‹ Journal de Ginguéné: 1807-1808Chapitre 9 sur 28 · Nous donnons ces vers en appendice · texte numérisé non relu

Nous donnons ces vers en appendice

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x LES FABLES 39

Le démon de la poésie légère, comme il aurait dit, s'empare de son imagination, et prend sa revanche sur l’érudition. En 1807, on emportait encore un Horace avec soi, quand on voulait être sûr de voyager en bonne compagnie, à l'abri du bavardage des sots : Ginguené relit la sixième satire; l'histoire des deux rats, le rat de ville et le rat des champs, l’amuse et le provoque : le voilà fabuliste. Des fables, il en avait composé trois dans sa jeunesse : l’une d'elles, Le charlatan, avait même paru dans l’Almanach des Muses de 1779. En 1791, La chouette et l’alouette était venue s'ajouter aux trois premières!. Mais depuis seize ans, pris par ses fonctions publiques d’abord, ensuite par ses multiples travaux, il n'avait même plus songé à de telles fantaisies. Sans raison apparente, il se remet à ce genre futile ; il écrit des fables pour le plaisir.

Cette même spontanéité, cette même allégresse éclatent encore, lorsque deux mois plus tard, il cède de nouveau à son caprice. Goût bienheureux, qui ne lui procure pas seulement une distraction, mais un « dédommagement» à ses misères ! Deux fois de suite, « La Muse naive » apparait après une désillusion cruelle : Ginguené joue à faire des fables, et il se sent consolé. Sa volonté semble n'être pour rien dans l'inspiration qui le saisit, comme une fièvre. Quand elle s’estemparée de lui, il éerit sans relâche; le bruit, la compagnie, les voyages, loin de l'arrêter, l’excitent ; il compose tout le long du jour: nous le voyons même qui compose la nuit, afin d’apaiser les douleurs d’une indigestion. Pour un peu, il se laisserait conduire par la petite voiture bien au delà de sa destination; la vue du gros noyer de Saint- Prix le rappelle à temps à la réalité. Inversement, il se garde de faire le moindre effort pour retenir le génie qui s’en va. Tous ses autres travaux, il les accomplit à force de patience ; son énergie le ramène à son bureau, devant son écritoire ; quelle que soit sa lassitude ou sa faiblesse, il peine, et il finit. S'il employait le même système avec les fables, adieu la joie. Elles ne consentent à lui rendre visite, à leur jour et à leur heure, que s'il leur permet de vagabonder au gré de leur fantaisie. Il a peur d'arrêter leur essor pour toujours, à vouloir les fixer un moment.

Nous n'avons aucune raison de douter de sa sincérité. Il fut toujours d’une franchise absolue avec les autres : pourquoi se mentirait-il à lui-même ? On ne voit pas l'intérêt qui le pousserait à altérer les comptes courants de son esprit. Il a dressé en un autre

4. Bibl. Nationale, FF, NA, collection Ginguené, 9194, F. 3 et 4: Table de mes fables, dans l’ordre où je les ai faites.

PS

endroit la liste de ses fables, suivant l’ordre de leur composition! : et cet ordre coïncide parfaitement avec celui qu'il nous indique ici. Croyons done à ce caractère d’exceptionnelle facilité, sur lequel il insiste avec tant de complaisance, et qui l'étonne en même temps qu'il le ravit ; croyons ce que nous aurions peine à croire, de la part ‘ de tout autre : qu'il avait déjà composé la moitié de ses fables, au moment où l'idée Jui vint d'en publier un recueil. Ceci rendra plus curieux encore un autre caractère de sa création poétique, qui n’est pas moins certain que le premier, et qui pourtant semble le contredire : l’origine littéraire, voire même livresque, des vers qu'il écrit spontanément.

Il serait amusant, en effet, de comparer le Recueil des fables, une fois imprimées, au Journal. On verrait alors que Ginguené les a presque toutes déplacées ; et qu’à part la première, qu'il a laissée en tête comme par reconnaissance ?, il a bouleversé leur ordre primitif. On aurait le plaisir facile de deviner les préoccupations auxquelles il a obéi. La citrouille et le jonc, Le cheval et le bœuf, La rose, le jasmin el le chêne, la troisième, la quatrième et la cinquième, deviennent la onzième, la douzième, et la seconde du recueil. Ainsi.de suite, à l'avenant. Quels sont les motifs de ces changements ? C'est qu'il met de l’art dans sa facon de présenter les choses : après une fable qui est courte, il veut une fable qui soit longue ; après un rythme uniforme, des vers variés; un sujet plaisant à côté d’un sujet sérieux; non point toujours des animaux qui parlent, mais tantôt des animaux, tantôt des hommes, tantôt des choses. IT ne laissera pas côte à côte La sensitive et la violette, et Le vieux pêcher, composées d'une seule haleine : il intercalera entre les deux Les raisins de Zeuxis, La fermiére et sa fille, L'oiseau à la mode, Les singes el les noïx, La machine hydraulique et l'eau. IL est coquet à sa manière ; il sait que rien ne rebute un lecteur comme la monotonie : il s'efforce de l'éviter — Mais le Journal pourrait nous fournir mieux encore; il pourrait nous montrer comment les images s'associent ou se dissocient dans le cerveau de l'écrivain ; par quel obseur travail un auteur passe d'un sujet à un autre, et choisit celui-ci plutôt que celui-là; suivant quelles habitudes les idées se rassemblent et s'organisent; dans quelle mesure

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