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ler dans une fontaine où les oiseaux s’abreuvent, pour les humilier par ses coassements mélodieux. Les oiseaux épouvantés s’enfuient. Un merle seul, chargé de porter la parole, Tout auprès du bassin resta.
En vrai merle d'abord la Grenouille il siffla, La contrefit, la persiffla ; Et puis, en orateur : « Quel ramage est-ce là 2... »
Nous voyons ici le travail, souvent invisible, par lequel le fabuliste donne à un animal une valeur humaine. — Si nous lisons la même fable jusqu'au bout, et que nous examinions la moralité qui la termine, nous comprenons comment l'auteur revient de l'allégorie à la réalité ; comment l'idée de « goût provincial » amène l'idée de « gout parisien », et celle-ci l'idée de « goût étranger », par opposition ; tandis que l'idée de « poésie » amène l'idée de « musique », par similitude :
Ceci me fait songer à ce Bel-Esprit mince Qui débarque, chargé de bouquets pour Iris, Et vient par des sifflets expier à Paris
Tous les lauriers de sa province.
A Paris même, r’est-il pas Des rimeurs dont tel cerele ou tel salon raffole ? Sur un plus grand théâtre on veut placer lidole, Et le public la jette à bas.
J'en demande pardon à ma chère patrie ; Mais je crois voir encor, dans ce fait, le succès Qu’'auraient certains chanteurs français Dans un concert en Italie.
Mais toutes les remarques du même genre, que l'on pourrait multiplier, seraient toujours subordonnéesaux imitations auxquelles se livre Ginguené. L'ordre de la composition des fables dépend d'abord de l'auteur d’où il les a extraites : c'est seulement après que les autres lois — si ce sont là des lois psychologiques — peuvent intervenir. Nous ne nous doutons pas du nombre des écrivains que la Fable a tentés en France. L'exemple de La Fontaine, loin de décourager les bonnes volontés, en a suscité un nombre presque incaleulable. Quelques noms seulement ont survéeu, et sont arrivés Jusqu'à nous, comme ceux de La Motte, de Florian, ou d'Arnault : Ginguené les connait tous. Il a lu, c’est lui-même qui nous l'affirme, Dardenne, Richer, Groselier, Boisard. Fumars, de Grécourt, l'abbé Aubert, l'abbé Lemonnier, le due de Nivernais, Guichard, Formaye, Didot l'ainé, Mile de la Féraudière, et Joli-
veau ‘. Obsédé de souvenirs, il est incapable de l'effort qui serait nécessaire pour chasser de sa mémoire ces éléments livresques, sa seconde nature. Tout ce qu'il peut faire, c'est d'écarter les modèles trop connus, et les sujets presque classiques, à force d’avoir été traités ; et de suivre seulement — puisqu'il est obligé de suivre quelqu'un, par la fatalité de ses habitudes intellectuelles — des exemples dont on n'ait pas encore abusé.
Or, sa connaissance profonde de la littérature italienne lui vient P.12. ici fort à point. De l’autre côté des Alpes, la fable jouit d'une faveur si soutenue, qu'elle passe pour le produit caractéristique du xvin® siècle ?. Les Français ne le savent pas ; mais Ginguené le sait. I n'a qu’à donner un coup d'œil à sa bibliothèque pour trouver tout de suite, sur les rayons lourdement chargés, les meilleurs recueils de fables : celui de Pignotti, le grave historien toscan * ; celui de Bertôla, l’apôtre de la littérature allemande * ; de Giovanni Gherardo de Rossi, le poète lyrique romain * ; de Roberti, que ses amis appellent le La Fontaine de l'Italie 5. Il feuillette leurs livres, retrouve les passages qui lui ont plu quand il les a lus pour la première fois, choisit ce qui lui semble digne d’être imité : on croit le voir, en train de mettre des signets et des marques. Cette matière abondante, et si facilement recueillie, va nourrir son inspiration. Au reste, il ne songe pas à dissimuler ses emprunts, en niant la dette de reconnaissance qu'il contracte envers ses grands amis les Italiens. Il voulait mettre, en tête de chacune de ses fables, non seulement le nom de son premier auteur, mais l'indication précise de l'édition d'où il l'avait tirée : c'est dans l'édition de Bassano, 1782, qu'il a lu Roberti ; dans celle de Pise, 1798, qu'il a lu de Rossi ; il a deux exemplaires de Pignotti, et deux de Bertôla. Mais il se ravisa, et se contenta de dresser la liste de ses modèles, qu'il joignit à la table des matières”. Lorsqu'il atteignit le chiffre de cinquante, qu'il s'était fixé, il se trouva qu'il avait écrit cinquante paraphrases.
Il a demandé qu'on ne le comparât point à La Fontaine, très
1. Ces noms sont contenus dans une note qu'il avait l'intention d'ajouter à son Prologue, et qu’il a supprimée au moment de l'impression. Le brouillon des fables se trouve dans le volume manuscrit que nous avons cité, FF, NA, 9194. Le catalogue de la bibliothèque de Ginguené (Paris, 1817, in-8) contient une division spécialement réservée aux fabulistes (p. 150 et s.).
2. Tullo Concari, {l Settecento, Milano, s. d., in-4 (Storia letteraria d'Italia scritta da una società di professori), p. 270.
6. 1719-1786. Ginguené a aussi emprunté deux fables au napolitain Giulia Cesare Capaccio, dont le recueil parût en 1602.
7. Notice des auteurs d’où sont tirées les fables de ce recueil,
conscient de la différence des mérites. S'il a osé reprendre une fable traitée par lui, une seule — celle du rat de ville et du rat des champs — c'est que le grand fabuliste l'avait volontairement négligée. Autrement, il ne se serait pas permis une telle audace ‘. Il est très loin, en effet, de « repenser », suivant le mot fameux de Täine, les idées qu'il trouve chez autrui ; les éléments divers qui traversent son esprit n’en sortent pas transformés et refondus ; il est impuissant à créer. Il choisit une fable et il l'embellit : voilà sa manière. Il l'embellit par de petits procédés, qui restent toujours les mêmes, et qu'il est aisé de retrouver. Si son modèle lui paraît trop long, il l’abrège : non pas enle condensant, mais en pratiquant des coupures ; ce qui est singulièrement plus commode. C'est le cas pour Pignotti, qui lui paraît prolixe. Dans La santé et la médecine, l'auteur italien consacrait un long développement à dépeindre la médecine : Ginguené supprime « un portrait moitié dégoûtant, moitié grotesque, qui ne nous paraitrait en effet qu'une caricature plus ridicule que plaisante ». Mais l'intrigue, les caractères, les détails même, restent analogues.
Le plus souvent, au contraire, c'est une sécheresse excessive qu'il doit combattre: alors il allonge. Il introduit un beau discours en style direct, là où quelques vers seulement, en style indirect, exprimaient les choses sans élégance. Par exemple : un coucou se moque de l'amour maternel d'une poule qui eraint pour la vie de ses poussins : Ginguené fait intervenir à temps une fauvette, qui dit son fait au coucou *. Dans une des fables suivantes il nous montre les oiseaux envoyés en ambassade devant Jupiter: et le lecteur n'entendrait pas le discours des oiseaux! Ce serait une faute impardonnable, que Ginguené évite *. Autre recette : dans un récit uniforme, il faut insinuer des détails pittoresques. Soit une histoire racontée par de Rossi: Un épervier enlève un poulet dans une basse-cour ; désespoir de la fermière. Sa fille, pour la consoler, lui annonce qu'elle a vu un faucon tuer l'épervier. Mais il ne me rend pas mon poulet, pense la fermière. C'est bien aride. Dix-sept vers pour décrire les travaux de la ferme, onze pour dépeindre le désespoir de