, et qui n'empêche pas de se dire, d'être appelé un honnête homme. Mais s'être enrichi, avoir été assez habile pour user de sa fausse position au profit de sa fortune, avoir acquis des rentes, des terres et un hôtel, par ses bâtards, halte -là! voilà qui est indigne! Il est devenu riche et, eux, sont restés pauvres ! Ce n'est plus un honnête homme, c'est un coquin !

Telle étaitl'opinion exprimée hier soir, dans les groupes , clubs en plein air, où la conduite de M. J. Eavre était sévèrement jugée par ses anciens électeurs. Quant à lui, on se demandait ce qu'il ferait, et quelques-uns avaient l'obligeance de s'inquiéter par quel moyen il se tirerait de ce mauvais pas. Les bonnes âmes qui prenaient ce souci ne connaissent pas les hommes de ce caractère : leur impudence ne s'émeut point, ils haussent les épaules et ne répondent pas. C'est ce que fera M. J. Favre : il ne répliquera pas un mot et laissera passer l'orage. Le Figaro avait, dès hier matin, annoncé que M. J. Favre

avait été arrêté pour faux (sous toutes réserves, ajoutait-il). Qui donc l'eût arrêté? il est lui-même le gouvernement. C'était une plaisanterie. Mais non ! un tel acte de justice ne saurait être espéré en ce temps-ci ; M. J. Favre continuera à parler, écrire et se poser comme le défenseur du droit et des plus beaux sentiments ; les hypocrites de tous les siècles n'ont jamais agi autrement; ils affectent les doctrines les plus contraires à leur conduite. Il éblouira, par ses grands mots, le gros public, les bourgeois naïfs et irréfléchis, qui s'y laisseront prendre, et le défendront encore, en lui donnant le nom & honnête homme.

Si nous vivions sous un gouvernement régulier, il serait accusé, jugé et condamné.

12. — On nous témoigne déjà, à quelques pas de nos remparts, l'estime que l'on fait de nous :les soldatsPrussiens,il fautbien l'avouer maintenant, tousles journaux en ont parlé, et nous ne pouvons cacher plus longtemps cette honte, traitent avec le mépris qui lui est dû une misérable multitude sortie de Paris, qui les assaille à leurs avant-postes, les harcèle de ses demandes, accepteïout de leurs mains, et à qui ils jettent dédaigneusement et avec des rires insultants les vivres qu'elle se dispute, comme une bande d'animaux. Ils ont.

par dérision, dressé, au bout du pont de Sèvres, un mannequin représentant un ours, debout sur ses pattes de derrière, un fusil entre les bras, et faisant comme faction de sentinelle; c'est là tout ce qu'il faut, semblentils dire, pour garder Paris ! Quant à M. de Bismarck, il nous promet un autre spectacle : Tentrée de son armée dans Paris, le défilé de ses cuirassiers blancs dans l'avenue des Champs-Elysées, les éclats de ses trompettes, devant l'Hôtel des Invalides, et la musique de ses régiments qui jouera, peut-être, ô ignominie ! sur des cuivres Prussiens le refrain de la Marseillaise ! Cette solennité est annoncée pour lundi, 21.

11 heures. — Le Journal officiel nous annonce qu'il ne connaît pas encore le résultat définitif des élections, malgré qu'on ait mis à l'œuvre plus de huit mille scrutateurs. Mais le travail a dépassé toutes les prévisions; ce n'est pas 500 noms qu'il a fallu aligner et additionner, c'est trois mille! C'est à ce chiffre que s'est élevé le total des candidats à la députation de Paris, et l'on peut juger, par ce chiffre, du trouble qui existe dans le cerveau de tant de gens : que d'orgueil ! que de vanités ! que de rêves ! que d'ambitions ! que d'envie ! que d'impuissance ! que de cupidités !

13. — Pas encore d'élections connues à Paris. En revanche, nous avons des nouvelles des départements : la grande majorité est réactionnaire, en ce sens qu'elle est opposée à la République actuelle ; mais le résultat n'en sera pas moins déplorable. Cette majorité se composera de quatre groupes : les Républicains modérés, sans principes arrêtés, gens d'expédients, voulant faire une nouvelle épreuve de la République, utopistes, rêveurs, eunuques, propres seulement à empêcher, non à faire ; les Orléanistes, qui intrigueront, les Légitimistes nuls, appoint négatif, pouvant enrayer la marche, retarder un succès, mais incapables de réussir par eux-mêmes et pour eux-mêmes ; les Bonapartistes, qui attendront. Qu'on ajoute à ces éléments 150 à 160 Républicains radicaux, telle sera cette Assemblée mitigée, sans cohésion, sans idée générale, qui cédera bientôt à la passion inhérente aux assemblées, la passion de se perpétuer, l'orgueil d'être tout, de dominer tout, d'être au-dessus de tout. Pour chef, elle aura M. Thiers, type du désordre des esprits, et en qui elle aura surtout confiance, parce que nul ne représentera mieux ses incertitudes et son indécision. Avec ces penchants, ces désunions, ces ambitions, ces prétentions, l'anarchie dans laquelle nous vivons peut se prolonger longtemps : nous nous traînerons dans

un provisoire rempli de compétitions, de luttes, de dissensions, de changements violents, de pouvoirs indignes ou méprisés, et qui achèvera notre décadence, notre misère et notre ruine !

Les élections, dans nombre de départements, ont été décidées, composées et conclues au chef-lieu ; la ville importante, où vivent le plus d'hommes considérables, a fait sa liste et l'a imposée au reste du département, comme Paris ses gouvernements d'émeute à la France, et le département l'a acceptée et votée. Aussi beaucoup de petites villes et d'arrondissements ne sont pas représentés; pas un de leurs hommes n'a été élu ; les campagnes, les paysans, ont été annihilés par le scrutin de liste, inintelligible et sans intérêt dans la plupart des communes.

14. — Un des spectacles les plus attristants de Paris, en ce moment, est celui qui frappe les yeux de tout le monde, à chaque pas, à chaque instant, de soldats et de mobiles errants par nos rues, désarmés et oisifs. On les rencontre par bandes, les mains enfoncées dans les poches de leur capote flottante, marchant lentement, ils ont le temps, arrêtés par groupes sur les places, stationnant devant les grilles du Jardin des Plantes, badaudant en face des boutiques, et semblant traîner un

immense, général et continuel ennui. Le gouvernement n'a su que faire de cette armée de 150,000 hommes, dont l'activité et la vigueur eussent été si utilement employées à des travaux pour lesquels manqueront peut-être bientôt les bras, à réparer nos boulevards défoncés, nos macadams effondrés, nos bancs arrachés, nos monuments salis, nos maisons écroulées sous les obus. Avec l'imprévoyance, qui a été le caractère distinctif de cette administration improvisée, il les a abandonnés à toutes les excitations, aux plaisirs, aux attraits, aux folies de cette bacchante qui s'appelle une grande capitale et, sans qu'il soit besoin d'insister, la plupart y cèdent.

Seule, la Religion les a appelés à elle : dans plusieurs églises, une messe est spécialement célébrée pour les soldats ; à Saint-Sulpice, on les réunit deux ou trois fois par semaine, le soir, en des conférences, où on leur raconte des histoires instructives, héroïques, des faits de guerre, des traits de dévouement, où ils chantent en chœur des cantiques et la Chanson du Soldat. Ils y viennent par centaines, surtout les soldats de l'Ouest, mobiles et marins; un prêtre, jeune comme eux, leur assigne leur place, les fait mettre en rang, leur commande, les mène comme une classe d'enfants; et ils lui obéissent, ils acceptent très bien ses ordres, ces jeunes hommes qui, hier,

lefusilà la main, veillaient dans les tranchées, à cinquante pas de l'ennemi, et la baïonnette en avant, s'élançaient sur les pentes de Buzenval contre les redoutes et les batteries de canons ! Ce n'est pas une des moindres insanités des révolutionnaires que de nier ou d'ignorer non seulement le besoin, mais le plaisir que la plupart des hommes ont d'être conduits.

lo. — L'événement du jour est la proclamation de l'Empereur, datée du 8, et publiée, ce matin, par plusieurs journaux. Cette proclamation est, à tous les points de vue, digne de la plus grande attention. Nul ne saurait en contester la modération, la dignité : écrite dans le style le plus ferme, le plus net, elle apprécie les faits qui se sontpassésdepuisle 4 Septembre, comme le fera l'histoire, sans passion, avec impartialité et sévérité ; on y sent un certain découragement, ou, plutôt, un détachement attristé. Je n'aipas « d'ambition personnelle », dit l'Empereur ; il dit vrai, cela est visible. Il s'abstient de récriminations, remarquant seulement que « l'Empire a été abandonné par ceux qui devaient le défendre », expression indulgente pour désigner la trahison du général Trochu; enfin, il s'en rapporte à la manifestation de la « souveraineté nationale ». Si la France est encore capable de bon sens,

elle en sera frappée; si elle a encore le sentiment du droit, elle repoussera l'usurpation violente qui s'est imposée à elle, et reviendra à celui qui lui parle le langage même du patriotisme et de la raison.

Les élections de Paris nous sont enfin connues : elles ne diffèrent pas, quant à l'ensemble, du résultat annoncé ; il y a, cependant, quelques variantes. M. J. Favre est élu, dans un rang éloigné, le 35e, il est vrai, mais il Test ; la classe moyenne est encore abusée sur son compte ; la plupart des journaux, près desquels on a agi, ayant refusé de reproduire les pièces de l'accusation de M . Millière, une partie de la bourgeoisie ne les connaît pas, ne les a pas lues et, sur l'invitation de ces journaux, n'a pas même voulu les lire, les traitant de calomnies, sans savoir ce qu'elles renfermaient. De là, l'élection de M. J. Favre. Assi n'a pas été nommé, il n'a eu que 58,000 voix ; mais il est remplacé par deux hommes, aussi menaçants, aussi inconnus, MM. Tolain et Malon, chefs de Ï Internationale ; au lieu d'un, cette Société en a nommé deux. Plusieurs des élections de Paris devant, en outre, être renouvelées, par suite de l'option de députés pour d'autres villes, les chances de la liste rouge sont encore plus grandes. Les jacobins doivent être,

d'ailleurs, satisfaits ; sur 43 noms ils peuvent en revendiquer 37. Ce chiffre en dit assez : voilà ce que produit le suffrage universel à Paris.

Quoiqu'on ne s'occupe guère plus de la Correspondance de la famille Impériale, publiée par quelques bohèmes politiques et littéraires, il en paraît, de temps en temps, un fascicule, que l'on parcourt d'une main distraite, parce qu'il est sans intérêt. Cependant, les dernières livraisons donneraient lieu, si Ton avait le temps, à des observations utiles. Cette publication continue à être, contre l'intention de ses éditeurs, favorable et avantageuse à l'Empereur. Elle le montre fidèle, dévoué, reconnaissant, n'oubliant ni ceux qui l'ont aimé, ni ceux qui l'ont servi dans l'adversité : il leur alloue des pensions, souvent considérables, toujours proportionnées à leurs services et à leur rang. Elle témoigne de l'estime, de la considération respectueuse qu'avaient pour lui les vrais savants, les hommes les plus instruits de l'étranger, qui appréciaient, comme elles le méritaient, sa connaissance approfondie de l'Antiquité, ses fortes et solides études (voyez les nombreuses lettres qui lui sont adressées par les érudits et historiens d'Allemagne). Elle prouve quel soin attentif et constant il apportait à l'examen

des projets sérieux qui lui étaient présentés. On voit, par les nombreuses pièces relatives aux canons Krupp, qu'il n'a pas dépendu de lui que ces fameux engins de guerre ne fussent adoptés en France : il insiste, il demande des rapports; si l'idée en fut repoussée, c'est à d'autres qu'il le faut reprocher ; il crut devoir se rendre à la décision des officiers qui, dans l'artillerie, passaient pour les plus compétents. Tout homme impartial l'estimera davantage, après la lecture de cette correspondance. On dirait que les ineptes et étourdis compilateurs sont payés pour Je servir.

Le lendemain de la proclamation de l'Empereur, a paru le discours de M. J. Favre, à l'ouverture de l'Assemblée de Bordeaux. Ce discours, comme tous les précédents, est une suite de formules hypocrites et de banalités, où les grands mots viennent à l'appui d'allégations mensongères : déposer le pouvoir est pour lui, « un devoir particulièrement doux, » dit-il, en débutant par cette phrase féline. Il n'a jamais eu d'autre préoccupation « que de se trouver devant l'Assemblée (qu'il a refusé pendant quatre mois de réunir); ce pouvoir, ce fardeau, il l'a accepté » (de qui, par qui offert?) il a « recueilli le pouvoir en vacance», (en vacance, comme un tribunal de première instance, sans doute, à moins qu'il ne veuille

dire vacant, et on cherche comment le pouvoir était vacant). Il a donc « l'honneur de déposer le pouvoir, » mais tant qu'il ne sera pas remplacé, il «prend rengagement de remplir son devoir ». On en pourrait douter, mais, comme preuve, il invoque « sa loyauté ! » Dès lors, on ne doute plus. Après cela, il s'attendrit sur « les intérêts de notre chère patrie, » il exprime, néammoins, l'espoir, dans le plus étrange amalgame d'images, « d'arriver à bander ses plaies et à reconstituer son avenir! » Car, sans parier du ton pédant qui s'allie si bien à cette phraséologie creuse, tout le discours est écrit dans ce français équivoque habituel aux avocats, en général, et à celuici en particulier, il ne se doute pas de la valeur des mots : il s'extasie sur le « miraculeux effort» qu'a fait la France pour voter rapidement, miracle, du reste, qui ne s'est pas opéré à Paris, où il a fallu huit jours pour connaître le résultat du scrutin. Il linit. comme il a commencé, par tin mensonge, en déclarant qu'il « reportera à ceux avec lesquels nous négocions cette affirmation : « que la France est prête, quoi qu'il arrive, à faire courageusement son devoir», sachant mieux que personne quelaFrancen'a pointa choisir, qu'il l'a réduite à l'agonie, et que, par conséquent, elle n'est pas prête à donner la preuve impuissante d'un inutile courage!

M28 JOURNAL DE FIDLS

17. — M. Cresson, le troisième Préfet de police sous la République, a donné, depuis quelquesjours, sa démission; c'est, dumoins, ce que l'on assure, car elle n'a pas paru au Journal officiel. On a, d'abord, prétendu que c'était pour cause de santé, mais il paraît que c'est pour un motif beaucoup plus sérieux : il s'agirait de l'affaire M. J. Favre et de ses fausses déclarations dans les actes de l'Etat civil dénoncés par M. Millière. M. Cresson se serait trouvé placé entre son devoir de magistrat chargé de l'ordre dans la cité, et la difficulté, ou plutôt l'impossibilité de le remplir, vis-à-vis d'un membre du gouvernement, et, dans cette alternative, il aurait cédé à sa conscience et se serait retiré1. Nous voici sans gouvernement, sans gouverneur de Paris, sans commandant de garde nationale, et sans préfet de police ; nous attendons tout cela, par un prochain courrier, de Bordeaux . Quant à M. J. Favre, il ne souffle mot et semble n'avoir pas connaissance de l'accusation portée contre lui.

20. — Enfin nous a été annoncée, hier soir, la nouvelle que M. Thiers, avait été nommé chef du pouvoir exécutif, et il est arrivé ce matin même à Paris. Il a été élu presque à

* Voici les paroles qu'on lui attribue : « Si je ne peux faire arrêter M. J. Favre, je ne me crois plus autorisé à faire arrêter aucun malfaiteur. »

l'unanimité: il a dû être flatté. A sa place, je serais effrayé; une telle unanimité cache trop de dangers ; c'était un moyen pour tous les partis de dissimuler leurs intentions et leurs plans. Chacun attend de lui quelque chose de différent, il mécontentera nécessairement la plupart. Il ne peut gagner, il ne peut que perdre. Ceux qui savent quelle est la rapidité des changements en révolution, assignent trois mois à sa décadence. La nation va partager l'engouement deson Assemblée, se contentant, dans son ardent désir du repos, d'une espérance indéterminée. Elle sera, bientôt, plus exigeante : elle suivra, d'un regard anxieux, la construction qu'elle s'imagine que va élever son mandataire, et il n'élèvera rien, parce qu'il n'est pas un constructeur, mais un destructeur. Le scepticisme est eunuque ; il ne sait qu'empêcher, il ne produit pas. M. Thiers, depuis un demi -siècle, a participé à tous les renversements; on ne peut citer aucun gouvernement qu'il ait aidé à se fonder. Par son passé, on juge un homme : lui, ne sera pas autre qu'il a été toute sa vie, ni pour le droit divin, ni pour la souveraineté du peuple, ni légitimiste, ni républicain, sans tradition comme sans respect. C'est un révolutionnaire, dans le sens étroit, c'est-à-dire, un négateur, qui n'a pas de conceptions, pas de vues, perdu dans le milieu des événements,

où il se démène, cherchant à tirer parli de ce qui est sous sa main, n'attendant de résultat que des événements, et propre seulement à y aider par des expédients. Tel il sera dans les circonstances actuelles, tour à tour se portant vers les Orléans ou vers une République moyenne, parce que ce sont des expédients, mais ne résolvant rien, et ne faisant pas pencher irrévocablement la balance d'un seul côté, par ce poids décisif qui, lorsqu'on l'y jette, emporte tout, un principe! Et il le prouve déjà par le ministère dont il s'entoure: des Républicains, des Orléanistes, des Légitimistes, amalgamés par la haine, qui repoussent, qui n'affirment pas : ministère de conciliation, dit-il ; c'est à' exclusion qu'il faut dire. Avant peu, cet homme, applaudi par tous, sera désavoué par tous, et réduit à son rôle ordinaire de simple instrument d'une nouvelle révolution, d'un nouveau renversement.

L'entrée des Prussiens est le sujet général des conversations, tout le reste est négligé. On apprend, par les personnes qui sont allées à Versailles, et aux avant-postes, que les soldats Allemands annoncent leur entrée prochaine, comme récompense et couronnement de la campagne de France : « Si l'on tire sur nous, disent-ils, nous brûlerons Paris! »

C'est à quelques misérables journaux que

nous en serons particulièrement redevables : « Les Parisiens ne veulent pas s'avouer vaincus ! » disent aussi les Allemands.il est vrai : Paris n'a pas eu de dignité; il ne sait pas se taire, garder une réserve et un silence qui nous eussent faitrespecter même du vainqueur. Au contraire, unepartiede la presse, expression du sentiment public, a continué ses vanteries, ou a pris, vis-à-vis des Prussiens, une attitude goguenarde et moqueuse, semblable au gamin, qui vient de recevoir une paire de soufflets et qui, à quatre pas de distance, vous fait encore un pied-de-nez; son insolence donne envie de redoubler.

22. — Une question commence à inquiéter et pourrait devenir fort sérieuse, celle de l'indemnité de 1 fr. 50 payéejusqu'ici aux gardes nationaux, et qu'un récent décret annonce devoir être bientôt supprimée, sauf pour ceux qui seront reconnus en avoir indispensablement besoin. Cette preuve n'est pas aisée à faire, et l'on entrevoit de grandes difficultés dans l'élimination de ces plébéiens habitués, déjà, comme dans la Rome impériale, à recevoir une paie sans rien faire. On a pris plusieurs mesures : on a commencé par éliminer certaines catégories de gens qui pouvaient vivre sans l'indemnité, ou qui inspiraient moins d'intérêt, les concierges, les

célibataires, etc.; on a appelé des ouvriers clans quelques ateliers ; mais il n'en reste pas moins une masse considérable d'hommes qui ne pourront ou ne voudront pas travailler, et réclameront une allocation qui n'exige que de se présenter pour la recevoir. Dans peu de jours, échoit le terme fatal ; ce n'est pas immédiatement, mais un peu plus tard que se manifestera la gêne et le mécontentement; les meneurs des clubs et de Y Internationale sauront exploiter ces dispositions et, les Prussiens partis, chercher à s'en servir, comme en 1848, des ateliers nationaux.

Depuis quelques jours, il est arrivé, de province, plusieurs journaux des mois de novembre et décembre, et qui nous font connaître les nouvelles que l'on répandait sur la défense de Paris et les armées de la Loire et du Nord, entre autres, dans le journal la Dépêche, de Toulouse. On y voit que la province n'était pas moins trompée que Paris par l'honnête gouvernement qui nous possédait, et que MM. Favre et Trochu n'hésitaient pas plus à leurrer la province de belles espérances et à lui raconter des succès fantastiques, que M. Gambetta à nous transmettre les victoires inventées par son imagination. C'est ainsi que Ton trouve, dans le mois de décembre, les dépêches suivantes : « L'armée

de Chanzy combat les masses du prince Frédéric-Charles, composées des plus vieilles troupes et, depuis trois jours les refoule sans perdre un pouce de terrain : » quand cette malheureuse armée se défendait comme elle pouvait, reculant toujours , depuis qu'elle avait été battue près d'Orléans, coupée en deux, abîmée ! — « L'armée du prince Frédéric-Charles a éprouvé un échec sérieux devant Beaugency, et s'est retirée en désarroi ! » (12 décembre.) Ces dépèches étaient de M. Gambetta. Celle-ci venait de Paris : « Nous avons fait, le 2 décembre, beaucoup de prisonniers; pour sa part, le lieutenant Fribourg en a conduit 712 au fort de Yincennes. » ... « Nous les avons battus, ces Prussiens orgueilleux ! » dit un bon bourgeois de Paris, trompé le premier par les assurances" de victoire que M. Trochu avait données à Paris. «Hier, grande victoire !... le dénouement approche! » s'écrie lui-même un écrivain qui n'a jamais passé pour naïf, M. Y. Sardou (3 décembre). Un autre jour, on affirme à la province que tout va parfaitement bien à Paris : « La confiance et l'union régnent ; toutes les rancunes sont oubliées; les vivres abondent! » (22 novembre.) Comment en serait-il autrement, d'ailleurs? Nous avons fait « une reconnaissance, où les Prussiens ont subi des pertes sérieuses », et où on a

enlevé « les approvisionnements entassés sur ce point » (23 novembre). Les Prussiens se fortifient ; mais « les travaux que nous préparons deviennent de plus en plus formidables et, du côté de Châtillon (ce Châtillon dont l'abandon, évidemment, inquiétait la province), nous réduirons facilement leurs batteries au silence » (20 novembre). Ainsi, Paris et la province, par l'organe de leurs gouvernants, se mentaient mutuellement; et, par les extraits des journaux des autres départements, on voit que ces dépêches fallacieuses étaient commentées, dénaturées et amplifiées, à mesure qu'on les reproduisait : ce qui était d'abord un honorable succès devenait une éclatante victoire; on avait écrit, en premier lieu, que l'ennemi avait été repoussé ; 20 lieues plus loin, on disait qu'il avait fui en désordre, avec les pertes les plus cruelles, etc. C'était une conspiration contre la vérité, organisée et suivie avec persistance, dans le but d'exciter Paris par l'exemple de la province, la province par celui de Paris. Mais le premier, le plus grand coupable, est M. Gambetta, qui en eut l'idée, en conçut le plan, le fit adopter et l'exécuta, sans hésiter, sans honte, sans pitié. Un drôle, un souteneur de mauvais lieu, un pilier d'estaminet, montre à un enfant de dix ans un grand gaillard, haut de six pieds, fort, aux bras solides terminés

par de gros poings, et lui dit : «Jette-toi sur lui! bats-le! » Et, l'enfant ne voulant pas, il l'enivre avec un verre d'eau-de-vie : alors, le pauvre petit, qui n'a plus sa raison, les yeux hors de la tête, et qu'il pousse par derrière, s'élance sur l'homme et le frappe de ses petites mains. En un instant, il est jeté à terre, meurtri, blessé, un membre brisé. C'est ce qu'a fait ce Gambetta de la noble jeunesse de France ; il l'a grisée de ses discours, il l'a forcée à se précipiter sans armes, sans ordre, sans vêtements, sans pain, sans médicaments même pour ses blessures, contre l'ennemi le plus formidable, qui, en deux coups, l'a écharpée ! la terre est couverte de son généreux sang ! Qui est coupable, ici? Qui a été lâche, indigne, criminel? N'est-ce pas un attentat, un crime horrible, contre toute une nation, un crime de lèse-humanité? L'homme qui pousse l'enfant, c'était pour s'amuser ; n'est-ce pas un misérable? Celui-ci a poussé la France, aussi pour lui-même, pour sa jouissance, pour continuer à caresser la fille des rues, à boire ce vin de cabaret dont il est toujours ivre, la fille, le vin delà République! 0 pères! 0 mères ! 0 veuves de tant de victimes! nevouslèverez-vouspas, pour désigner au juge ce scélérat, ne crierez-vous pas, par cent mille voix, par cent mille sanglots : « C'est lui ! c'est lui, qui les a tués! Arrêtez-le îC'estl'assassin! »

336 JOURNAL DE FIDIS

Voici l'effet de l'oisiveté où on laisse nos soldats désarmés : ne faisant rien, ils font le mal; ils détruisent, en se jouant, et comme sans y penser, tout ce qu'ils rencontrent sous leur main. Avant-hier, les mobiles et les francs-tireurs, cantonnés près de la place d'Italie et du boulevard des Gobelins, se sont imaginé de démolir les baraques construites, à grands frais, sur le boulevard de L'Hôpital; ces baraques sont, en ce moment, inoccupées; ils ont jugé qu'elles étaient inutiles, et ont commencé à en arracher les portes et les planches; ce que voyant, une masse de gens du voisinage, — heau quartier! — sont peu à peu arrivés ; il y en a eu bientôt plus de cinq cents, femmes, enfants, hommes, gardes nationaux en uniforme; l'œuvre, ainsi entreprise, a été lestement achevée ; les démolisseurs s'en allaient par bandes, emportant des brassées de bois, ou les traînant dans des charrettes. Cinq grandes baraques ont été ainsi détruites en plein jour, les planches enlevées, les ferrures arrachées et, pour terminer joyeusement la fête, ils ont mis le feu aux couvertures goudronnées qui servaient de toit, incendie à fumée noire et épaisse, qui a obscurci plusieurs heures tout le quartier. Hier, l'administration avertie, qui craignait le même sort pour les baraques encore debout, a envoyé des employés de Ja ville, afin de

les détruire pour son compte; les déprédateurs sont accourus, comme la veille, pour les aider ; mais, cette fois, les démolisseurs étaient patentés et accompagnés de gardiens de la paix, devenus, depuis quelque temps, plus sévères, qui en ont arrêté quelques-uns, ce qui a fait s'envoler le reste de la bande. On voit que Tordre n'est pas encore idéal.

2o. — Un témoin oculaire me donne des détails piquants sur les négociations qui viennent d'avoir lieu à Versailles. 11 s'agit de l'attitude de M. de Bismarck vis-à-vis des plénipotentiaires Français ; elle est tout à fait différente, selon qu'il se trouve avec M. Thiers ou avec M. J. Favre. On a remarqué combien il était peu affable envers ce dernier. Cette froideur instinctive, du reste, M. J. Favre l'a augmentée par sa manière d'être ; cet homme, faux dans ses actes comme dans ses paroles, n'a eu ni le sentiment ni l'idée de la dignité qu'il devait garder devant le vainqueur : au lieu de se tenir dans la réserve convenable au représentant d'un grand peuple vaincu, contraint de recevoir la loi d'un orgueilleux triomphateur, il a pensé, avec la fatuité d'un avocat étourdi, qu'il était bon de témoigner une désinvolture, une aisance légère, ne doutant pas que ces façons le poseraient sur un pied d'égalité et d'une sorte d'intimité

officielle. Ce factieux, apporté un moment au pouvoir par une bande d'émeutiers, s'est imaginé qu'il serait pris au sérieux par des personnages véritables, traité comme un homme d'Etat par de vrais hommes d'Etat. Dès la première conférence, il a joué ce rôle, rôle menteur, qui ne trompe que les gens de son espèce, du parvenu qui, n'ayant pas l'habitude des salons, espère dissimuler sa gêne par une assurance affectée, se présentant en costume négligé, se jetant sur un siège avec un abandon qu'il croyait de bon goût, se laissant aller sur les divans, parlant d'un ton dégagé, plaisantin et lâché, comme il eût fait dans les corridors du Palais, pensant se montrer homme du monde, et n'attestant, au contraire, que son ignorance des usages de la haute société, et l'habitude invétérée des manières vulgaires d'un chicanier de la basoche. Cette tenue malséante n'a pas eu le succès qu'il espérait : M. de Bismarck a été aussi froissé que surpris, et n'a rien négligé pour le lui faire sentir : précisément, parce que cet avocat affectait un ton de familiarité que rien autorisait, le ministre le tenait à distance, par une politesse froide et glacée, cette politesse de grand seigneur ci laquelle un soufflet est parfois préférable. Quand il avait affaire à M. Favre, il l'écoutait et le regardait, la tête droite, le visage immobile et sans sourire, et il

février 339

répliquaitd'untonraide,préciset sec, mesurant sa morgue au sans-gêne du démagogue, el ne tardant pas à lui infliger un embarras et une gêne que celui-ci essayait en vain de dissimuler .

Tout au contraire, M. Thiers, qui se présentait avec les formes d'un vieux ministre accoutumé à fréquenter les rois, et qui sait, par l'intelligence, sinon par principes, quels égards sont dus aux puissants de la terre, M. Thiers, réservé, poli, respectueux, sérieux, attentif, était reçu et écouté avec une grâce, une aisance, des prévenances et une amabilité qu'on semblait se plaire à marquer davantage, pour faire sentir le contraste. Par cette attitude de l'homme qui connaît et honore les hauteurs sociales, il a obtenu, non seulement la familiarité à laquelle prétendait vainement l'avocat, mais encore une déférence et des témoignages de considération, qui faisaient pâlir son acolyte de dépit, d'envie et de rage. Cette différence de procédés a vivement blessé M. Favre, et il a attesté son ressentiment de cette muette impertineuce à laquelle il ne pouvait répliquer, par la seule protestation qui lui fûtpermise, en n'accompagnant plus M. Thiers à Versailles; les deux derniers jours, il s'est abstenu d'y paraître.

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