‹ Journal de Ginguéné: 1807-1808Chapitre 5 sur 28 · PM · texte numérisé non relu

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les auteurs d'hier à se rencontrer chez lui avec les auteurs de demain: vivre avec les jeunes, c'est encore une facon de ne pas vieillir. Rueil abrite Cabanis et sa famille? : sa femme, sœur de Mme de Condorcet; sa fille ainée, la petite Annette, âgée de huit ans; son neveu, Georges Montaigu, qui sera médecin, lui aussi, et prend ses grades à l'Université de Paris. Mais la joie que Ginguené éprouve à se trouver au milieu d'êtres chers est troublée par le pressentiment de la mort. Cabanis, touché déjà par la paralysie, attend sa fin avec la sérénité des sages antiques. De tous les Idéologues, c'est l'esprit le plus ouvert peut-être, la raison la plus vigoureuse, la volonté la plus active*. Ginguené se sent le cœur serré, en pensant qu'il l'embrasse pour la dernière fois : c'est un peu de sa propre vie qui s’en va. Dans ces beaux paysages, l'âme de l'idéologie semble s'être dispersée : à Fontenay, Mme Helvétius, l’ancienne Notre-Dame d'Auteuil, ainsi que l’appelaient ses amis; à Meulan, Mme de Condorcet, qui recommence avec Fauriel une nouvelle vie. Joie mélancolique, que celle de retrouver ainsi des amis autrefois inséparables, de passer avec eux des heures trop rapides, et de quitter leur solitude pour reprendre le cours d’une destinée encore plus pénible que la leur! Hier encore, leur groupe, leur parti, pour mieux dire, dominait dans les assemblées, occupait le pouvoir, tenait dans ses mains les destinées de la France : la philosophie semblait arrivée au moment de son triomphe. Aujourd'hui, elle est vaincue; on ne veut pas qu'elle agisse; on ne lui permet même plus de parler librement. Tout, au cours de ces visites, prend une signification; même les rencontres banales que l’on peut faire dans les petites voitures : comme celle de Mme Vernet, dont la vue rappelle à Ginguené les pires jours de la Terreur. Il revit ces moments terribles : Condorcet décrété d'accusation, obligé de quitter précipitamment sa maison d'Auteuil, et de chercher un refuge dans Paris ; et la modeste tenancière d'une maison meublée l'accueillant chez elle au mépris de la mort, en disant : «Il est vertueux et proscrit, qu'il vienne! » Condorcet ne quitta sa demeure, le 25 mars 1794, que pour aller chercher la mort*.

1. M. Brenet, Grélry, sa vie el ses œuvres, Paris, 1884, in-8, p. 24 et s.

2. À. Guillois, Le Salon de Madame Helvélius, Cabanis et les Idéologues, Paris, 4894, in-16. La marquise de Condorcet, sa famille, son salon, ses amis, Paris, 1897, in-8.

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