‹ Journal de Ginguéné: 1807-1808Chapitre 4 sur 28 · ÉTUDE SUR LE JOURNAL DE GINGUENÉ · texte numérisé non relu

ÉTUDE SUR LE JOURNAL DE GINGUENÉ

Voilà comment les petites affaires se mènent ; jugez des grandes.

(Journal de Ginguené.) L — L'HOMME ET L'ÉPOQUE

Le 14 octobre 1806, Napoléon est vainqueur à Iéna; il entre dans Berlin à la tête de ses troupes. Le 8 février 1807, il bat à Eylau les Russes venus au secours des Prussiens; le 24 mai, Dantzig capitule, et le soixante dix-septième bulletin de la Grande Armée annonce que les Français y pénètrent en triomphateurs ; le 14 juin, la bataille de Friedland consacre la défaite de la quatrième coalition.

Tant de guerres, et tant de gloire, restent sans effet sur Ginguené. La politique extérieure et les manifestations qu'elle provoque en France n'ont pas d’écho dans son Journal. L'homme qui, jadis, s’est jeté ardemment dans la mêlée révolutionnaire, le rédacteur de la Feuille villageoise, le prisonnier que délivre le 9 thermidor, l'ambassadeur à Turin, ne s'intéresse plus à la vie de son pays, depuis qu'un maître absolu a remplacé le gouvernement libre des citoyens !. Si Napoléon, qui l’a expulsé du Tribunat, ne pardonne pas à Ginguené son opposition, Ginguené ne pardonne pas à Napoléon le 18 brumaire. La rancune est aussi tenace chez l’un que chez l’autre ; mais les forces sont disproportionnées. Pour rentrer en grâce, il faudrait que l'écrivain s’abaissät; il ne le veut pas. Il

4. La notice la plus complète sur la vie et les ouvrages de Ginguené est celle que Daunou à mise en tête de l'Histoire liltéraire d'Italie, deuxième édition, t. [. Paris, 1824, in-8.

ne veut pas flatter, comme tout le monde. Cette même année, Esmenard peut bien, par son Triomphe de Trajan, tragédie lyrique en trois actes!, mériter une pension de six mille franes ; Fontanes peut bien prononcer un discours dithyrambique, dans la cérémonie que l’on célèbre pour la translation aux Invalides de l'épée de Frédéric le Grand : « Jamais une plus noble fête ne fut donnée par la victoire ?... » : Ginguené ne chantera pas la victoire, et ne louera pas Trajan. On ne lira pas son nom à côté de ceux d'Amalric, Arnault, Baour-Lormian, Carrion-Nisas, Francois de Neufchâteau, Denis Lebrun, Pierre Lebrun, Monti, Monvel, Piis, Tissot, et tous les autres, dans la Couronne poétique de Napoléon le Grand, empereur des Français, roi d'Italie, et protecteur de la confédération du Rhin, où Choix de poésies composées en son honneur : Monumentum aere perennius *. Il ferme les yeux, pour ne pas voir les témoignages de cette adulation universelle, qui s’étalent chez les libraires, remplissent les journaux, envahissent le théâtre, s'insinuent jusque dans les concerts et dans les bals: « Salle des redoutes et concerts, rue Grenelle-Saint-Honoré. Aujourd'hui, redoute et bal masqué. Sérénades dans les intermèdes. A dix heures, concert d'harmonie, dans lequel il sera exécuté la bataille d'Iéna. Au bruit des canons et des fusillades imité par la physique, un rayon de lumière traverse rapidement les airs, et va frapper un nuage transparent qui s'enflamme et présente en caractères de feu ces mots: « Vive l'Empereur‘... »

Ginguené n'appartient pas non plus à la grande littérature d'opposition : ni au groupe de Chateaubriand, parce qu'il le déteste, et que toutes ses convictions, politiques, religieuses, philosophiques, l'en séparent ; ni au groupe de Mme de Staël, qui l’étonne par ses paradoxes, et l’effraie par ses allures. À engager ouvertement la lutte contre Napoléon, il risquerait l'exil. Or, l'exil n’est guère supportable que pour les gens riches, qui trouvent dans leur fortune le moyen d'en adoucir l'amertume ; il n’est guère glorieux que pour les auteurs très connus, auxquels il confère l’auréole de la perséeution. Pour les talents moyens, et pour les bourses légères, il est néfaste. Mieux vaut ne pas provoquer les mesures de rigueur, quand on est sûr de succomber dans une lutte inégale. À quoi bon crier ? Tout de suite, on étoufferait sa voix.

Il se replie done sur lui-même. Condamné à ne plus se mêler à la

1. Musique de Persuis et Lesueur, Paris, 1807, in-8. 2. Monileur, 48 mai 1807. — 3. Paris, 1807, in-8, k. Moniteur, k janvier 1807,

vie du dehors, il regarde passer sa propre existence. Il éprouve le besoin d'analyser sa propre activité, pour être bien sûr qu'il l’exerce ; il en désire un témoignage matériel, et comme une preuve écrite : son Journal. Ce n'est point une œuvre destinée à la publicité : elle n'est pas composée ; elle est sans art; elle contient des négligences et des répétitions, qui n’échappent pas à l'œil perspicace d'un auteur habitué à se relire, et que cependant il ne corrige pas. On ne corrige pas les termes d’une confidence qu'on se fait à soi-même, La succession chronologique des événements est la seule loi qu'il observe. Ces événements même présentent un caractère très particulier, dù aux circonstances dans lesquelles il se trouve : ils se rapportent tous à sa vie littéraire. L'homme ne semble atteint que dans la mesure où l'écrivain l’est d'abord. La préparation d'un cours, la lecture d’une pièce de vers, les péripéties d’une querelle de poètes, sont les seuls faits qu'il consigne ; la joie ou la souffrance qu'il éprouve pour une fable qu'on applaudit ou pour un article qu'on censure, sont les seuls sentiments qu'il laisse transparaitre. Ce sont les impressions d'un auteur auquel on a défendu de sortir de son métier. Il en sortait volontiers autrefois. Échappant à la manie littéraire, qui a condamné tant de ses contemporains à la froideur et à l’artifice, il s’est mêlé à l'action au moment où il était à la fois le plus dangereux et le plus beau de l'exercer. Ilen a gardé le goût ; il n’a pas quitté volontairement la politique: on l'en à chassé. Maintenant, sa seule facon d'agir, c'est d'écrire : voilà pourquoi il attache tant d'importance au détail de sa production intellectuelle. Voila pourquoi, en même temps, le ton de son récit varie d'une page à l’autre: de la bonhomie, voire de la candeur, lorsqu'il reste en tête-à-tête avec lui-même, et qu'aucun souvenir fàcheux ne vient le troubler ; de l'esprit : il a la vue percante quand il s’agit de distinguer les défauts d'autrui, et se complait à les signaler avec humour. Arrive le souvenir des injustices qu'il a subies, ou la menace des vilenies qu'on lui fait subir encore : il songe à ce que son existence contient de mélancolies et de tristesses aceumulées ; le dégoût le prend, et transforme en plainte ou en réquisitoire le récit paisible des faits.

Sage parce qu'il est obligé de l'être, Ginguené s'applique à être sage tant qu'il peut. Puisque la grande joie de vivre librement, en communion d'idées avec ses contemporains, lui est refusée, il cherche à saisir au passage de petites joies, qu'il savoure, et qui, s’unissant l’une à l’autre, lui permettent de passer des jours dignes encore d'être vécus, Il s'efforce de se construire un bonheur relatif,

tel que le xvur° siècle le concevait, et tel que la philosophie le présente à ceux qui sont désabusés. Il la connaît bien, pour l'avoir toujours admirée et défendue; il n'ignore aucun des conseils qu'elle donne : le moment est venu de les mettre en pratique. Le meilleur, pour se défendre d'une tristesse obsédante, est d’appliquer son esprit à des objets divers. En retrouvant dans ses papiers les vieux airs qu'il a composés autrefois‘, Ginguené retourne de quarante ans en arrière. C'était le temps où il mettait en romances les vers de Dorat, afin de plaire aux belles dames de Rennes. Puis il arrivait à Paris, avec beaucoup d'espoir et peu d'argent, doué aussi bien pour la musique que pour la poésie: qui sait si la fortune ne lui eût point souri davantage, s’il avait abandonné la poésie pour la?musique ? ? Puis encore, la fameuse querelle qui partagea la ville et la cour, en faveur de Piccini, ou en faveur de Glück. Il avait pris résolument parti pour le maitre italien, qui l'avait récompensé en l'’admettant dans sa confidence. A l'évocation de ces souvenirs, ses fantaisies musicales le reprennent : et il est tout heureux de constater que ce qu'il vient d'écrire ressemble à un air de Didon. Car il fut le premier à entendre ee chef-d'œuvre, en 1777. La reine avait imposé le mème sujet à Sacchini et à Piccini ; Piccini se retira pendant dix-sept jours à la campagne, et revint avec la partition tout entière : 1l la joua, en pleurant, devant Ginguené, qui pleurait *. Ouvrir son forte-piano, retrouver un air favori, corriger des brouillons anciens, chercher des inspirations nouvelles, enrichir le trésor des compositions soigneusement gardées qui peu à peu s’accroit: n'est-ce point le fait d'un sage, ami des Muses *? Voici une autre occupation pour l'esprit; et, pour une sensibilité un peu aigrie, une autre occasion de s’adoucir. Ginguené a tendrement, galamment, fidèlement aimé sa Naney ; il l'aime encore,

4. Nous n'avons pas pu retrouver les compositions musicales dont parle le Journal.

2. Ginguené à recopié de sa main deux pièces qui furent jouées en 1783 sur un théâtre de société : Les confidences à la mode, dont la musique était de lui ; et Le pelit souper, où l'abbé qui veut parvenir, dont la musique était de Dalayrac, Sur la seconde, il écrit: « La musique est de Dalayrac; c'était son début; il était fort jeune ; il partit de 1à pour s'élancer dans la carrière qu’il a remplie avec succès, Je cherchai à m'en ouvrir une autre ; il fit peut-être mieux que moi » (Bibl. Nat., FF. NA. Collection Ginguené, 9214. Musique).

3. Nolice sur lu Vie et les Ouvrages de Nicolas Piccini, par P.-L. Ginguené, de l'Institut national des Sciences et Arts, Paris, an IX, in-8, p. 6% et suiv.

4. En 1813, Ginguené reprendra sa collaboration au Dictionnaire de musique, dont la publication avait été interrompue depuis 1791 (Encyclopédie méthodique, où par ordre de matières, Musique, tome 1, Paris, 4791, in-4; tome IT, Jbid., 1818, in-4),

comme au premier jour!. Mais aucun enfant n’est venu égayer leur ménage ; et dans leur grande bonté, ils ont recueilli un petit orphelin anglais, qu'ils chérissent comme leur propre fils. Il s'appelle James Parry. Diderot aurait bien décrit une scène dans le genre de celle que le Journal nous raconte, peinte par Greuze. On aurait vu un intérieur modeste, mais aimable : le couvert est mis, etau milieu des mets, il y a place pour un vase de fleurs. Tandis que dans le fond,Mme Ginguené jointles mains en signe d'admiration, on remarque au premier plan le petit James, dont la physionomie exprime la surprise et l’attendrissement. On ne distingue pas le visage de Ginguené, parce qu'il tient son papier devant ses yeux. Mais on devine bien qu'il veut cacher ses larmes. Ces effusions familiales se reproduisent assez souvent. Notre poète lit une pièce de vers « à son cher petit James », en lui faisant cadeau d’une montre ; il lui en lit une autre, le jour où il atteint sa quinzième année ?. Le compliment du 9 juin 1807 n'est pas sans intérêt. Huit ans ! dit Ginguené: c'est l’âge heureux, où les passions sont encore inconnues. James est toute pureté et toute vertu. En sera-t-il toujours de même? Les erreurs des sens et de la raison ne l’abuseront-elles pas un jour? Ne sera-t-il pas la victime des préjugés ? Non point, si son éducation le prémunit contre les dangers qui l’attendent :

Pour être homme, sois toujours libre :

Sois toujours bon pour être heureux.

La poésie du bon Ginguené s’évertue à être familière; mais elle n'y réussit pas tout à fait. Elle insère, dans son style noble et guindé, une expression puérile, un tour simple et naturel, qui semblent lui faire peur: vite, elle retourne aux beautés de convention. Le sentiment est supérieur à la forme :

Que j'aime ta gaité naïve,

Sans effort, sans fin, sans sujet, Tes questions sur chaque objet, Ta petite mine attentive

Aux réponses que l’on te fait, Ton air si plaisamment distrait

À. On connaît l’épitaphe de Ginguené, composée par lui-même : Celui dont la cendre est ici Ne sut, dans le cours de sa vie, Qu’aimer ses amis, sa patrie, Les arts, l’étude, et sa Nancy.

2, Ces poésies ont été insérées dans les Fables inédites et Poésies diverses de Ginguené, Paris, 1814, in-12.

Quand l'explication arrive !

Quand tu souris à ton ami, Quand tu m'’appelles ton Mimi, Par tes enfantines tendresses, Par tes baisers et tes caresses, Le vol du temps est ralenti, Le noir chagrin est adouci...

P.3. Un autre remède au « noir chagrin », c'est le travail. Par là aussi,

Ginguené se rattache au xvmr siècle; il est possédé de ce même désir de savoir qui a fait d’un d'Alembert, d'un Diderot, d'un Voltaire, les esprits les plus laborieux qu'on ait jamais connus. Son érudition embrasse toutes les matières, comme l'Encyclopédie. C'est à la littérature italienne qu'il s'est arrêté maintenant. Ila parlé pour la première fois devant les auditeurs de l'Athénée? pendant l'hiver de 1802 et les premiers mois de 1803; il s’est interrompu en 1804, et a repris son cours en 1805 et en 1806*. Il n’a pas craint d'aborder la période confuse des origines : labeur énorme, à un moment où la France ignore tout sur ce sujet. L'époque à laquelle il est arrivé, dans la suite de ses lecons, est moins ingrate : mais sa méthode ne change pas : il veut pénétrer dans tous les détails ; lire tous les textes, les bons, les médiocres, et même les pires; posséder à fond la biographie de chaque auteur; suivre tous les genres depuis les monuments grossiers de leur première existence, jusqu’à leur décadence et à leur mort; donner enfin de la littérature italienne un tableau aussi complet qu'il était humainement possible de le faire alors. Duram provinciäm cepi, écrit-il un jour à un ami, à propos du travail qui l'écrase*. Et une autre fois : « J'ai la tète grosse comme un boisseau de ma lecon d'aujourd'hui qui n'est pas faite”... » Sa conscience lui interdisait les développements faciles, qui permettent de gagner du temps; ses auditeurs étaient sûrs de recevoir chaque fois de lui des enseignements solides et substantiels. À ce système, le professeur s'épuise vite; à peine a-t-il terminé son cours, qu'il doit songer au cours suivant; il n'a pas le temps de se reposer; il n'est plus libre de s'arrêter ou

4. Insérée d’abord dans la Décade (t. LIT, 21 juin 1807, p. 568: À mon cher petit James, le jour de sa naissance, 9 juin 1807).

2, De l'établissement connu sous le nom de Lycée, d'Athénée, et de quelques établissements analogues, par Gh. Dejob. Paris, 4889, in-8 (Extrait de la Revue inter mie de l'Enseignement du 15 juillet 4889).

Histoire de la Litt. italienne, &. T, Paris, 1844, in-8.

F Lettre inédite à Amaury Duval, ‘du 26 ‘vendémiaire (sans indication d’année). Apparticnt à la famille Mazeran.

5, Lettre inédite à Am. D. (sans indication de date), même provenance,

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de continuer; il n'est plus le maître de son propre travail, qu'il a promis, et qui est attendu. Ne nous étonnons pas, si Ginguené nous dit ici qu'un tel effort, prolongé pendant cinq mois, altère sa santé. Ses études sur la tragédie, la comédie, et le drame pastoral, rempliront un volume entier de son /Jistoire de la littérature italienne; ses études sur le poème didactique et la satire, un demivolume encore. L’ouvrier qui s’est chargé d’une aussi lourde tâche a le droit de se dire fatigué.

Un des traits les plus accentués, encore, de cette psychologie, est l'amour de la nature. Cette fois, ce n'est plus Voltaire : c’est l'influence de Rousseau que nous retrouvons. Pour avoir chéri Rousseau, pour l'avoir exalté au moment de sa gloire ?, pour l'avoir vaillamment défendu dans la Décade, au moment où la réaction l’attaquait, pour s'être nourri de sa pensée, Ginguené à toujours gardé, en pédagogie, quelque chose de l'Émile; en politique, quelque chose du Contrat social ; et beaucoup de la Nouvelle Héloïse, en matière de sentiment. Parmi les noms de lieux que le Journal évoque, apparaissent d'abord ceux auxquels le nom de Rousseau est resté lié. Ginguené parcourt la forêt de Montmorency à pied, comme jadis son maitre; peut-être se laisse-t-il égarer dans les mêmes sentiers, et s'assied-il sous les mêmes chènes. Bien plus! il se rend à l'Hermitage, recommencant le pèlerinage qu'ont fait tant de fidèles et tant de disciples; il entre dans la maison qui abrita le philosophe; son imagination et son cœur peuvent lui donner l'illusion qu'il va le rencontrer. Les autres campagnes qu'il parcourt, pour émouvoir moins vivement sa sensibilité, ne sont pas moins séduisantes par leur pittoresque aimable et souriant; elles n'ont rien d’àpre ni de rude; aux hommes de sa génération, qui ne cherchent

pas encore des sensations compliquées dans des paysages rares, elles :

plaisent par leur amabilité paisible; leurs noms même ont des consonnances harmonieuses : Meulan, Rueil, Saint-Germain, Fontenayaux-Roses. Ajoutons que ce décor charmant est animé. Ginguené ne s’y promène pas sans but; il est toujours sûr de rencontrer un ami au bout du chemin. A l'Hermitage, c'est Grétry, qui termine ses jours dans la retraite après une carrière remplie d’apothéoses. Il ne compose plus; mais il parle volontiers musique et art, il mvite

1. Histoire de la Litt. italienne, tome VI, 1813; tome IX, 1819. Les trois premiers chapitres (Du poème didactique au seizième siècle, De la Satire italienne au seizième siècle, Suite de la Satire italienne) sont encore de Ginguené, le reste est de Salf.

2. Lettres sur les confessions de J.-J. Rousseau, Paris, 1791, in-8.

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