Ameilhon est né à Paris en 1730; il meurt en
mérite enfin l'estime des connaisseurs et l'admiration du public‘! Toutes les qualités requises, Ginguené les possède suffisamment. Sans doute, s'il s'agissait d'une nomination officielle, on hésiterait à prononcer son nom. Personne ne songe à lui pour la présidence, ou pour la vice-présidence, fonctions qui exigent des esprits bien pensants, et non point hostiles à la politique du jour. On se garde bien de lui faire une place dans la commission qui doit présenter à l'Empereur un rapport sur l’état des lettres et des arts en France”; Sa Majesté froncerait le sourcil en le voyant : et lui-même refuserait, suivant toute vraisemblance, de se rendre chez Sa Majesté. Mais l'affaire, ici, se passe en famille. Il s’agit d’un rôle pénible, et qui ne comporte point d'honneurs. Ginguené se présente donc aux suffrages, et Ginguené est élu.
Quelle émotion ne dut-il pas ressentir, entre la séance du vendredi 3 juillet, et celle du mardi suivant ! Que de peines, pour réduire à la brièveté voulue les développements d’une facilité un peu verbeuse ! Quelle déconvenue, si, levant les yeux de son manuscrit, il avait aperçu ses collègues en train de gagner la porte, à pas de loup, ainsi qu'au temps d’Ameilhon ! Mais il a la joie de constater, au contraire, qu'on l'écoute non seulement avec politesse, mais avec intérêt. Sa voix n'a pas été couverte par ces chuchotements importuns, qui naissent discrets, grossissent, bourdonnent, et montrent qu'une assemblée oublie son orateur. C’est un beau jour. Aussi ce premier succès encourage-t-il le nouveau rapporteur à en souhaiter un second.
Voici, en effet, que la première et la quatrième classe font imprimer le compte rendu de leurs travaux. La troisième classe, qui se réveille, et qui est décidément piquée d’émulation, ne restera pas en arrière. Elle veut l'impression, comme les autres. Déjà, le 16 Janvier, une tentative avait été faite dans ce sens. Le procès-verbal de l'assemblée l'indique sans citer aucun nom: ce qui prouve que l'affaire avait paru importante. Car quand il s’agit de vétilles, on nomme sans marchander. « Un membre propose que dorénavant la classe arrête que le compte annuel de ses travaux, qui doit être rendu, en raison du règlement, dans une séance ordinaire générale
4. Sur Pactive collaboration dé Ginguené aux travaux de la elasse, voir la notice écrite par Amaury Duval, dans le tome XIV de l’Histoire liltéraire de la France ; et la Notice historique sur la ve et les ouvrages de M. Ginguené, par M. Dacier. Lue dans la séance publique de l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres du 17 juillet 1818, Paris, 1824, in-4.
2. Ce rapport, élaboré en 1807, est présenté à Napoléon le 20 février 1808.
de l'Institut, soit imprimé suivant l'usage récemment adopté par la classe des sciences physiques et mathématiques. Après une diseussion assez étendue, la proposition est renvoyée à la commission du règlement, qui est invitée à faire un rapport sur cet objet"... » Proposition renvoyée à la commission du règlement : c'est mauvais signe. Elle risque d'y séjourner assez longtemps pour qu'on l'oublie. Mais le remplacement d'Ameilhon par Ginguené, et l'accueil fait au compte rendu transformé, ramène la question à l'ordre du jour. Il se forme un parti: eeux qui ont été loués ne jugent pas inopportun qu'on fasse connaître à la postérité leurs mérites avec leurs noms. Une cabale contraire s'oppose aussitôt aux efforts de la première: elle comprend ceux que Ginguené n'a pas appréciés à leur juste valeur, et ceux qui n'ont rien fait. La discussion s'ouvre, et c'est encore l'avis du rapporteur qui triomphe. Le procès-verbal enregistre sa seconde victoire avec une discrétion qui prouve qu elle fût, cette fois encore, disputée. « Sur la proposition d'un membre, la classe arrête qu'à l'avenir, à commencer de cette année, le compte rendu de ses travaux à la séance générale de l'Institut sera imprimé, sauf les réclamations que pourraient faire ceux des membres qui ne voudraient pas que leur ouvrage fut publié par extrait ? ». Ces mêmes procès-verbaux nous apprennent, un peu plus tard, que cette mesure ne coùta pas moins de 230 fr. 85, pour frais d'impression ?.
Pour ses débuts, Ginguené met ses soins à rester très simple et très prudent. Un bref exorde, en style officiel, rappelle que conformément à l’article XI du décret du 3 pluviôse an XI, chaque division de l'Institut doit parler de ses travaux devant les sections assemblées, comme au sein d’'« une seule et grande famille ». Tout de suite, il passe à l'analyse des mémoires : ceux de M. Mongez sur les mots arqulla, crela et marga; sur l'étain des Romains, et sur leur aes album; sur l'épitaphe de Paternianus ; ceux de M. Petit Radel, sur les monuments des origines historiques de l’Argolide, et sur l'origine européenne du fondateur d'Argos ; celui de M. Toulongeon, sur le régime et la discipline des amphithéâtres romains : et une foule d'autres du même genre. Il va de la notice d'un atlas hydro-
1. Institut national. Classe d'histoire et de littérature ancienne. Procès-verbaux. Année 1807 (Bibliothèque de l’Institut).
2. Ibid., séance du 24 juillet 1807. — 3. Jbid., séance du 2 octobre 1807.
4. Rapport sur les travaux de la classe d'histoire et de littérature ancienne, fait par M. Ginguené, l'un de ses membres, à l'assemblée générale de l'Institut, le mardi 7 juillet 1807, Paris, imprimerie impériale, août 1807, 24 pp. in-4 (Bibliothèque de l’Institut).
L'INSTITUT ai
graphique, par M. Barbié du Bocage, aux Doutes et Conjectures de M. Pougens sur la déesse Nelsalennia, révérée en Zélande : le tout avec une conscience admirable. Il ne peut pas s'empêcher de signaler, en finissant, que « quelques confrères n'ont pas voulu de cette sorte de publicité »: mais sa personnalité n'intervient pas autrement. En 1808, au contraire, il se sent plus sûr de la situation. M. de Quatremère est venu à résipiscence, et lui a permis de louer son « étude sur le combat. du trait entre Apelles et Protogenes, rapporté par Pline le Naturaliste ». Il n’y a plus que M. Larcher qui reste intraitable. Ginguené profite de son autorité croissante pour bien marquer le caractère de son rapportt. « La classe d'histoire et de littérature ancienne n'ignore pas que la publication de ses Mémoires, suspendue pendant plusieurs années, a pu donner lieu à des préventions contre l’activité de ses travaux; elle ne veut y opposer que le tableau de ses travaux mêmes. Cette suspension tenait à des circonstances particulières, qui n'avaient rien de commun avec celles des autres classes. De nouveaux obstacles qui ont succédé aux premiers seront enfin bientôt levés. Les volumes qui paraïitront successivement prouveront, et de quelle nature étaient ces obstacles, et que l’activité de la classe ne s’est point ralentie. En m'ordonnant de rendre, dans sa séance publique, le compte que toutes les classes de l’'Institut se doivent mutuellement de leurs travaux, elle n'avait à craindre que la faiblesse de l'organe qu'elle à choisi ; mais cette faiblesse même ne peut lui nuire; les choses que j'ai à présenter parlent d’elles-mêmes, et suffiraient pour détruire ces préventions défavorables, s'il était vrai qu'elles eussent existé. » Ces expressions modestes ne sont pas inutiles: pour rester maître de la position acquise, Ginguené doit témoigner qu'il ne veut éclipser personne. À ce prix, le bureau chargé de l'examen du rapport et de la censure laisse passer quelques bardiesses, qui pourraient bien déplaire à l’autorité. Sous prétexte de parler des correspondants de l’Institut, Ginguené entame un éloge de Charles de Villers, et de son Æssai sur l'esprit et l’influence de la reformalion de Luther; il célèbre « le progrès des lumières et de la raison » ; il rappelle l’ancienne classe des sciences morales et politiques ; il fait entendre que le but d’une
4. Rapport sur les travaux de la classe d'histoire et de lillérature ancienne, fait par M. Ginguené, lun de ses membres, dans sa séance publique, le 1 juillet 1808, Paris, imprimerie impériale, juin 1808, 50 pp. in-4. Le rapport se poursuit ainsi, d'année en année, jusqu’en 1814. A partir de cette date, c’est Daunou qui prend la succession de Ginguené. Celui-ci est alors tout près de sa fin ; il meurt le 20 novembre 1816,
compagnie littéraire ne doit pas être de collationner des textes ou d'exhumer des vases, mais d'étudier et d'enseigner l'histoire de Ja civilisation humaine, dans sa marche vers la perfection. Jamais il ne s'est montré si habile politique : dans l'archéologie, dans l'épigraphie, dans la paléontologie même, il a trouvé moyen de réintroduire la science qu'on veut chasser, et qu'il défend avec amour : l'idéologie.
Il arrive toujours un moment où ceux qui consacrent leur vie aux recherches arides et aux longs travaux se sentent inquiets. Ils se prennent à regretter d'être restés loin de la foule et loin de la vie, condamnés à créer dans la peine, pour un nombre infime de lecteurs. Peuvent-ils dire, même, qu'ils ont créé quelque chose? Il leur semble qu'ils ont seulement compilé. Les œuvres d'imagination, dont ils ont dédaigné à d'autres moments la gräce inutile, leur paraissent dignes d'envie; elles procurent, avec plus de satisfacüon intime, plus de renommée : à la fois la gloire que le public leur mesure, et l'agrément qu'ils se sont à eux-mêmes refusé. Ils se rappellent qu'autrefois, ils étaient capables, eux aussi, de rimer un sonnet à Philis, ou un madrigal à Eglé ; la science était le moindre de leurs soucis, et leur veine facile produisait sans effort. On commence toujours par être poète ; c'est la loi; qui n’a pas écrit sa tragédie, sa comédie ou son épopée, pour débuter? Ils se représentent cet heureux temps; et par échappées, comme en cachette, ils essayent parfois d'y revenir.
C'est ainsi que Ginguené, en composant ses Fables!, prend sa récréation. En la prenant, ce vieil écolier très studieux travaille encore : il ne saurait s'en empêcher tout à fait. Un jour qu'il se délasse chez son ami Amaury Duval, il voit des plumes et du papier sur la table de sa chambre : il écrit aussitôt une pièce de vers, pour dire qu'il ne se servira pas des plumes, ni du papier?, De même ici : il ée it pour se reposer. Car c’est une besogne qu'aucune Revue n'attend, qu'aucun libraire ne réclame : elle lui parait délicieuse par comparaison. Il est de loisir, et l'inspiration lui vient.
1: Fables nouvelles, par M. P.-L. Ginguené, membre de l’Institut de France, Paris, 4810, in-192, ;