‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 11 sur 40 · XXIV PREFACE · texte numérisé non relu

XXIV PREFACE

téraire donnai celle plénitude de jouissance cl d'accent. Nous avons ainsi dévoré plus d'une scène des contes de Balzac, qui étaient alors fort en vogue à l'Ecole. Mais nous ne finissions guère la séance sans revenir, par habitude, par goût, et aussi par préoccupation des examens, aux grands classiques, au théâtre, à Molière, plus rarement à la prose qui nous soutenait moins. Un jour cependant, nous avions pris la troisième Provinciale. Tout à coup, s'inlerrompant au milieu de l'entretien où le Père et son interlocuteur se renvoient si prestement la balle : « Et dire que. parmi ces idiots d'éditeurs, il ne s'en est pas encore trouvé un, pour imprimer ce merveilleux dialogue en forme de dialogue, comme clans une pièce de théâtre ! Mais tout y est : les coupures, les suspensions, les jeux de scène, l'action; c'est du pur Molière. »

L'autre souvenir a plus de porlée. J'en avais, sur le moment, pris une note, dont la substance et certains détails expressifs me sont restés. Les matinées théâtrales, que Sarcey devait, quarante ans plus tard, si activement concourir à créer, n existaient pas encore, et à l'Ecole', le temps n'était pas aux permissions de minuit. Par exception, nous avions obtenu l'autorisation d'aller voir Rachel dans Polyeucle. Jamais elle ne fut plus admirable. A la dernière scène, elle nous transporta. L'attitude, le geste, l'expression, l'accent,... il me semble que je la vois, que je l'entends encore. Sarcey, à côté de qui je me trouvais, au parterre, n'était pas le moins ému.

Le lendemain, — dans une de nos rencontres

PRKÏACE XXV

du dimanche, — il me reprit, un Corneille à la main. « Ce vieux Corneille, il est bien malin, il ressemble -à tous ses pareils : c'est un enjôleur. Je mets à part ici, bien entendu, la question de la grâce. Je prends les choses à un point de vue purement humain. J'étudie Polyeucle, comme je ferais le Cid, ou Horace, Andromaque ou Mithridate. Eh bien ! ils commencent tous, ces poètes, par aller prendre leur sujet loin, bien loin, dans l'histoire ou dans la légende. C'est le moyen de lui donner du recul, de la perspective, et de nous monter l'imagination. Puis, une fois qu'ils nous ont ravi avec eux sur ce théâtre de leur choix, les voilà qui nous en content, qui haussent tous les sentiments de leurs personnages et leur prêtent un langage égal à ces sentiments. Je ne m'en plains pas, c'est le grand art. Mais il y a là aussi un artifice qui peut tromper la foule, et qui nuirait à notre propre plaisir à nous, si nous n'y prenions garde. « Pour donner plus de dignité à l'action, dit Corneille dans son Examen de Polyeucle, j'ai fait Félix gouverneur d'Arménie..., j'ai pratiqué un sacrifice public, afin de rendre l'occasion plus illustre..., j'ai donné à Sévère un prétexte de venir en cette province sans faire éclater son amour, avant qu'il, eût l'aveu de Pauline... Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre bonté... » Et le reste. Je veux bien. Mais il n'empêche que, pour m'entenclre avec ces « héros », j'ai besoin de les ramener à ma taille. Cette « dignité dans l'action » me gênerait, si je ne me disais que l'action n'est pas tellement différente de celles qui se

XXVI TKEFACE

passent chaque jour, autour de nous; qu'après tout, il n'y a là qu'un drame de famille, où Sévère joue parfois un rôle un peu étrange, et Félix, d'un bout à l'autre, un bien vilain rôle, le pleutre. Pauline elle-même n'est qu'une femme, une autre Chimène, une autre Camille, une autre Hermione, c'est-à7dire une femme passionnée, une femme qui aime. Pour être ainsi vu de plus près, tout ce grand monde n'en est pas diminué. Au contraire. J'entre d'autant mieux dans ses sentiments qu'ils sont ceux que je trouve éternellement au fond du cœur humain et dans le courant de la vie commune. »

Qu'en pensez-vous, cher .Monsieur ? N'y a-t-il pas là déjà quelque chose du Sarcey des conférences de l'Odéon que je rappelais tout à l'heure, — transposant familièrement, ou. comme je le lui ai entendu dire, « embourgeoisant » la tragédie, pour en rendre au public, qui n'est pas composé que de lettrés, et aux lettrés eux-mêmes, l'idée plus accessible et le sentiment plus prochain ?

Agréez, etc..

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