Lettre inédite à Amaury Duval, non datée (mars
6. Mars 1808, p. 450: Supplément au recueil des lettres de M. de Voltaire.
ou pour mieux dire il est réveillé. Il ne s'occupe pas de Racine, que d'autres loueront suffisamment ; il s'en prend à La Harpe, qu'on ne critiquera jamais assez. Pour lui asséner plus de coups, et de plus rudes, il ajoute même à son Commentaire ses Œuvres choisies el posthumes, éditées en 1806 ; de la sorte, il n’a pas moins de onze volumes à condamner.
Comme il n’a pas de raison précise de commencer, le Journal n'en a pas de finir; point d'autre, que le bon plaisir de Ginguené. Puisqu'il eut si peu souvent l'occasion de suivre son caprice, ne lui en veuillons pas s’il s'interrompt tout d'un coup, et nous fausse compagnie sans prendre congé. En 1814 seulement, frappé par le caractère exceptionnel des événements qui se dérouleront sous ses yeux, il se remettra à écrire ses impressions ; mais pour peu de jours ?. Il n’est point parmi ces grands seigneurs de la littérature, qui, non contents d’avoir occupé de leur vivant la scène du monde, prétendent y figurer encore après leur mort, par les Souvenirs, les Mémoires ou les Confessions. Son rôle a toujours été plus modeste ; il s'estime heureux, si le public veut bien conserver le souvenir de ses fables ou de sa critique ; il le tient quitte de sa personne. Sa personne n'intéresse que lui-même ; c’est bien le moins que l’on doive pardonner à la faiblesse humaine.
Il y à des objets que l’on aime moins par leur beauté intrinsèque, que par leur caractère et par leur style; leurs lignes, leurs formes, leurs couleurs, sont comme liées par une harmonie secrète; ils sont le témoignage permanent d'un goùt qui n'est plus le nôtre, mais qui à eu sa raison d’être ; ils ont représenté, pendant une génération et quelquefois pendant tout un siècle, un idéal d'art: ce souvenir demeure en eux, et leur donne une noblesse et une valeur. Le Journal de Ginguené a ce genre de charme ; il représente pour nous le xvur° siècle finissant, avec ses haines tenaces, ses passions vigoureuses, sa manie littéraire, et sa sentimentalité raisonneuse.
1. OEuvres complètes de Racine, avec le commentaire de M. de la Harpe, Paris, 1807, 7 vol. in-8, OEuvres choisies el posthumes, Paris, 1806, 4 vol. in-8. L'article de Ginguené, commencé en mars 1808, p. 552, se poursuit en avril, p. 162; mai, pp. 359 et 40%; juin, p. 992.
2, Encore ces impressions se réduisent-elles surtout à un état de recettes et de dépenses. Gollection Parent de Rosan, ms. cité, folio 130: « Janvier 1814. Nous commençons une terrible année ! Effrayé des événements qui nous menacent, on ne l’est pas moins de la détresse qui en sera le résultat inévitable. Si je survis à cette triste époque, je ne serai pas fâché de me rappeler comment je Paurai franchie; c’est ce qui m'engage à écrire ici mes recettes et mes dépenses, usage que j'ai perdu depuis longtemps, et qu’on devrait conserver toujours. »
Il est déjà un peu en retard sur son époque; il apparaît déjà comme un peu vieillot, puisque certaines manifestations de la pensée contemporaine se trouvent singulièrement plus près de nous. Mais cette condition même, en accentuant son caractère, lui donne plus de prix. Il ne messied pas à une œuvre d'être surannée, lorsqu'elle est sincère en même temps. Notre goût, après tant d'expériences et de si variées, éprouve une sorte de tendresse secrète pour ce qui est le plus différent de nous.
L'historien, aussi, trouvera son compte dans le témoignage qui lui est ici fourni: témoignage dépourvu d'artifice, et qui est pour ainsi dire vécu, au jour le jour. Ce ne sont point là les aventures d'un brouillon, auquel on aurait appliqué des mesures d'exception, précisément pour châtier des fautes exceptionnelles. Ce sont les mesures appliquées ordinairement, régulièrement, à l’époque d'Iéna et d’Austerlitz, aux hommes qui prétendaient non pas même agir, mais penser avec quelque liberté. Et certes, ce n’est pas à dire que les aspects glorieux de la domination napoléonienne ne soient pas vrais : mais celui-ci est vrai d’une vérité égale. Il a suffi à Ginguené de raconter les faits, pour dresser contre la politique de l'empire un véritable acte d'accusation. Toute liberté de pensée, traquée ; la presse, étouffée; les livres, mutilés; les écrivains, achetés, pour peu qu'ils s’y prêtent, et, s'ils s’y refusent, persécutés ; comme moyens, la fourberie alliée à la violence ; voilà ce qu'il nous montre, avec une saisissante simplicité. Le Journal sert d'illustration aux décrets et aux lois sur la police de l'esprit, il nous les montre en action.
Il nous permet d'admirer enfin, sinon un très grand esprit, au moins une belle âme; ce qui est encore moins commun. Courageuse et obstinée, elle s’est assignée une tâche vers laquelle elle revient toujours, chaque fois que l’on veut l’éloigner; elle n'a pas de cesse qu'elle ne l'ait reprise. Ginguené, quand la grande majorité des écrivains se convertit à la politique nouvelle, par des conversions qui ont seulement le défaut de leur être profitables, ne change pas. Sa conscience l’oblige à compliquer les misères de sa vie d’auteur besogneux, par l'hostilité toute-puissante de l’empereur. Il préfère ses convictions à ses intérêts. On a dit souvent que ces simples et obscurs devoirs étaient les plus difficiles à remplir; il remplit le sien avec une énergie qui mérite toute notre sympathie. Les premiers frissons romantiques, qui agitent déjà l'âme de quelques-uns de ses contemporains, lui sont encore inconnus. Point de cris désespérés, ou de sanglots bruyants. Il ne croit pas que sa douleur soit la mesure
de celle du monde; il ne crie pas que l'univers est mauvais, parce que lui-même est malheureux. Sa tristesse n'est pas matière à littérature; son style simple, voire un peu lourd, semble même dissimuler ses sentiments profonds, loin de vouloir les amplifier et les exagérer; il faut être très attentif, pour saisir parfois dans l'allure de ses phrases une amertume passionnée, qui se traduit malgré elle. Il est courageux; il est brave. Il professe, pour lui-même et pour les autres, cette idée constante, qu'il existe un bien à réaliser; et qu'on doit mettre tous ses efforts à le réaliser, en effet : alors seulement, on remplit la mesure de son être. Voilà pourquoi, malgré ses défauts, qui sont évidents, il fait bon passer quelques instants en sa compagnie. Laissons-lui la parole, pour finir; et puisqu'il nous a si longuement parlé, avec une tendresse si naive, de ses fables, choisissons une fable qui symbolise sa vie !:
Un soir, j'étais presque endormi :
J’entendis frapper à ma porte.
Ouvre, me dit-on, notre ami, C’est la Fortune et son escorte.
— Moi, votre ami! Non, s'il vous plait ; Meilleur gite je vous souhaite.
Allez loger chez l'intérêt :
Que feriez-vous chez un poète ?
— Donne au moins l’hospitalilé
A trois de mes sœurs : l'Opulence, La Grandeur, et la Dignité.
— Je ne le puis en conscience ;
Je la donne à la Pauvreté.
— Pour elles ma porte est fermée.
— Elles iront chez tes rivaux.
— Soit: ils auront de la fumée, Et je garderai mon repos.
A. La fortune et le poële, fable 50.
ù | à “Cut