GRÉARD
Le sac de toile grise. — De Dourdan à Paris, en diligence. — L'institution Massin sous Louis-Philippe. — La rivalité scolaire d'About et de Sarcey. Le chapeau de Sarcey et l'Académie.
C'a été, peur moi, une grande surprise de découvrir ce paquet de vieilles lettres. Elles dormaient, depuis plus de cinquante ans, dans un sac de toile grise où Mme Sarcey mère les avait enfermées. Elles passèrent ainsi de main en main sans que nul s'avisât d'y jeter les yeux. Mon maître, qui n'avait pas beaucoup de mé moire, se les rappelait vaguement. Parfois il me con fiait :
— J'ai toujours eu la manie d'écrire. J'expédiais chaque semaine à Dourdan de longues pages pleines de billevesées.
Et comme j'exprimais le désir de les connaître, il ajoutait :
— Cela n'en vaut pas la peine. C'est du pur enfantillage.
Le sac de toile grise continua de sommeiller. Il fallut une circonstance particulière pour me déterminer à l'ouvrir. L'école du journalisme me fit l'honneur de
me demander deux ou trois causeries. Et, naturellement, je voulus prendre pour guide celui qui fut le modèle des journalistes et des conférenciers. J'étalai sur une table cette correspondance de jeunesse, pensant y ramasser quelque détail pittoresque ou quelque anecdote. J'y mis le nez, non sans frémir, car l'écriture de Sarcey, jaunie par le temps, cette écriture lilliputienne, tracée sur des feuillets chiffonnés, est presque illisible. Et puis toutes les pages en étaient mêlées ; la plupart n'avaient point de date. Allez donc vous débrouiller dans un tel fatras ! C'était un travail de bénédictin. Sarcey lui-même s'y serait perdu. L'application de sa veuve, les souvenirs fidèles et précis de sa sœur, Mme Anne Deulin, joints à mes efforts personnels, nous menèrent à bon port. Les lettres furent classées dans un ordre à peu près logique. Je m'armai d'une puissante loupe- et commençai à les déchiffrer.
Quel ne fut pas mon étonnement 1 Là où je croyais ne recueillir que des papotages d'écolier, je trouvai une série de tableaux de mœurs, révocation d'une époque, des descriptions étrangement vives et colorées, animées de cette bonhomie, de cet entrain, de cette belle humeur que Sarcey eut dans le sang, dès l'âge le plus tendre, et qui jaillissaient de lui, qui sortaient de ses regards malicieux, de sa voix grasse, de son ventre indulgent et paternel. Tel je l'avais aimé sur le déclin de sa vie, et tel il réapparaissait, avec les traits fondamentaux de son caractère et de sa physionomie.
Il n'a jamais changé. En 1839, il avait douze ans ; et ses camarades raillaient son embonpoint précoce, sa mine réjouie, son optimisme imperturbable, sa prétention au bon sens, et ses lunettes ! Il portait déjà des lunettes ! Et il était déjà, sans s'en douter le moins du monde, polémiste et chroniqueur.
Pendant vingt ans, jusqu'en 1859, année où il jeta sa rcbe aux orties, je l'ai suivi de la sorte, à travers ces microscopiques pattes de mouche. Tandis que je m'escrimais contre elles, je le sentais à mes côtés. Il y était effectivement ; car du haut du cadre où Marcel Bas chet l'a peint d'un pinceau si large et si ferme, il souriait à mon plaisir. L'amusement que, lui et moi, ncus avons goûté à cette résurrection, sera-t-il partagé par les lecteurs. Je l'espère. Ils glaneront, ce me semble, en ce journal — c'en est un véritable — de curieuses indications, des silhouettes, des scènes piquantes, et d'excellentes leçons de philosophie. Ils y verront défiler Taine, Abc ut, Jules Simon, Michelet et cent figures illustres. Derrière les murs de l'institution Massin, et de l'Ecole normale, ils entendront gronder la Révolution de 1848 ; et dans de petites villes de province, Chaumont, Lesneven et Rodez, ils subiront l'inquisition et l'oppression de l'Empire ; — soutenus, du reste, en ces épreuves, par l'inaltérable verve du narrateur...
Dans tout ceci, le rôle qui m'échoit est très modeste; je m'effacerai, comme il convient, devant l'Oncle, me bornant à relier entre eux ses récits, afin de les rendre intelligibles.
Francisque Sarcey était né à Dourdanen-Hurepoix; il a tracé, dans ses livres, une délicieuse peinture de cette petite cité, demeurée par l'aspect à demi féodale. et où bouillonnaient des passions impétueuses. Elle comptait quelques personnages, Roustan, l'ancien mamelouk de l'empereur, le musicien Ducroq, enfin M. Sarcey père, qui y tenait un pensionnat. Ce dernier n'était pas le moins considéré de la ville ; il s'était formé lui-même ; et parti de Lyon, comme ouvrier, il avait conquis ses diplômes universitaires et occupé pendant plusieurs mois à la célèbre institution Massin, de Paris, une place de maître d'étude. C'étaient là des
titres sérieux à l'estime publique. Il enseigna à son fils la grammaire, l'orthographe, le solfège ; il lui apprit à jouer de cet instrument dénommé bugle et qui inspire aux gens paisibles un légitime effroi. Mais il voulait ouvrir à Francisque une noble carrière ; il ruminait dans son esprit des desseins qu'il accomplit sans mot dire. Un jour, il partit de bon matin pour la capitale. Il en revint radieux ; et la famille s'étant assemblée, il lui apprit la grande nouvelle.
— J'ai parlé de Francisque à M. Massin qui consent à le prendre comme interne. Nous n'aurons rien à payer. Mais il espère que son nouvel élève se couvrira et le couvrira de gloire.
11 se tourna vers l'enfant et lui mit gravement la main sur l'épaule.
— Tu sais, Francisque, ce que l'on attend de tci. Huit jours plus tard, le père et le fils montaient
dans la jaune et poudreuse diligence qui faisait en cinq heures le trajet de Paris. Le père était ravi, et le fils également. Francisque ne ressemblait pas à ces écoliers maussades qui pleurent en franchissant le seuil du lycée ; il y apportait sa santé, sa jovialité naturelle, son ardeur au travail. Ils déjeunèrent dans le quartier des Halles, puis se rendirent rue des Minimes, ou s'élevait l'établissement de M. Massin.
— Tu écriras chaque dimanche à ta mère. Tu nous diras ce qui se passe.
Ils s'embrassèrent. La porte se referma. Francisque était prisonnier.
On se représente malaisément; aujourd'hui ce qu'était une institution de ce genre. L'espèce en est disparue. Il y avait autour de Charlemagne, collège d'externes, cinq ou six internats qui alimentaient ses cours : Jauffret, Verdot, Favart, Cuny et Massin, le plus important de tous. Celui-ci occupait un vaste immeuble avec triple façade, rue des Minimes, rue de Béarn, rue
Saint-Gilles, à proximité de la place Royale, où logeaient alors Victor Hugo et Rachel. C'était un des coins les plus littéraires do Paris.
Le petit-fils de M. Massin a bien voulu m'y conduire en pèlerinage. C'est un aimable vieillard, qui a gardé de ce temps lointain une image très précise. .Nous avons parcouru la maison qui abrite aujourd'hui une confiturerie, gravi le bel escalier à rampe Lcuis XIII, que les élèves dégringolaient jadis en quittant le dortoir ; il m'a montré la chambre où Sarcey s'enfermait pour jouer du cornet à piston. Il le voit encore, rose et joufflu, sanglé dans un habit à la française trop étroit pour lui, et soufflant avec furie dans son instrument. Puis, nous avons refait ensemble le chemin qui séparait la pension du collège, longé la rue de Turenne (autrefois rue Saint-Louis), la rue d'Ormesson, et traversé la place du Marché Sainte-Catherine. Il a même reconnu l'étroite pâtisserie qui vendait, en 1839, des petits pains succulents, dont nos potaches se régalaient.
Ils étaient soumis à une rude discipline, et s'en accommodaient parfaitement, eux et leurs mères. Ils ne se plaignaient pas à cette époque d'être surmenés. A cinq heures du matin, été comme hiver, le tambour les réveillait. Ils sautaient à bas du lit, entraient à la chapelle, de là à l'étude, où ils restaient jusqu'à sept heures et demie. Après ces deux heures de travail, ils avalaient une assiettée de soupe et se rendaient en rang, deux par deux, à Charlemagne. Ils devaient être en classe à huit heures. A dix heures, ils en sortaient, retournaient à l'institution et, sans aucun répit, on les bouclait à nouveau dans une étude qui durait trois heures d'affilée, de dix heures un quart à une heure un quart.
A ce moment, on déjeunait. Enfin !... Vous pensez si ces jeunes estomacs devaient être affamés ! Mais on
leur accordait en tout une demi-heure pour le repas et la récréation. Car il fallait être à deux heures précises à Charlemagne. A quatre heures, retour, gcûter, et récréation de vingt minutes ; enfin la grande étude, qui durait de quatre heures trois quarts jusqu'à dix heures du soir, (pour les grands) avec interruption d'un quart d'heure, à huit heures et demie, peur le souper.
Le jeune Sarcey, qui nous donne ces détails, n'est point offusqué de n'avoir qu'une heure de récréation dans cette immense journée. Il est heureux. Tout l'enchante. Tout lui est motif d'amusement.
18 octobre 1839
M. Bisson est venu me voir avant-hier avec un autre monsieur que je ne connais pas du tout; il m'a beaucoup questionné, m'a dit que son fils viendrait probablement dans la pension Massin. Il m'a donné cent sous, il m'aurait fait beaucoup plus de plaisir en ne me donnant que 20 ou 30 sous, parée que une pièce de cent sous, je ne voudrais pas la dépenser, tandis que 20 sous, je les aurais bien dépensés.
25 novembre 1839
Depuis quelques jours, il est arrivé un nouvel Anglais; il est, contre la coutume des deux autres (Anglais), sans casquette, décolleté par le plus beau froid du monde. Je lui demandais pourquoi il n'avait pas de casquette :En Angleterre, réponditil en mettant la main sur la tête, mais en France, jamais.
29 novembre 1839
Nous avons eu aujourd'hui punition générale, parce qu'on avait fait ce qu'ils appellent une
JOURNAL DE JEUNESSE i
chiacle. Pour sortir de notre étude, il faut descendre un escalier; or ceux qui sont en haut, pour s'amuser, ont poussé ceux qui étaient en bas. Tout le monde dégringolait, c'était risible à voir. On a demandé qu'est-ce qui avait fait cela. Comme de raison, personne ne s'est déclaré; alors il y a eu punition générale. Au reste, depuis le froid, les cent lignes ont plu pour aller au collège, parce que toujours on voulait taper du pied. C'est pourtant bien souvent excusable, car quand il faut attendre que plusieurs pensions défilent, quelquefois il y a un embarras de voitures, alors, comme de concert, on se met à taper du pied. Pan ! Punition générale ! Il paraît que quand il fera véritablement froid, c'est permis de taper du pied.
Ma chère maman. — Tous les dimanches vient un prédicateur; aujourd'hui il en est venu un autre qu'à l'ordinaire, il s'appelle M. Lacarrière. M. Massin nous a dit que c'était un des meilleurs prédicateurs de Paris. Tout ce que je sais c'est qu'il parle beaucoup du nez, a presque toujours un petit mouvement de tête de droite à gauche, qu'il semble s'évanouir à la fin de chaque phrase et qu'il prononce 0ntier, chrétien, comme s'il y avait enquier, chréquien, voilà ce que j'ai remarqué...
Il est plein de bons sentiments ; il écrit à sa sœur Annette de gentils billets :
Ma petite Annette,
Je te remercie des petites pièces que tu m'as envoyées; je suis fort content qu'elles soient le produit de ton travail. J'ai plusieurs choses dans ma baraque que je ne peux guère t'envoyei par lettre, entre autres de petits coquillages ; je te les conserve et tè les donnerai. Je ne t'envoie rien cette fois-ci
parce que je fais cette lettre à la grande veillée, et que je n'ai pas là ce qu'il me fart. Continue toujours de travailler, et toujours aussi je serai ton bon frère.
Et toujours il est content. Il est ravi de la nourriture : « Vendredi, pour second plat, on nous a donné <« à chacun un hareng ; je m'en suis joliment régalé. Le « dimanche, nous avons toujours une petite saucisse... <( Le soir, nous avions un dîner superbe : du pculet à « je ne sais plus quelle sauce, et des haricots à l'huile a et au vinaigre. » Il accueille, néanmoins, avec plaisir, les provisions que sa mère lui envoie par le messager : le chocolat, le raisiné et autres menues friandises. Mais il la supplie de ne pas lui envoyer de trop copieuses victuailles ; il craint les railleries de ses condisciples.
Ma chère mère, j'ai reçu ton paquet avec le plus grand plaisir; la galette était excellente, je viens de la finir il y a quelques jours; le pot de beurre m'a fait aussi un grand plaisir. J'étais, comme tu le dis, un peu las des confitures. J'ai mangé aussi du chocolat. J'ai remis à M. Massin le petit paquet qui était à son adresse; je n'en ai pas entendu reparler depuis. Je remercie ma petite Annette des six sous qu'elle m'a donnés, ei surtout de mes detix billes d'agate. Il y a un élève (Salard, encore plus ■patapouf que moi) à la pension qui avait dernièrement dans sa baraque une poularde rôtie de son pays, une poularde du Mans. Il a été moqué. C'est à qui lui ferait la meilleure niche. Les uns (les plus gourmands) opinaient pour la manger; les autres, autre chose. Cela a causé un désordre dans la ■lasse, tel qu'on l'a forcé à la donne- au domestique et que le malheureux a reçu par dérision le nom de
poularde. Je serais très fâché s'il m'en arrivait autant.
Au fond, les quolibets lui sont à peu près indifférents. Il n'est pas snob peur deux sous. (On ignorait le mot ; et la chose était alors assez rare.) Il est mal nippé, vêtu d'habits de forme antédiluvienne, coupés dans la garde-robe paternelle par la couturière de Dourdan. M. Massin, qui tient au prestige de sa maison, souffre de cette indigence. Il remet le naïf Sarcey dans des mains habiles. Mais il a grand'peine à lui faire entendre raisen. Sarcey n'aime pas le changement.
Je n'ai, dans ce moment-ci, besoin de rien, comme tu me le demandais. On est venu, en effet, me prendre mesure d'un habit et d'un pantalon. Mais il est ennuyeux, le tailleur. Imagine-toi qu'il n'a pas voulu me faire de poches à mon pantalon, ni de pont. Ce n'est plus à la mode ! Va donc, mode ! Et puis, après cela, on voulait me faire une redingote ou un habit à basques qui descendent le long des jambes. C'est à la mode! toujours la mode ! Enfin, toutes ces contestations n'en finissent point. J'ai été chez Mme Galet savoir comment elle désirait qu'on me fît un habit, et, à ma grande satisfaction, elle m'a dit qu'il fallait me faire faire un habit comme tous ceux qu'on m'a déjà faits, pour plusieurs raisons qu'elle m'a alléguées. Il n'en est pas moins vrai que le dépôt des habits a conservé une espèce de rancune contre moi... « Est-il drôle, cet enfant-là, il ne veut pas se faire faire d'habits à la mode ! »
Si notre écolier méprise la mode, c'est qu'il n'est pas coquet de sa personne ; et c'est aussi qu'il a d'autres soucis en tête. Il besogne comme un bœuf courbé
sur le sillon. Il est pris d'une rage de travail. Il sue le latin par tous les pores. Il recopie dans ses lettres ses thèmes et ses versions ; il éclate en imprécations contre le solécisme qui lui a ravi la place qu'il convoitait ; il veut une revanche, il l'aura. Il est premier. C'est une explosion de joie.
Ma chère inère. — Décidément je vogue vent en poupe, et voiles déployées, blanditurque rati ridante favonius aura (c'est un vers que je viens jd'improviser par réniinisaence); décidément les alouettes me tombent toutes rôties dans la bouche; je n'ai plus qu'à battre des ailes et à chanter victoire, car peu s'en faut que dans ce moment-ci je ne sois le coq de la classe. J'ai un bonheur insolent, et c'est de ma vie le premier semestre où j'ai d'aussi bonnes places avec une telle continuité. Enfin je vais te dire la chose sans métaphore ni figure, sans ambages ni détours, sans circonlocutions aucunes, tout bonnement, tout simplement, tout uniment; comme quelqu'un qui voudrait dire il pleut, et qui dit il pleut; ... pour tout dire en un mot, je suis premier. Mais en quoi suis-je premier? voilà le singulier de l'affaire, car être premier, comme dirait Boileau, ce n'est qu'une aventure ordinaire et commune, un coup peu surprenant des coups de la fortune. Mille l'ont déjà fait, mille l'auraient pu faire. Mais que moi qui n'ai pas plus de sentiment de la grécité que le bout de la lancette de M. Diard, que moi qui ne fais jamais un thème grec sans laisser échapper une faute quelconque, je sois premier en thème grec et avec un assez bon devoir; que la dernière fois, j'aie été second dans la même faculté, et que je n'aie manqué la place de premier que par un malheureux hasard, c'est là ce qui, selon ce même Boileau, saisit, frappe, surprend,
attache. Enfin toute cette semaine je suis dans les joies de mon cœur, tout marche supérieurement, tout va on ne peut mieux...
Mais il ne suffit pas d'escalader le rang suprême, il faut s'y maintenir. Et Sarcey a affaire à forte partie. Un concurrent redoutable, un élève de l'institution Jauffret, le lui dispute. Et ce rival, c'est Edmond About...
Ils ne se ressemblent guère. L'un est appliqué, consciencieux, un peu lourd et d'une surprenante bonne foi. L'autre est prompt, hardi, léger, impertinent, paradoxal. Dès le premier jour, l'opposition de leurs caractères se dessine. Sarcey et Abcut sont à treize ans ce qu'ils continueront d'être toute leur vie, la règle et le caprice, l'eau et le feu. About scandalise Sarcey par sa mauvaise tenue, mais il lui inspire de l'admiration. Sarcey a pour ce camarade brillant et débraillé la faiblesse d'un oncle pour son mauvais sujet de neveu.
20 janvier 1841
About, dans ce moment-ci, est fou, je crois. Il ne fait pas ses devoirs, il n'apporte pas ses cahiers, il fait l'amateur, il veut à toute force, aller chez M. Bonvalot. A la classe d'histoire, M. Olleris demande :
— Qu'est-ce qui a bien fait ?
About seul se lève :
— Lisez, M. About.
— Monsieur, je n'ai pas fait le commencement.
— Lisez-nous depuis tel endroit.
— Monsieur, je n'ai pas fait la fin.
— Lisez-nous ce que vous avez fait.
Il lit huit lignes peut-être, c'est là tout ce qu'il
avait fait sur une rédaction qui me tient seize pages. Yoilà son genre.
2j janvier 1842
Ce pauvre About est malheureux comme les pierres. C'est un peu de sa faute. Il sait que M. Leprévost aime l'exactitude, les écritures; il vient en classe sans encre, sans livre, sans cahier au courant, sans devoir, sans leçons; on le renvoie; il est dans ce moment-ci à la porte depuis quatre jours pour la seconde fois. Il s'en venge après par des railleries; il appelle M. Leprévost : conscience en caoutchouc fpas devant lui, comme de raison), et bien d'autres noms encore. Pour moi, je crois que je suis mieux dans l'opinion de M. Leprévost que je n'étais auparavant. Hier soir (samedi soir), il disait encore à propos du selectse français que seul j'avais fait de toute la classe, quoiqu'il l'eût conseillé aux forts :
a Sarcey, voilà un bon élève (hein!), c'est YHercule de la classe. »
Terrible selectœ ! En sortirons-nous jamais ? Cependant, pour me servir des expressions de M. Leprévost, « les bords du torrent s'élargissent ». Car notre professeur est un homme à métaphores, et, comme dit About, un robinet d'eau chaude... « Creuser profondément le sillon (travailler beaucoup) ; s'éloigner en pleine mer (être loin du sens) ; aborder au rivage, être loin du port, être dans les brouillards, dans les nuages; pour faire une version, il faut lever le voile peu à peu. Telles sont ses locutions familières, et une infinité d'autres qui lui reviennent à chaque instant.
21 mars 1843 Me voilà donc encore une fois avec mes six points
d'avance sur About et avec le s plus grandes espérances de succès cette fois. Je suis avec M.Bétolaucleomme jamais je n'ai été; auparavant il disait About et Sarcey; maintenant c'est presque Sarcey et About; il me témoigne à chaque occasion combien il est content de moi, et, quand les inspecteurs sont venus, il a fait mon éloge. About rage; il est dans une colère terrible; il m'a dit :
— J'aurai le pris ou tu diras pourquoi.
Il se met à étudier, à travailler l'histoire; mais il trouvera à qui parler, et si, mardi, ma composition est bonne, il est enfoncé. Du reste, cette opposition que M. Bétolaud met toujours entre nous deux n'a troublé en rien notre liaison. Hors de la classe, nous en rions. Il me parle de ce qu'il va faire pour m' enlever le prix et m'avertit toujours que je ne l'ai pas encore. Je ne le sais que trop.
Mardi dernier, nous avions fini, tous les deux About, nos compositions, et il me dit :
— Veux-tu lire mon devoir, je te lirai le tien.
Je me mets à lire sa composition avec lui, j'arrive à un endroit où il avait mis comme qui dirait en latin secundum domum.
■ — Mais, m'écriai- je, domum est féminin, très féminin !
Il cherche. J'avais raison; il corrige, il est le premier et moi le second à une faute seulement de différence. Et voilà comment j'ai été jobard. 11 m'a accablé de remerciements im peu ironiques; comme je ne pouvais rien à la chose, et que ce qui est fait est fait, je pris de la meilleure grâce du monde tout ce qu'il me dit, en me promettant bien, mais un peu tard, qu'on ne m'y prendrait plus.
Leur commerce ne se limitait pas à ce perpétuel assaut d'émulation. En dehors de la classe ils se voyaient; leurs esprits réagissaient l'un sur l'autre. Sarcey reproduit quelques-uns des entretiens qu'ils avaient ensemble. Ils sont intéressants. Ce ne sont pas eux seulement qui s'y reflètent, c'est la jeunesse d'alors, la génération issue du romantisme et qui arrive à maturité vers la fin du règne de Louis-Philippe. Ils lisent ensemble les nouveautés ; ils dévorent les vers de Victor Hugo.
Il y a trois ou quatre jours, nous lisions des poésies de M. Victor Hugo. A peine si nous avons différé d'avis sur deux ou trois endroits. Je ne connais rien de si agréable que de lire des vers, avec un camarade de son âge, ayant de l'esprit et du goût. On se communique ses impressions. L'un a plus vivement senti ce passage, l'autre un autre : on a deux plaisirs à la fois : celui de la lecture et de la conversation.
Quelquefois aussi, ils se querellent. Ils ne sent pas d'accord sur la façon dont il faut écrire le français. Celui-ci tient pour les anciens ; celui-là pour les modernes. Et c'est Sarcey qui, avec son habituelle modération, tâche de garder la juste mesure. Il ne raisonnera pas autrement plus tard, dans ses feuilletons.
13 février 1846
About me disait, l'autre jour :
— Je commence à voir que les meilleurs écrivains de notre siècle ne savent pas écrire, et c'est à M. Caboche que je le dois.
Et il me raisonnait si bien cette opinion, qu'au fond je la croyais vraie et que je n'y trouvais à objecter que cela :
JOURXAL DE JEUNESSE 15
— Yous écrivez pour les gens du dix-neuvième siècle, il n'est pas étonnant que vous n'écriviez pas comme pour les gens du dix-septième siècle ; parlez la langue que tout le monde parle, si vous voulez que l'on vous comprenne.
Pour moi, je ne suis pas encore arrivé à ce degré de perfection de ne pas aimer ce qui se fait de nos jours : je me contente de goûter mieux ce qu'on a fait autrefois. About me parlait de ses projets d'avenir :
— Si jamais j'écris, je ne ferai pas comme tous ces gens stupides qui, incessamment, entassent volume sur volume ; je publierai peu, je soignerai beaucoup, je reviendrai à la langue des seizième et dix-septième siècles.
Il le dit... Mais pour moi, je ne suis pas taillé pour faire une révolution littéraire ; j'écris assez mal aujourd'hui, et, tout en sentant que ce que je mets n'est pas bon, je ne trouve rien de meilleur à mettre à la place. M. Caboche me disait l'autre jour :
« Yous êtes pour moi une énigme inexplicable. Quand vous traduisez une version, vous avez un style excellent. On se dirait : Yoilà un élève qui a étudié avec soin les secrets de l'art d'écrire. Et puis, quand vous vous mettez à écrire pour voir:' propre compte, ce qui semble plus facile, puisqu'on exprime une idée à soi, vous ne faites rien qui vaille. »
(Ce ne sont pas là les mots propres de M. Caboche : il est trop prudent et trop poli avec nous pour dire les choses aussi crûment.) M. Caboche trouve cela inexplicable et moi je le lui expliquerais fort bien si nous étions entre quatre yeux. Quand je traduis et que j'ai bien vu l'idée latine, j'ai un point de comparaison. Je me dis : « Yoilà
J(j JOURNAL DE JEUNESSE
une belle expression, un tour vif, je sens cela très bien », je n'en démords pas que je laie traduit comme' je sens qu'il faut que ce sort traduit. Mais quand j'écris, je n'ai plus de point d appui, j ai beau me prendre par les cheveux, jamais je ne m'enlèverai, je n'ai rien qui me soutienne, rien qui me guide, je n'ai enfin personne qm pense P^ moi et qui me suggère l'expression. Wa la rai- Zn que je donnerais à M. Cabocbe et a laquelle il n'aurait pas un mot à répondre.
Afin de fermer leur goût, nos deux copains fréquentent dans des milieux relevés. Tantôt Mme About tantôt un parent de Sarcey, M. de berbonnes ou M. Bissen les emmènent à la Comédie-Française, ou règne, en ce moment, Mlle Rachel. Mais Sarcey n est pas encore sensible aux sublimités de l'art tragique :
Nous avons été deux fois au Français Le premier jour, on jouait Iphigéme et l Ecole des femmes; le second jour nous sommes ailes demander à M. Massin la permission d aller voir Kacliel, on nous l'a accordée sans difficulté. On jouait Andromaque et les Folies amoureuses; cette dernière pièce qui, à la lecture, m'avait paru insipide, m a fait pouffer de rire. Dieux ! ai-je ri ! C'est que Samson était si bon avec toutes ses grimaces et Prévost avec son air caricature. Nous sommes revenus le lendemain matin une demi-heure avant le collège; ainsi nous n'avons rien perdu.
Quelqu'un leur propese des billets pour assister à une séance de l'Académie. Il s'agit d'entendre M. Viennet louer la vertu. Cela les tente. About - encoreqprenne des airs détachés - est assez satisf a t dallai s'atseoir sous la Coupole. Sarcey meurt d'envie de 1 accompagn r. Mais un scrupule l'arrête ; un scrupule
d'élégance. Il a des habits qui menacent ruine, un pantalon à raies que les femmes reluquent d'un air moqueur, une veste trop étroite, un gilet trop large. Il exhiberait à la rigueur ces haillons, mais c'est son chapeau dont il a honte. Son chapeau est déplorable. Son chapeau le déshonore. Il le décrit minutieusement : « A l'endroit où l'on met un cordon, le poil se détache « un peu ; et sur le dessus du chapeau, juste au milieu, « il y a un rond blanc qui est en train de s'agrandir » Remplacer cet invalide ?... Rien ne serait plus aisé, si Sarcey avait de l'argent. Il n'en a pas. Chaque fois qu'il obtient la place de premier, son père dépose dans une tirelire la somme de 3 fr. 50. Le bas de laine commence à s'emplir. Mais il n'est pas à Paris ; il est à Dourdan. Et la séance de l'Académie approche. Et Sarcey ne veut pas recourir à la générosité d'About, cela l'humilie. Comment faire ? Depuis deux ans il réclame un chapeau à ce brave homme de père qui, sans doute, a d'autres soucis et reste sourd à ses plaintes. Cette fois, il se fâche. Il lui dépêche un billet comminatoire :
Mon cher père,
Ah Jove princiVium, dit Virgile. Commençons par ce qu'il y a de plus élevé. Or, Aristote, dans ce fameux chapitre retrouvé par Molière, assure que ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme, c'est son chapeau. Commençons donc par le mien. Je me rappelle qu'H y a quelque six mois, les vacances finissaient et j'attendais la voiture qui devait me prendre en passant, pour m'emmener à Paris. Ma mère regarda mon chapeau, ne put le voir sans compassion, et dit d'un ton mélancolique :
— Il a grand besoin d'un successeur.
-Je vais à Paris dans un mois, répondis-tu, et nous irons ensemble chez Cornu.
Tu ne bougeas pas, comme de raison ; mais moi, je vins à Dourrlan au jour de l'An, je présentai timidement quelques réflexions de circonstance sur l'état désastreux de mon couvre-chef. Je repris toutefois quelque espoir : dans quinze jours au plus tu devais régler les affaires de M. Mitaine et, par la même occasion, nous devions rendre visite à ton ancien élève. Du jour de l'An nous passons au carnaval : tu me louas beaucoup d'avoir fait durer mon feutre pendant trois ans entiers, et tu renouvelas cette promesse, qui ne t'a jamais ruiné, de venir dans huit ou quinze jours à Paris.
Enfin, veux-tu venir, oui ou non ? Si tu étais décidé à attendre les vacances prochaines, je te prierais de me faire tenir un chapeau quelconque, d'une manière quelconque, parce que je ne peux plus,
décemment, sortir avec le mien.
M. Sarcey père s'exécuta. Il avait mesuré la fureur de son fils et redoutait un malheur. Il vint tout exprès de Dourdan-en-Hurepcix pour le consoler et l'aider de ses conseils. On alla chez Cornu. Francisque choisit ce qu'il y avait de mieux dans le magasin. Et le jeudi suivant, nos amis, bras dessus, bras dessous, se dirigèrent | vers le pont des Arts.
Les filles d'Eve tapissaient la salle de leurs splen-x dides toilettes. C'était un charmant coup d'oeil. La salle est charmante, très bien disposée et décorée avec un goût très sobre; peut-être est-elle un peu petite, mais on entend mieux la voix de ces messieurs. A deux heures quelques minutes, l'Institut fit son entrée. M. Tiennet présidait l'assemblée. Il avait à sa droite M. Yilleniain, M. Patin à sa gauche. Les académiciens étaient peu nombreux, ce qui n'étonne guère par un aussi beau temps, et
presque tous eu Iiabit de ville. M. Horace Yeruet était eu costume. Il avait ameué avec lui uu superbe Turc et un petit enfant de douze à quatorze ans. On m'a montré M. de Montalenibert, M. Ancelot, mais mes yeux sont si mauvais que je ne voyais absolument qu'un Iiabit noir et quelque chose de blanc qui devait être une figure. Quand donc aurai-je un binocle ?
A côté de moi étaient deux jeunes gens qui connaissaient tous les académiciens présents et même toutes les femmes de l'assemblée : celle-ci était belle, celle-là laide ; celle-ci avait un mari fait de telle façon, celle-là un amant fait de cette autre ; ils les passaient toutes en revue avec une aisance at une méckanceté incroyables. Ils avaient des aneclotes très amusantes et très spirituelles sur et à propos de toutes les dames. Une dame dont ils ont lit le nom, fort connue pour le brillant scandale le sa conduite, était reçue chez Joséphine. L'em- >ereur avait déjà dit à sa femme qu'il voudrait bien le plus la voir chez elle. Un jour, il entre chez Joéphine et il la trouve causant avec cette dame.
— Bonjour, madame, lui dit-il avec cette brusuerie tout impériale qu'il prenait à certains moîents, comment se porte votre mari" ? Est-il Dujours trompé? (Le mot fut beaucoup plus acentué).
— Et vous, sire, comment vous portez-vous ? lui ?pondit finement la dame interrogée.
L'arrivée des Immortels fit cesser tous les chuliotements, et M. Villemain, avec cet organe soore que tu lui connais, a commencé un compte ;ndu des prix Gobert, etc. Ce rapport fait avec l'éléance et la précision qui caractérisent M. Yilleain a causé beaucoup de plaisir, puis M. Ancelot commencé d'une voix de stentor la lecture du dis-
cours qui avait mérité le premier prix. Le lecteur était excellent, la lecture parfaite, mais j'ai trouvé tout cela un peu long. Enfin M. Viennet a pris la parole et nous a fort spirituellement raconté les actes de vertu que l'Académie avait cru devoir récompenser. Il est curieux de voir comme chaque trait d'esprit, chaque mot heureux, chaque expression bien rencontrée est saisie aussitôt et accueillie par un murmure approbateur.
Après cela, nous nous en sommes allés et, après avoir fait un petit tour, pris une glace que j'ai gagnée aux dominos, nous sommes revenus tout tranquillement au colombier. Tu vois que, même à la pension, je ne manque pas de distractions...
Sarcey était enchanté de l'Académie et de M. Viennet, et de M. Villemain, et du triomphe de la Vertu, et de la glace qu'il avait gagnée, et de sa partie de dominos, et de la pension Massin, et de son camarade Abouti Il était surtout ravi — et encore plus étonné qu'heureux — de posséder un couvre-chef flambant neuf et sortant de la fameuse maison Cornu. C'est le premier mouvement de coquetterie que j'aie surpris dans ses Jettres.
JOUEXAL DE JEUNESSE
Les émotions du concours général- — La Révolution de 1848 dans la rue et au Collège. — Une plaisanterie de Clément Laurier. — L'institution Massin prise d'assaut.
Vous vous rappelez à quelles conditions ce bcn M. Massin et M. Barbet, son gendre, offraient le pain de la science et le pain matériel au jeune Sarcey. C'était dans l'espérance qu'il moissonnerait force couronnes au concours général. En effet, dès le premier jour, toutes les ardeurs de cet excellent élève tendent à ce but. Il y pense le jour ; la nuit il en rêve. Et quand approche le moment fatal, c'est à travers les classes de Charlemagne, à travers les études de Massin et des institutions rivales, chez Jauffret, chez Verdct, une extraordinaire émulation. Chacun fourbit son épée et s'apprête au combat. « J'espère, écrit Sarcey à sa mère, « qui est impatiente de le revoir à Dourdan, j'espère « qu'il te sera plus agréable d'entendre le nom de Sar- I « cey retentir sous les voûtes de la Sorbonne que de « m' avoir aux fêtes de juillet. »
D'abord, il n'est pas « à la hauteur ». Il s'exerce, il tâtonne, il s'entraîne, comme nous dirions aujourd'hui : « Voilà bientôt le concours. Je n'y vais pas en « thème, à cause de ma composition des prix. Je ne suis « que bouche-trou. J'irai en version et en histoire. » 11 s'y rend enfin. Il s'applique. Dieu sait comme ! Il rate son thème. Mais il soigne sa version, la lime, la repolit, la bichonne. Il s'élance déjà à l'assaut du premier prix. Mais une imprudence le lui enlève. Oyez la relation de cette catastrophe :
juillet 1842 (i)
Le concours se passe tristement pour moi : je rage aujourd'hui comme jamais je n'ai ragé. Nous avions composé en thème, j'avais fait un mauvais thème. Je n'ai rien eu, je n'ai pas été étonné. Hier, nous composions en version latine : mon devoir n'était pas trop mal, M. Prieux m'avait dit qu'il espérait, il était à peu près le meilleur de tous les Charlemagne. Cependant je n'y comptais pas trop. Ce matin, je n'avais rien et Dumas avait le 1er prix, Millou le 5e accessit, Perrot le 6e accessit. A quoi attribuer cela ? Mais je n'en étais pas trop en peine ; je me disais : il faut en prendre son parti. Mais voilà que deux heures après, M. Barbet m'appelle, et puis il m'a expliqué que j'avais signé ma copie (c'est un cas d'exclusion, parce qu'il ne faut pas connaître le nom des élèves).
« Tous auriez eu, sinon un prix, du moins le premier accessit. »
Mes genoux se dérobaient sous moi, j'ai reçu un savon sur mon étourderie. Et moi qui avais supporté presque gaiement de n'avoir rien, je pleurais de savoir que, sans une misérable signature, j'avais un prix ou du moins un premier accessit.
D'une façon générale, il n'est pas très heureux dans les examens et les concours. Il n'a pas cette facilité, cette élégance, cet éclat qui conciliaient à About la sympathie des juges et qui gagnaient tous les cœurs. Il est plus assidu, plus appliqué que brillant. Et il s'inflige à lui-même de violents reproches; il courbe la tête avec humilité ; il craint, non sans raison, d'encourir la disgrâce de ce bon M. Barbet, de ce bon M. Massin.
(l) Rappelons que Sarcey était né au mois d'octobre 1827. Il avait donc exactement, à cette date-, quatorze ans et demi.
24 JOTTBNAL DE JEUNESSE
<( Tu ne peux savon* combien cela me chagrine, m'in- (( quiète ; je travaille toujours, je soigne mes rédac- « tions. Et je n'arrive à rien. » Le 1er juillet 1843, il écrit : « Ce matin, M. Barbet me demandait : — Etes- <( vous préparé sur tout, monsieur Sarcey ? Je répen-
« dis : « Oui, monsieur ». Ce oui va prêter encore
de nouvelles armes contre moi ». Fâcheux pressentiment trop justifié. Le jour du concours, Sarcey est malade; il se prend le crâne dans les main-;. ! 1 demeure stupide devant la feuille blanche. Il y verse, à défaut de mieux, son désespoir, et c'est sur le vélin officiel, sur le papier fourni par l'Université qu'il écrit cette fois à sa mère.
1" août 1843, 11 h. 30
Il est 11 h. 30, je songe que l'on pourrait, fort bien me dire à la pension, comme j'ai entendu dire : il fallait néanmoins faire quelque chose. Je vais bâcler ce que je vais pouvoir dans l'heure et demie qui me reste...
La tentative est infructueuse. Il reprend sa lettre qu'il avait interrompue :
Il est midi 1/2. Je n'ai fait que du galimatias, et jamais je n'ai eu tant de peine à écrire une page. Décidément je ne donnerai rien, c'est trop mauvais. On criera après moi, tant pis !
Oui, l'on devait crier. On cria. Non pas tcut de suite. Le feu couva sous la cendre. M. Massin, M. Barbet prirent des mines sévères. Et, quelques mois plus tard, leur ressentiment éclata. Us rappelèrent avec rudesse au jeune Sarcey ce qu'ils attendaient de lui. Us croyaient avoir le droit de se montrer exigeants :
19 mars 1844
Hier j'ai reçu un singulier reproche de M. Mas-
sin. On nie l'aurait dit qne je me serais mis à rire. Hier, j'allais faire signer mon exeat à M. Massin : je n'étais pas sorti depuis le carnaval et je ne le pouvais plus jusou'à Pâques. On attendait mon oncle Serbonnes dans la journée. Sais-tu bien ce que M. Massin me dit :
— C'est parce que vous sortez trop souvent que vous n'êtes pas le premier.
Les bras m'en sont tombés de surprise, j'ai balbutié quelques mots de réponse, j'ai laissé M. Massin bougonner en signant mon exeat, et j'ai été de mauvaise humeur pendant deux heures. Je ne conçois pas cela. Qu'on me dise : vous ne travaillez pas, je le concevrais, parce que, au bout du compte, je suis juge pour moi et M. Massin pour lui dans une pareille accusation. Mais qu'on aille me dire que si je ne suis pas le premier, c'est que je sors le dimanche, quand les faits sont là, patents, quand je pourrais prouver par vingt exemples que si j'avais voulu sortir, je l'aurais pu dans telle et telle circonstance, et que je ne l'ai pas voulu pour faire un devoir particulier à M. Collin ou à M. Forgeot, quand je vois tel et tel élève tenant comme moi la tête de la classe et qui sort tous les quinze jours, voire toutes les semaines. Véritablement, si ce n'était pas M. Massin qui m'eût fait ce reproche, je dirais qu'il est ridicule. C'est tout bonnement pour avoir le plaisir de me gronder, de pouvoir décharger sa méchante humeur. Eh bien ! moi, il n'y a rien qui m'y mette autant que cela.
L'honnêteté de Sarcey se révolte contre tant d'injustice. Et l'indignation qu'il éprouve se traduit par un surcroît de zèle. C'était peut-être là-dessus que comptait l'astucieux M. Massin. « Ah ! l'on doute de moi, s'écrie Sarcey. Eh bien ! j'entrerai à l'Ecole nor-
maie ! » Il s'ouvre à son professeur, M. Collin, de ce beau projet. M. Collin l'écoute ; il écoute le jeune Alaux, un autre élève, animé d'une ardeur égale. Et
il les fortifie en vue de la redoutable lutte qu'ils vont affronter :
21 mars 1844
Il nous disait d'abord que l'entrée de l'Ecole normale était excessivement difficile, parce qu'il fallait y entrer dans les premiers, ou bien ne pas s'en mêler, et que pour arriver là, il fallait un très grand travail. Sur ce, Alaux lui demandait si nous, par exemple, nous aurions cliance d'y entrer, et d'y entrer bien placés.
— Sarcey plus que vous, parce qu'il a l'esprit plus schoJard.
Et comme Alaux souriait, il a ajouté vivement :
— J'entends scholard dans un bon sens.
Mais ensuite il nous a dit que s'il était très difficile d'y arriver, une fois qu'on y avait été, cela servait maintenant beaucoup et servirait encore plus par la suite, parce que tous ces élèves de l'Ecole normale faisaient comme une coterie, se soutenaient, se donnaient la main.
Tu vois que cette conversation ne m'en a pas appris long sur le détail de l'Ecole, mais elle m'en a dit bien plus long que toutes les particularités qu'on aurait pu m.' apprendre. Il faudra nécessairement piocher, et beaucoup pioclier, puisqu'il est nécessaire que j'y arrive, et j'y arriverai ou je dirai pourquoi.
Le serment solennel est proféré. Sarcey vient de vouer son âme à l'Ecole normale. Il a prononcé ses vœux. Il y restera immuablement fidèle. Il aimera l'Ecole avant, pendant et après...
JOURNAL DE JEUNESSE i£i
Rien ne lui coûte, pour arriver au but. Il redouble d'efforts et d'application.
13 juillet 1845
•Je puis te dire que je ne connais pas dans ma classe d'élève qui connaisse mieux Racine, La Bruyère, Fénelon, Boileau, etc., que je ne les connais moi-même, je dirai plus, qui les connaisse aussi bien. Toutes les fois qu'il y a une citation de quelqu'un de ces auteurs à faire, c'est toujours à moi que l'on s'adresse. On me connaît pour leur partisan le plus déclaré, ce qui m'a fait passer poiir un esprit étroit auprès de bien des élèves.
27 mars 18-46
Cette semaine dernière, M. Caboche nous avait donné une analyse d'une scène de Molière ou de Racine au choix, en place de discours. Je l'avais faite avec plaisir, et je l'avais réussie. Comme tu penses bien, j'avais pris Racine. C'est évidemment dans le genre critique que je pourrais écrire en français : je sens assez vivement, et l'expression me vient vive aussi. M. Caboche m'a dit qu'il y avait beaucoup, beaucoup d'esprit. J'avais, tu le penses bien, rendu cela aussi gai et aussi plaisant que j'avais pu, en face d'une scène d'Athalie, fort sévère et fort touchante.
Il ajoute aux classiques, pour s'orner l'esprit, quelques lectures modernes. Il adore et révère Béranger.
J'ai la mémoire toute fraîche de Béranger; dernièrement j'en ai eu un volume entre les mains; vraiment ce n'est que d'il y a huit jours que j'ai senti tout le mérite de ces chansons. J'ai bien souvent lu et entendu dire que notre siècle n'avait qu'un poète, et que ce poète était Béranger; je
comprends cette opinion-là à l'heure qu'il est. Je n'ai lu qu'un volume, j'en aurais peut-être voulu retrancher cinq, et les autres me semblaient des chefs-d'œuvre. Y a-t-il rien de plus gracieux que Le vin de Chypre a créé tous les dieux'? La chanson de Ils étaient là est bien belle. Quel beau mouvement quand le premier couplet dit aux vainqueurs d'Ulm et d'Iéna : « Ils étaient là », de reprendre aussitôt : « Oui, nous étions là, non pour un chef, mais pour la France ! » Pauvres moutons, ah! vous avez beau faire, toujours on vous tondra, il n'y a rien de plus spirituel. Et puis il y a du courage à s'écrier : « Plus de Bourbons ! c'est le cri de la France, leur joug honteux a fatigué nos fronts » ; et encore celle de "David dont on rapporte les restes. C'est une idée de génie d'avoir été mettre cette sentinelle qui, à chaque couplet, s'attendrit de plus en plus, mais ne peut pas laisser entrer le peintre des batailles de l'Empire sur la terre de France qui hérite de sa gloire.
Je ne suivrai pas notre écolier dans l'infini détail de ses classes, dans ses discussions avec l'estimable et docte M. Berger, professeur à Charlemagne, dans tous les menus drames de sa vie scolaire. Cela rebuterait le lecteur. Il est néanmoins un épisode que je tiens à citer parce qu'il est édifiant et digne d'être proposé aux écoliers comme sujet de méditations. Sarccy avait une telle soif de réussir, et un tel attachement pour cette institution Massin, qui lui était pourtant assez dure, qu'il lui arriva, une année, d'abréger ses vacances et d'y revenir à l' improviste, au milieu du mois de septembre.
Ma chère mère, je tombai à la pension comme la foudre : M. Massin ni M. Barbet ne pouvaient en
croire leurs yeux : « C'est très beau, très beau, me dirent-ils enfin. C'est de l'héroïsme ! » Puisque ce mot est le refrain universel, que Paris me l'a répété comme Dourdan, il faut que je t'édifie un peu sur cet héroïsme prétendu. Je te dirai donc que nulle part et en aucun temps, je ne me suis aussi amusé que pendant cette moitié de vacances à la pension. Moi-même en partant je ne me doutais pas qu'il dût en être ainsi : je savais parfaitement que je ne m'ennuierais pas; quand on sait travailler, on n'est jamais forcé de se soumettre à cet ennemi qu'on appelle l'ennui, si ce n'est toutefois en soirée ou en visites. Pourtant, je dois avouer que le premier jour je fus plein de pensées tristes; ces huit élèves qui erraient comme des âmes en peine dans cette cour immense, ces corridors vides, ces études fermées, toute cette maison si animée autrefois et maintenant si sombre et si silencieuse, me firent un singulier effet; je me trouvai comme par enchantement au diapason des malheureux qui bâillaient à se décrocher la mâchoire, et nous fîmes chorus tous ensemble; je n'en connaissais pas un; nous nous trouvâmes liés par une communauté de sentiments.
— Je te plains, me dirent-ils.
- Je vous plains, leur répondis-je.
Et nous allâmes nous coucher. La nuit porte conseil, je réfléchis que si je ne secouais pas vivement ce vaste ennui qui semblait peser sur toute la maison, je m'abandonnerais bientôt à cette langueur apathique qui ôte tout ressort à l'esprit, et qu'une fois enfoncé dans la boue, il serait presque impossible d'en sortir. Le lendemain matin, j'avais arrêté mon travail, et je le commençais avec ardeur. La lecture des deux volumes de Tite-Live que j'avais emportés est achevée aujourd'hui; j'ai lu
le quart de mon Justin : j'ai repassé la moitié de sa grammaire grecque, appris une centaine de racines, revu mon accentuation, étudié quelques pages des pensées de Platon, fait deux thèmes grecs. Jamais peut-être je ne me suis tant occupé; mais jamais je n'avais senti aussi bien la nécessité d'échapper...
A cet hôte Spectre toujours masqué, qui nous suif côte à côte Et qu'on nomme l'ennui.
Après l'étude, il fallait remplir la récréation; pendant l'année, tout le monde se promène, chacun avec un camarade, moi le plus souvent seul, et tout le monde est content. Mais cette solitude que j'aime assez, quand je vois autour de moi de l'animation et du bruit, aurait tiré des bâillements du rieur le plus déterminé, au milieu de ces huit figures, couchées de loin en loin sur des bancs et regardant d'un air pofondément mélancolique les murailles de la cour.
Dans ce moment -ci, si tu venais à la pension, tu verrais tout le monde jouant, criant, sautant; pour arranger la petite cour, on a fait passer une trentaine de moutards dans la nôtre. Je les ai enrégimentés. Xous nous livrons de formidables batailles, nous jouons à saute-mouton, au chat-coupé, nous rions surtout à perdre haleine. Il ne faudrait pas qu'un pareil état de choses durât bien longtemps, mais depuis quinze jours, nous sommes tout entiers au rire franc et bête, qui est le vrai rire; encore huit jours et ce ne sera pas trop.
On a commencé par être grandement étonné de me voir me dégourdir les jambes, on m'a dit que j'étais bien enfant pour mon âge, et tous ceux qui faisaient fi se sont enrôlés comme les autres, et nous jouons tous. Nos dîners surtout sont les plus
gais du inonde; jamais plus mauvais repas n'ont été assaisonnés de plus mauvaises plaisanteries. Tous ont allumé leur gaieté à la mienne, et c'est un feu roulant de saillies et de bons mots. Malheureusement ce rire ne s'écrit pas; si l'on pouvait le communiquer par lettre, tu en verrais de belles...
N'est-ce pas touchant ? l'élève Sarcey renonçait à ses vacances pour revenir ramer sur la galère de l'institution Massin. Quarante ans plus tard, le critique Sarcey sacrifiera ses vacances au devoir d'aller chaque jour écouter des pièces classiques à la Comédie-Française...
Enfant, adulte ou, vieillard, c'est le même homme.
Au moment où Sarcey et About se préparaient à l'Ecole, Paris se mit en révolution. C'était, pour eux, une assez fâcheuse coïncidence. Allez donc piocher vos poètes et vos philosophes, au milieu des coups de fusil, des vociférations du peuple et des passions déchaînées ! Les deux camarades se sentaient d'autant plus troublés par tout ce remue-ménage, qu'il répondait à leur intime désir. Ils étaient ardemment démocrates. La jeunesse pauvre l'est toujours. Ils souhaitaient l'avènement de la République. Mais ils souhaitaient aussi ne pas échouer dans leurs examens. D'où les sentiments contradictoires et tumultueux qui emplissent les lettres suivantes. Ils avaient fort à faire pour se défendre contre l'entraînement général. L'esprit de la rue pénétrait clans les collèges.
Février 184S
Mon cher père, depuis tantôt trois semaines, Charlemagne est assez peu tranquille. Tu as pu lire il y a déjà longtemps dans les journaux que Bourbon s'était révolté : ils avaient cassé les vitres, les -portes, les tables et les maîtres d'études, puis
s'étaient rendus, tambour en tête, avec drapeau, Marseillaise et le reste, demander à M. Carnot la destitution de leur proviseur. Sur quoi on avait licencié le collège pendant deux jours. Ici, on trouve cela admirable. Faisons du tapage et l'on nous licenciera, nous aurons quelques jours de congé. Le raisonnement était superbe : mais qui attacherait le grelot ? Il faut d^s meneurs pour que de pareils procédés réussissent : et tous voulaient être menés. Il y avait d'ailleurs une immense opposition, en tête de laquelle était ton serviteur, qui a perdu grand train la moitié de sa popularité. Un beau jour, au moment où l'on s'y attendait le moins, on entend des cris retentir :
« A bas le proviseur ! »
Puis on se met à chanter la Marseillaise : le tout sans tumulte, ni désordre. Le lendemain, le surlendemain, la même scie recommence, et toujours sans plus de résultats. Tant qu'on s'en tiendrait là, il était évident que ces manifestations étaient plus ridicules que dangereuses. L'autorité cependant était un peu inquiète, car si l'on faisait peu, on projetait beaucoup. Nous étions inondés de circulaires qui donnaient de formidables ordres de batailles : on parlait de pétards, de drapeaux, de tambours : toute réflexion faite, on n'apporterait point d'armes à feu; mais à part cela, tout le reste était permis.
Il est vrai que, le jour de l'action arrivé, on en revenait toujours à la vieille Marseillaise, chantée par le collège, en fort bel ordre, ma foi, et dans un alignement parfait.
Le peu de succès de toutes ces tentatives tenait à l'opposition dont je t'ai parlé tout à l'heure. Toute l'institution a été admirable de bonne tenue et de conduite. Il n'y avait que les 3e et les 4e qui étaient
disposés à se mêler du tapage; nous les avons tellement chapitrés qu'ils ont fini par comprendre combien cette conduite était absurde.
De plus, dans toutes les pensions sans exception, la philosophie était assez bien disposée en faveur du bon ordre; de sorte qu'il y avait une masse compacte qui opposait aux essais de révoltes une puissante force d'inertie.
La pension Massin n'est pas déjà très aimée au collège, parce qu'elle est en général composée de ces gens honnêtes et consciencieux qui se tiennent en dehors de toute coterie et qu'elle est animée d'un remarquable esprit de bon ordre : ce fut bien pis depuis lors. Nous recevons lettres sur lettres dû l'on nous traite de faux-frères, de Judas. On a même été jusqu'à nous appeler : « les Cosaques de la liberté lycéenne! » Je ne sais pas trop ce que ces messieurs entendent par la liberté lycéenne : c'est probablement la liberté que l'on aurait- hors du lycée, une fois licenciés. Ensuite, je ne connais rien qui ressemble moins aux Cosaques que les Massin : on peut les comparer à de braves et honnêtes bourgeois, mais non à des Cosaques ! Les dernières scènes ont mis le comble à l'exaspération publique. Les meneurs, voyant que leurs plans ne réussissaient pas, s'étaient mis dans la tête qu'il ne pliait plus composer. Dans une République où Je principe de l'égalité a été proclamé, il ne devait plus y avoir ni premier, ni dernier.
Et voici qu'après avoir parlé avec tant de modéra tion, Sarcey tout à coup, s'emballe, prend le mors aux dents. Cette même lettre qui débute sur un ton de rage, s'achève par un cri belliqueux. Que voulez-vous 1 On isi i<mne ! Et puis About et Sarcey sortaient des rangs du peuple. Et ils avaient lu Voltaire :
...Si je comprends bien cette révolution, nous allons avoir un épouvantable bouleversement de fortunes : ce sera le 89 de la bourgeoisie, et l'avènement d'un nouveau principe dans le monde, la fraternité : nous verrons de belles choses. Au moment où je t'écris ces lignes, on vient m'annoncer que Vienne s'est constituée en République, et que Berlin a fait son roi prisonnier ! Courage ! courage ! pendant que ceux-là commencent leur première révolution, nous allons nous mettre à la mode et refondre la société.
Que n'ai-je cinq ans de plus! mais l'avenir est à nous ! Ali ! nous faisons de beaux projets avec About ! car tous les autres, ou bien peu s'en faut, sont consternés. Ils ne voient là-dedans que la nécessité de se créer une position, et la perte de jouissances faciles! Ils regrettent leur argent comme la noblesse de 89 ses titres et ses prérogatives, et ils ont vingt ans !
Depuis quinze jours, je me mets régulièrement dix fois en colère par récréation en les entendant causer. Ils se réjouissent de tous les signes de mécontentement que donnent les départements, ila tournent en ridicule cette révolution faite par quelques nommes en guenilles, et repoussés de toute la nation, ils affectent de voir dans la République un champignon qui passera dans une nuit, comme il a poussé! ils critiquent toutes les réformes qui ont un sens égalitaire et démocratique; toutes ces piqûres d'épingles m'échauiïent la bile; j'ai beau me dire : je ne leur répondrai pas, ils ne comprennent rien et ne veulent rien comprendre. Cela est plus fort que moi, je dispute toute la journée de tout ce que je vois; je ne m'entends guère qu'avec About et un ou deux autres. J'ai entendu dire à ma mère que loi aussi tu étais chagrin de
tout ce qui arrive. Je comprends bien cela : tu n'as pas les mêmes raisons que nous d'espérer et de te
réjouir...
Cependant la bonne cause triomphe. L'émeute est souveraine, le roi déchu, le nouveau régime proclamé. Et Sarcey se réjouit. Peut-être sa joie est-elle faite à demi de la consternation de ce bon M. Massin qui voit s'écrouler le régime cher à son cœur et dont les idées d'ordre sont bouleversées. Et ce bon M. Massin n'est pas au bout de ses peines. La populace, après aveir pris les Tuileries, ne s'avise-t-elle pas de donner Tassaut à sa propre maison ! L'Institution Massin menacée, arrachée à sa quiétude. Quel scandale ! C'est l'abomination de la désolation ! M. Massin, M. Barbet sont consternés ; mais ils n'osent pas trop laisser voir leur fureur. Et Sarcey rit sous cape. Le récit qu'il donne de cette aventure met en scène un nouveau personnage, Clément Laurier. Il en parle sur un ton assez maussade. Il devait, par la suite, mieux apprécier les qualités d'esprit et de cœur de ce charmant homme, qui devint son ami... Mais n'oubliez pas que Sarcey se trouvait dans la fièvre d'une préparation difficile, et que c'était avant tout et surtout, un bon écolier :
Février 1848
Ma chère mère, tout marche à souhait, nous commençons à ue plus être étonnés de nous coucher et de nous réveiller républicains ; encore quelques jours et nous vivrons dans la République comme le poisson dans l'eau. Le premier jour, quand on est venu nous annoncer que le roi avait fui, et que nous avions changé de gouvernement, tu ne peux pas te figurer notre stupéfaction. J'imagine, du reste, que tous l'ont partagée, même ceux qui ont fait la Révolution. Mais comme on ne peut pas
toujours être étonné, ce fut un torrent d'épigrammes et de bons mots : le mot citoyen fut à l'ordre du jour : « Bonjour citoyen », et sur l'adresse d'une lettre : « Au citoyen un tel ». Du reste la plaisanterie a fait fortune, car je suis sorti nier dans Paris, partout j'ai entendu répéter ce mot-là, et toujours en souriant, avec un air de dire : « Qui l'aurait cru ? »
Toute la journée de vendredi fut chez nous d'une intarissable gaieté : c'était sans doute pour compenser la tristesse, le désespoir, la consternation ; prends toutes les expressions que tu voudras, elles seront toujours au-dessous de la. réalité, que M. Barbet portait peinte sur le visage. Quelle mine, grands dieux !... Je ne sais si ce sont les malbeurs de la patrie, ou bien ses propres infortunes qui lui donnent cet air dolent et lamentable ; mais on peut dire, comme Boileau de YAgésilas : « J'ai vu M. Barbet : bêlas ! »
Cependant les élèves niaient les uns après les autres, et s'en allaient, qui à la campagne, qui chea leurs parents, qui cbez un correspondant, comme dit Paul-Louis: le samedi, nous n'étions plus que huit ou dix dans notre étude, et toutes les autres du grand collège avaient diminué, dans une plus forte proportion : le dimanche à la messe, noua étions bien encore 150; tout le petit collège était resté presque en entier. M. Massin s'est félicité devant nous, et avec assez de raisons, de la conj fiance que lui témoigna ieni les parents, dans un moment où tant de grands établissements étaient vides. Il nous a loués de notre conduite pendant tous ces jours-ci; en efîet, sauf ce sentiment de malaise et d'inquiétude qui s'était répandu partout, i) n'y a eu ni bruit, ni tumulte, ni chants patriotiques, et surtout ni révolte.
JOURNAL DE JEUNESSE ôl
On n'en pourrait pas dire autant des autres collèges ou lycées puisque tel est notre nouveau nom. Henri-IV et Saint-Louis ont mis le portier à la porte, ont forcé la consigne et se sont répandus dans Paris comme des chevaux échappés ; le proviseur a licencié Louis-le-Grand, de peur de semblable accident (je ne parle que par ouï-dire, cependant ces nouvells ont l'air d'être à peu près certaines) ; chez nous, il n'est rien arrivé de pareil. Un seul élève, que Maximin connaît bien, a commis une déplorable inconséquence, et qui pouvait avoir des suites fâcheuses : tu sais que nous sommes en face d'une caserne sur laquelle donnent toutes les fenêtres du petit collège. A la porte se réunissent constamment des hommes du peuple, armés jusqu'aux dents. Le vendredi matin, quelques élèves qui regardaient par les croisées, les entendaient crier :
— Allons à la Force, allons délivrer les prisonniers !
— Oh ! dites donc, s'écrie un des élèves : moi mssi je suis prisonnier, on me force à rester ici ! Venez donc me chercher ! Voilà une lettre que vous
émettrez à M. Massin.
— C'est ça, répondent-ils, voilà un brave jeune îomme qui veut se battre pour la cause du peuple. Vllons le délivrer î
Ils reçoivent la lettre. Il y avait dessus : J'atends depuis hier M. Clément Laurier, pourquoi 1/. Massin ne Va-t-il pas envoyé? signé Flocon, m des chefs du parti communiste.
M. Laurier père connaît en effet ce Flocon, en [iialité d'ancien journaliste et de révolutionnaire. >on fils est un mauvais garnement, jouant la calaille à s'y méprendre, mine éhontée, verbe haut.
— Il faut, nous disait-il le matin, il faut enfoncer les portes, et nous battre pour la liberté.
Nous, braves gens, têtes froides, nous tenions beaucoup à ne pas être renvoyés, et l'avions laissé déclamer à son aise : on l'appelle au bureau, et nsain lui dit :
— Allez, monsieur, allez chez M. Flocon qui vous demande, et ne revenez plus.
Yoici ce qui était arrivé : six hommes s'étaient détachés du groupe et étaient venus frapper à la porte : M. Quelen ouvre; quel tableau! il croit la maison envahie ! Six hommes en blouses, casquettes sur l'oreille, cheveux hérissés, visages noircis; de plus, un arsenal de fusils, pistolets et épées. Il monte pâle, effaré, au cabinet :
— Monsieur Massin, six de ces chenapans qui demandent à vous parler.
— Faites-en monter un; qu'il m'explique ce que tous demandent.
Yoilà un de mes gaillards qui arrive.
— Je veux M. Clément Laurier !
Et il faisait résonner sur le parquet la crosse d'un fusil de munition.
— D'où venez-vous ?
— • De la caserne.
— - Alors ce n'est pas de chez M. Flocon ?
— Tout cela est bel et bon : il me faut M. Clément Laurier, et je ne m'en irai pas sans l'avoir.
— Je vais vous donner M. Fouinât, il ira avec vous jusque chez M. Flocon, et si, en effet...
— Je ne connais pas M. Fouinât, reprenait notre homme, agitant sabre, fusil et pistolet : M. Laurier veut se battre et il se battra ï
M. Massin crut plus prudent de lâcher celui qu'on lui réclamait, et la porte se referma sur lui pour ne plus se rouvrir !
Une ou deux fois, Sarcey s'échappe, afin de jouir du spectacle de la rue :
Je suis sorti le mercredi avec Bisson : jamais je n'ai vu spectacle plus curieux. Paris était un grand camp, partout des soldats couchés sur de la paille, des fusils ou des lances eu faisceaux, des chevaux au repos, et puis des canons, des régiments passant au galop, une foule immense de curieux et surtout de curieuses, allant voir les traces du combat, les maisons démolies, ou fumantes encore, les carreaux brisés, les trous des boulets; rien n'était plus pittoresque, plus animé : les boutiques fermées ajoutaient encore un nouvel air de singularité. Toute la population était dans la rue, sans compter les provinciaux, qui étaient bien les figures les plu?, originales que j'aie vues de ma vie. Imagine-toi des shakos immenses, dont on ne voit pas la fin^ et qui vont toujours s'élargissant, surmontés d'ur. énorme pompon tricolore, de vieux habits à queue de morue, des pantalons qui venaient à mi-jambe^ et un air bourgeois par là-dessus; nous nous pâmions de rire tous les deux.
Sur ce tableau, je m'arrête. Désormais la Kévolution est achevée ; une autre ère va commencer pour la Fiance, et une ère nouvelle aussi pour About et Sarcey, puisqu'ils vont entrer, toutes voiles déployées, à l'Ecole normale. C'est là que nous les retrouverons dans notre prochain chapitre.
40 JOUSXAl T1E JEOTESSE
Première année d'Ecole normale. — Discussions autour du poêle- — La politique à l'école. — Les mots du prince Louis- Napoléon. — Les débuts oratoires de Challemel-Lacour. — Ledru-Rollin et Proudhon. — Une soirée bourgeoise. — Sarcey et son oncle. — Une visite de M. de Falloux-
L'effervescence produite par la proclamation de la République s'était enfin calmée. M. Massin avait à peu près ressaisi son autorité ; la discipline régnait à nouveau chez lui. Et quand il apparaissait au seuil du réfectoire ou de la cour, le chef orné de sa fameuse casquette à visière verte, les élèves se reprenaient à frémir. Cette casquette, qu'ils comparaient à un drapeau, Massini vexilla, leur inspirait un respect mêlé de crainte. C'est tout au plus s'ils osaient fredonner à mi-voix le refrain classique :
As-tu vu la casquette, la casquette, As-tu vu la casquette du père Massin ?
Ce bon M. Massin, et M. Barbet, scn gendre, n'eurent qu'à se louer de leur élève. Sarcey ferma l'oreille aux bruits du dehors ; et tandis que l'on se battait dans la rue, que Cavaignac réprimait l'insurrection de Juin, et que l'Assemblée jetait les bases de la future Consti tution, il se préparait à subir avec succès les examens de l'Ecole. Il y fut plus heureux qu'au concours général ; il réussit assez brillamment. Le mérite de sa composition française compensa son extrême faiblesse en grec. Il obtint, comme classement, le n° 5. Taine était premier, Libert deuxième, About troisième. Sarcey avait immédiatement devant lui un nommé Lamm, ce
malheureux Lamm qui, plus tard, devait tomber dans la mé/ancolie et recourir au suicide.
Vous concevez s'il attendait, avec fièvre, le résultat de l'épreuve : « Je vague dans les rues de Paris, flânant « de ci et de là, crevant mes bottes, me mettant les « pieds en sang, déjeunant mal, dînant plus mal ence eore, allant tous les matins à l'Ecole, sans y trouver « la liste d'admission, presque tous les soirs au spec- « tacle, ennuyé, vexé et dépensant de l'argent... » La grande nouvelle va le trouver à Dourdan. Et telle est son impatience, tel est son désir £e connaître l'établissement de la rue. d'Ulm, qu'il s'y présente trop tôt et qu'il y arrive, comme au théâtre, devant que les chandelles soient allumées. « Imagine-toi que lundi, j'ac- « cours tout chaud de la campagne, je prends un ca- « briolet à l'heure, je prends ma malle chez Alcide, et « me veilà avec elle à la porte de l'Ecole. Je croyais « être en retard. Il se trouvait par le fait que j'étais (( de huit jours en. avance. Tout cela, c'est de la faute (( au ministre qui ne finit jamais rien. » Enfin l'Ecole s'ouvre. Sarcey et sa malle peuvent entrer. Tout ds suite, il cherche un bout de papier pour y fixer ses impressions :
Tout est ici dans le plus grand désordre. On ne sait qui entendre, ni où se fourrer, et si tu ne devais pas être si anxieuse d'une lettre, je remettrais à demain à t'écrire. Yoilà de l'encre qui me tombe du ciel; il est, décidément, fort incommode d'écrire au crayon.
Au beut de quelques jours on s'organise, on respire, chacun prend ses habitudes. Et Sarcey, commodément installé, couvre de pattes de mouches la longue feuille qu'il a coutume d'envoyer le dimanche à sa mère ou à son cère.
i ictobre 1848
Mon clier père : — J'ai pense qu'il te serait agréable d'avoir quelques détails sur notre Ecole, autrement que de seconde main; je prends la plume et ne la quitterai qu'au moment où la cloche viendra m'interrompre . . .
A cinq heures vingt-cinq, nous descendons et, après les cinq minutes de grâce, il paraîtrait qu'on est consigné; mais les premiers mois de la première année sont toujours les temps de dévouement chevaleresque, et nous sommes toujours, à l'heure dite, assis à notre bureau; quand je dis notre bureau, j'ai tort : nous avons des tables, un peu moins sales que celles de M. Massin, mais enfin, ce sont des tables.
Au-dessus de nos têtes, se trouvent des espèces de baraques, clans le genre de celles que nous possédions chez M. Massin; c'est là Que nous plaçons les livres que l'Etat veut bien nous fournir. C'est là tout l'ameublement de noire salle d'études. Mais qu'est-ce que je dis donc ? J'oubliais le plus important; notre vaste, notre immense poêle, qui s'élève majestueusement au milieu de la chambre. C'est là qu'à sept heures et demie tout le monde se réunit, on cause, on dispute. Dieu sait si l'Ecole est disputeuse. Je te parlerai de cet esprit-là plus tard; mais il faut procéder par ordre, même dans une lettre.
Si tu entendais causer les élèves de nos différents professeurs, tu croirais que nous avons affaire aux premières ganaches de Erance, que la faveur a pris par la main, et bon gré, mal gré, a fourré dans cette chaire. L'Ecole n'est composée que de plaignards, qui seraient honteux de dire du bien de qui que ce soit ou de quoi que ce soit, et sous ce rapport, notre année s'est mise assez promptement à la hau-
teur des deux autres; personne ne trouve grâce devant leurs yeux, il n'ont affaire qu'à des mâchoire*, et c'est une impertinence de forcer des jeunes gens à entendre de pareilles misères.
Vous pensez bien que la politique n'était pas étrangère aux querelles qui divisaient l'Ecole normale. Plusieurs partis s'y trouvaient aux prises, comme dans le reste de la France. Il y avait d'un côté les catholiques, prêts « à jeter au feu tout le dix-huitième siècle » ; de l'autre, les républicains, qui se piquaient au jeu et tenaient des discours incendiaires. Barnave et Vignon étaient à la tête des catholiques ; Gustave Merlet les suivait, Merlet que l'on surnommait Pomme d'Api, à cause de sa petite figure rougeaude, et l'aimable et spirituel Bary. About entraînait au combat les démocrates. Sarcey marchait de cœur avec ceux-ci. Néanmoins, sa sagesse naturelle et l'heureux équilibre de son humeur l'éloignaient de la colère ; il fuyait en tout les extrêmes, il s'efforçait d'apaiser ses amis, d'adoucir ses ennemis. Et, comme il arrive dans les moments troublés, il recevait des horions de droite et de gauche. Son attitude est pourtant conforme aux traditions de l'Ecole.
Dans la maison, comme il y a une liberté individuelle illimitée, et que la tolérance y va aussi loin qu'elle peut aller, on reste d'ordinaire sur le terrain des idées, et la discussion ne descend jamais aux personnalités. On peut dire tout ce qu'on veut, pratiquer si bon vous semble, personne n'a pour vous ni une moquerie, ni un blâme. Seulement, on discute, et les arguments ont toujours des deux côtés une forme sérieuse. Il n'y a rien de si curieux que de nous voir ergotant sur un point de philosophie ou de morale.
Y a-t-il un Bien absolu ?
Tout est-il en Dieu ou Dieu est-il tout ?
On s'échauffe, on parle pour et" contre avec la même chaleur, parfois avec esprit et verve, et puis, que ces mêmes questions reviennent en conférence, personne ne trouve plus un mot à dire. Nos professeurs se plaignent de notre allure et de notre attention passive, et à peine sont-ils partis que la discussion commence sur les points qu'ils ont posés. Nous sommes toujours des écoliers !
Et certes, ces jeunes gens resteraient modérés dans leurs paroles, sinon dans leurs sentiments. Mais l'air du dehors les grise. La porte de l'Ecole ne peut s'entr'cuvrir sans qu'une bouffée de violence et de passion y pénètre. Autre occasion de discorde : au mois de décembre, ils ont eu les élections.
12 décembre 1840
J'apprends à l'instant le résultat du scrutin de notre section, rue de l'Arbalète.
Il y a une majorité immense pour le neveu de la colonne. Ce n'est pas l'Ecole qui est coupable de lui avoir donné des voix. A part quelques votes excentriques pour Ledru-Rolhn et Raspail, nous étions tous pour M. de Lamartine. Ceux qui ont donné leur voix à Cavaignac ne l'ont fait que pour ne pas la perdre.
Je suis on ne peut plus heureux de voir quel respect et quelle admiration on a pour le caractère de M. de Lamartine. C'est le seul homme sur lequel nous ne disputions pas. On ne parle plus guère que politique à l'Ecole : tout le monde est dans l'attente. On calcule, on fait des hypothèses, chacun a rapporté ses impressions du dehors, dimanche; et on les commente.
Je suis allé jeudi dernier voir M. Barbet, et je lui demandais ce qu'il pensait des affaires : il m'a presque affirmé que Napoléon serait nommé, et il avait tout l'air d'en être assez content, parce que, selon l'expression de M. ïliiers, Napoléon tordra le cou à la République. M. Jauffret en disait autant à About ces jours derniers; c'est une maladie des maîtres de pension. En revanche tous nos professeurs votent pour Cavaignac. M. Lebas est président d'une société qui a dépensé un argent fou pour répandre des écrits destinés à soutenir sa candidature. Ils nous disent que si Napoléon est nommé, l'Université court les plus grands risques, qu'il sera forcé d'accorder ce qu'on appelle la liberté d'enseignement, et que l'Ecole normale ferait la culbute avec l'Université.
Tout cela, et bien d'autres choses sont possibles, quoiqu'elles ne soient pas très probables. Pourtant je m'imagine qu'il faudra toujours des gens qui enseignent, puisqu'il y aura toujours des enfants, et ces gens-là ne sortiraient pas de dessous terre pour mettre dehors les universitaires.
Le succès du prince n était pas pour lui concilier la sympathie des normaliens, naturellement frondeurs. Ils le déchirent à belles dents. Ils lui prêtent bénévo- 1< ment des mots, dont la grande naïveté tend à le faire passer pour stupide. On agira de même, plus tard, à l'égard du maréchal Mac Mahon.
Cette assemblée est notre dernière planche de salut. La Chambre qui lui succédera sera légitimiste, orléaniste, bleue ou blanche, peu importe la finance; mais à coup sur la couleur sera réactionnaire. On tournera au jésuite a vue d'œil, et nous
sommes perdus. Le rapport sur la loi organique de l'instruction est fait : nous le tenons de M. Jules Simon qui est rapporteur. Mais l'Assemblée aurat-elle le temps de la discuter ? Il est très probable qu'on se rangera à l'opinion de M. Lamartine; on repoussera la proposition Râteau, et sans fixer le jour de la dissolution, on réduira le nombre des lois organiques. Mais la nôtre en sera-t-elle ? C'est ce qui est douteux.
En attendant, le ministère nous est toujours parfaitement liostile, et il ne veut pas tomber. Il reçoit soumet sur soumet et il se contente de tendre l'autre joue; frappe, mais écoute; cela fait pitié. Il s'accroche à l'espérance d'une prompte dissolution, il sait qu'il sera le bienvenu dans l'autre Chambre, et députés et ministres, tous se donneront le baiser de paix; éteignons les lumières, et rallumons le feu.
Pauvre ministère ! Pauvre président ! Les journaux se taisent sur le compte de Louis Bonaparte, mais le neveu du grand homme est le plus sot dadais de France et de Navarre. Tu sais que, l'autre jour, il est allé visiter l'Ecole polytechnique; les élèves en grande tenue devant lui, il se tourne vers le général Poncelet :
— Très bien ! très bien ! Vous les faites ranger par ordre de taille, à ce que je vois ?
■ — Oui, monsieur le président !
- Ah ! bien. Et les plus grands d'abord.
— Oui, monsieur le président !
— Ah ! bien. Et les plus petits ensuite ?
— Oui, monsieur le président !
Ah ! bien.
Et il laissa le général enchante, a ce que disent les journaux. M. Lebas, l'ami intime de ce Eorestier, devenu célèbre depuis deux jours, nous contait cette anecdote il y a quelque temps. Après
l'élection du vice-président, les colonels de la garde nationale allèrent à l' Elysée-Bourbon assurer le président de leur concours et lui protester de leur dévouement. M. Forestier porta la parole et dit les quelques mots qui convenaient à la circonstance. Bonaparte avait l'air un peu interdit, il semblait chercher; enfin, après deux ou trois minutes de silence :
— Messieurs, je suis content de vous voir.
On prétend que le mot voir ne fut pas prononcé, niais c'est une calomnie. Nouveau silence, après ce compliment. Tout le monde restait embarrassé, quand le président leur dit :
— Dans une demi-heure, il va venir des dames, ce sera plus amusant (historique).
Et le grand homme se mit à se promener dans la chambre.
Quand les esprits sent montés à ce point, ils ne s'arrêtent pas aux discours; ils inclinent aux actes. C'est ainsi que l'Ecole fut amenée à commettre deux imprudences qui pouvaient avoir des suites très redoutables.
Certain soir, un mot d'ordre circule parmi les élèves. Le bruit court que l'un d'eux, Challemel-Laccur, parlera à l'issue d'un grand banquet démocratique, présidé par Ledru-Rollin. La résolution est vite prise de s'y rendre en corps ; et l'on gardera le plus profond secret, afin de ne pas éveiller la défiance des maîtres.
Nous étions allés à ce banquet, les uns par opinion, les autres par curiosité, pour entendre M. Proudhon et M. Ledru-Eollin. Presque tous ceux qui y étaient s'y étaient rendus en costume. Le lendemain, l'Univers catholique nous avait salé un. petit article, assez perfide, où il disait qu'il
n'était pas étonnant que, lorsqu'on n'allait pas à la messe, on allât aux banquets démocratiques. M. de Montalembert jeta feu et flamme, et sans M. Jules Simon qui intercéda, il aurait fait des interpellations au ministère, et la chose aurait pu aller loin.
L'administration nous a dit que nous n'avions pas le droit d'aller en costume là où nous pouvions aller comme simples particuliers, que nous ressemblions à une députation de l'Ecole, en quoi l'administration avait parfaitement raison, et je l'approuve fort. Les seize uniformes étaient de trop, et surtout le discours que notre camarade a fait au nom des socialistes de l'Ecole. Ce discours était très bien écrit, il a été prononcé par ce jeunelionimequi, je crois, sera un jour un orateur : il a fait un effet prodigieux. Mais il avait un grand tort : il était annoncé au nom des élèves socialistes de l'Ecole. Heureusement que Ohalleinel a eu le bon esprit de ne pas vouloir le donner pour qu'on l'imprimât ; c'eût été notre coup de grâce.
Pendant trois jours, l'Ecole a ressemblé à deux camps, à propos de ce banquet, et surtout de ce discours, les uns voulant protester, les autres ne voulant pas qu'on protestât. Tout cela est oublie à l'heure qu'il est : il n'y a guère que M. de Montalembert qui s'en souvienne, et qui a promis de le rappeler en temps et lieu, quand on discutera la loi sur l'instruction publique.
Il est vrai que l'on dit dans ces banquets des absurdités monstrueuses. A part les discours de Proudkon et de Ledru-Eollin, qui ont été convenables et m'ont fait le plus grand plaisir, à part celui de Chailemel, il y avait là une foule d'orateurs de bas é+age qui prennent la frénésie pour de l'audace et qui déclamaient de stupules atrocités
auxquelles applaudissaient des auditeurs plus stupides encore. J'étais bien content, en entendant toutes ces horreurs, que mon costume n'eût pas encore été terminé; je me trouvais là en pékin et n'applaudissais guère.
Pourtant, c'est là que j'ai entendu pour la première fois un homme éloquent, M. Ledru-Rollin. Il y a chez lui un souffle d'éloquence populaire qui emporte. Proudhon ressemble comme deux gouttes d'eau à un épicier retiré. Il nous a fait, avec une simplicité extrême, une histoire du socialisme jusqu'à lui, et a terminé par quelques détails sur ses travaux et les résultats qu'il a obtenus. Il s'exprime avec clarté, élégance, et surtout il possède parfaitement ce qu'il a dit; mais c'était plutôt la leçon d'un professeur aimable et spirituel que le discours d'un orateur. Comme il n'est point entré dans la discussion de la doctrine, qu'il s'est contenté d'en tracer l'histoire, il a pu parler assez longtemps sans rien dire qui révoltât.
Je voudrais que tous nos professeurs fussent aussi spirituels et parlassent aussi agréablement que lui; mais nous sommes loin de là. Le personnel est toujours assez triste. Notre professeur de philosophie e3t malade de la poitrine, il demande un congé, et l'on va le remplacer; nous ne pouvons qu'y gagner, et je ne m'en plains pas. Mais voilà deux mois à peu près perdus pour la philosophie. Notre professeur de grec est tout entier aux élections, et il s'occupe bien plus de Cavaignac que de nous. J'espère que Napoléon le mettra à la porte de l'Ecole; c'est la seule chose dont je lui saurais gré. Il est difficile de trouver un homme plus insoucieux de ses devoirs et de ses élèves
jLa seconde manifestation des ncvruajiens coïncide
avec l'émeute de juin 1849 qui fut réprimée par le général Changarnier.
16 juin 1840
Quoi qu'en dise le Constitutionnel, il n'y a pas eu l'ombre d'une barricade, le grand Changarnier a aisément triomphé d'une fou'e désarmée et inoffensive, et sauf quelques coups de fusil tirés par les amis de l'ordre, le sang n'a pas coulé. Des presses brisées, des compagnies cassées, dix départements en état de siège, dix journaux supprimés, 4 ou 500 arrestations illégales, ne prouvent que la haine du parti vainqueur, et non le danger qu'il a couru. Ces pauvres élèves d'Alfort, tu as vu qu'ils s'étaient fait bannir. Ils habitent à deux lieues de Paris, et n'entendent que le bruit lointain des événements. Ils avaient appris le projet de la manifestation et s'imaginaient, comme tout Paris, qu'elle serait suivie de barricades et de coups de fusil. Pour ne pas manquer le second acte, ils ont voulu se trouver au premier; les voilà forçant la porte, sautant par-dessus les murs, arrivant sur les boulevards et se mêlant aux gardes nationaux qui criaient :
— Vive la Constitution !
Tout rentra dans l'ordre, mais ils paieront cher leur incartade.
L'incident, où quelques normaliens seulement étaient compromis, n'eut pas de conséquences graves.
Trois élèves de chez nous ont pris part à la manifestation, il est à craindre qu'ils ne soient chassés; cependant, M. Dubois a promis d'intercéder pour eux auprès du ministre. Ce qui rend leur affaire moins dangereuse, c'est qu'ils ne se sont pas sau
vés de l'Ecole, ils étaient sortis de droit; seulement, au lieu d'aller au cours de la Sorbonne ils s'étaient rendus au Château-d'Eau. Nous n'avons pas eu un instant la pensée de sortir, mais on était décidé, aux premiers coups de feu, à s'en aller aux barricades : il y aurait eu les trois quarts de l'Ecole pour l'insurrection et le reste neutre.
Le mercredi soir, on attendait des nouvelles avec anxiété, les groupes étaient sombres et animés; beaucoup avaient mis dès le matin leur pantalon de sortie, prêts à partir au premier signal. Ce signal n'est pas venu, et les journaux, le lendemain, nous ont fait complimenter de ne pas nous être associés aux factieux, aux misérables, comme les appelle poliment le général en chef de la garde nationale et de la lre division militaire. Quelquesuns voulaient envoyer une protestation à l'Evénement, disant que nous n'avions eu à répondre à aucune provocation, etc., mais nous nous y sommes presque tous refusés.
Il est inutile de se compromettre après coup inutilement : l'Ecole a déjà bien assez d'ennemis pour ne pas en augmenter le nombre. On ne demande qu'à la renverser; il ne faut pas nousmêmes donner un marteau pour la détruire; ce serait une folie qui n'aurait même rien de bien chevaleresque. L'Ecole polytechnique avait de huit à dix élèves à la manifestation; c'était un jour de sortie, ils pouvaient sTy trouver en( plus grand nombre que nous. Je ne sais ce qu'on en fera; il est probable qu'on ne les épargnera guère.
Il y avait une sorte d'émulation entre l'Ecole normale et l'Ecole polytechnique. Cette dernière était plus ardente et surtout plus unie dans sa foi républicaine. On le- vit au moment de l'affaire Vaudrey. Sarcey ra-
conte tout au long cette aventure. Lalanne, ancien directeur des ateliers nationaux, avait été arrêté sur une dénonciation qui lui attribuait des propos séditieux. La lettre accusatrice était signée d'un polytechnicien nommé Vaudrey. Ses camarades s'assemblent ; ils le somment d'envoyer au ministre sa démission. Vaudrey s'exécute. Et, naturellement, elle est refusée :
Deux heures après, le général Poncelet recevait une démission collective signée des 400 élèves de l'Ecole. Le ministère la refuse encore, et demande des démissions individuelles. On se réunit, on parle pour et contre, mais il y avait une chose évidente, c'est que le ministère commencerait par licencier l'Ecole, puis choisirait dans ces démissions celles qu'il pourrait accepter. Comme les opinions des élèves sont connues, le choix tomberait naturellement sur les 200 ou 250 républicains avancés. Les autres auraient-ils le courage de résister quand on les rappellerait, quand leurs parents les supplieraient de rentrer ? Il ne fallait guère y compter: que dix seulement donnassent l'exemple, et cela suffirait pour entraîner les autres. 200 jeunes gens perdraient leur position pour un gredia qui ne méritait que des soufflets. De plus, on ne serait pas soutenu par le préfet, qui n'est rien dans ce moment; encore moins par la Chambre, qui approuve tout ce que fait le ministère; peut-être même pas par l'opinion publique, qui trouve tous les moyens bons contre les socialistes.
A la majorité de quelques voix, il fut décidé que les démissions individuelles ne seraient pas données, et cette affaire qui, depuis huit jours, a mis toute l'Ecole en émoi, est aujourd'hui terminée... Terminée ? pas précisément. Comme une loi de l'Ecole polytechnique défend aux élèves de sebattre
tant qu'ils sont à l'Ecole, il paraît qu'ils se sont engagés, pour la fin de l'année, à provoquer Vaudrey en duel les uns après les autres jusqu'à ce qu'un d'eus le tuo. Et ils le feront, car l'esprit de corps est bien puissant chez eus.
Je te raconte cela comme je l'ai entendu raconter; peut-être y a-t-il quelques détails qui ne sont pas esacts. Mais le fond de l'histoire est véritable. On en a beaucoup parlé ici; il nous a semblé que les polytechniciens auraient dû aller jusqu'au bout. Ils appartiennent presque tous à des familles riches et puissantes, avec lesquelles il faut compter. Je ne puis m'empêcher de croire qu'ils seraient rentrés à l'Ecole, portés par l'indignation publique. Peut-être ont-ils pris le parti le plus prudent; mais ces ministres sont de grands gredins (1).
Sarcey achève sa lettre par un hymne à la gloire de Kossuth. Il vient de lire le manifeste du grand patriote hongrois ; il en est tout ému. « Il n'y a pas, « dans notre révolution, un morceau comparable à
(1) Après que ce chapitre eut paru dans le Temps, nous avons reçu du fils de M. Lalanne la lettre suivante, dont nous détachons un passage intéressant :
Je vois encore les deux majors de l'Ecole venant chez ma mère cour protester contre la conduite inqualifiable de leur camarade. J'ai sous les yeux la lettre que mon père, retenu à la Conciergerie en prison préventive (il a dû attendre trentetrois jours l'ordonnance de non-lieu), écrivit à ses jeunes camarades pour les détourner de toute démarche compromettante, de toute manifestation qui aurait pu être invoquée contre l'Ecole et briser la carrière de quelques élèves.
Car ce qui révoltait à juste titre les polytechniciens, c'est que leur camarade Vaudrey passant, le 13 juin 1849, place .Saint-Sulpice, et ayant entendu une conversation animée entre le chef de bataillon de la 11" légion (Léon Lalanne) et ses collègues (le colonel était Edgar Quinet), avait cru devoir répétei ce qu'il avait cru comprendre au commandant en second" de l'Ecole, le colonel Lcbœuf (qui depuis... s'est si
« cet appel aux armes. Cela est beau comme l'antique. (( Nous en avions les larmes aux yeux. Avec de sem- « blables paroles, on enverrait des milliers d'hommes à « la mort. » Ceci marque le degré d'exaltation où étaient montés les élèves de l'Ecole.
Lorsqu'ils quittaient la rue d'Ulm et se retrempaient au sein de leurs familles, ils n'y trouvaient pas d'apaisement. La société parisienne était profondé-
nmlhcureusement illustré comme ministre de la guerre). Lebœuf élait camarade de promotion de mon père à l'Ecole polytechnique, mais c'était avant tout un courtisan, un adhérent au parti le plus fort. C'est lui qui eut te triste courage de dire à Vaudrey: « Allez faire votre déposition au procureur de Ja République. »
Plus tard, en 1870, mon frère et moi, engagés volontaires dans l'artillerie dès le mois d'août et nommés sous-lieutenants à titre auxiliaire au 13" régiment en octobre, nous eûmes à remettre nos lettres de service au commandant chef d'état-major du général Renault d'Abixi. Ce commandant était le même Vaudrey!
Et je dois à la vérité de dire que le 30 novembre, sur le champ de bataille de Champigny, en face du parc de Cœuilly, où nos deux batteries (4" et 5e du 13e) ont en moins d'une demi-heure perdu plus de monde en officiers et en hommes, et aussi en chevaux que toute l'artillerie française à la bataille de Magenta (il est vrai qu'il y en avait peu d'engagée ce jour-là), le commandant Vaudrey, arrivé près de nous, seul officier supérieur, faisant ressortir l'absence inqualifiable d'autres qui ne se montraient pas, nous donna à tous l'exemple du plus magnifique sang-froid, et sut mettre un ordre parfait dans la retraite qui s'imposait.
Quand à sa victime de 1840, Léon Lalanne, après des services éminents rendus au pays, en France et à l'étranger comme le lui écrivait son ministre des travaux publics, Sadi Carnot, en lui annonçant sa promotion à la dignité de grandofficier de la Légion d'honneur, arrivé au terme de sa carrière, doyen du corps des ponts et chaussées, directeur de l'Ecole, membre de l'Académie des sciences, il était appedé par la gauche du Sénat à prendre la place d'inamovible laissée libre par la mort du général Chanzy.
Agréez, monsieur, etc..
Paul Lalanne.
ment déchirée. La plupart des bourgeois, ceux surtout qui possédaient du bien au soleil, tenaient pour le prince président. La terreur que leur inspirait le socialisme les jetait dans ses bras ; ils mettaient en lui les espérances que Louis-Philippe avait déçues.
Une des familles où Sarcey trouvait la plus agréable hospitalité, était la famille Papillon ! On l'y recevait avec plaisir, quoiqu'il passât pour un « buveur de sang. »
16 juin 1849
Hier je suis allé chez Papillon; il y avait quinze jours qu'on ne m'y avait vu, parce que j'étais allé à La Varenne, et que jeudi dernier, je n'avais pas trouvé le temps de pousser jusqu'à la rue Chausséed'Antin. M. Papillon m'a fort obligeamment reproché ma longue absence, et j'ai dîné avec lui.
Il y avait là un jeune homme (vingt-huit à trente ans) de la première légion, qui racontait avec feu la journée de mercredi, qui ne parlait de rien moins que de fusiller toute la Montagne, et d'anéantir tous les socialistes. Tout le monde, excepté moi, approuvait du geste et de la voix. Nous avons discuté un peu, et le soir, quand je suis parti, ce monsieur m'a dit que si tous ceux de mon parti étaient aussi polis et aussi modérés que moi, il y aurait moyen de s'entendre. Cela m'a fait plaisir, parce que la discussion a été assez vive, et que je n'y ai pas dépassé les bornes de la plus rigoureuse politesse. Au moment de souhaiter le bonsoir, Mlle Papillon me dit en souriant ;
« Il est impossible que vous ne reveniez pas un jour de notre côté ».
Je me permis de demander pourquoi elle avait si mauvaise opinion de moi que de croire que je pouvais ainsi changer.
« C'est au contraire, me répondit-elle, parce que j'ai très bonne opinion de votre esprit. »
J'avais les rieurs contre moi, et je m'en allai sur ce compliment. Mlle Papillon m'a encore engagé à ne plus mettre de lunettes. Tu sais que depuis longtemps je les avais quittées pour demeurer dans l'Ecole, mais sitôt le seuil de la porte franchi, je les arborais sur mon nez, et comme je n'en avais plus l'habitude, je rentrais au logis les yeux fatigués et pleurants. Enfin, depuis quinze jours, j'avais pris la résolution de me priver de mes besicles même les jours de sortie. Hier, je me mettais à table, quand Mlle Papillon me dit :
« C'est singulier, vous n'avez plus la même physionomie qu'autrefois. »
Et tout à coup elle s'aperçut que je ne portais plus de lunettes.
« Je vous aime beaucoup mieux comme cela, ditelle.
— Prenez garde, me dit en souriant M. Papillon, ma fille vous fait une déclaration. »
C'est le coup de grâce de ces sottes besicles; d'ailleurs, il me semble que ma vue s'allonge, c'est peut-être le désir que j'en ai. Il sera bien assez temps de les reprendre quand il me faudra surveiller une classe de moutards, qui ne demanderont qu'à se moquer de moi. Jeudi dernier, Mme About et Mlle Olga m'avaient déjà fait compliment de la résolution que j'avais prise, et m'avaient dit que ma figure gagnait cent pour cent à n'avoir pas de lunettes. J'entasse les autorités, pour contre-balancer le témoignage de ma mère et de ma sœur.
L'oncle de Sarcey, M. B..., appartenait à cette même catégorie de citoyens très estimables, sans doute, mais féroceinent conservateurs. J'ai sous les yeux deux
lettres où l'excellent homme est peint de pied en cap ; elles renferment une curieuse peinture des mœurs de l'époque et méritent d'être citées intégralement. La première est antérieure à la catastrophe, je veux dire à la proclamation de la République. Plusieurs fois par mois, Sarcey se rendait chez son parent, qui le conviait aimablement à dîner. Il retrace la physionomie d'une de ces réunions :
...De la salle à manger nous passâmes tous quatre au salon, et là, devine ce que l'on fit ? Je te le donne en cent, je te le donne en mille: Tu crois peutêtre que M. B..., qui se trouvait avec son fils pour la première fois de la journée, a voulu causer un peu ou que nous avons joué à quelque chose, ou que... que sais-je, moi? Eh bien! non, on a été prendre les deux premières années du Musée des Familles; chacun a pris une livraison et s'est mis à lire silencieusement. Moi qui ne connaissais que ça (comme tous les autres lisants au reste, car c'est le pain quotidien de Félicie et de ma tante, et Dieu sait combien de fois Gustave a repassé et remâché tout cela), je trépignais d'impatience en moimême. J'aurais voulu pour tout au monde qu'une des trois statues parlât et donnât signe de vie. Je voulus entamer la conversation : me penchant vers Gustave, je lui demandai ce qu'il lisait :
— Rien, répond-il.
Alors ma tante, avec cette sagacité que tu lui connais et cette finesse qui la caractérise :
— Puisque tu lis, il faut bien que tu lises quelque chose.
C'était profond... J'espérais... Mais Gustave ayant expliqué qu'il ne lisait rien de suivi, tout rentra dans le plus profond silence. (In quart
d'heure après, je demandais s'il pleuvait. Ma tante ouvrit solennellement le rideau, écouta quelque temps, approcha la lampe et finit par me répondre :
— Je ne sais pas.
Et la conversation en resta là.
Sur ce, je me levai et, de huit heures et demie à neuf heures trois quarts, je me promenai de long en large dans le salon, les deux mains derrière le dos. Ce n'était pas la première fois que je voyais pareille soirée, mais c'était la première fois qu'elle me faisait ainsi bondir d'impatience. Ce n'est pas pour dire, mais je n'ai pas grand mérite à préférer mon Virgile ou mes dictionnaires à de semblables distractions.
Sarcey force un peu, par malice, le tableau. On ne s'ennuyait pas plus chez son digne oncle que chez les autres bourgeois de Paris.
Tous ces foyers, où fleurissaient l'ordre et la vertu, étaient bâtis sur un modèle uniforme. Notre jeune normalien s'y amusait modérément. Mais il y était reçu avec affection. Et voici que, soudain, cette harmonie est détruite. On ne joue plus au loto dans le salcn de M .B..., on n'y lit plus le Musée des Familles ; on s'y dispute ; on y échange d'aigres paroles. La Révolution a passé par là.
22 mai 1849
Ma tante t'a sans doute écrit mes démêlés avec mon oncle B...; il est difficile de rien voir de plus absurde.
Le dimanche matin, jour des élections, j'étais allé voir mon oncle et au lit, comme tu le sais. ÎSous causons, et il me demande pour qui je vote. Moi, tout naturellement, je lui réponds que j'ai mis en tête de ma liste Ledru-Rollin et Boichot, et
que nous avons tous fait de même. Mon oncle me répond que s'il était M. de Ealloux, il nous jetterait à la porte; mais comme c'était la centième fois qu'il me répétait cette douceur, je n'y fis pas grande attention. Il avait besoin de repos, je le quittai et m'en allai jouer au whist.
Le soir, je revins clone; j'allai l'embrasser dans son lit avant de partir; il ne me souffla pas un mot de mes opinions politiques et eut avec moi l'air le plus affectueux du monde. Fiez-vous donc aux apparences ! Deux jours après, je vis arriver à l'Ecole Alcide tout effaré.
— Mon oncle est furieux contre toi, et il m'a chargé de te dire qu'il ne voulait pas empester sa maison de socialisme, et que si tu remettais le pied chez lui il te chasserait dehors.
Si jamais homme fut stupéfait, ce fut ton serviteur. Je tombai de mon haut.
Yoici ce qui s'était passé :
Le lendemain de ma visite, M. Delagrave était venu, et, comme de raison, l'entretien avait roulé sur les élections, et, par une association d'idées toute naturelle, j'étais arrivé sur le tapis. Chacun de tomber sur moi, chétif, à bras raccourcis. Quand l'un disait : « Tue ! », l'autre répondait : « Assomme ! »
« Il n'a pas pleuré à l'avènement de la République. — Il s'est même mis à rire. — Il se moque des fonctionnaires destitués. — Il voudrait qu'il n'y eût plus d'affaires. — Il vote pour Boichot. — Et pour Ledru-Rollin. - — ■ Il ne sait donc pas que ce monstre d'homme a envoyé 1.200 soldats se faire tuer pour le pape ? — Et qu'il a un jour voulu assassiner la garde nationale ? »
Peu à peu mon oncle s'échauffait, et comme ces prédicateurs qui pleurent à chaudes larmes quand
ils suent à grosses gouttes, il éclatait en imprécations :
« Ce gredin-là, je le chasserai, je ne veux plus le voir, il ne rêve que désordres; » et le reste.
Le mardi, Alcide vint chez kii, et, sjans lui demander de ses nouvelles, sans lui souhaiter le bonjour :
« Tu iras chez Sarcey, tu lui diras qu'il n'entre jamais ici, ou je le mets moi-même à la porte. »
Ma tante était bien embarrassée, elle tâchait de calmer mon oncle; mais rancune de réactionnaire tient bon, et elle perdait son temps et sa peine. Elle avait prié Alcide de ne m'en point parler, elle aimait mieux m'annoncer elle-même la nouvelle, elle voulait mettre du coton sous la tuile qui m'allait tomber sur la tête. Mais quand j'ai reçu sa lettre, j'avais déjà mis la mienne à la poste. Sitôt Alcide parti, j'avais pris la plume et écrit à mon oncle la lettre suivante, dont j'avais conservé copie :
« J'ai reçu aujourd nui la visite d'Alcide, il a fait « ta commission, et je ne suis pas encore revenu « de mon étonnement. Je ne croyais pas avoir a manqué ni au respect que je te dois, ni à l'afrec- « tion que je te porte et ne supposais pas qu'une « opinion politique, quelle qu'elle fût, soutenue « avec la modération que je m'étais étudié à con- « server toujours, pût briser en un instant tous les « liens qui m'attachaient à toi, et me ravir une <: amitié dont il me semblait que je m'étais montré « digne.
« II faut qu'à mon insu et malgré moi, il me « soit, dans la discussion, échappé quelque parole c inconvenante. S'il en est ainsi, je la retire et t'en « demande pardon. Mais si c'est simplement la a République que tu chasses de chez toi, en me « consignant ta porte, ni elle, ni moi, n'y pouvons
« que faire. Je me condamnerai à ne plus te revoir, « et n'en resterai pas moins, mon cher oncle, le « plus affectionné de tes neveux. »
A cette lettre, j'en joignis une autre, très affectueuse, pour ma tante. Je lui disais que j'étais désolé de ce qui était arrivé, que j'espérais bientôt revenir l'embrasser. Ma tante m'a répondu qu'elle l'espérait aussi; qu'en attendant elle ferait sortir Annette : je la lui avais recommandée.
Quant à mon oncle, il paraît que ma lettre l'a mis en fureur; c'est du moins ce que m'a conté Alcide. Mais cela m'est indifférent : s'il n'est pas content de moi, je le suis encore beaucoup moins de lui, et je trouve ses procédés aussi malhonnêtes que mon épître était polie.
A l'Ecole, on a beaucoup ri de ma mésaventure; comme j'ai la réputation d'être un modéré, quand même, on a trouvé excellent que je souffrisse pour la cause socialiste. Tout le monde est venu m'en féliciter ironiquement; aurait-on jamais cru que Sarcey fût le martyr de ses opinions ? disait-on partout.
— Est-ce que ta vieille amie Mme Mitaine est socialiste? me demandait Bary.
— Non, pourquoi?
— C'est que tu serais chassé de chez elle comme réactionnaire, et tu ne saurais plus où reposer ta tête.
Voilà l'inconvénient des partis moyens !
Par bonheur, tous les Parisiens ne sont pas si agités. Il y en a qui gardent, au milieu des orages de la rue, leur insouciance et leur belle humeur.
12 décembre 1849
Tu ne devinerais jamais où j'ai dîné, il y a eu
dimanche huit jours. La veille au soir, à souper, je reçois une lettre, dont je ne connaissais pas l'écriture; je la lis, et je reste stupéfait, mais comme jamais homme ne l'a été.
« Eh ! bien, me dit About, qu'as-tu donc ? est-ce que tu hérites d'un oncle d'Amérique ? » Je lui passe la lettre, il la lit à son tour : « Il n'y a rien là de bien extraordinaire, me dit-il; on t'invite à dîner, c'est un honnête homme, et je l'estime. Tu connais donc ce M. Chavarot?
— Eh ! non, voilà le plaisant de l'affaire, c'est que jamais j'e ne l'ai vu, c'est qu'il ne me connaît pas davantage. Tu pourrais aller sous mon nom lui demander à dîner, il serait enchanté de te recevoir.
— Diable ! mais cela devient intéressant. Et qu'est-ce que c'est que ce M. Chavarot?.
— Eh ! mais, c'est le marchand de vins dont tu as entendu parler.
— Oh ! connu, mon ami; c'est une occasion qu'il faut prendre aux cheveux. Il te dit d'amener avec toi deux de tes amis; je m'offre pour soutenir avec toi le premier choc.
— Je m'offre aussi, me dit Albert. »
J'hésitais ; tu sais que je n'aime guère faire
de nouvelles connaissances. Mais cette invitation me paraissait si singulière, mes deux ombres (tu sais qu'on appelle, en latin, ombres ceux qu'un invité amène avec lui) étaient si pressantes, et me fournissaient de si bons arguments, que je ne résistais qu'à moitié. J'exposai le cas à la section, et à la majorité de sept ou huit voix, il fut décidé que nous devions aller chez ledit Chavarot. Le malheur voulait que je fusse consigné justement ce jour-là. Je porte ma lettre à M. Yacherot, je la lui commente; bref, il m'accorde une .«ortie ctaouis
quatre heures et demie. Nous nous étions donné rendez-vous à cinq heures au pont d'Austerlitz. Nous voilà en route pour Bercy, causant et riant à gorge déployée. Tout à coup il me vient une idée saugrenue : si c'était un poisson d'avril égaré en décembre, je ne connais pas l'écriture, etc., il est singulier que M. Chavarot m'invite, etc. Nous nous arrêtons là-dessus, et de réfléchir à qui mieux mieux. Mais nous étions trop avancés pour reculer: la pensée de cette farce qui eût été excellente, nous avait mis en belle humeur, et nous arrivâmes d'une gaieté folle.
M. Chavarot et son gendre Poitrasson nous attendaient avec un certain nombre de bouteilles. Par malheur About s'est un peu grisé, et a dit des choses plus que folichonnes. Mais c'est de la faute de M. Poitrasson; malgré nos prières à tous deux Albert, il a débouché une troisième bouteille de Champagne; c'était pour achever Edmond qui avait déjà perdu la tête. Nous n'avons pas encore rendu notre visite. Il nous est très difficile de nous réunir dans la journée à une heure convenable; mais qu'ils soient prêts ou non, dimanche, j'irai seul chez M. Chavarot.
Enfin c'est au cours de cette même année 1849 que se produisit un événement intérieur qui agita longuement l'Ecole.
Un jour, le bruit courut que M. de Falloux allait se transporter rue d'Ulm, pour visiter la maison et observer sur place ce qui s'y passait. Grand remueménage. Le directeur, M. Dubois, secrètement averti, exhorte les élèves à la modération, à la prudence:
L'administration, toute effarée, avait pris en hâte
les mesures; on balaie, on lave, on essuie, l'Ecole se fait belle et luisante, prête à recevoir coquettement son ministre. Nos tables étaient chargées d'inscriptions; on craignit que quelques-unes ne blessassent la modestie connue de M. de Falloux, et elles disparurent sous le plus noir des vernis. La veille, M. Dubois parut dans nos études pour nous préparer à ce moment solennel, et il nous donna ses dernières exhortations.
M. de Falloux fut exact au rendez-vous. C'était la seconde année, la nôtre, qui devait porter le poids de cette visite. Nous avions ce jour-là une conférence de français, et il était plus naturel que le ministre désirât y assister que de s'ennuyer à une explication grecque ou latine. Par le plus heureux des hasards, nous devions à cette classe étudier Polyeucte.
« Du goujon, c'est bien là le dîner d'un héron ! » Polyeucte, c'était l'affaire d'un jésuite ! Il ne pouvait mieux tomber. C'était moi qu'on avait chargé de préparer une leçon sur cette tragédie. Mais comme c'était la première fois que nous essayions cet exercice, réservé à la seconde année, il y avait cent à parier contre un que je m'en tirerais fort mal. M. Jacquinet préféra substituer la forme du dialogue à celle de la leçon, et il me prévint qu'aussitôt le grand-maître arrivé, il commencerait par moi les interrogations.
A huit heures et demie, cinq fauteuils firent leur entrée, suivis de M. de Falloux, M. Thénard, et de l'administration. M. Dubois présenta les prix d'honneur et quelques-uns des lauréats; M. le ministre daigna ne leur rien dire et leur sourit avec beaucoup de bienveillance. C'est un grand jeune homme, blond, pâle, aux yeux bleus, un peu fadasse de physionomie mais qui a une tournure très
distinguée. Il avait l'habit noir, et des gants déchirés; il est probable que cela est de bon ton.
Nous commençons la conférence. J'étais ferré, tu peux penser. Nous entamons une discussion sur la grâce, sur le caractère de la foi de Polyeucte; nous nous lançons dans le Saint- Augustin; j'avais quelques extraits des Saints-Pères et du Martyrologe, je les cite avec aplomb; M. de Falloux s'épanouissait. Après trois quarts d'heure d'argumentation, il nous arrête et demande à entendre l'une de nos compositions. M. Jacquinet n'en avait pas, mais il se trouvait que quelques élèves avaient apporté le devoir rendu par le professeur.
— Eh bien ! monsieur Albert, lisez-nous le vôtre, dit M. Jacquinet.
Or, il se rencontre par le plus singulier bonheur que c'était une réfutation au point de vue chrétien des maximes de l'épicurisme. Un des sujets proposés avait été l'examen d'un livre de Montaigne. Albert, qui est un grand diable que rien n'ennuie comme le travail, avait à peine lu le chapitre en question; mais en quatre pages assez vives, il avait fait une sortie contre la morale facile et indulgente du monde, qui est celle de Montaigne, réclamant en faveur de tous les sentiments de l'âme humaine. C'était une boutade rapidement écrite, plutôt qu'une étude approfondie. Mais dans la circonstance présente, tous les défauts devenaient des qualités. D'autres élèves (je ne parle pas de moi qui avais choisi un autre sujet) d'autres élèves avaient tenu compte des circonstances où se trouvait Montaigne, de la vie qu'il menait; ils lui avaient rendu justice sur certains points, enfin ils avaient fait une analyse consciencieuse et bien plus impartiale qu'Albert. Mais cela eût fort ennuyé M. de Falloux, qui ne connaissait pas le livre.
Cette saillie rapide d'un esprit chrétien l'a, au contraire, enchanté. Il ne pouvait pas revenir qu'à l'Ecole normale, on eût des idées aussi austères, qu'on prît ainsi au sérieux ses devoirs.
Nous avons su depuis que cela lui avait été le plus grand des étonnements. On lui avait représenté l'Ecole comme un foyer de disputes politiques, comme une réunion de socialistes, comme un club permanent, qui ne s'occupait ni de grec, ni de latin, ni de littérature. Il tombait au milieu d'une • conférence qui, évidemment, n'avait pas eu le temps d'être préparée; on l'accueillait d'une discussion sur la grâce, et d'une composition empreinte de la sévérité catholique. Il était charmé. Il se leva, nous fit des compliments par-dessus les maisons; ce fut même une telle averse de louanges que nous n'avons pas su d'abord si c'était moquerie :
— J'ai pour vous tous, nous dit-il, l'admiration la plus profonde (textuel). Les élèves sont à la hauteur du maître et le maître est à la hauteur de l'enseignement (textuel).
Et il continua sur ce ton pendant dix minutes. M. Jacquinet ne savait plus où se fourrer; il s'inclinait de plus en plus bas. On nous a dit plus tard qu'il exagérait toujours ainsi les éloges, que c'était chez lui une habitude, et qu'il ne fallait pas s'en scandaliser. Mais ce qui nous étonna plus que ces compliments au moins étranges, c'est le ton dont ils furent débités; il marmottait cette longue patenôtre d'un ton calme, monotone et chantant. Tu te rappelles l'ancien curé de Dourdan, c'est à peu près cette voix-là, et il accentue avec autant de force tout ce qu'il dit. Il demanda le devoir d'Albert, et deux jours après lui en renvoya la copie; il avait gardé l'original.
Telle est l'atmosphère où vivaient, en 1S49, les élèves de l'Ecole. Ils étaient imprégnés, saturés de politique. Ils travaillaient néanmoins. Nous verrons l'influence que ces préoccupations exerçaient sur leurs études et sur le développement de leur esprit...
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J'J C-U'w'—/ GUtoXS Îte-^^SMV au^—^ltAXHsÇzZc./' <xà<?<f ■
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\ ers latins île S ii'i." \
Première année d'Ecole normale {suite). — Portraits d'écoliers: Taine et About. — Sarcey apôtre du « bon sens ». — Portraits de maîtres: Lebas, Wallon, Jacquinet. — Le grand duel d'Abuut et de Taine. — Un examen de licence en 1849. — Echauffouree à l'Ecole: « A bas Falloux! »
Nous avons dit que l'Ecole normale se partageait en deux camps : les "catholiques et les voltairiens. Sarcey décrit les champions en présence. Ses lettres ne sont guère qu'une série de portraits. Il les écrivait au sortir des discussions passionnées qui s'engageaient autour du pcêle ; il était encore tout chaud de la bataille ; il sentait la poudre ; il avait, sous les yeux, les silhouettes de ses camarades, de ses maîtres ; il les jetait, toutes vives, sur le papier.
-V ."bord, voici les élèves. En regard de Barnave, Vignon, Meriet, .Cary, ceoiit il a déjà parlé, il place Taine, le cacique, et son fidèle ami Edmcnd About.
1U mai 1849
Notre section est merveilleusement organisée sour la philosophie, et nous avons des têtes où la isarique et la métaphysique germent, poussent, criassent, comme le chiendent dans les champs.
Notre cacique Taine tïst bien l'esprit le plus abstrait que j'aie connu : ce gaixxard-là a des systèmes sur tout, et sa vie n'est qu'un long système. Il étudie sans cesse Aristote et Spinoza, il s'y plonge, il s'y enfonce, il leur trouve de l'esprit, de l'imagination: grand bien lui fasse ! J'aime mieux le croire,
comme ou dit, que d'aller y regarder. Chez lui, ce n'est pas, comme on pourrait penser, ce n'est pas affectation pure, la nature l'a ainsi fait : il est inexorablement logique, et métaphysicien jusqu'à l'absurde. Dans toute chose, il remonte au principe, ou du moins ce qu'il croit l'être, et il en déduit rigoureusement, inflexiblement, avec une grande puissance de dialectique, les plus énormes sottises.
On s'en moque un peu à l'Ecole, non pas moi, car j'aime l'entendre exposer ses théories ; il parle avec facilité, clarté, élégance, quoique toujours il reste un peu froid et monotone. Mais beaucoup n'ont pas la même patience, et il est si facile de tourner en ridicule un système philosophique ! la raillerie part, soudaine et involontaire; l'être en soi a fait les délices du poêle pendant plus de quinze jours. C'est le fonds même de la doctrine du cacique; en partant de là, il arrive à la négation de la liberté, à l'absolutisme en politique, etc., et nous de rire.
Ce qui n'empêche pas que Taine vaille mieux qu'aucun de nous. Il n'y a pas d'esprit plus étendu, plus flexible, plus actif. Il se répand sur mille études à la fois : mathématiques, philosophie, histoire, littérature française et étrangère, rien ne lui échappe; il a tout vu, tout lu, il sait tout. Il travaille vite et bien. On pouvait craindre que ses principes systématiques ne lui eussent rétréci l'esprit, éteint l'imagination; il n'en est rien; il sent très vivement et, sauf un peu de pédanterie dans la forme, il écrit fort joliment. C'est à coup sûr, et à tous les égards, le premier élève de notre section.
Il n'est pas très aimé, parce qu'il a le caractère peu liant, et que ses opinions répugnent un peu à tout le monde. On prétend qu'il a peu de cœur; je me porterais garant du contraire. Il n'étale pas une sensiblerie souvent fausse et toujours exagérée,
sur les malheurs des ouvriers, sur la misère ; ii ne prend pas feu pour les républiques italiennes et n'encourage pas les Hongrois de la vois et du geste; mais au fond, je suis persuadé qu'il se dévouerait pour une noble cause, plus aisément peut-être que tous les braillards qui ne tarissent par sur la conduite des gouvernants. Guizot est son homme, et c'est ce qu'on ne lui pardonne guère à l'Ecole. Aussi, parmi ceux qu'on appelle réactionnaires, lui donne-t-on une . place à part; il est sui generis, comme on dit. C'est un garçon que j'estime beaucoup et avec qui je me lierais très volontiers, s'il y avait moyen de former une liaison à l'Ecole normale.
Notre second métaphysicien est de Suckau : on ne peut pas en dire bien long sur son compte, il ne parle presque jamais, par indifférence, par ennui, non par impuissance. Il écoute, réfléchit et se tait; du reste, bon vivant, joj^euse figure, enfant même. Il y a quelque temps, M. Berger, préfet de la Seine, avait invité quelques élèves de l'Ecole à assister au raout qu'il donna aux Anglais; mon gaillard noya sa philosophie dans le vin de Champagne et il laissa sa raison au fond des bols de punch. C'est la seconde fois qu'il faisait subir à la métaphysique un pareil échec. Dans ces moments-là, il est aimant et expansiî, il se jette dans les bras de ceux qu'il rencontre.
— Tu es mon ami, n'est-ce pas ? dis-moi que tu es mon ami, etc.
Un jour, il apostropha ainsi le cacique, qui ne s'attendait à rien et qui resta ébahi sans rien répondre : c'était Aristote et Diogène, après qu'il eût vidé son tonneau.
About et Quinot sont deux philosophes de fraîche date. About, depuis son prix d'honneur, s'est mis
dans la tèté qu'il était né pour les recherches métaphysiques; je crois qu'en effet il réussira toujours dans tout ce qu'il entreprendra; il a un esprit merveilleusement souple et facile, mais vraiment il me semble qu'il s'égare. Il porte dans les études philosophiques cet esprit sceptique, railleur, voltairien qui le suit partout. Il va de doute en doute, mais sans jamais tâtonner, hardiment, d'une allure libre et dégagée, détruisant toujours, sans jamais se donner la peine de reconstruire. Il a la prétention de réfléchir beaucoup et profondément : Dieu fasse pais à son âme ! C'est sans doute quand il dort, car je ne le vois guère absorbé en étude. Il a dans la dispute de très amusantes colères, et comme il est tout passion et tout feu, il anime parfois la froideur mortelle de nos conférences.
Quant à Quinot, tu le connais ; celui-là ne court pas risque de s'emporter. Pourvu qu'on ne dérange pas son sommeil, il est toujours d'une humeur égale; et on lui soutiendrait que l'être en soi n'est qu'une chimère, qu'il n'en dirait pas un mot plus fort que l'autre. Cela fatigue, de hausser la voix.
Vous voyez que Sarcey analysait avec quelque clairvoyance le caractère de ses voisins. Et lui-même, comment se jugeait-il 1
Dès 1 abord, je m'étais posé comme le champion du bon sens contre la philosophie, et l'on m'avait bien souvent demandé :
— Qu'est-ce que ton bon sens ? sur quoi s'appuiet-il ?
J'avais fait alors un travail sur le bon sens, je l'avais appuyé sur des principes, et j'avais montré comment l'homme de bon sens n'avait nul besoin d'être philosophe. Ce fut un orage épouvantable quand je lus cette dissertation; il y eut une discus-
sion de deux heures, où j'eus presque tout le monde, et surtout le professeur, contre moi. Il est bien rare maintenant, quand on traite une question, que M. Kastus ne se tourne pas de mon côté:
— Eh. bien ! qu'en pense le sens commun1? ditesnous votre avis.
Le nom de gros bon sens m'en est resté. Depuis ce jour, je suis dûment convaincu de n'être pas un philosophe, et je ne me soutiens que par le style. Du reste, il paraît que cette réputation d'homme de bon sens qu'on m'a faite s'est étendue loin : M. Dubois, le directeur de l'Ecole, y a fait allusion dans son compte rendu semestriel; M. Yacherot m'en a parlé. L'autre jour, M. Lebas me voyait causer pendant une explication; or, note que M. Lebas n'a aucun rapport intime avec nous, et qu'il ne nous corrige aucun devoir.
— Vraiment, me dit-il, vous qui avez la réputation d'un homme de bon sens, vous n'en faites pas preuve, etc.
Tout le monde a souri et s'est regardé d'un air étonné; je ne sais pas où il avait pu entendre parler de cela.
Sarcey a reçu désormais son estampille. Il est l'hcmme du bon sens. Il le demeurera jusqu'à la fin de ses jours. Au surplus, il s'accommode de cette étiquette; à vingt ans comme à soixante, son amour-propre en est chatouillé. « Raillez, mes bons amis, écrit-il, j'aurai raison contre vous. »
Passons au chapitre des professeurs... Sarcey déplorait, au lendemain de son entrée à l'Ecole, l'esprit de dénigrement qui y régnait. Il s'est bien vite mis au diapasen. Les croquis qu'il fait de ses maîtres sont d'une noire méchanceté. Il prend pour première victime l'helléniste M. Lebas, qui jouit, à ce qu'il lui semble, d'une réputation supérieure à son mérite :
3 lévrier 1849
M. Lebas est toujours d'une déplorable nullité. Il ne sait pas un mot de grec.
Tu te rappelles avec quelle verve de malice Paul- Louis se moque de ce pauvre Gail qui, sans avoir jamais su lire en grec que la lettre moulée, était devenu professeur au Collège de France, académicien, fournisseur en chef des éditions savantes de l'Université, etc., etc. Je regardais toutes ces plaisanteries comme des exagérations. Mais voilà un homme qui est de l'Institut, que le gouvernement a chargé d'une mission scientifique en Grèce, qui a publié je ne sais combien d'ouvrages, qui, dans toute l'Europe savante, a la réputation d'un de nos premiers hellénistes, que l'Académie de Turin, sur ce seul renom, vient d'admettre clans son sein ; et cet homme-là reste coi devant une phrase de Démosthène que le premier élève de rhétorique expliquerait tout courant. Il a eu l'impudence d'apporter une de ces misérables éditions où le mot à mot se trouve tout fait, et de nous donner pour argent comptant tous les contresens dont fourmillent ces pitoyables ouvrages qu'on paie à tant la journée. Nous avons soin, la plupart, de « préparer », pour nous épargner la pudeur de voir un professeur plus embarrassé que nous. Mais quand nous tombons sur un passage difficile, nous le voyons patauger avec désespoir dans ce bourbier.
Encore s'il préparait, il ne manque pas de bons. commentaires, et il pourrait faire illusion. Comme nous ne savons pas un mot de grec ni les uns ni les autres, il en apprendrait vite de quoi nous éblouir. Mais il ne s'occupe pas de nous : nous lui avons fait quatre thèmes grecs depuis le commencement de l'année, il n'en a pas lu un. C'est un bon homme au fond, personne ne le conteste. Il serait
tout prêt à nous rendre service, si nous avions besoin de lui; il a des sentiments assez libéraux, et il est membre du bureau de je ne sais quelle association républicaine.
Eh ! mon ami, faites des discours, écrivez des pamphlets, parlez, criez, hurlez ; la politique vous va, c'est très bien et j'en suis ravi; mais pour Dieu! n'en sortez donc jamais, et ne venez pas nous enseigner le grec que vous ne savez pas.
M. Gérusez, M. Jacquinet, professeurs de belleslettres, M. Wallon, professeur d'histoire, sont un peu plus humainement traités.
22 mai 1849
Nos conférences de français ont été tout d'un coup suspendues. M. Jacquinet se marie. Yoilà quatre conférences de suite qu'il mange. Quatre conférences, si je sais compter, cela fait deux semaines; il me semble que, même pour un nouveau marié, c'est trop. Il aurait bien pu voler trois heures à sa femme pour nous les donner. Pour peu que la lune de miel se prolonge, nous sommes perdus. Je ne puis croire qu'il s'absente encore samedi prochain. Cela passerait toutes les bornes. Autrefois, les élèves de l'Université de Paris allaient en députation demander à Héloïse de leur rendre Abeilard; je ne suppose pas que pareil sort menace M. Jacquinet; mais nous irions volontiers prier sa femme de ne pas tenir notre professeur en chartre privée. Nos conférences d'histoire vont également être interrompues. Tu as pu voir que M. Wallon arrivait dans le Nord avec une majorité tout à fait respectable. Ce sera une perte pour l'Ecole et une triste acquisition pour l'Assemblée. C'est un excellent professeur d'histoire qui sera un assez mauvais législateur.
Il y a bien encore un personnage auquel Sarcey allonge des coups de patte : le bibliothécaire, M. Cucheval, qui se présente à la députation. Mais il n'insiste pas. Cela ne tire point à conséquence.
Malgré tout, on besogne ferme. Nos jeunes gens s'oublieraient volontiers à causer politique. Mais fort heureusement l'examen de licence les talonne.
15 juillet 1849
Nous voilà dans notre coup de feu.
Depuis tantôt quinze jours, nous reprenons tous les auteurs de la licence, nous les repassons rapidement, nous nous préparons à toutes les questions qui nous peuvent être adressées. Il ne s'agit pas seulement d'avoir lu et de connaître à fond les ouvrages du programme ; c'est bien la partie la pluis importante, mais ce n'est pas la seule. Il faut savoir les éditions, la date de ces éditions ; il faut être prêt à faire des rapprochements, des comparaisons, des appréciations rapides, etc. C'est ce que, dans le langage vulgaire de l'Ecole, on appelle des ficelles.
La connaissance de ces ficelles est la grande supériorité de l'Ecole normale à l'examen oral de la licence. Les étrangers sont bien surpris de nous voir donner avec aplomb, sur chaque auteur, des détails historiques, bibliographiques, conter des anecdotes, et le reste. Ils ne voient pas le dessous des cartes. Ce sont des ficelles.
Le grand jour arrive. Sarcey s'y est laborieusement préparé. M. Jacquinet lui donne le meilleur espoir, lui prédit un succès éclatant. Mais vous savez qu'il n'a jamais brillé dans les examens. Il en passe un détestable. Il ne doit son parchemin qu'à la condescendance du jury, tandis que Taine et Abcut triomphent. La longue lettre où il confesse son humiliation eût dé-
sarmé, s'ils l'avaient pu lire, la mauvaise humeur de ses juges.
'2'2 juillet 1849
J'ai un échec à t'annonoer : non pas que je sois refusé ; j'étais bien tranquille de ce côté; cet accident est arrivé à quelques élèves très forts de l'Ecole, mais c'étaient des gredins que l'administration était bien aise de punir d'un an de paresse, et à qui elle laissait volontiers subir cette défaite. C'est à elle, et à elle seule que j'ai dû mon admission : la Faculté n'a point voulu infliger à l'Ecole le scandale de mon refus.
Comme on savait que j'étais le premier élève de littérature, et que l'administration avait fait passer mes notes trimestrielles sous les yeux des correcteurs, ils m'ont reçu, malgré mes compositions.
Je n'avais remis qu'une vingtaine de vers, arrachés, martelés. Au quart de la séance, j'avais été pris d'un violent mal de tête, et malgré une longue lutte, je m'étais invinciblement endormi sur mon papier. About m'a laissé dormir une heure ou plus, et enfin il m'a réveillé.
— Allons, me disait-il, travaille donc!
Mais je n'eu pouvais plus. Nous étions une trentaine d'élèves entassés dans une petite chambre où le soleii uonnait en plein. Puis il faut croire que j'étais mal disposé, que l'émotion m'avait troublé. Je suis parti, remettant une pièce non achevée, détestable à tous égards, et qui m'a valu la dernière place ou à peu près. J'étais loin d'avoir racheté ce mauvais aébut par ma dissertation française et latine : quand une fois les choses commencent à mai tourner, elles ne s'arrêtent pas de sitôt. J'ai tant et si bien fait que si M. Dubois et M. Vacherot n'eussent pas très instamment parlé pour moi, si je
n'eusse pas été personnellement connu de M. Caboche, l'un de nos correcteurs, si d'ailleurs M. Ozaman n'eût pas vu que je m'en étais allé à moitié malade, je n'étais pas admissible. On ne sait pas les rangs d'admissibilité; je soupçonne que j'étais le dernier.
Mon examen oral n'a pas été mauvais, mais il est peu important, et tout le monde l'avait bien passé. J'ai même été bien plus troublé que la plupart de ceux qui ont passé. Je me suis avisé de dire qu'un morceau de Buffon, qu'on m'avait donné à analyser, ne valait pas grand'chose, et je cherchais à le prouver. J'ai eu toute la Faculté contre moi. C'était pourtant l'avis de M. Jacquinet et le mien que je leur donnais, mais ils ont été fort mécontents et me l'ont exprimé d'une manière assez vive. Je ne m'attendais pas à cette boutade, et me suis trouvé tout à fait désorienté. J'ai pourtant été admis onzième sur treize.
C'est un échec complet.
M. Yacherot m'a beaucoup consolé; il m'a dit que cette défaite ne m'empêcherait pas d'être le chef des lettres l'année prochaine ; il m'a témoigné beaucoup d'amitié. Au fond, pour moi et pour l'Ecole, j'aime mieux avoir été le onzième que le cinquième ou le sixième. Il est bien avéré que c'est une chute, un accident.
Cela fait depuis hier le sujet de toutes les conversations, et comme tout le monde s'attendait à me voir reçu le premier ou tout au moins le second, mon malheur a fort étonné. Dans l'esprit des élèves, des professeurs, je ne vaux pas un sou de moins ; l'affaire n'est ennuyeuse que parce qu'elle se met dans les journaux. M. Jacquinet était désolé et n'en revenait pas; il m'aime beaucoup, et c'est une plaisanterie commune à la section de dire :
— Paul a corrigé le devoir de Francisque, ou Francisque s'est plaint à Paul.
C'est qu'en effet, M. Jacquinet me témoigne beaucoup d'affection, mais nous n'en sommes pas à nous appeler par nos petits noms.
Pour l'avenir, cet échec n'a aucune influence. Tant qu'on est à l'Ecole, les notes générales couvrent tout et emportent toujours la balance. Celleslà ne m'inquiètent pas : comme elles sont le résultat du travail de l'année, je sais qu'elles seront excellentes. C'est l'agrégation seule qui a une véritable importance, parce que c'est elle qui règle le jugement du ministre et de ses bureaux.
Cette épreuve que je viens de faire ne me rassure guère pour l'avenir; j'ai une déplorable facilité à manquer mes compositions qui m'effraie véritablement. Quand il s'est agi d'entrer à l'Ecole, sans ma place de premier en français qui est un coup de fortune, et sans mon nom, j'eusse été le vingtième admissible. J'avais des places affreuses. Au concours, je n'ai presque rien eu de ma vie, en étant toujours envoyé le premier ou le second par le collège Charlemagne; l'aplomb et la confiance en moi m'ont toujours fait défaut, et il est probable que je n'aurai jamais ces qualités-là.
Je voyais ces heureux gaillards se disposer gaiement à leur licence, et quand j'exprimais mes craintes, on se moquait de moi, on croyait que c'était affectation de modestie. Le refrain habituel était:
— Qui est-ce qui serait donc reçu, si tu étais refusé ?
Je ne l'ai pourtant échappé que de deux doigts.
About est le premier et Taine le second.
Ça a été encore un des grands étonnements de la section. On savait que Taine avait été admissible le
premier, et même avec une supériorité assez marquée; il a passé un examen oral comme on n'en a peut-être jamais passé, et comme on n'en passera plus. Avec le caractère que tu lui connais, il est merveilleusement propre à ces épreuves. Il a répondu avec un calme, un aplomb, une confiance admirables à toutes les questions qu'on lui a adressées. On lui a choisi un morceau de grec fort difficile; sans se démonter, avec un sang-froid imperturbable, il l'a explique d'un bout à l'autre, n'a pas manque un mot, a trouvé tout d'un coup une traduction fidèle et élégante. Il avait l'air d'être dans sa chambre, tranquille, à son aise. Nous étions tous dans l'admiration, et la Faculté l'accablait de compliments, même un peu exagérés. Il était évident pour tous que, si Taine n'eût pas eu déjà la première place, cet examen la lui donnait; à plus forte raison devait-il la garder.
Mais, About arrive. De nous tous, sans contredit, About est celui qui avait le moins préparé son examen. Des auteurs demandés pour la licence, à peine s'il en avait lu quelques-uns; pour le reste, il se confiait en sa bonne étoile. On lui donne un chœur d'Electre, dont il ne connaissait pas le premier mot. Il commence par se « coller », mais avec tant d'esprit, il fait des contresens si ingénieux, il se reprend avec tant de grâce et d'à-propos, il" répond aux observations de la Faculté avec un aplomb si incroyable, mais non pas cet aplomb calme et froid de Taine, quelque chose de vif, d'éveillé, de pétillant : M. le doyen était ravi, enchanté, et chacun était de l'avis de M. le doyen, comme dit La Fontaine.
On passe au latin. Le matin même de la licence, Albert, lui et moi, nous nous étions réunis pour repasser ensemble nos ficelles.
— ■ Parle-moi donc, me dit About, du sixième livre de l'Enéide ?
Le livre est si connu que j'hésitais :
— Il est inutile de perdre notre temps à cela, lui disais-je.
Il insiste, il affirme qu'il ne l'a pas lu. Je commence, je raconte les événements, et j'entre dans la comparaison des enfers d'Homère et des enfers de Virgile. Albert s'en mêle, et nous voilà tous deux, discutant ; les citations se succèdent, About écoutait toujours. Il tombe à l'examen sur ce même sixième livre. Avec cette mémoire d'à-propos qu'il possède à un si merveilleux degré, et surtout avec cet aplomb qui ne rougit de rien, le voilà qui reprend notre discussion, qui pose les objections et les réponses. On eût dit qu'il n'avait étudié que cela de sa vie. Ajoutes-y un style vif et amusant, des gestes animés, et une habileté infinie à entrer dans les opinions et les sentiments de ses juges. Il a enlevé le bureau.
Enfin, il passe en français, et le sort lui donne le Traité de V existence de Dieu de Fénelon. C'était une bonne fortune pour un élève qui se destine à la philosophie. Malheureusement ce jeune philosophe n'avait jamais ouvert l'ouvrage de Fénelon. M. Jacquinet en avait parlé, mais About était absent.
Tu crois peut-être qu'il se trouve embarrassé ? Tu ne le connais guère.
Au lieu de parler de l'ouvrage, il s'est mis à parler des arguments, que donne l'école philosophique pour prouver l'existence de Dieu; il a avancé je ne sais quel paradoxe, M. Garnier s'est jeté à sa suite, bien loin de Fénelon ; ils ont eu tous deux une prise de corps, où About a eu le bon esprit de se laisser battre.
Taine était éclipsé, non pas à nos yeux, qui
voyions les dessous des cartes, non pas même aux yeux de MM. Dubois et Yacherot, qui connaissent About et Taine, et ont eu l'air de dire à notre cacique qu'on lui avait fait un passe-droit; mais la Faculté avait de la poudre dans les yeux, elle était enchantée, éblouie.
Cependant tous n'étaient pas d'avis de changer l'ordre d'admissibilité. Il paraît que la discussion a duré près d'une demi-heure; enfin, c'est M. le doyen, M. Leclerc, qui a exprimé formellement son intention de mettre About premier.
Je viens de voir Mme About, elle est radieuse; je l'ai bien fait rire en lui contant de quelle manière s'étaient passes les examens. About était presque embarrassé de son triomphe. 11 voyail bien (jue l'opinion publique cassait le jugement du jury. Avec beaucoup de grâce, il est allé au cacique, et après quelques compliments sur son examen, il a l'ait en quelque sorte des excuses de l'erreur de ses juges. Taine a répondu quelques mots troublés, mais il était furieux : il y a de quoi. En apprenant le succès d' About, la seconde année disait :
— Ce garçon-là réussira toujours, il a tout le bon et tout le mauvais qu'il faut pour cela.
Le mot n'est qu'à moitié vrai, car il accuserait le caractère d'About, que je tiens pour infiniment honorable; mais quand il ne s'agit que d'esprit, le mot est juste et spirituel.
Quant à moi, plus je vais, plus je me convaincs que je manque absolument et du bon et du mauvais qu'il faut pour réussir. -Je crois décidément que je suis destiné à faire un excellent professeur, qui* sera aimé de ses élèves et fort estimé du petit cercle où il sera connu. Mais pour un sort plus brillant, il n'y i mi pas compter. Avec des qualités que je crois asolicles, je n'acquerrai jamais ce qui pourrait les
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mettre en œuvre, les tailler à facettes, parce que cela ne s'acquiert ni par le travail, ni par la force de volonté. C'est un don naturel. Mon Dieu ! nia part est encore assez belle ; peut-être vivrai-je plus heureux et plus modeste. Je nie résigne facilement, et dis avec Béranger :
Un tel trésor serait chose importune, Pour moi, rinieur, qui vis de temps perdu.
•le ne vis pas de temps perdu, il s'en faut, et je jure bien que, de ma vie, je ne serai un rimeur; mais les vers n'en sont pas moins justes.
Si les places de la licence ne se trouvent pas dans lis journaux, tu les diras, si cela te convient, à Dourdan, peu m'importe. Je les ai dites, sans aucun embarras, à Alcide. Il faut savoir tomber avec honneur. Je sais des gens à qui la cbose pourra faire plaisir, mais je m'en moque. A part le premier moment d'ennui, je me suis bien vite consolé. J'avais même tellement peur d'être refusé que même cette place obtenue par la faveur m'a comblé de joie. Il m'eût fallu passer mes vacances à l'Ecole, et j'ai besoin de quitter Paris. Ces deux mois de licence, d'un travail forcé, nous ont mis sur les dents, et il va falloir, dans quinze jours ou même plus tôt, recommencer cette course au clocher.
Et peur comble de malheur, voici que le pauvre Sarcey se met une méchante affaire sur les bras. La faute en est à cette damnée politique. Les candidats à l'Ecole normale achevaient le 8 août leurs compositions. Ils descendaient le grand escalier de pierre, quand un soixantaine d'élèves s'embusquent pour les attendre.
iSous nous rangeons sur deux lignes. A mesure qu'un élève descendait, on lui faisait mille niches, on lui ordonnai! de saluer, et le reste. Nous mour-
rions de rire. Peu à peu, les plaisanteries commençant à s'user, on en vint à faire crier aux. pauvres diables qui arrivaient :
— Vive la République !
Jusque-là, il n'y avait pas grand mal; mais, voici le grave. Quelques mauvais plaisants s'avisèrent de se mettre en travers de l'escalier, et à chaque aspirant qui descendait, on étendait les bras; criez :
— A bas Ealloux !
L'autre obéissait, et un chorus de cris, de rires, de battements de mains. Cela dura près d'une heure.
Le soir, l'administration se crut perdue: la chose avait été trop publique; il était bien évident que le ministère devait déjà le savoir. Ce n'était qu'un enfantillage, mais il pouvait nous en cuire. M. Dubois demanda un rapport, et le nom de ceux qui avaient organisé cette manifestation. Grand trouble, tu peux croire, dans l'Ecole. On se demandait qui serait désigné; car d'attraper les vrais coupables, il n'y fallait pas songer : choisissez clone sur soixante et plus.
Les surveillants qui étaient venus de ce côté avaient pris quelques noms au hasard. Le lendemain, le chef de seconde année, Lenient, s'en va chez M. Yacherot demander une permission particulière, et en môme temps il cause de l'affaire qui était à l'ordre du jour. M. Vacherot se plaint à lui, lui exprime toute sa douleur et son désespoir (le mot n'est pas trop fort), et lui lit, en même temps, la liste des élèves désignés.
Arrive mon nom et Lenient de se récrier. Quand j'avais vu que l'affaire tournait mal, j'étais justement allé chercher le même Lenient, qui a quelque autorité dans l'Ecole, je l'avais mis au fait en deux
mots, et je l'avais prié d'empêcher qu'on ne fît une folie. 11 était venu, et voyant comme on était en belle humeur :
- — Il n'y a rien à faire, m'avait-il dit.
Alors je m'étais bravement avancé et j'avais supplié les meneurs de s'arrêter. Tout le monde s'était moqué de moi, et il était de notoriété publique que seul j'avais eu le courage, et il en fallait un peu, do me mettre en avant, et de m'exposer aux railleries.
Lenient raconte à Vacherot cette scène dont il a été témoin, et revient tout courant m'annoncer cette nouvelle. Je m'en vais droit chez le surveillant, auteur du rapport, je le secoue rudement, je lui prouve clair comme le jour qu'il s'est trompé ou qu'il a été trompé.
Yoilà lin homme aux excuses, aux repentirs, qui me promet de parler à l'administration ; il ne savait. plus où se fourrer. Ce fut un coup de fortune pour tous ceux de ma section compromis avec moi; nous fûmes tous effacés. Ils restent une douzaine qui seront consignés jusqu'à la fin de l'année.
L'alerte a été chaude. Il n'en subsiste plus rien. Et Sarcey peut se préparer, avec About, à réaliser un grand dessein qui fera l'objet de notre proebain chapitre.
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Le grand dessein d'About. — Cent lienos à pied à travers la Normandie et la Bretagne. — On s'équipe. — Le poignard d'About et le gourdin de Sarcey. — Sac au dos. — Aventures de voyage. — Plus de souliers ! — On rentre au bercail.
J'ai dit que nos deux camarades avaient formé un vaste projet qu'ils réalisèrent pendant les vacances de 1849, après l'avoir longtemps caressé. Sarcey s'en ouvre à son père, mais avec quelles précautions !
<( Tout est arrangé, conclu, décidé. Il n'y manque plus que ton consentement. »
Il craignait d'essuyer un refus. Les écoliers d'aujourd'hui ignorent de tels scrupules. Mais ceux d'alors n'avaient pas encore appris à braver l'autorité paternelle.
De quoi s'agit-il 1 De parcourir à pied, le sac au des, la Normandie et la Bretagne. C'est About qui avait conçu, voilà deux ans, ce plan mirifique ; il n'avait pu être exécuté ; on n'y songeait plus. Tout à coup, on y revient.
Un jour, About arrive, l'air animé, me prend par le bras et me détaille tout un projet de voyage à deux, à travers toute la Bretagne. Je le laissais dire :
— Ecoute, lui répondis-je, j'ai déjà été pris une fois. Nous avons caressé pendant un mois des rêves qui se sont évanouis. Nous avons encore trois mois devant nous, c'est trop; attendons août, il sera toujours assez temps d'en parler.
Mais tu connais About, sa vivacité d'imagination, sa promptitude de langue. Il ne se tint pas pour battu et revint constamment à la charge.
— Yeux-tu venir avec moi, me disait-il sans cesse, oui ou non ?
Je ne voulais pas m engager. Je voulus savoir ce qu'en pensait Mme About. Je t'ai déjà bien souvent parlé de mes rapports avec elle, et j'aurai souvent à y revenir. Tu ne peux t'imaginer combien pour moi elle est bonne, indulgente, aimable. Je ne passe guère de jour de congé sans aller la voir, et il est rare que je ne reste pas trois ou quatre heures à causer avec elle. Sa conversation est un répertoire inépuisable d'anecdotes piquantes, de réflexions sensées et spirituelles, d'observations fines et délicates, animées d'une douce raillerie, le tout entremêlé de bons conseils, avec une grâce parfois affectée de langage, du feu dans les gestes et dans les yeux, une physionomie parlante ; une charmante femme, en un mot.
Elle m'a pris en amitié, et me raconte toutes ses histoires. Elle me fait la guerre sur mes tics, sur ma toilette, sur les mots qui m'échappent. Je crois qu'au fond, elle éprouve un certain plaisir à se charger de mon éducation, et qu'elle voudrait, comme on dit, me former.
Elle ne me voit pas sans me demander si je me débarbouille toujours à rebrousse-poils : elle a remarqué que mes sourcils allaient en sens contraire, et ne me donne pas de cesse que je ne les aie remis en place. Elle me persécute pour que j'apprenne à danser; elle me demande mon bras pour sortir et s'étonne avec un air d'ingénuité que je n'aie pas des gants dans ma poche. L'autre jour, c'était la fête d'Olga; About me l'avait dit en l'air, quinze jours auparavant, mais je l'avais parfaitement ou-
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blié. Quand j'arrivai cliez la générale, le domestique, au lieu de m'introduira, alla secrètement avertir Mme About; elle vint, tira un fort beau bouquet d'un tiroir de commode, et, me le mettant dans la main :
a Tenez, me dit-elle, je me suis bien doutée que vous ne penseriez pas à souhaiter la fête de la fille de Mme de Pankatrief : je m'en suis occupée pour vous; prenez ce bouquet, et allez l'offrir à Mlle Olga. »
Je te cite ces faits, mais il y en a mille de cette espèce.
Mme About encourage les deux amis dans leur dessein. Elle est charmée que son évaporé de fils ait pour mentor le sage, l'honnête, le prudent Sarcey. Elle les voit cheminant côte à côte comme Don Quichotte et Sancho Pança. Sarcey se laisserait entraîner avec ravissement. Une seule objection l'arrête, que sa pudeur ombrageuse dissimule. Il n'a pas d'argent. Ou il en a si peu ! Et il n'ose en demander à sa mère, qu'il sait presque aussi pauvre que lui.
— Mon Dieu ! disais-je à Mme About, on sera enchanté à la maison que je m'amuse pendant ces vacances d'une manière ou d'une autre; mais un vojTage, si économiquement fait qu'on le suppose, coûte toujours fort cher; About emportera deux cents francs, et certainement mon père ne pourra pas me les donner. Par le temps qui court, dans un moment où il n'y a plus d'affaires nulle part, tout le monde n'a pas deux cents francs, rubis sur l'ongle, à jeter à une fantaisie.
— N'est-ce que cela qui vous tient ? Etes-vous sûr que, cet obstacle levé, il n'y en aurait pas d'autre et que votre père donnerait les mains, sans chagrin ni regret ?
Sur ma réponse affirmative :
— Qu'à cola ne tienne, ajouta-t-elle, j'ai de l'argent et pour mon fils et pour vous ; je suis trop heureuse que vous soyez son compagnon de voyage pour ne pas vous donner tous les moyens de l'entreprendre. Vous aurez vos deux cents francs.
Et voyant que j'hésitais :
— Est-ce que vous me refusez pour créancière ? me dit-elle.
De rendre, il n'en fut pas question avec elle, mais j'en parlai le lendemain à About :
— En me donnant cet argent, ta mère sait parfaitement que je ne pourrai le lui rapporter que lorsque j'en gagnerai moi-même.
— Cela va de soi, me répondit-il, tu feras comme tu l'entendras.
On était alors au milieu de juin; je différai de t'en parler, parce que, chez Mme About, comme chez monsieur son fils, le vent change assez souvent et saute avec une admirable facilité de l'est à l'ouest. Mais le jour de son départ, Mme About m'a encore renouvelé ses offres de service ; Edmond me parle tous les jours de notre voyage comme d'une chose parfaitement résolue, décidée, à laquelle il ne manque plus que ta signature.
J'ai voulu enfin t'en écrire. Veux-tu que j'entreprenne ce voyage ? Peux-tu me dispenser en tout ou en partie d'avoir recours à Mme About qui, je le sais maintenant, est forcée d'emprunter cet argent ? Si tu ne le peux pas, trouves-tu inconvenant que je l'accepte, et y a-t-il le moindre inconvénient ? Je te prierai de me répondre tout de suite; une pareille détermination ne doit pas demander des délibérations bien longues.
Sarcay a si grand'peur des objections que ses parent,» pourront lui opposer, qu'il les prévoit à l'avance et
les réfute ; il se creuse la cervelle, il forge tout un arsenal d'arguments irrésistibles. Il se doute bien que M. Sarcey père, bien lettré, va le renvoyer à la fahle des Deux Figeons :
...Voir c'est avoir ; tout voir, c'est tout conquérir. Rappelle-toi les deux pigeons, de la fable. Ils vont, parce qu'il est doux de voir des choses nouvelles, parce qu'il est doux de pouvoir les raconter à d'autres : j'étais là, telle chose m'advint. — et le pigeon a bien raison.
- — Mais l'orage ?
■ — ■ Eh bien ! je serai mouillé.
— ■ Des voleurs ?
- îfous les volerons !
- - Des aventures ?
-— Nous en rirons !
Je serais désolé que nous n'en eussions pas une pauvre petite. Nous nous ennuierons, penses-tu ? Je t'avertis que je ne t'en croirai pas sur parole.
Pour achever de vaincre les répugnances de son père et lui montrer avec quelle gravité d'esprit les voyageurs se mettaient en route, Sarcey ajoute un détail qui a son prix. Ce n'est p<n-s tout de boire et de manger. Il faut se munir du pain de l'intelligence :
Nous avons décidé ces jours derniers, avec About, quel livre nous emporterions.
Car encore faut-il un ouvrage qui nous occupe, quand nous serons oisifs. Nous devions choisir un auteur qui ne fût pas l'amusement d'un moment, mais un sujet de réflexion, où il y eût un peu de tout, qu'on pût lire et relire, et enfin, détail matériel et important, qui fût d'un petit format. Après de longs débats, nous nous sommes
arrêtés à Homère et à Bérauger. Nous mettrons dans notre poclie VIliade avec une traduction latine (un petit volume que connaît About) et nous lirons Homère pendant notre route ; nous couperons cette lecture par quelque bonne chanson qui nous remettra en train...
Enfin, la réponse souhaitée arriva à l'Ecole. Non seulement Francisque obtenait l'autorisation qu'il sollicitait, mais sa brave femme de mère avait déniché au fond d'un bas de laine dix lcuis d'or qu'elle lui envoyait — toutes ses économies. — Sarcey en est secrètement ému ; il l'en remercie de bon cœur. Mais il est trop affairé peur s'attendrir. Nos compagnons n'ont plus qu'à graisser leurs souliers, qu'à boucler leurs sacs, sans oublier d'y introduire les précieux volumes qui doivent leur servir de viatique : les poèmes d'Homère, les chansons de Béranger...
Il reste un point très important à régler : c'est la toilette. Leur garde-robe est piteuse, et tout à fait incapable d'affronter les fatigues d'une expédition pédestre :
Je n'ai plus, en fait d'habillement, qu'un vieux paletot ,que je te renverrai aussi. La vareuse est une espèce de blouse d'hiver que portent ceux qui habitent les côtes de la mer ; que je mette cela à l'Ecole ou autre chose, peu importe. Je n'aurai pas besoin de chaussures; mes souliers de l'Ecole sont excellents pour la marche ; comme j'ai usé mes bottes cette année, ils sont comme neufs ; seulement j'achèterai des guêtres, comme en a About. Il nous faudra ensuite une espèce de porte-manteau, de sacoche, comme en ont les soldats, où nous mettrons deux chemises, deux paires de bas, ei deux mouchoirs, que nous ferons religieusemenl
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laver à toutes les stations. En fait de cliapeau, nous donnerons nos feutres à maître Vaudrier qui les retapera et les rendra fort coquets. Il y mettra un cordon pour les nouer sous le menton, afin que ie vent ne les emporte pas. Avec un pantalon d'hiver, j'en emporterai un d'été. Je ne sais si les pantalons que j'ai achetés à lar Jardinière valent quelque chose : je crois bien qu'ils m'abandonneraient en route : un pantalon de grosse et forte toile vaudra mieux. About me donnera une blouse. Il est en train de nous fabriquer deux bâtons admirables. De Suckau a acheté toutes les cartes routières des départements de la Bretagne : nous allons les copier. Enfin la dernière dépense à faire est un passeport ; je le prendrai à Dourdan.
Ils ont encore besoin de deux sacs; ils les découvrent dans la boutique d'un marchand de bric-à-brac et les achètent cent sous la paire. Pour des sacs qui ont fait le tour de l'Europe sur le dos des grenadiers de l'empereur, ce n'est pas cher... Est-ce tout ?... Non... Outre son énorme gourdin, About emporte un poignard moresque.
Il paraît que c'est une excellente lame ; j'espère bien que nous n'en aurons jamais besoin ; mais un chevalier errant est bien aise de montrer une arme pendue à sa ceinture ; c'est une tenue plus romantique : il y a là quelque chose du brigand napolitain.
Pardon ! ce mot de ceinture me rappelle le plus important de notre affaire. Qu'allais-je oublier, grands dieux ! Nous nous sommes munis chacun d'une ceinture ; About m'a donné la sienne. Bien n'est plus commode, en vérité ; depuis huit jours je la porte ; °c la serrant un peu, on marcherait
toute la journée : le corps est soutenu et les reins se fatiguent beaucoup moins vite. About s'en est acheté une pour le voyage. Sur le devant, est une espèce de petite poche, juste assez large pour contenir des louis. C'est là qu'il mettra ses 200 francs. Il les a déjà en pièces bien sonnantes et trébuchantes. Il en est enchanté ; rien ne lui semble plus charmant que d'avoir tout son argent dans sa ceinture et son poignard suspendu au flanc.
Je te prie donc de m'envoyer mon argent ; un billet de cent francs d'abord ; nous le mettrons, soigneusement plié, sous nos petites pièces d'or, et le reste dans un mandat sur la poste.
De chaque côté de cette poche se trouvent dans la ceinture deux poches plus larges destinées à recevoir des pièces de cent sous. C'est là que nous placerons notre grosse artillerie.
Rien ne manque plus aux touristes. Ils peuvent entrer en campagne.
La première étape s'accomplit. Nos trois touristes, car le charmant Arthur Bary est du voyage, mais il ne le poursuit pas jusqu'au bout et s'arrête à Dieppe ou à Fécamp), nos trois touristes ont traversé Paris peur gagner la gare, où ils font sensation : « Nous étions « magnifiques, dans nos costumes, nos bâtons à la main, (( passant fièrement dans la rue et sur les boulevards. « Tout le monde se retournait, et les femmes nous je- « taient de longs regards d'étonnement. » Comme bien vous pensez, ils voyagent en troisième ; ils sont assis, empilés dans un wagon, « boîte infâme », où il est impossible de dormir et même de respirer. A quatre heures du matin, ils débarquent à Dieppe, et leur premier sein est de courir à la mer qu'About connaît déjà, mais que Sarcey n'a jamais vue. Il s'attend à éprouver
une violente secousse. Elle est moins vive qu'il ne se l'imaginait :
C'est un beau, très beau spectacle. Mais la première impression n'est pas très forte ; ce n'est que peu à peu, à force de la contempler, que le sentiment s'éveille et monte.
,l 'aurais ici le droit comme voyageur, de te beurrer une tartine poétique sur cette immense étendue d'eau, où l'œil se perd ; je te l'épargne et remerciemoi. La vie prosaïque est moins relevée, mais elle a son charme pour des gens terre à terre, et je m'y enfonce. Il faut manger, boire et se coucher. Ce sont les conditions indispensables et les nécessités premières de tout voyage. ÎS'ous voilà donc en quête d'un hôtel. La recherche a été plus longue <|n<nous ne pensions. Dieppe regorge d'étrangers ; la diplomatie y prend des bains, et toute la haute; société s'y est réunie, l^ous avons fini par trouver dans un hôtel des faubourgs une espèce d'auberge qui se décorait du nom d'hôtel ; nous y avons fort mal déjeuné, plus mal dormi, et le tout nous a coûté très cher. Qn avait encore l'indiscrétion de nous demander pour la fille. Allons donc ! Il faut voir quel regard de suprême dédain nous avons jeté' sur L'hôte. Xous l'écrasions de noire mépris.
Pourtant, le lendemain, Sarcey revient sur sa première impression. Le spectacle des falaises le ravit :
Tu ne sais pas ce que c'est qu'une falaise ? Je commence à me blaser sur ce spectacle, j'en ai vu de bien plus belles que celles de Dieppe ; mais vraiment, pour la première fois, cela est admirable. Du haut de ces montagnes, ou voil a cinq ou six lieues en mer, et l'on embrasse d'un coup d'œil
94 JOTTRNAL DE JEUNESSE
une immense étendue de cotes. Tout à l'heure, j'ai parlé irrévérencieusement de la mer, et j'en ai regret. Elle reviendra si souvent dans mes lettres, qu'il m'est bien permis d'en dire quelques mots. Jamais, depuis longtemps, elle n'a. été si calme. On ne voit qu'une multitude de petites vagues qui rident sa surface. J'ai commencé à comprendre la belle expression des poètes grecs : « le rire innombrable de la mer » ; cela est d'une vérité pittoresque. C'est un spectacle qui n'a rien de violent, de transportant ; mais il a quelque chose de doux, de tendre, de mélancolique. Quand tous trois, nous nous sommes assis sur la falaise, nous sommes restés près d'une heure, sans parler, sans penser même, les yeux attachés sur les flots : nous étions heureux. M. Caboche me racontait qu'aux Pyrénées, il y a des hommes qui montent le matin sur une roche et qui y demeurent jusqu'au soir à regarder les vagues, dans une muette et béate contemplation. Je comprends cette vie-là. C'est en grand, mais en très grand, le plaisir du badaud qui, du haut du pont des Arts, regarde l'eau couler.
Comme enthousiasme, le dernier trait est médiocre. Harcey n'a jamais eu le sentiment très vif des beautés de la nature. Je ne citerai pas tcut au long ses lettres, qui sont abondantes et touffues. Après avoir parcouru dix ou douze lieues, Sarcey avait le courage de saisir une feuille de papier et de la remplir jusqu'au bord. Quelquefois la fatigue lui arrachait la plume des mains. Les voyageurs traversent Saint-Valéry, où une paysanne leur donne sa joue à baiser, ce qui les ravit d'aise : « Jamais tu n'as vu trois hommes plus stupé- « faits. Je crois que c'est une politesse du pays. » Ils gagnent Fécamp, Etretat.
Tu peux te rappeler que dans le « Chemin le plus court » d'Alphonse Karr, il eu est souvent question. C'est lui qui a mis ce village à la mode : à l'heure qu'il est, ou n'y trouve que des jeunes g<ens et des lorettes. Un marinier nous disait que si, par hasard, nous nous avisions de dire du mal d'Alphonse Karr, nous nous ferions jeter à la mer : il est très connu dans le pays.
Us poursuivent leur route. Us explorent la Normandie. Les premiers jours, le sac leur semblait très lourd, mais" ils en prennent l'habitude, ils ne le sentent plus, ils finissent par l'aimer.
Nous étions faibles, languissants. Il nous eût fallu faire une lieue, je me serais assis sur mon sac, et je lui aurais dit: marche ! Mais certes je ne l'aurais pas porté, je n'en étais pas capable. Nous vivons pourtant, tous les deux mon sac, dans une parfaite intelligence. Les premiers jours,mes épaules criaient un peu contre lui et la colonne vertébrale se plaignait tout bas. Aujourd'hui, la paix est faite; il me semble que mon sac fait partie intégrante de moimême, c'est mon autre moitié. Il est vrai que je m'en débarrasse volontiers quand je rencontre un brave paysan sur la route qui lui donne place sur fia voiture. Mais alors je regrette bien de ne pas monter avec lui. On rencontre rarement des charrettes qui consentent à prendre des voyageurs; cela ne nous est arrivé qu'une fois.
Quand ils arrivent au terme de l'étape, ils sont faits comme des voleurs. On se soulève pour les voir passer.
Au moment où nous avons débarqué à Cherbourg, toute la ville, en grande toilette, se prome-
nait sur la grand'place, la musique du 28e jouait ses plus beaux airs. C'était fête, tout le monde était enaimanché. Nous sommes arrivés là comme deux ouvs dans une cage de serins. On se retournait pour nous regarder, les conversations s'arrêtaient; j'ai cru un instant que la musique allait cesser, pour nous faire l'honneur de nous faire exhiber nos passeports. Nous paradions au milieu de cette foule éblouissante, nous cherchions une figure de connaissance pour lui faire la niche de l'aborder et de lui souliaiter affectueusement le bon j ouï1. Nous n'avons rencontré personne.
Bientôt, chacun s'en est allé dîner et nous aussi, puis vite à notre lit, dont nous avions liais deux
y;i :i n.i besoin.
De Saint-Malo à Dinan ; de Dinan à Lauaballe ; de Lainballc à Guingamp par Saint-Brieuc. Ce dernier trajet est formidable. Cinquante-deux kilomètres tMilre le lever et le coucher du soleil. Mais un plantureux dîner a réparé les forces de nos marcheurs. Ils repartent d'un pas léger. Ils touchent à Morlaix, à Landerneau. Mais ils s'aperçoivent que leur pécule diminue et que la ceinture, eu il était caché, s'aplatil fci r riblement.
10 octobre 1840
Ce pauvre argent ! avec quelle économie nous le dépensons maintenant ! avec quel regret nous disons adieu à chaque pièce de cent sous ! Hélas î si avares que nous devenions, on ne vit pas»pour rien en Bretagne, et notre intention n'est pas d'y mourir de faim. Nous avons calculé que,, pour revenir de Vannes à Paris, il nous fallait de 60 à 70 francs ; nous les avons mis de côté, e1 la bourse s'est alors bien vidée, et force nous a bien été de
faire des économies : mais lesquelles ? toute dépense nous semblait nécessaire. C'était l'histoire du budget de ce jeune ménage de M. Scribe. D'abord, nous avons condamné la gourde d'une voix unanime, mais le sacrifice ne suffisait pas ; la barque allait sombrer, il fallait encore jeter à la mer. Nous nous étions aperçus que la marche forcée est un mauvais digestif, que lorsque nous déjeunions bien, nous dînions assez mal.
Une idée subite nous illumina tous les deux : nous ne déjeunerons plus.
Depuis tantôt dix ou douze jours, nous partons le matin, à six heures et demie, comme de coutume ; nous buvons à dix heures une tasse de lait froid, nous mangeons un morceau de pain et du beurre. Ainsi lestés, nous attendons patiemment le souper.
Quel dommage que notre voyage finisse ! Vraiment nous nous entendons beaucoup mieux à gouverner nos finances ; peu à peu, nous ayons pris l'expérience qui nous manquait ; on ne nous vole plus guère ; nous faisons tous nos prix d'avance, nous disputons, et je ne me rappelle pas que depuis le commencement du mois, nous ayons fait une seule école. Les Normands sont rusés, mais si nous eussions été aussi bien dressés, quand nous leur avons rendu visite, ils ne nous auraient pas, je te jure, étrillés comme ils ne se sont pas gênés pour le faire. Il nous resterait encore, en revenant à Dourdan, quelques pièces blanches à nous partager. Nous arriverons sans un sou vaillant, et dans quel état, je te le laisse à penser.
Suit une description joyeuse et navrante de leur détresse. Ils n'ont plus de chapeaux, ils n'ont plus de souliers. « Pauvres souliers ! ils n'avaient plus à eux
98 JOUKNAL DE JEUNESSE
« doux qu'une semelle entière ; ils étaient crevés sur le « dessus, déchirés sur le côté. Et pourtant, quatre « jours durant, j'ai fait mes dix lieues avec de pareilles « savates. Il est vrai que j'ai un cuir naturel qui s'est « durci, depuis le commencement du voyage. » Enfin, leurs habits les quittent.
Auray, 12 octobre 1849
La vareuse d'Edmond est déchirée en deux endroits, et a un grand trou au milieu du dos ; nos pantalons sont déchirés, nos cravates sont sales à faire peur. Je ne parle que de l'extérieur, mais si l'on pouvait pénétrer nos misères intimes, ce serait bien pis. Depuis Fécamp, nous courons après un bain d'eau chaude, car pour les bains de mer, ils ne nous ont pas manqué, à moi du moins, Edmond ne les aime pas. Par malheur, l'eau de mer salit plus qu'elle ne lave, et il ferait bon après un bain de mer en prendre un autre pour se nettoyer. INous n'arrivions jamais dans les villes que le soir assez tard, et nous dînions tout de suite. De ville en ville, nous avons fini par remettre notre bain à Auray. Mais Auray n'a pas de bains. Ces établissements sont rares en Bretagne. Les Bretons ne sentent pas le besoin de se laver. Leurs pères ont été sales, leurs pères étaient sages ; pourquoi voudraient-ils être plus propres que leurs pères ? Il faudra que nous allions jusqu'à Paris pour trouver un bain, mais aussi nous nous en faisons une fête.
Les voici au but. Ils n'ont plus qu'à avaler le bout de ruban qui sépare Quiberon de Vannes.
Ils veulent toutefois que le voyage s'achève sur une prouesse. Sarcey dit à About : « Repassons par Auray, « ce sera drôle, pour notre dernier jour, de faire seize <( lieues, dont six dans les sables ! » Aussitôt dit, ans-
sitôt fait. Mais il était grand temps qu'ils atteignissent la diligence ; l'unique semelle qui restât à Sarcey prenait congé de lui et About n'avait plus qu'une manche à sa vareuse.
Cependant, ils se sentent heureux ; ils sont gais comme pinsons ; leurs visages hâlés, noirs de poussière, respirent l'allégresse et la santé. Ils rapportent à Paris des forces toutes neuves pour affronter les travaux de la seconde année d'Ecole normale.
Seconde année d'Ecole normale. — Effort de Sarcey vers l'élégance. — Les dangers du professorat. — Manuel du parfait homme du monde- — Taine et l'équitation. — L'Ecole s'amuse.
— Les ruses d'Edmond About. — La première leçon de danse.
— Le premier bal. — Questions d'argent.
A. la rentrée, nous constatons un changement chez Sarcey. Il fait effort pour devenir homme du monde. Est-ce l'extrême saleté dont il a souffert durant son voyage en Bretagne qui a opéré chez lui cette conversion 1 Est-ce l'amour de quelque petite cousine qui le rend coquet 1 Est-ce simplement un effet de l'âge 1 Je crois plutôt que son changement d'humeur est dû à un certain entretien, qu'il eut avec M. Berger. Vous savez que Sarcey se décidait toujours par raisons philosophiques. M. Berger était un digne professeur de littérature, un savant en îis, bourré de latin, excellent quand il se bornait aux matières de- son cours, mais qui devenait fort ridicule lorsqu'il s'abaissait aux menues frivolités de la vie. Et telle était sa marotte. Il prétendait s'y connaître et enseignait à ses élèves la manière de se conduire dans les salons ; mais il parlait de ces choses en homme qui les ignorait totalement. L'extrême puérilité de son discours blessait Sarcey et lui donnait à réfléchir. « Décidément, dit-il, un profes- « seur, s'il ne veut pas être un sot, doit, de temps à « autre, quitter sa chaire. »
Les professeurs du collège Cliarlemagne ont surnommé M. Berger le « gros naïf ». Il est vrai qu'il est malaisé d'être plus gros et plus naïf. Jamais épi-
JOTTENAL DE JEUNESSE 101
thète ne fut mieux justifiée. Le pauvre M. Berger ne sort jamais, il vit tout seul au milieu de ses livres, et il a des prétentions à être bon observateur et au courant des choses de la société. Nous-mêmes qui n'en connaissons rien du tout, il nous étonne parfois par son ignorance. Au collège, nous ne nous apercevions guère de cette naïveté, mais à l'Ecole, elle amène le sourire sur toutes les lèvres. Si encore il avait le bon esprit de ne nous parler que de Cicéron ; il connaît pas mal la société romaine, et si Pompée ou César l'eût invité à dîner, je suis sûr qu'il s'y serait trouvé fort à son aise et en pays de connaissance. Mais par malheur, il veut nous prémunir de quelques maximes qui doivent diriger notre conduite dans la vie, et c'est ici que le pauvre homme s'embrouille.
On ne porte pas impunément durant de longues années ce double fardeau d'une classe de cent élèves et d'une conférence à l'Ecole normale. Un esprit a beau se renouveler par l'étude, il s'appauvrit plus encore qu'il ne reçoit. Yingt ans de professorat sont la mort d'un homme. On vieillit vite dans l'Université ; je ne parle pas du corps, presque tous nos vieux professeurs sont frais, gaillards et droits, j'entends la tête, l'esprit ; tout cela fatigue et s'en va. On se couche homme d'esprit et l'on est tout étonné de se réveiller ganache. Jiien ne crétinise comme l'enseignement. Il me semble que de cir\q ans en cinq ans, on devrait accorder un congé de dix-huit mois aux professeurs, ce serait le seul moyen de les sauver de la décadence. Mais à les pousser toujours et sans relâche, comme on le fait maintenant, ils deviendront tous poussifs. Tout n'est pas rose dans le métier, et bien que j'en aie la vocation, j'ai une peur terrible de m'y encroiiter. Si je sentais que j'enfonce, je jetterais le métier
à la nier et le froc aux orties ; je ne veux pas devenir mâchoire.
Donc, Sarcey, sa résolution prise, va de l'avant, avec la ténacité qui lui est propre et qu'il montrera plus lard dans toutes les circonstances de sa vie. Mme About
l'y encourage. Elit» lui commande « du papier à son chiffre » — ■ quelle prodigalité ! — et lui achète un lorgnon, pour remplacer les lunettes, dont un parfait gentleman ne saurait se servir. Francisque en est d'abord tout confus.
16 octobre 1849
Je ne m'avise de regarder personne avec mon lorgnon, je trouve cela impertinent ; mais, dans la rue, j'en ai besoin à chaque instant, et il est plus commode d'avoir un petit lorgnon pendu à son cou que des lunettes dans sa poche. Je te prie de croire que ce n'est pas un de ces petits lorgnons qu'on se fourre dans le coin de l'œil, et qui vous donnent l'air ou d'un' sot ou d'un fat ; c'est un lorgnon comme j'en ai eu autrefois, qui s'ouvre en poussant un ressort.
Et comme il ne veut pas être en reste de politesse, il demande à sa mère de broder un colifichet quelconque pour Mlle Aimée, sœur d'Edmond About. Puis, ce devoir rempli, il poursuit hardiment sa métamorphose. Taine et de Suckau l'exhortent à se procurer des billets d'équitation ; il prend des leçons de danse à un franc le cachet :
J'ai pris avant-hier ma première leçon de danse, et j'en prendrai une encore après-demain. Mon
maître est un charmant garçon ; il a commencé par me demander de quelle manière je voulais savoir la danse.
— Mais, mon Dieu, comme tout le monde, lui ai-je répondu, afin de m'en pouvoir tirer dans un salon.
— En bien ! alors, il est inutile de vous apprendre des pas, ni des ronds de jambe. Nous allons tout de suite nous mettre à la polka, puis nous prendrons la valse.
Cet exorde m'a enchanté ; je frémissais au souvenir des assemblées et autres menus divertissements dont M. Jousse m'avait autrefois assassine. S'il avait fallu repasser par cette filière, je ne sais pas si jamais j'en aurais eu le courage. Voilà maintenant que la danse devient épidénrçque dans la section : tous veulent l'apprendre. 0 moutons de Pamirge ! Merlet même proposait hier de danser le soir après souper dans la salle d'études. Mais on a repoussé la motion à l'unanimité, à cause de la poussière qui rendrait, l'étude suivante, la salle inhabitable. J'ai dansé un quadrille chez mon maître : je n'en démordrai pas, c'est la plus sotte et la plus ridicule invention que le monde ait imaginée pour s'ennuyer de compagnie. Mme About est ravie de me voir apprendre. Elle m'a promis que sa fille, qu'elle m'a donnée pour une excellente valseuse et polkeuse, me donnerait des leçons.
— Combien le cachet ? ai-je dit.
— Un bonbon que je vous offrirai, m'a-t-elle répondu.
Il est vrai que je n'arrive jamais sans qu'elle ait un petit papier tout plein de bonbons qu'elle me , passe en cachette. Je ne manque jamais d'en aller offrir à Mlle Olga, qui fait la moue.
— Tu le gâtes, dit-elle à Mlle Aimée ; tu le gales ; il était déjà insupportable, il faudra le mettre à la porte.
Et de rire.
Mais, ce n'est pas tout d'apprendre à danser. Il faut passer de la théorie à l'application. Et l'invincible timidité de Sarcey le cloue au plancher, le rend incapable d'offrir son bras à une valseuse. Ses camarades lui tendent malignement des pièges. Maxime Gaucher l'entraîne, un soir, par trahison, chez sa mère, où quelques jeunes filles et quelques jeunes gens sont assemblés.
J'allai résolument à la maîtresse de la maison, je lui exposai mon cas, et la priai de ne point insister pour que je dansasse ; il y avait d'ailleurs un nombre suffisant de cavaliers.
■— Je veux bien ne pas trop vous presser, nie dit-elle en souriant, mais à une condition, c'est que, pour pénitence, vous apprendrez à danser.
Je tirai de ma poche un cachet que j'avais pris le matin même, et je le lui montrai.
— C'est bien, niais alors, je vous réclame pour une autre fois, et je ne vous fais pas grâce
«( Décidément, ajoute Sarcey, il faut savoir danser « en ce monde. » Et sa lettre s'achève sur cette pensée profonde et mélancolique.
Il est assez naturel que Sarcey se laisse entraîner par ces aspirations confuses vers l'élégance. Autour de lui on ne rêve que plaisir. Le chaimant et délicat Arthur Bary est amoureux et par conséquent attentif à plaire; Taine et de Suckau s'attachent à devenir de fins écuyers et ils conduisent de force au manège leur ami Francisque. Quant à About, c'est de la frénésie, de la rage. Pour échapper à la rude discipline de l'Ecole, il a re-' cours à des tours de Scapin.
... Il faut que je te conte cette histoire, elle est plaisante.
Il s'agissait d'un bal, et d'un bal costumé, qui
plus est. Une dame avait proposé à About de lui prêter le costume de son fils, un charmant costume d'étudiant du seizième siècle : About mourait d'envie d'y aller. Le bal se donnait chez des artistes ; grande réunion de jeunes gens, de jolies femmes ; du punch, de l'esprit ; on devait danser, valser, polker, intriguer. C'était à en perdre la tête : About dansait rien que d'y penser. Mais comment faire ? Le bal se donnait un mardi ; et comment, en semaine, obtenir une permission de découcher ? De dire que c'était pour une soirée, pour un bal, il ne fallait pas y songer : c'eût été pour aller à l'Académie, qu'on eût refusé net.
— Parbleu, me dit About, tu as été à la Saussaye cette année ?
— Oui.
— C'est un petit village peu connu ?
— Oui.
— Sur le chemin de fer d'Orléans ?
— Oui. Après ?
— Eh bien ! voilà mon affaire. J'ai un oncle dans ce pays-là, je le mets au lit dimanche, la maladie empire le lundi, il veut me dire adieu avant de mourir, je prends le chemin de fer mardi, j'arrive à son chevet et je danse toute la nuit. Mardi soir je reviens, un crêpe à mon chapeau, et j'envoie des lettres de faire-part.
Aussitôt dit, aussitôt fait.
La plaisanterie était un peu forte, mais Mme About s'y prêta bien.
About mangeait sa soupe, on vient lui remettre une lettre. A peine l'a-t-il ouverte, voilà un garçon dont la figure est bouleversée ; il se sauve de table, court chez M. Dubois, chez M. Tacherot, personne ; il revient trouver les maîtres de service "et leur tend sa lettre avec désespoir. Il fallait
10G JOUENAL DE JEUNESSE
partir sans perdre un moment, sous peine de ne plus embrasser le bonhomme. M. Hébert comprend la gravité de la circonstance, prodigue à About
les plaintes et les consolations, et prend sur lui de signer un laissez-passer. iNous avons rassuré notre section alarmée de la douleur cV About ; nous lui avons annoncé que le cher parent ne mourrait pas de sa maladie. Quinot et moi, nous avons dé About à lui faire grâce de la vie : nous n'irons à son entei rement que dans trois ans ; jusqive-iijà c'est un oncle utile, et dont il faut ménager la santé.
Ces plaisanteries ont un grave inconvénient : c'est qu'elles peuvent se répéter et inspirer des doutes à l'administration ; et, même dans un besoin très pressant, on n'obtiendrait plus d'autorisation. Mais on ne trouve pas toujours des parents comme Mme About....
Enfin l'heure sonne, l'heure redoutable où Sarcey, éduqué et dégrossi, va faire ses débuts dans le monde :
3 juin 1850
Je commence par une nouvelle qui t' étonnera, je n'en suis pas encore bien revenu moi-même. Je vais au bal de jeudi en huit, oui au bal, et à un bal où, bon gré, mal gré, je serai forcé de danser, sans connaître personne que les maîtres de la maison. Ce n'a pas été sans une grande répugnance que je me suis décidé, quelque désir que j'aie de quitter entin mes mœurs sauvages. Tu sais quelle insurmontable timidité me retient toujours. Mais j'ai été vaincu par l'insistance de tous mes camarades. Mon intention était d'abord de ne pas aller a ee mariage; mais quand j'en ai parié à Jules, le
priant d'arranger l'affaire avec son père, de m' excuser comme il pourrait :
— Parbleu ! non, me dit-il ; je n'en ferai rien. Tu viendras ou tu n'es qu'un imbécile. Si tu as peur, je te recommanderai à nos demoiselles, ta gaucherie disparaîtra après deux verres de punch.
Enfin, il m'en dit tant que je fus presque ébranlé. Puis Bary, à l'Ecole, me prêcha, me patrocina si bien et si longtemps que je me résolus à faire le saut. Le sort en est jeté, mais rien que d'y penser, j'en ai des transes et je sens des sueurs froides qui me passent dans le dos. Je me lance les yeux fermés dans un précipice. A la grâce de Dieu !
Ce n'est pas une petite affaire, que d'aller au bal. Il faut d'abord se nipper et ne pas déshonorer, par sa mauvaise tenue, le salon qui vous reçoit. Or, Sarcey n'a rien, rien de rien. Il est pauvre comme Job : « Vou- « drais-tu m'envoyer, écrit-il à sa mère, un gilet blanc, « la plus belle chemise que faire se pourra et m'ouvrir « un crédit quelque part pour m'acheter des souliers « vernis. »
Son dénuement est tel que quand il va se promener le dimanche à Ville-d'Avray, « petit village des environs de Paris », il est réduit à emprunter les vêtements de ses camarades : « Papillon m'a prêté pour cette ex- <( cursion tcut un costume ; j'avais un pantalon et une <( redingote à lui, un chapeau gris à son père et un bâ- « ton qui a réveillé en moi mille souvenirs. » Mais pour un bal, pour un grand bal, il convient de s'équiper moins sommairement. Et Sarcey, qui a beaucoup d'amour-propro, veut y briller de toutes les façons. Non seulement il charmera les danseuses par ses grâces extérieures, mais il les éblouira par son esprit. Il se creuse la cervelle pour y trouver un sujet de conversation qui les puisse captiver. Or, ce sujet, il le tient. Il leur par-
lera de la Chartreuse de Parme, de M. Stendhal; il leur révélera ce roman qu'elles ignorent et qui lui inspire un ardent enthousiasme.
Il est probable que tu ne connais ni la Chartreuse de Parme, ni Stendhal ; c'étaient pour moi aussi des inconnus. M. Jacquinet m'avait dit, l'année dernière, que c'était un clief-d'œuvre ignoré ; mais, comme je n'y crois guère plus qu'aux, grands hommes incompris, je n'y avais pas prêté grande attention. Aujourd'hui, je suis de son avis ; c'est un livre admirable d'idées et de style, et avec cela un des romans les plus intéressants que j'aie jamais lus. Je me suis juré que tous mes camarades, toutes mes connaissances, toutes les dames que je rencontrerais à ce maudit bal liraient la Chartreuse de Parme, ou du moins en entendraient parler. Il I faut nécessairement qu'un aussi bel ouvrage arrive à la gloire. C'est aux gens qui lisent à la donner ; le troupeau, le stolidum vulgus la reçoit et la répète comme un écho. About, Quinot, Bary, Albert, Taine et tous ceux qui l'ont lu en ont été enthousiasmés comme moi. ïnous l'avons répandu et popularisé dans l'Ecole ; il faut poursuivre cette bonne œuvre au dehors. Je serais volontiers comme La Fontaine qui demandait à tout venant : « Avezvous lu Baruch? C'est un bien beau génie que Baruch ». Ce qui a empêché l'auteur de la Chartreuse d'être connu, c'est que, par une bizarrerie de caractère, il a signé tous ses livres d'un nom différent, en sorte qu'à chaque roman, c'était comme une réputation à refaire. Son dernier, son chef-d'œuvre, la Chartreuse, a paru dans un mauvais moment, après 1830, et comme il n'était pas protégé par un nom connu, personne n'en a entendu parler.
a Je serai lu en 1890 ou en 1900 », dit avec quelque fatuité l'auteur clans sa préface. Je crois qu'il a raison.
L'heure du bal, l'heure fatale a sonné. Sarcey s'y est rendu, la mort dans l'âme. Il ne s'y est pas trop mal comporté. Mais que de péripéties ! Il les retrace dans une longue lettre qui rappelle, avec plus de finesse et de bonhomie, les meilleures chroniques d'Henri Mon-
15 juin 1850
Je suis aile à ce bal, et j'en suis revenu ; mais tout ne s'y est pas précisément passé comme je l'avais espéré. Je comptais obtenir la nuit tout entière, c'était chose convenue avec Jules Papillon ; il m'avait oiîert la moitié de son lit, et je serais rentré le lendemain matin à huit heures. Son père m'avait donné une lettre pour M. Dubois, le directeur de l'Ecole, et je ne pouvais croire que l'on me refusât une chose si simple et qui s'accorde toujours. Mais jeudi matin j'ai reçu la réponse de M. Dubois : le règlement, lui disait-il, lui interdisait ces permissions. Aussitôt je montai chez lui, je lui rappelai quelques exemples, dont l'un était encore tout récent ; à toutes mes questions, il me répondait :
— Je suis désolé que cela tombe sur vous ; vous êtes le dernier à qui je voudrais refuser une demande, mais je ne puis pas. La seule chose qui me soit possible, c'est de prolonger votre sortie jusqu'à minuit.
— Mais, monsieur, vous savez bien qu'un bal, à Paris, ne commence jamais avant dix heures, et oe n'est guère la peine d'aller au bal pour y faire une apparition, etc.
— J'en suis fâché, me disait-il, mais je n'y puis rien.
Alors, je me suis bravement décidé à lui conter mon histoire, quelle était ma timidité, comment c'était la première fois que j'allais dans le monde, etc., etc. Il parut ébranlé, puis se ravisant tout d'un coup:
— Non, non, me dit-il, cela n'est pas possible. Et immédiatement il écrivit une lettre à
M. Papillon : il était désolé de ne pas accéder à ses prières, mais le règlement s'y opposait, et il n'était là que pour le faire exécuter. Tu vois sa lettre d'ici. Je sortis désolé. J'eusse beaucoup mieux aimé qu'il m'eût refusé même une permission, de minuit ; ce refus m'eût dégagé vis-à-vis de M. Papillon. Mais cette lettre me forçait d'aller à un bal dont je devais avoir tous les désagréments sans aucun des profits.
J'avais tout ce qu'il me fallait. M. Canin m'avait prêté une de ses chemises, qui semblaient faites pour moi ; Bary m'avait apporté une cravate blanche. Mon habit, remis à neuf par le tailleur, brillait de tout son lustre ; j'avais commandé un gilet blanc et un pantalon noir qui me vont parfaitement ; enfin, une paire de souliers vernis et de gants complétaient ma toilette de bal. Tout cela I coûtait fort cher (habit, 4 francs ; pantalon, 35 ; gilet, 18 ; souliers, 16 ; gants, 3 50 ; plus quelques menus frais, coiffure de cheveux et barbe, voitures ; il me reste une vingtaine de francs sur les 100 que m'avait donnés M. Caffin ; là-dessus je prendrai mon inscription de droit le mois prochain). Tout cela coûtait fort cher et ne m'a pas porté grand profit. Il est vrai que ce sont des aiïaires (jTii me restent. Mes souliers vernis sont très bons. Pour ne pas être volé, j'ai prié Mme A bout de m 'ne-
compagner ; c'est elle, aussi, qui m'a acheté mes gants. Tous ces effets me serviront l'année prochaine clans la ville où l'on m'enverra, si le préfet donne des bals, et si je retrouve des occasions meilleures.
Je me suis fait couper la barbe, non pas précisément toute la barbe, mais les deux grosses touffes qui me hérissaient le menton. J'ai gardé tous mes favoris, la mouche et les moustaches. Là-dessus, on m'a fait de grands compliments chez M. Papillon ; tout le monde m'a trouvé beaucoup mieux ; le fait est que j'ai un air moins féroce. A l'Ecole, ils m'ont dit que j'avais l'air d'un garçon perruquier. On a voté pour savoir si je devais conserver ainsi ma barbe ou la laisser repousser tout entière. Il y a eu 14 voix pour que je la laissasse repousser, et 4 seulement pour l'avis contraire. Je crois bien que, par paresse, je suivrai l'avis du plus grand nombre.
Je me suis habillé chez Caffin. C'est son portier qui m'avait mis ma cravate. Aussi il fallait voir quel nœud il m'avait fait : on eût dit qu'il était de moi. Comme il pleuvait un peu, j'ai pris une voiture et je suis arrivé chez Papillon à neuf heures. Avant d'entrer, je l'ai fait demander par le domestique, je lui ai conté mon aventure ; nous avons passé dans sa chambre, il m'a donné une autre cravate et un faux-col, et il s'est reculé pour m'admirer. Il est vrai que j'étais comme tout le monde, et j'avais tout à fait bon air.
Nous sommes rentrés dans le salon : il n'y avait encore presque personne, les intimes seuls étaient arrivés ; on finissait de lire le contrat de mariage, et je l'ai signé comme les autres. A dix heures, les salons ont commencé à se remplir, j'ai vu arriver beaucoup de vieilles connaissances que j'avais
perdues de vue. Xous nous sommes mis à causer, et nous avons ri comme des bienheureux.
A dix heures et demie, Mlle Papillon a ouvert le bal avec le fiancé. Mais il n'y avait encore qu'un double quadrille, autour duquel hommes et femmes faisaient cercle, par curiosité. On m'eût payé 25 louis que je n'eusse pas dansé à ce moment-là. Du reste, Jules m'avait dit, au temps où je croyais avoir la nuit, que je ferais mieux de ne m'y mettre qu'à onze heures et demie, minuit, parce qu'alors, tout le inonde était en train, on ne faisait plus attention à personne. Après le quadrille, il y eut une polka et une valse à deux temps, puis, je crois, une mazurka, et onze heures sonnèrent. J'avais continué à causer avec mes camarades, dont aucun ne dansait encore. Ils attendaient, disaient-ils, que le bal s'échauffât. Si tous les jeunes gens attendaient ainsi, il me semble que le bal ne s'échaufferait guère.
Au moment où j'allais partir, je vis arriver Bailly et deux anciens Massin dont je ne sais plus les noms. Cela m'a étonné, je ne croyais qu'on vînt au bal si tard, mais Jules m'a dit qu'il en arrivait jusqu'à minuit, et que, dans les grands bals, on venait même à une heure, deux heures du matin. Si je n'avais pas fait une de ces étourderies qui me sont si ordinaires, j'aurais pu rester jusqu'à onze heures et demie, et prendre une voiture. Mais, sans y prendre garde, j'avais emporté la clef de M. Cafîm, et je craignais que, grâce à moi, il ne fût à la porte. Je pris un cabriolet, je fis cette course, j'emportai tous mes effets que j'avais laissés cnez M. Canin, et j'arrivai à minuit cinq à l'Ecole. Et voilà mon bal. Je n'y ai eu qu'un plaisir, celui d'avoir prouvé ma bonne volonté à M. Papillon. Je n'ai même rien consommé. A peine
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les plateaux commençaient-ils à circuler quand je suis parti ; on ne passait encore que des sorbets et des glaces, et encore en très petite quantité. Je suis allé avec Jules à l'office, où tout cela se préparait, j'y ai pris une glace, et j'ai vu des apprêts qui m'ont causé un certain regret.
Mlle Papillon était jolie avec sa robe blanclie ; je l'aime mieux pourtant avec sa toilette ordinaire. Plus un vêtement est simple, mieux il va à sa figure, toute bonne et toute gracieuse. Je n'aime pas non plus toutes ces robes décolletées, il me semble ique les plus belles épaules y perdent ; cela est moins poétique. Il n'y a qu'une chose que j'aie trouvée très jolie dans un bal : ce sont les bouquets que portent les femmes ; elles en doivent être horriblement embarrassées, mais c'est d'un effet charmant.
Je suis encore assez maussade et très chagrin. Me voyant comme tout le monde, cela me donnait une certaine assurance, et je suis sûr qu'au bout d'une heure, je me serais fort amusé. Il y avait même un mot qui m'avait mis à mon aise. Je ne conterais cela à personne autre, de peur de passer pour un fat, mais à toi, cela ne fait rien : je venais de quitter les jeunes gens avec qui je causais, pour aller voir valser, et je me trouvai arrêté à la porte par le monde qui allait et venait, en sorte que j'entendis ce qu'ils disaient. Naturellement, la conversation était tombée sur moi qui venais de les quitter. L'un d'eux disait :
« As-tu remarqué comme Sarcey a changé ? Il est très bien maintenant, et il a des yeux superbes (pardon de l'expression, mais je cite textuellement). »
Je n'en écoutai pas davantage, et je m'en allai en riant du mot superbe, qui me semblait fort.
C'était la première fois que je recevais un pareil compliment, et tout à fait désintéressé. Quoique, au fond, je n'aie pas de grandes prétentions pour ma figure, cela n'a pas laissé de me faire plaisir. On m'a tant répété que j'étais laid et lourd; il faut Lien quelque compensation. Là-dessus, si j'étais resté une demi-heure de plus, j'aiirais certainement invité quelqu'un à danser. Papillon avait prévenu deux ou trois jeunes filles, et il m'avait dit que pour * la première fois il se chargeait de me procurer une contredanse, où je ne serais entouré que de regards amis. Du reste, tous mes camarades s'offraient pour pie faire vis-à-vis. Toute cette bonne volonté, grâce à un caprice de M. Dubois, a été inutile.
A l'Ecole, on était désolé de ce contretemps. Ils comptaient sur le récit de mes prouesses et en riaient depuis huit jours; quand ils ont su que je n'avais que jusqu'à minuit, c'a été un deuil général. Ils m'engageaient tous à ne rentrer qu'à trois ou quatre heures du matin. S'il ne s'était agi que de quinze jours de consigne, je m'y serais peutêtre résigné. Mais après la longue conférence que j'avais eue le matin avec M. Dubois, il aurait été furieux, et c'eût été une mauvaise note. Je n'ai pu m'y résoudre. Je suis fâché de t' avoir fait tant dépenser d'argent pour un si mince résultat.
Vous voyez que la question d'argent revient à chaque ligne de ces lettres. C'était, pour Sarcey, un assez gros souci, moins encore pour le présent que pour l'avenir. Sous son enveloppe exubérante, il cache un fond d'orgueil et d'ombrageuse fierté. Autant il lui est égal de faire bourse commune avec About, avec Bary, d'emprunter à des amis intimes l'habit ou le chapeau dont il a besoin, autant il lui répugnerait, arrivant comme
professeur dans une ville, de vivre aux crochets de ses fournisseurs ou de sa logeuse.
Il cherche à contracter un emprunt pour acheter les livres grecs qui lui manquent, et sa robe, et sa toque, dont le prix est de 100 francs. Il s'ouvre de ce projet à sa mère qui jette les hauts cris. Mais il insiste.
Tu n'as pas trop bien compris ce dont il s'agissait, quand j'ai parlé d'emprunter de l'argent à la sortie de l'Ecole. Tu as l'air de croire qu'il n'y a que les mauvais sujets qui empruntent aux vacances pour payer leurs dettes de l'année. Ce n'est pas de cela qu'il est question. J'ai vu, l'année dernière, de pauvres diables qui ne dépensaient jamais un sou, se désoler en songeant qu'ils allaient être obligés d'emprunter cet argent. Songe donc que nous sortons nus de l'Ecole; le gouvernement nous retire les habits qu'il nous a donnés, et cela est assez juste.
J'ai une bibliothèque latine à peu près suffisante, mais je n'ai pas un livre grec; je ne peux pourtant m'en aller dans une ville de province sans avoir mes livres grecs. Comment compter sur la bibliothèque de la ville ? Outre qu'il n'y en a pas, outre que souvent ce sont les livres les plus nécessaires qui y manquent, puis- je, pour chercher une version, pour faire une lecture, m'en aller à une bibliothèque qui ferme à quatre heures ? Avec quoi payerai- je mon voyage ? Le gouvernement me le rembourse, il est vrai, trois mois plus tard, quand j'émargerai. Il faut bien que je fasse les avances. Et maintenant, durant ces trois premiers mois, avec quoi vivrai-je ? Comment m' installer ? Encore faut-il que j'aie de l'argent devant moi.
Je n'aime guère les dettes plus que toi; on m'a souvent dû beaucoup d'argent, et l'on m'en doit encore, et je n'ai jamais, que je sache, dû un sou à
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personne. Les 200 francs d'About, c'est autre chose. Q,uand Edmond ou sa mère me donnera de l'argent dont j'aurai besoin, je ne considère plus cela comme un emprunt. Si jamais Edmond a besoin d'argent et que j'en aie, le mien est à sa disposition; je sais qu'il en est de même pour lui. Cela fait passer par-dessus bien des difficultés. Je n'eusse accepté une pareille offre de personne. Il peut se faire que vers la fin des vacances il ait 300 francs mignons. Il est convenu que, dans ce cas très éventuel, nous ferons un voyage avec son argent, et je ne croirai ne rien lui dlevoir du tout. J'en ferais autant à sa place, cela suffit pour me rassurer.
Ce dernier trait, véritablement touchant, achève de peinch'e le caractère, non pas seulement de Sarcey (je n'y eusse pas si longuement insisté), mais des autres, de ses camarades, de toute cette jeunesse normalienne qui nous apparaît à travers ses lettres, comme à travers celles de Taine qu'on a publiées, sous un aspect si généreux et si sympathique.
On a mauvaise grâce à médire des générations nouvelles. D'abord parce que cela vous donne l'air d'un barbon, et puis parce qu'on connaît toujours mal ses ■ contemporains. Il faut, pour les juger, le recul de l'histoire. Pourtant, il me semble qu'il y avait chez les jeunes gens d'alcrs une spontanéité, une franchise d'allures, une simplicité de goûts et de mœurs, une absence de bas égoïsme, une solidarité très remarquable. Et sans calomnier les jeunes gens d'à présent, je me demande s'ils possèdent au même degré ces qualités et ces vertus.
Certes, les condisciples de Sarcey, et Sarcey lui-même étaient ambitieux; mais ils n'avaient pas cette hâte fébrile d'arriver qui pousse à l'emploi des petits moyens. Ils s'en remettaient peur réussir, beaucoup sur leur travail personnel, beaucoup sur leur bonne étoile. Et
ils étaient gais, parce qu'ils étaient optimistes, parce qu'ils aimaient la vie. L'inquiétude que la question d'argent éveille chez Sarcey et chez ses camarades peu fortunés, est toute en surface. Ils savent bien que, quoi qu'il arrive, avec leur benne humeur et leur robuste santé de corps et d'esprit, ils se tireront d'affaire.
D'ailleurs, avant de se mêler aux batailles de la vie, ils ont deux grandes années à passer à l'Ecole. Et nous verrons au milieu de quels travaux et de quels orages ce temps heureux s'acheva.
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