‹ Journal de Ginguéné: 1807-1808Chapitre 2 sur 28 · ESA · texte numérisé non relu

ESA

main matin en revenant à Paris seul dans une petite voiture, je fis le prologue de mon recueil :

Combien de fois, en répétant De Jean les vers inimitables, etc.

Il était en huit strophes de quatre vers: j'en ai ajouté trois depuis ; du reste, je n’y ai rien changé. En arrivant à Paris, je monfai chez Amaury Duval, à qui j'avais à parler; je commencai par lui demander un chiffon de papier et une plume pour écrire ces quatrains, craignant que notre conversation ne les effacèt de ma mémoire. Je les lui lus, et quand il sut de quelle manière ils venaient d'être faits, par politesse ou autrement, il en parut très étonné. Je viens de dire mon recuerl, et ce fut seulement alors que je songeai à en faire un. Ce n’est rien qu'une dizaine de fables ; mais quand au bout d’un second mois on se trouve en avoir fait vingt-quatre, que vu la longueur d’un assez grand nombre, on peut croire qu'une cinquantaine suffiraient pour faire un petit volume, il est difficile de ne pas commencer à dire mon recueil. Cette idée me vint alors pour la première fois, et ce fut elle qui me dicta mon prologue en revenant de Fontenay-aux-Roses.

NovemBre. En revenant à Saint-Prix, je commencai au milieu de six ou sept bavards et j'’avançai beaucoup l'une de mes plus longues fables: Les Renards el le chien de basse-cour. Je ne sais où j'allai prendre tout ce que j'y mis de folies, d'’allusions, d’imitations. Si la voiture ne s'était arrètée au gros noyer de Saint-Prix, je ne sais si je ne l'aurais point finie tout entière; elle a cent quarante-cinq vers. Je n'étais revenu que pourfaire mes paquets, mes malles de livres, mes portefeuilles et quitter pour cette année la campagne. J'étais attendu à celle de mon ami Cabanis, à Rueil auprès de Meulan, où j'avais promis d'aller passer quelques jours. Cabanis était malade, et hors d'état de travailler, depuis une fàcheuse attaque de paralysie qui faisait craindre des rechutes. Obligé de vivre de régime, il y mettait surtout son esprit, c'est ce qu'il y a de plus pénible pour quelqu'un qui fait un si grand et si bon usage du sien. Je retournai done à Paris, sans m'être pour aïnsi dire reposé un moment à Saint-Prix, et sans y avoir fait autre chose que finir ma fable des Renards. La voiture m'inspira comme à l’ordinaire ; j y fis en grande partie une fable singulière, dont je pris le sujet dans Gherardo de Rossi : c'est celle de L’ours et des quatre animaux retirés du monde. Je la finis à Paris la nuit suivante. Elle est bizarre et un peu triste. Pour m'égayer le lendemain matin,

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avant d’aller à mes affaires, je fis tout d’un trait Le lion, le petit chien et le tigre. Je ne restai qu'un jour à Paris. Le lendemain en partant pour Rueil, j'en avais préparé une plus singulière encore et plus triste, ou si l’on veut plus sévère que la précédente, c’est L’amilié de l'ours et des loups. Elle est du même auteur italien, qui n’a mis aucune liaison entre les deux. Cette seconde n’est chez lui que L’amitié de l’ours et du loup : l'ours n’est pointle même ours que dans la première ; le loup n’est pas non plus un des deux loups qui y font connaissance avec l'ours. J'avais cru voir qu'il serait mieux de lier ensemble ces deux fables et de faire de l’une le complément de l'autre: mais l'exécution devint très difficile. Pour sentir cette difficulté, il faut avoir lu la fable de De Rossi et la mienne. C'était la première que j’eusse quelque peine à faire. Cependant en allant seul dans une petite voiture de Paris à Saint-Germain, et avec trois voyageurs très bruyants de Saint-Germain à Meulan, j'en fis à peu près les deux tiers. Le reste fut à Rueil l’ouvrage des deux ou trois heures de nuit que je passe ordinairement sans dormir ; mais il me fallut ensuite deux matinées pour débarbouiller ces deux fables et les mettre à peu près à leur point de maturité. Ce seront les deux seules de ce genre. Elles feront nuance dans le recueil, qui sera en général d’une couleur plus claire et plus enjouée. La première a quatre-vingt douze vers et la seconde cent.

Je trouvai Cabanis mieux que je ne m'y attendais, mangeant de bon appétit, dormant passablement, chassant tous les jours pendant quelques heures, causant comme à son ordinaire, pourvu que la conversation ne devint pas trop animée, ce que ses amis avaient soin d'éviter, mais ne pouvant écrire même une lettre sans fatigue et sans étourdissements. Sa femme était un ange de vigilance, de patience et de tendresse ; son neveu Georges Montaigu en était un autre. La petite Annette mettait au milieu de ce tableau du mouvement, de la gaîté : Aminte était à Paris en pension. Mme de Condorcet et Fauriel étaient à La Maisonnetle près Meulan. Rueil est à une lieue dans les terres ; ils y venaient souvent. Cela formait une société pleine d'intérêt et de charme, dont Cabanis était l’âme tout malade qu'il était. Je fus recu à bras ouverts, et m’établis là pour six jours comme si c'eüt été pour la vie : ils passèrent bien rapidement. Le matin, levé de bonne heure, je travaillais jusqu'au déjeuner : la causerie, la promenade et une ou deux heures de travail remplissaient le reste de la matinée : le soir, on me faisait lire des fables, et elles recurent des approbations et des encouragements

bien faits pour me donner quelque confiance. J’en fis trois à Rueil: p, 44.

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La fermière el sa fille qui est toute naïve, Le poisson du lac, l'une de mes meilleures et que je fis la nuit pour me distraire d'une colique d'estomac assez vive, suite d'un petit acte d'intempérance que je m'étais permis à diner. Je ne pouvais dormir; je sentais que les idées noires dont je n'ai que trop souvent le sujet m'allaient gagner. J'avais préparé cette fable; ses tableaux riaient à mon imagination. J'appelai à mon secours ce lac, ces eaux, cette verdure ; j'y rafraichis mes pensées ; je donnai le change aux souffrances physiques et je fermai l'accès aux morales. Je dormis paisiblement le matin et me levai gaillard. La troisième fable, moins importante et moins bonne, est La cigale et les autres insectes. Elle est dirigée contre excessif amour-propre des poètes et l'importance qu'ils mettent à leurs vers ; ce qui n'est convenable que dans la bouche d'un poète : la même chose dite en prose serait une impertinence.

Je quittai Rueil avec beaucoup de regret et de tristesse. Je sentis un grand serrement de cœur en embrassant mon cher Cabanis... je l'embrassais pour la dernière fois. J'allai coucher le soir à la Maisonnelle, pour partir de Meulan le lendemain matin de bonne heure. J'avais une fable commencée ; je la finis la nuit : c'est une espèce de pastorale ou d'églogue, Le Jeune berger et sa sœur. Et le matin encore, avant de partir, j'en fis une petite de dix ou onze vers, intitulée Le voleur el le chien. Mon retour à Paris ne produisit rien. Je revins à Paris avec Mme Vernet, cette généreuse provençale qui s’est immortalisée en donnant pendant plusieurs mois l'hospitalité au malheureux Condorcet. Je l'avais trouvée à la Maisonnette. Mme de Condorcet continue de lui témoigner toute la reconnaissance et tous les égards qu'elle mérite. Elle était avec son triste

! qui ne la quitte point. Je Ia reconduisis chez elle en voiture rue des Fossoyeurs. Je l'ai revue quelquefois depuis avec plaisir. C’est tout le feu, toute Ia franchise et toute la cordialité provencales.

Je retrouvai chez moi de retour ma femme et tout mon ménage. Je ne fus pendant plusieurs jours occupé que de remettre des livres et des papiers à leur place. Je fis cependant encore trois fables avant la fin de ce mois : Le pigeon sauvage et la colombe domeslique, La grenouille voyageuse (pleine de détails difficiles et que je parvins à rendre à force de travail, mais à tout prendre médiocre d'intention et d’eflet, celle peut-être de toutes que j'aime le moins, et qui n'entrera point dans mon recueil si je ne reviens point sur

À. Mot laissé en blanc dans le texte.

son compte), enfin Zéphyre et les autres vents, qui est au contraire une de mes meilleures. Les fables sont journalières comme les armes.

DécemMBRE. À Rueil, Cabanis m'avait indiqué une fable de Lessing qui n'avait jamais été imitée en français, et qu'il m'annonca comme l’une de celles dont l'idée était la plus originale et le sens le plus philosophique ; c'était Les ânes en ambassade devant Jupiter. Je lui avais promis de la chercher dans Lessing dès que je serais à Paris, et de lui en rendre bon compte. Je lui tins parole, et je lui envoyai au commencement de ce mois une fable sous le même titre, arrangée à ma manière et sur laquelle il m'éerivit les choses les plus encourageantes, en m'exhortant fort à continuer et à publier promptement mon recueil : mais le brouhaha de Paris, quoique j'en vive assez éloigné, des affaires et d’autres travaux m'arrêtèrent dans ma course : je ne fis plus qu'une petite fable douce et morale, en quatrains, intitulée {a Poule et le Coucou. Je fermai mon portefeuille, et ma fièvre de fabuliste qui avait duré un peu plus de trois mois se passa sans que je susse comment, pas plus que je n'avais su comment elle était venue. Je pris congé des vers, ou plutôt ils prirent congé de moi. Je ne fis aucun effort pour les retenir, et je m'occupai de vile prose.

Ce que j'avais éprouvé de la part du Mercure m'avait tout à fait dégoûté d'y travailler. Je n'avais pas cependant déclaré positivement que je n'y travaillerais pas. Je ne voulais ni me donner cette défaveur, ni m ôter une ressource que ma malheureuse position me rendait nécessaire. Tout entier au travail qui m'occupait depuis trois mois, je marquai seulement ma coopération au nouveau Mercure par deux fables que j'y fis insérer pour tâter le goût du publie, l’une en octobre et l’autre en novembre : la première est La rose, le jasmin et le chêne, la seconde Le cheval et l’äne. En décembre, je donnai un chapitre de mon Histoire littéraire d'Italie, où je traite de la tragédie italienne au xvr° siècle. Il fut partagé en deux articles, qui parurent à quelque distance l’un de l’autre. Mais ce n'étaient pas là des Extraits, et c'étaient des Extraits qu'on me demandait. Je repris ce triste travail par la traduction en vers de L’art d’aimer d'Ovide, que Saint-Ange venait de publier. Je ne craignais pas de trouver là rien qui donnât prise aux rigueurs de la censure. Je fis donc cet article sans trop de peine. J’y suivis, sans blesser ma conscience littéraire, le système d'indulgence que j'ai toujours eu . avec cet auteur qui prouve mieux que tout autre la différence qu'il y a entre le talent et l'esprit. Je ne renoncerai à ce système que

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