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L'affaire de l'émeute du 31 octobre

vient enfin d'être jugée et, parmi les témoignages, on a lu la déposition écrite de M. J. Favre. Quoique, après leur premier crime du 4 septembre, nous devions nous attendre à toutes les vilités des gens qui nous ont gouvernés, quelques-uns de leurs actes nous surprennent encore, par exemple, l'indigne déposition de M. Favre et sa condescendance pour les Communistes insurgés. Cet ancien membre du gouvernement, que la garde nationale est venu défendre avec tant d'ardeur, n'a eu, quand il s'est agi de les juger, qu'un seul but: excuser les révoltés, qui ont tenté de le renverser, et qui y ontréussi, au moins quelques instants. Tout est bas dans cette déposition de M. Favre : on y retrouve le phraseur hypocrite, qui n'appelle jamais les choses par leur nom. La bande déchaînée des coquins furieux qui ont envahi l'Hôtel de Ville, n'est qu'une foule de plus en plus difficultueuse. On apprend, grâce au plus doux des euphémismes, qu'à un moment (sans doute au moment où ils étaient empoignés, bousculés, frappés), les membres du g-ouvernement cessèrent « d'être libres ». On y voit le pédant bouffi, qui s'imagine abuser le monde par les apparences de sa prétendue grandeur. Comment ne pas sourire de dédain, en entendant cet avocat se vanter de donner des ordres et des instructions à M. Thiers! Il y revient même à deux

fois, pour bien constater sa supériorité : « Je passai ma matinée en conférences avec M. Thiers, pour lai donner mes dernières instructions. » Bouffonnerie digne des planches d'Arlequin : M. Thiers recevant les instructions de M. Favre ! Prétentieux orateur, il se complaît à arrondir des périodes, dans le style mielleux, douceâtre et écœurant, par lequel il a conquis les votes de l'Académie; mais, comme il ne s'est jamais douté de ce qu'était la langue, tout à coup, il Youblic et, reprenant naturellement le style do ses comparses : « Le capitaine des tirailleurs, écritil, avait reçu l'ordre d'empêcher tout mouvement des prisonniers et de leur tirer dessus, si l'on tentait de les délivrer. » Mais, ce vêtement misérable recouvre un fonds plus misérable encore. Ce n'est pas un témoin qui dépose, c'est un avocat qui se charge de la défense des inculpés et ne se préoccupe que de mettre leur innocence en lumière. Lui et les accusés ne parlent pas différemment, étant du même monde, travaillant à la même besogne, la révolte. Les accusés n'éprouvent aucun embarras devant les juges : ils avouent tout sans réticence, ils s'en vantent plutôt ; ils racontent ce qu'ils ont fait, la tête haute. Lui, le témoin, leur victime, qui s'est institué leur avocat d'office, il rapporte aussi les faits, comme s'il était l'un d'eux : il ne se plaint pas;

au contraire, tout s'est passé doucement : il esv, bien vrai qu'à une certaine heure, il a été en butte aux menaces, aux insultes et aux provocations les plus grossières; mais il n'y a pas eu de violences: tous ces émeutiers se sont montrés polis, honnêtes, bien élevés : « Laplupart des orateurs invitaient à la médiation et à la prudence!... M. Maurice Joly s'exprime avec convenance.... M. Millière lui parle avec une convenance parfaite. » M. Flourens même, le terrible et farouche Flourens, « rappelle combien il serait criminel d'engager la guerre civile en face de l'ennemi... Je l'ai entendu s'écrier plusieurs fois : « Nous ne sommes pas les plus forts ! nous ne devons pas nous faire tuer ni tuer nos concitoyens ! » Il n'est pas jusqu'aux tirailleurs de ce même Flourens qui n'aient été de la plus louable modération. Ils faisaient mine & apprêter leurs armes, mais ils ne s'en servaient pas ! On pourrait croire que cet avocat est si habitué à employer dans ses plaidoiries les termes violents, acerbes, injurieux, insultants, qu'il trouve tout naturel qu'on lui parle sur le même ton; c'est son style, il ne s'en étonne, ni ne s'en trouve blessé. Mais, il y a quelque chose déplus profond, dans cette mollesse à l'égard des émeutiers du 31 octobre : il a peur de mécontenter ses associés qui, un jour, le firent chef de leur gouvernement, et il se garde de

prononcer un mot qui les puisse irriter : il peut encore en avoir besoin, ne comprenant pas, l'aveugle, que ces hommes le détestent et le méprisent autant qu'il est lui-même en horreur aux honnêtes gens ! Bien entendu, il a réussi dans sa plaidoirie, tous les accusés ont été acquittés : l'avocat n'a plus qu'à passer son mouchoir sur sa face, pour essuver les crachats dont l'ont couvert ses clients !

27. — Deux mouvements de foule et de troupe, en sens contraire, avaient lieu, hier, dans Paris :1a foule se portait vers la Bastille, et les troupes quittaient leurs casernes, et ces deux mouvements avaient une même cause, l'entrée, pour aujourd'hui, disait-on, des Prussiens dans Paris. Depuis huit jours, cette entrée est la préoccupation générale; le gouvernement en voit le danger; une partie de la population, l'humiliation; les chefs d'émeute, une occasion. Le gouvernement redoute un conflit et ses terribles conséquences; la population modérée est résolue à garder une attitude silencieuse; les émeutiers voudraient exciter le peuple et le jeter dans les hasards d'une lutte où le gouvernement, tout au moins, sombrerait. Parmi les membres du gouvernement, M. Thiers est très sincère dans ses craintes et son désir d'obtenir des Prussiens

qu'ils n'occupent pas Paris; M. J. Favre redoute cette entrée, parce que, s'il y avait une lutte sérieuse, la République courrait risque d'être jetée, du coup, à bas; les Prussiens déclareraient qu'ils ne sauraient traiter avec l'anarchie, et exigeraient une solution monarchique. Quelle que soit, d'ailleurs, la pensée intime des négociateurs, ils ont fait les derniers efforts pour empêcher l'occupation étrangère : ils n'ont rien obtenu et, toute la journée, Parisaétéagitépar cette uniquepensée : «C'est pour demain! » On ne pouvait en douter: des bataillons de mobiles quittaient leurs baraques et se dirigeaient vers le centre de la ville ; les régiments de ligne, encore armés, déménageaient, laissant leurs casernes vides ; baraques et casernes devaient être occupées par les Prussiens. D'autre part, les meneurs populaires parcouraient les faubourgs, et engageaient le peuple à protester, par une manifes" tation immense. Le prétexte était trouvé, l'anniversaire des journées de février 1848. Le 24 février était passé, il est vrai, sans éclat, sans cérémonie : à peine, vers le soir, un petit nombre de fidèles était venu déposer quelques couronnes au pied de la colonne de Juillet, mais, il n'était pas encore trop tard. Samedi (avant-hier), des bandes nombreuses avaient envahi la place de la Bastille; la foule y fut bientôt considérable et, déjà, l'on put voir

monter l'effervescence populaire. Aux cris de: Vive la République ! se mêlaient des cris de mort, et plusieurs sergents de ville, en costume civil, ayant été reconnus, furent maltraités, poussés, frappés, menacés et eurent de la peine à échapper à la foule grondante.

Ce n'était que le prélude de l'horrible scène qui devait avoir lieu hier, dimanche, toujours le dimanche! La manifestation prit tout de suite un caractère plus menaçant. De plusieurs côtés, arrivaient des bataillons de gardes nationaux, des immortelles à la boutonnière, portant des faisceaux de drapeaux tricolores, et, çà et là, des drapeaux noirs et rouges. Ils marchaient d'un pas rapide, musique en tête, une musique de cuivre éclatante, animée, joyeuse. En entendant, de loin, les sons retentissants de cet orchestre de cuivres, je crus à l'entrée des Prussiens. Les chefs du peuple n'avaient pas même senti que cette marche triomphale par la ville vaincue et tout à l'heure humiliée, était une sottise et une impudence. Mais attendre de la plèbe un sentiment délicat et généreux ! Cette musique, elle allait servir d'accompagnement au drame qui s'allait jouer sur la place! Tous les journaux, le Journal officiel le premier, ont raconté comment une cruelle multitude, de véritables sauvages, se ruèrent sur un pauvre employé de la police et le précipitèrent dans la

Seiae, après l'avoir lié sur une planche! Et les détails ne sont pas moins affreux: ce malheureux fut livré à la fureur de la populace durant deux heures. Une première fois, il se sauve dans un poste où on l'avait poussé, il est repris, arraché par des mains forcenées; une deuxième fois, près de s'échapper encore, il est ressaisi et, blessé, meurtri, haletant, entraîné à la Seine, attaché par les pieds et les mains, jeté à l'eau, comme un chien qu'on noie, et poursuivi encore par la foule, qui crible de coups de pierres ce malheureux corps captif, jusqu'à ce qu'il ait sombré dans les flots! Mais, ce qu'on n'a pas assez remarqué, effroyable signe de la persistance de cette rage insensée, c'est l'emportement de ce peuple, quand un bateau-omnibus, apercevant ce ballot humain flottant, força de vapeur, s'approcha pour le secourir et lança vers lui la bouée de sauvetage ; la multitude, attachée à son œuvre, se mit à hurler de rage qu'on vînt lui disputer sa victime et, tournant de ce côté sa colère, elle fit pleuvoir sur le bateau une grêle de pierres, coucha en joue le pilote, et le força de s'éloigner! « L'esprit revient, disait devant moi, à la même heure, un artilleur de la g-arde nationale (corps particulièrement rouge), le peuple commence à se réveiller ! Nous tomberons sur ces mobiles, sur ces Bretons qui ont massacré le peuple, le 22 janvier! »

Voilà ce qu'ils appellent l'esprit, le peuple! Il manquait un meurtre à la révolte du 4 septembre; maintenant, elle a tout, elle est digne de ses aînées, cette dernière république : c'est par un assassinat qu'elle a célébré l'anniversaire de cette autre révolte, février 1848 !

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