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Les limites des voyages de Ginguené ne s'étendent jamais loin; ses expéditions les plus longues ne le mènent pas au delà des environs de Paris. Mais son centre n’est pas la grande ville. Il ne l'habite que lorsqu'il y est forcé, en hiver. Aussitôt que le printemps arrive, il ne veut plus y rester : vite, il emballe la provision de livres qui lui est nécessaire, il part, il s’installe dans sa résidence favorite, à Saint-Prix. Alors il se sent enivré de joie; le spectacle de la campagne le met «hors de lui‘ »; son émotion est si vive, qu'il a besoin de plusieurs jours pour se remettre. Il lui faut courir à travers les champs, voir si le blé commence à pousser, parler aux paysans qui le reconnaissent, respirer à pleins poumons un air plus pur. Il abandonne même ses travaux littéraires les plus pressants : ce qui lui cause un remords délicieux. De son cabinet de travail, par la fenêtre ouverte, il voit la pente de la colline qui descend vers le fleuve, la vallée de Montmorency, la forèt, tout le paysage familier dont il fait pour ainsi dire partie : au point qu'il se sent transplanté quand il le quitte. Souvent, ses amis le trouvent dans son jardin, au milieu des roses qu'il cultive avec amour, et qu'il greffe luimême, en connaisseur. S'il lui arrive d’être maussade et chagrin, à la ville : il se sent disposé au pardon et à l'oubli des injures, aussitôt qu'il se retrouve parmi les arbres et les fleurs. C’est la vraie vie qui recommence, la bonne vie naturelle, loin des hypocrites et des méchants. Une étrangère qui vient voir, quelques années plus tard, « l'excellent », « le philosophe Ginguené », « sur sa colline », est frappée d'une sérénité qu'elle ne s'attendait point à trouver : les champs calment son amertume. « Nous emportàmes », dit lady Morgan, « des impressions de la sagesse et de la dignité humaines, qui nous firent concevoir plus d'estime pour l'espèce à laquelle il appartient? »
Telle est l'époque : toute à la gloire napoléonienne, en cette année 1807, où les aigles victorieuses brillent d’un éclat toujours plus resplendissant. De même que les ennemis du dehors sont écrasés, ainsi les résistances du dedans sont brisées. On n’a le droit de parler que pour dire: Vive l'Empereur. — Et tel est l’homme: comme il veut rester fidèle à ses principes, il est suspect; et comme il est sensible, il souffre. Il a perdu toutes ses illusions, et celle
Mme Vernet appelle « son bon Sarret »? (Voir Dr Robinet, Condorcel, sa vie, son œuvre, Paris, 1895, in-8. Annexes, p. 369: Notes biographiques sur Mme de Condorcet et sur Mme Vernet, par Mme O’Connor).
A. Lettre inédite à Amaury Duval, 26 mai 1807.
2, Lady Morgan, La France, Paris et Londres, 1817, 2 vol. in-8, tome II, p. 262 et suiv.
même qu'on abandonne la dernière: l'espérance d'un bonheur à venir. Les demi-joies qu'il s'efforce de tirer du présent ne le satisfont pas entièrement: il s'efforce de s'en contenter tant bien que mal. Sa vie en acquiert une dignité que ses amis admirent, et qui mérite l'hommage de ses ennemis même’. Pour nous, nous le connaissons assez maintenant pour écouter avec sympathie les confidences qu'il va nous faire sur son rôle à l’Institut ; sur la composition de ses Fables; et sur la fin de la Décade philosophique.
La troisième classe de l'Institut n’est pas contente.
L'Institut, organisé par un décret de la Convention, en date du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795), a été réformé par un décret du gouvernement consulaire, en date du 23 janvier 1803?. Il comprenait trois classes : sciences physiques et mathématiques, sciences morales et politiques, littérature et beaux-arts. Il en comprend quatre, sous sa nouvelle forme : sciences physiques et mathématiques, langue et littérature françaises, histoire et littérature ancienne, beaux-arts. C’est fort bien, pour les archéologues; pour les philosophes, c’est fort mal. En supprimant la place qui leur a été réservée, on a voulu supprimer leur existence officielle. La mesure à été prise contre l'idéologie, qui trouvait dans l'Institut une force permanente et un centre de résistance. On l'a brisée et divisée ; on l’a ramenée ou bien à la littérature, ou bien à l’histoire.
Seulement, il se trouve que la troisième classe, formée d'éléments disparates, est sans éclat, voire même sans vie. Les candidats ne mettent guère d'empressement à solliciter l'honneur d'y entrer; la chose est trop facile. Elle compte peu d'esprits originaux, de ceux qui font la valeur d'une institution. Les philosophes auxquels elle sert de lieu d’exil ne dissimulent pas leur mépris pour les purs érudits. Même elle a, auprès du publie, fâcheuse réputation. On ditque
1. Remarquons que le jugement de Chateaubriand lui-même s’adoucit, lorsqu'il parle de cette époque de la vie de Ginguené : « Il a fini ses jours littérateur distingué comme critique, et, ce qu’il y a de mieux, écrivain indépendant dans la Décade... »
2. Voir L.-F, Alfred Maury, Les académies d'autrefois. L'ancienne académie des Tnscriplions et Belles-Lettres, Paris, 4864, in-8.
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ses membres ne font rien d'utile, et qu'ils s'occupent gravement à vider leurs vieux cartons, pour avoir l'air de remplir les séances".
Ginguené est le moins content de tous. Ses talents de littérateur étaient dignes d’une autre classe, la seconde. Encore sa nomination a-t-elle eu des aventures singulières. « C’est par erreur, annonça la Décade au moment où les désignations furent faites?, « que le nom du citoyen Ginguené a été omis sur la liste des membres de l’Institut, publiée par d’autres journaux. C’est par une autre erreur que l’on à annoncé depuis dans les mêmes journaux que Le citoyen Ginquené, dont le nom avait élé omis dans l'arrêté relatif à l’organisation de l’Institut, remplace David Le Rot à la troisième classe de l’Institut. Le nom du citoyen Ginguené n’a été omis que dans la copie de l'arrêté du gouvernement sur laquelle les journaux se sont réglés. Les listes originales, et les copies officielles envoyées à l’Institut même, ne contiennent point, dans la troisième classe, le nom de feu David Le Roi; et celui du citoyen Ginguené y est placé, non pas où les journaux ont mis David Le Roi, mais le huitième, comme il l’est ici, immédiatement après le nom du citoyen Dupont ». Ces explications parurent embarrassées au public : d'autant plus que Ginguené venait le vingt et unième sur la liste que publiait la Décade, et non point le huitième. Et cette nouvelle erreur lui fut une nouvelle mortification*.
Il était, si l'on peut dire, académicien né. Au début de sa carrière, il avait présenté aux suffrages de la docte compagnie qui régissait alors les lettres françaises un poème qui n’avait pas eu l'honneur d'être couronné *. En 1788, nouvelle tentative, sans plus de succès : son éloge de Louis XII fut dédaigné, comme l'avait été son poème sur Léopold’. Mais ce double effort montre l'importance qu'il attachait aux lauriers officiels. Plus que l'Académie, dont il n'était pas, il chérit l'Institut, dont il fut dès l'origine. L'Académie, après tout, c'est l’ancien régime, c’est Richelieu, c'est l'oppression exer-
A. G. Perrot, L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Dans l’Institut de France, par A. Franklin, G. Perrot, Gaston Boissier, Paris, 4907, 2 vol. in-8.
2. Décade philosophique, 20 pluviôse an X (10 février 1803), p. 312.
3. Lettre inédite à Amaury Duval, 22 nivôse an X (12 janvier 1802). «Il y a sûrement... un sort jeté sur cette maudite liste de l’Institut. La note ne s’accorde point encore avec elle. Je suis le vingt et unième sur la liste, et Ia note dit le huitième. Comment cela n’a-t-il pas sauté aux yeux du correcteur? Gela était si facile à voir et à rectifier... »