‹ Journal de Ginguéné: 1807-1808Chapitre 14 sur 28 · F. 22, L'enfant et le petit oiseau · texte numérisé non relu

F. 22, L'enfant et le petit oiseau

semble que dans son modèle italien le rythme ne rend pas bien l'allure de la pensée, il le change. Il est souple, il est adroit, il est ingénieux ; il sait employer à propos l’alexandrin majestueux, et les petits vers légers et rapides ; il sait les accoupler, de facon à produire les effets les plus heureux: comme celui-ci, en parlant du tigre et du lion devenus vieux :

Alors, en chancelant, tous deux ils s’approchèrent, Tendrement ils s’embrassèrent, Côte à côte ils se couchèrent, Et de leurs longs débats perdant le souvenir, Commencèrent À dormir {.

Dès sa première fable, il trouva plusieurs harmonies de ce genre, ce qui dut le rendre bien heureux.

De même, certains morceaux de bravoure sont d’une belle venue, notamment quelques-unes de ces descriptions qui paraissaient à l’époque le triomphe de l’art. On sent que dans le combat de l'ours et des loups, par exemple, il s’est appliqué à rendre par d’âpres consonnances l’àpreté de la lutte entre animaux sauvages :

L’ours, épuisé de sang, mais non pas de colère, Prend ses deux ennemis entre ses bras, les serre, Et, les pressant sur lui, meurt en les étouffant.

Les loups, sentant leur dernière heure, A la gorge de l'ours s’attachent ; et leur dent S’enfonçant dans les chairs, chacun, avant qu’il meure, En déchirant encor quelque lambeau sanglant

Console son dernier moment ?.

Une des fables qu’il a composées, nous dit le Journal, ne lui plait pas, c’est La grenouille voyageuse. Faisons-lui grâce de celle-là ; examinons-le, pour être juste, sur celles qui lui plaisent. Le poisson du lac lui semble être « une de ses meilleures ». Voyons. — Un poisson quitte le lac où il est né pour chercher dans des eaux courantes des émotions fortes, et périt dans ce voyage. Nous sommes forcés de n'être pas de l’avis de Ginguené; nous n’aimons plus « l'onde agitée », ni « le lac si doux», ni « les rives charmantes », ni toutes ces expressions du style noble et banal. Même désillusion, si nous examinons une autre des productions que Ginguené relit avec complaisance : l'histoire du Zéphyre, que les autres vents raillent et

1. F. 144, Le tigre et le lion devenus vieux. 2. F. 39, L'amitié de l'ours et des loups.

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chassent, parce qu'il vivifie au lieu de détruire. Le « fougueux escadron » qui « renverse l'espérance des moissons », et « s'escrime à toute outrance » sur «les débris des temples », ne nous séduit pas : nous aimons qu'on nous parle de la mer sans rappeler Neptune. « Je ne sais où j'allai prendre tout ce qui j'y mis de folies, d'allusions, d’imitations », déclare-t-il encore sans fausse modestie, en parlant de la fable des Renards et du Chien. Une description du fusil, qu'il appelle « un tonnerre invincible » ; un effet de neige — la neige empèche les renards de sortir, et les condamne à mourir de faim dans leur trou ; la résolution des renardeaux, qui veulent combattre le chien, comme les jeunes Troyens voulaient combattre Achille : le discours du vieux renard, qui a connu jadis « Vulpes, Alopex, et Fox », et qui conseille de corrompre le chien, plutôt que de l'attaquer : ce sont là sans doute les folies dont il parle. Elles sont trop raisonnables; elles ont quelque chose de forcé et de guindé. Qu'il s'oublie, au contraire, qu'il ne veuille pas forcer son talent, qu'il se mette à parler d’abondance, sans rechercher d'ornements ni de parures, sans faire appel aux poétiques ou bien aux rhétoriques ; alors il devient intéressant. La galanterie coquette du xvime siècle, dans Le berger el sa sœur; la sensibilité délicate et discrète, dans La sensilive et la violelte, et des qualités du même genre qui sont celles de l'homme, et non plus de l’auteur, valent la peine qu'on relise les fables, et que si on rencontre à l'aventure le vieux recueil de 1810, on ne passe pas son chemin sans l'ouvrir. On aura le droit de tourner plus vite les pages aux endroits que Ginguené a recommandés ; mais on subira le charme de quelques vers ingénieux, de quelques traits bien touchés, voire même d'apologues entiers dont un siecle écoulé a fané la grâce sans la détruire.

Encore serions-nous injustes, si-nous en restions là: il y a autre chose dans les fables. On trouverait, sans trop chercher, des qualités analogues chez beaucoup de contemporains, habiles versificateurs et hommes de goût. Et les défauts sont moins ceux de notre poète que ceux de son époque. Toute la production moyenne du xvur siècle qui survit dans le xix° siècle est atteinte d'une même maladie, qui est l’artifice. Or n'avons-nous pas dit que Ginguené ne se contentait point de l’art pour l’art? qu’il ne se résignait pas à se confiner tout entier dans son métier d'auteur? et qu'il différait des autres, précisément, par un certain goût de la politique et de l'action, qui transparaissait dans sa production littéraire? — Remarquons qu'il exelut de son recueil quelques-unes des fables qu'il vient de composer, bien qu'il soit très attentif à conser-

ver pour lui-même et pour la postérité les moindres vers qui sortent de sa plume : Ze loup el le chien, parce qu'elle est trop courte et mal venue ; La loilette et le livre, parce qu'elle raille la culture des femmes, et se trouve être, de ce fait, peu philosophique. Ce sont là raisons toutes personnelles, qui font honneur à sa conscience. Mais il garde aussi en portefeuille L’incognilo du roi Lion, qu'il a « semée de traits qui en rendront toujours la publication impossible » ; Le lézard et le crocodile, « petite fable condamnée au secret pour les mêmes raisons que l’incognito du lion, et peut-être plus nécessairement encore »; Le lion el la grenouille, « qui pourrait bien exiger la même précaution ». Cette fois, c’est l'adversaire irréductible du gouvernement napoléonien qui réapparaît, même dans les fables. S'il prend tant de précautions, c’est qu'il sent le danger.

Il y en avait. Dans le Mercure, son ancien collaborateur à la Décade, Auger, signala l'apparition des Fables nouvelles par une critique bienveïllante, qui passait sans insister sur « la morale ferme, sévère, et même un peu chagrine d’un homme qui n’a rien à se pardonner, mais qui pourrait bien avoir à se plaindre beaucoup des autres ! ». Il n’en fut pas de même du Journal de Paris, où Villeterque publia une dénonciation en règle?. Ginguené prétend qu'il a trouvé une jouissance infinie dans la composition des fables: bravo! Et cependant, elles ne sont pas gaies. « Il veut qu’elles soient tristes, et je dis qu'il le veut, parce qu'on voit qu'il ne tiendrait qu’à lui que cela füt autrement ; il a de la gaité dans l'esprit; Je ne sais où est son humeur, mais il en avait, et beaucoup, quand il composait ces fables... L'auteur s’y montre sombre, tristement penseur, très satirique et parfois exagéré, injuste et mordant comme un diable ou comme Juvénal ». Tout le monde savait contre qui Ginguené avait de l'humeur: parler ainsi, c'était réveiller la colère de l’empereur contre l'idéologue. Villeterque désignait même avec précision les fables contre lesquelles l'autorité devait sévir : « Le bon serpent, Le lion, Le petit chien et le tigre, L'Amitié de l’Ours el des Loups, Les abeilles et le villageois, Le pacificateur lapidé, et plusieurs autres, sont de rudes fables... »

Le fait est qu'à les regarder dans le détail, elles ne sont pas exemptes d’une certaine amertume, et qu’elles s’en prennent moins aux travers éternels de l'humanité qu'aux vices de la société contem-

4. En insérant la fable du Vieux rossignol (20 janvier 1810) le Mercure annonçÇait qu'il donnerait prochainement un compte rendu de tout le recueil, L'article d’Auger parut, en effet, le 3 février.

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