VIT
Seconde année d'Ecole normale. — Jules Simon, Saisset et Gérusez. — Querelles religieuses. — Grande bataille entre About et Barnave. — Sarcey immolé sur l'autel de Voltaire — Taine et Bossuet. — Encore la politique.
Malgré l'esprit de dissipation qui régnait à l'Ecole et qui poussait les élèves vers les plaisirs mondains, on y travaillait avec ardeur. Entre deux bals, on s'enfonce éperdument dans Aristote ; on ne sort plus de Y être et du non-être. Sarcey surtout goûte une joie sincère à reprendre ses études que les vacances et le fameux voyage en Bretagne ont interrompues. « C'est avec une « joie d'enfant que j'ai retrouvé nies vieux auteurs, « que je me suis remis à les étudier. On dit que la ma- « ladie sert à mieux faire sentir le prix de la santé ; (( des vacances, comme celles que nous avens passées, « donnent un nouveau prix au travail ». Chacun va de l'avant : « About est tout entier à la géométrie ; il la- « boure l'X dix heures par jour. » Sarcey s'attaque à un grand sujet : le De rustica de Caton comparé aux Economiques de Xénophon ; il le mène de front avec des recherches sur Villon, sur Marot, sur la Théogonie d'Hésiode et sur la question de savoir « s'il est légitime à l'homme de manger la chair des animaux ». Il se préparait déjà — en théorie — à savourer les nobles et pures jouissances du végétarisme. Mais le plus laborieux, le plus zélé de tous était Hippolyte Taine.
( V'lui qui fait le plus d'ouvrage, qui a le plus
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d'activité dans les idées, de promptitude dans l'esprit, avec une merveilleuse force de volonté, et une attention toujours soutenue, c'est Taine. On ne peut le voir sans admiration. Quand on a, à vingt et un ans, un tel empire sur soi-même, qu'on fasse tout par règle et par principes, qu'on se soit tracé une ligne de conduite dont on ne se départisse jamais, qu'on exécute par raison le bien que les autres font par instinct, par sentiment, que jamais on ne se laisse aller à une mauvaise action, ou même à une action indifférente, mais qui ne serait pas utile, c'est un merveilleux spectacle. Personne n'aime Taine dans la section, mais tout le monde l'estime. C'est le caractère le moins liant, et le cœur le moins sympathique qu'on puisse rencontrer : cela n'est pas étonnant, il est tout raison. Et note, comme dernier trait, qu'avec de grandes connaissances, une mémoire imperturbable, une facilité d'élocution que n'a pas About lui-même qui l'emporte par l'esprit, avec des principes arrêtés sur toutes choses, il n'a pas le moindre grain d'ambition.
Il a pour principe qu'un homme doit se développer le plus qu'il peut dans tous les sens, corporel, moral et intellectuel; or, se jeter dans la dissipation du monde, dans les distractions de la politique, c'est perdre un temps précieux pour la culture de soi-même. Par la même raison, il affirme qu'il ne se mariera jamais. Tout le monde dit cela, mais de lui, je le crois sans peine; il est homme à aller aux conséquences extrêmes de tout principe, fussentelles extravagantes.
Comme il s'est fait lui-même plus que tout autre, il a un immense orgueil, qui se cache toujours sous les dehors les plus polis, et se pare sans cesse d'une affectation de louer tout le monde. Mais, malgré lui, il accable son interlocuteur du sentiment de sa
supériorité. Rien n'est plus singulier que de l'entendre discuter. Jamais il ne se passionne, il écoute jusqu'au bout, avec un calme imperturbable, les arguments de son adversaire, puis il les reprend lui-même, les expose de nouveau avec une clarté dont, seul, il a le secret, rattache l'opinion, quelle qu'elle soit, au principe philosophique dont elle dérive nécessairement, puis expose les diverses objections faites à ce principe, et conclut. Cette manière nette, mais froide, d'exposer les choses, jette toujours About hors des gonds. Il se livre des tournois de paroles, où Taine a presque toujours l'avantage; chacun reste de son opinion, mais je parle de l'effet que produisent les combattants. About éblouit à force d'esprit et de vivacité, mais l'autre convainc davantage. Ils seront sans doute aux prises à l'agrégation. Ce sera un curieux spectacle. Je me mêle quelquefois à ces discussions, ou plutôt je suis toujours de la partie; on me connaît pour disputeur de profession, et je me laisse toujours entraîner par la chaleur de la parole.
Je suis en train de composer un petit travail sur Villon. Voilà cinq ou six jours que je m'y suis mis, j'ai recommencé cinq ou six fois la première page, et me retrouve Gros- Jean comme devant. Je regrette le temps où, sans être bien content de ce que je faisais, je croyais pourtant que cela était suffisant. A l'Ecole, on se développe trop le sens critique; je l'ai peut-être plus exercé qu'un autre; aussi je ne puis mettre la main à la plume sans me sentir assiégé de scrupules; j'écris lentement, raturant sans cesse, et le lendemain j 'efface ce que j'avais trouvé bon la veille. Je commence à me convaincre de ma parfaite impuissance à rien écrire qui vaille la peine d'être lu. J'ai trop d'honnêteté et je me respecte trop pour jamais donner quoi que ce soit qui
ne me satisfasse pas, et je me condamnerai au silence. N'écrit pas qui veut; il faut des qualités spéciales, que je n'ai pas reçues de la nature. Je ne vois guère qu'About dans la section qui les possède, et il les néglige, il en fait fi. Taine ne s'en donne pas non plus la peine; il n'a pas le temps, dit-il, et de plus cela lui importe peu. On n'écrit que pour agir sur les autres; pour soi-même, on n'a besoin que de jeter rapidement ses pensées sous la forme de notes.
Les élèves de seconde année ont affaire à de nouveaux professeurs ; et Sarcey les juge avec sa rondeur accoutumée et sa franchise un peu rude. Il en est un qu'il ne connaît que par ouï-dire, mais dent il admire le talent.
M. Jules Simon, qui n'est plus de la Chambre ni du Conseil d'Etat, a repris ses cours. C'est un bonheur pour la première année. Il paraît qu'il n'y a pas d'homme qui parle avec plus de facilité, d'élégance et d'entrain que M. Simon. C'est ce qu'on appelle à l'Ecole un blaguologue très distingué. Tout ce qu'il dit n'est pas très profond, mais il est fort amusant, et ce n'est pas peu de chose en philosophie.
N'ayant pas Jules Simcn, ils s' accommodant de - M. Berger, honnête savant, bourré de lettres latines, et de M. Saissot, philosophe.
1G octobre 1849
Notre professeur de philosophie est M. Saisset. C'est un de nos meilleurs. Il n'a pas la parole spirituelle, abondante et facile de son collègue M. Simon. Quand il commence une leçon, sa parole est embarrassée, ses phrases longues et pâteuses; il y a dans ses développements je ne sais quoi de vague
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et d'incertain. Mais peu à peu il s'anime, et alors l'embarras disparaît, sa parole devient claire et nette, et il fait plaisir à entendre. Ce qui est plus précieux encore pour nous, c'est un travailleur infatigable, qui prend sa conférence à cœur. Il a toujours préparé ses leçons; il paraît qu'il lit avec le plus grand soin tous les travaux qu'on lui remet, et, ce qui est extrêmement rare chez un professeur de philosophie, il a le souci de la forme, il aime qu'elle soit artistement ciselée, et lui-même pousse peut-être un peu loin le scrupule en ce qui le concerne. Ajoute qu'il est plein de bienveillance, toujours prêt à tenir compte des moindres efforts et à excuser la faiblesse. C'est, après M. Berger, ce que nous avons de mieux. Les philosophes prétendent qu'il n'est pas fort, mais chacun de ces messieurs a un système en poche, et quand on s'avise de n'être pas de leur opinion, on est un homme jugé, on est un pas grand'chose.
Enfin, le dernier de tous, le dernier de toutes les façons, hélas ! vient ce bon, cet excellent M. Grérusez. Néanmoins, chacun l'aime. Il est bien ennuyeux, mais il est si bonhomme ! On ne l'estime guère, parce qu'on trouve que c'est manquer à sa dignité que de se moquer aussi ouvertement de ses fonctions. Mais il y met tant de bonne grâce, de laisser-aller, d'indifférence spirituelle, que vraiment on serait tenté de lui pardonner. Le malheureux commence déjà à ne plus savoir que faire de sa conférence : cette heure et demie lui pèse, il ne sait à quoi l'employer. Il nous apporte un roman écrit dans un vieux français que personne de nous n'entend : et au lieu de nous donner une idée de la littérature de cette époque, de choisir avec goût quelques passages très courts qu'il nous traduirait en les lisant, il lit une heure durant cet inintelli-
gible patois du quatorzième siècle. L'autre demiheure, nous causons autour du poêle. Ce qui est affligeant à penser, c'est qu'il en sera ainsi toute l'année, ou plutôt que cela ira toujours en empirant.
D'ailleurs, M. Gérusez est un homme d'un esprit très fin, très délicat, et qui est souvent d'une conversation fort amusante. Il corrige les devoirs avec une bonhomie narquoise, qui est impayable. Il vous accable de compliments, et ces compliments ressemblent si bien à des critiques, il y a tant d'ironie au fond et une apparence si vraie de naïveté dans la forme, que ce contraste perpétuel est de l'effet le plus piquant; et, au mot le plus simple, nous nous surprenons à éclater de rire, et M. Gérusez nous regarde d'un air étonné, comme s'il ne savait pas de quoi l'on riait.
Telle est l'opinion des écoliers à l'égard des maîtres. Sarcey la résume. Et ce petit monde vivrait en parfaite harmonie, s'il n'était agité par des dissentiments politiques.
A ce propos, Sarcey est le jouet d'une étrange illusion. « On ne s'occupe guère de politique à l'Ecole », écrit-il. Cette assertion revient plusieurs fois sous sa plume. Elle est, au fond, inexacte. S'il semble que la s politique laisse les élèves indifférents, elle s'insinue néanmoins dans leurs études; elle les échauffe, sans qu'ils en aient conscience, et elle revêt une ferme particulièrement aiguë et irritante : la forme religieuse.
7 mars 1S50
Devinerais-tu ce qu'a dit notre ministre, M. Parieu, pas plus tard qu'hier ? On'lui parlait des nouveaux recteurs à nommer, et naturellement on pro-
posait à son choix des professeurs de l'Université, des gens qui connussent la matière.
— Allons donc ! répondit M. Parieu, nous mettrons là d'anciens sous-préfets, des secrétaires généraux. Il nous faut des hommes sûrs.
Vois-tu des sous-préfets à la tête de l'Université ? Cela fait vraiment pitié. Sans se jeter dans le journalisme, on peut soutenir une polémique animée contre les jésuites. About, comme tu penser, est bien décidé. Il ne rêve que de tuer le clergé, si bien que jamais il ne lui prenne envie de se relever. Il continue des études entreprises déjà depuis longtemps sur la Bible, l'Evangile et les Pères. Il lit, la plume à la main, la Vie de Jésus, de Strauss. C'est un Allemand, savant et ennuyeux, comme le sont tous les Allemands, qui a fait sur les Evangiles un travail admirable d'érudition et de pédanterie. En France, personne ne lit cela, parce qu'on n'aime pas à s'ennuyer, et la science pure ennuie toujours. Mais si Voltaire avait eu à sa disposition un pareil arsenal de faits irrécusables, quel usage il en aurait fait ! About ne demanderait pas mieux que d'être Voltaire.
Voltaire est le dieu autour duquel on se bat. Les uns le dénigrent, les autres l'exaltent. Et sous son nom, ce sont les passions du jour qui pénètrent dans l'Ecole.
29 mai 1850
Les fêtes se succèdent : c'est demain la Fête- Dieu, me dit-on, car je suis un peu brouillé avec le calendrier. C'est aussi la fête de Voltaire ; il est mort le 30 mai, et il est assez juste que la raison ait ses saints, puisque la superstition a les siens. Lai. un ;i proposé d'envoyer demain une députation au tombeau de Voltaire, au Panthéon. La propo-
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sition a été adoptée d'enthousiasme. C'est moi qui dois être sacrifié, comme la victime la plus agréable à Voltaire. De grands débats se sont élevés : les uns disaient qu'étant le plus gras, je devais être immolé ; les autres prétendaient qu'étant le symbole de la tolérance, le oui-et-non, je devais être immolateur. Il est probable que je serai simplement... consigné.
Quelquefois, pour se reposer de Voltaire, il s'abîme en Bossuet.
Je crois t'avoir dit que j'avais terminé la Nouvelle Héloîse ; j'ai lu depuis le Contrat social et je suis, dans ce moment, occupé à lire les Elévations sur les Mystères de Bossuet. Je ne te parle guère que de mes lectures de récréation. Tu comprends qu'en étude, je n'ai guère que les livres qui ont rapport à mes travaux. J'entreprendrai, je crois, après les Elévations, l'Histoire des Variations, du même. Il est difficile de voir un catholique convaincu, et qui trouve dans cette foi profonde plus de belles inspirations. Il est curieux de voir que ce malheureux Bossuet, à l'heure qu'il est, serait un hérétique. Je suis toujours avec intérêt les conférences religieuses de M. Gratry ; il nous expose le néo-catholicisme le plus pur ; or, du catholicisme au néo-catholicisme, il y a un abîme. Et l'on fait tout ce que l'on peut pour jeter Bossuet au fond. M. Gratry se donne un mal pour concilier la foi et la raison, et il est obligé de sacrifier les Pères et celui qu'on a appelé le dernier des Pères, la lumière de l'Eglise gallicane, comme ils disent : mais ces messieurs ne veulent pas d'Eglise gallicane. Nous sommes à peu prè,^ de leur avis, il est vrai (pie nous ne sommes pas ultramon-
tains comme eux. La division est au parti des catholiques depuis longtemps à l'Ecole : les uns tiennent peur l'antique théologie, la foi des Pères ; ce sont les barres de fer, comme Barnave, qui ne fléchissent les idées d'aucun temps. Mais la plupart s'enrôlent derrière M. Gratry, ce ne sont plus des catholiques.
Bientôt il retourne à son auteur favori.
17 juillet 1850
C'est à qui louera, vantera, chantera Voltaire. Depuis longtemps je prêchais pour qu'on étudiât la « Correspondance », qui me semble trop négligée à l'Ecole ; je prêchais un peu dans le désert. Mais depuis deux ou trois mois, les volumes de la « Correspondance » se promènent dans la salle, et tout le monde y met un peu le nez. Nous avons eu un charmant travail d'Ordinaire sur le rôle qu'a joué Voltaire comme chef du parti philosophique. Cela était fort lestement troussé, et il y avait bon nombre de citations, ce qui ne gâte jamais rien. Nous nous sommes bien amusés de ce travail, et il n'y avait que le parti catholique qui faisait une mine longue, et qui baissait la tête. M. Gérusez, tout en louant beaucoup ce devoir, a trouvé que les conclusions en étaient trop favorables à Voltaire, et About a demandé la permission d'y répondre. Mais c'était un tour qu'il voulait jouer aux calhoiiques. Au lieu de combattre les conclusions d'Ordinaire, il les a reprises et les a encore exagérées.
— 11 ne reste plus qu'à canoniser Voltaire, lui a spirituellement répondu M. Gérusez après sa leçon.
Qui prouve trop ne prouve rien, dit le proverbe ;
Edmond s'en est aperçu. Sa leçon a été peu goûtée. Lui qui, ordinairement, a tant de verve et d'esprit dans la parole, il est resté froid et nous a laissés encore plus froids que lui. Sa leçon était mal disposée, ses textes mal choisis, et je ne sais pourquoi, sa parole était embarrassée, pâteuse. Quand il expose, c'est une pluie d'épigrammes et de mots salés ; mais cette fois-ci, rien, absolument rien. Nous comptions beaucoup sur cette leçon : pour nous c'était une macliine de guerre ; nous n'avons eu qu'un fiasco. Edmond m'a dit que l'orage lui donne sur les nerfs et le rend incapable de penser. Or, ce jour-là, le temps était chaud et lourd ; c'est un chapitre de plus à ajouter au livre qui traite de l'influence du corps sur l'âme. Néanmoins les catholiques ont été furieux. Barnave a, dit-on, annoncé l'intention de répondre ; Edmond en est enchanté, parce qu'il aura la réplique, et il ne fera pas toujours un temps d'orage.
En effet, Barnave, chef des catholiques, relève le défi d'Edmond About. Il prépare une réponse qui doit venger l'Eglise et confondre l'infidèle. Et leurs camarades suivent avec un intérêt très vif ce tournoi, prêts, eux aussi, à en venir aux mains.
Je t'ai parlé, je crois, dans ma dernière lettre, d'une leçon d'Edmond sur Voltaire ; la comédie ne s'est pas terminée là ; nous avons eu le dernier acte l'autre jour. C'est Barnave qui s'en est chargé. Il nous a fort éloquemment débité de nauséabonds lieux communs contre Voltaire, la philosophie, etc. C'était un sermon en quatre points qui nous a bien étonnés. Il s'était, dès le début, posé comme le représentant et le vengeur du parti catholique. Il a commencé par nous dire qu'après un long
silence et une patience à toute épreuve, il croyait devoir venger la religion des plaisanteries dont on l'accablait sans cesse à l'Ecole, que sa leçon n'était qu'un prétexte, etc., etc. Tout cela dit dans un langage emphatique, avec des mouvements d'éloquence dévote.
Nous nous regardions tous d'un air stupéfait. Mais le plus étonné, le plus décontenancé, c'était sans aucun doute M. Gérusez. Il était loin de s'attendre à cette profession de foi à brûle-pourpoint. Il se tournait et se retournait sur son fauteuil, pinçant les lèvres, maniant et déchirant du papier avec un air ennuyé, mal à l'aise. Il ne pouvait pas ôter la parole à Barnave ; il avait souffert les plaisanteries d'About, il fallait bien subir les récriminations de Barnave. Quand l'heure sonnant le délivra de ce supplice, il se leva vivement, allant vers Edmond :
— C'est vous, lui dit-il, c'est vous, avec vos exagérations, qui nous valez tout cela. Que voulezvous que je dise ?
Le fait est que Barnave avait dépassé toutes les bornes permises de la violence. Il nous avait prouvé que sans Voltaire, on n'aurait pas vu les massacres de 93, et qu'après tout, l'Inquisition n'était pas une si mauvaise institution. Il s'était permis d'appeler les philosophes des chiens enragés, et autres gentillesses semblables. Tu comprends l'indignation qui a suivi cette leçon. About ne pouvait pas y répondre ; il avait été trop violent lui-même, et l'on sait avec quelle facilité il se laisse emporter ; il fallait, pour faire ressortir cette violence, une leçon très modérée. C'était moi qui m'étais charge de ce soin. Et déjà je m'étais mis en campagne, lisant et relisant mon Voltaire. Mais les catholiques, dans la personne de Vigno'n, s'ont venus me
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dire qu'eux-mêmes désapprouvaient formellement et les idées et surtout le ton de Barnave, qu'ils ne faisaient pas cause commune avec tant de violence, que ce n'était donc qu'une exagération individuelle.
Sarcey renonça à prendre part à la lutte ; il garda son éloquence pour une autre occasion. Il en fera plus tard profiter les écoliers commis à ses soins ; il ]cs imprégnera des idées du grand homme :
Je viens d'étudier pour la centième fois peutêtre ses Contes philosophiques, la plume à la main; c'est un trésor de bonne et saine philosophie, en même temps qu'un modèle de plaisanterie et de style. Quel dommage qu'on ne puisse pas imprégner les enfants de cette lecture ! Il faudrait leur faire apprendre cela comme leur catéchisme. Que je regrette de n'avoir pas de mémoire ! Depuis le temps que je les lis, je devrais les savoir par cœur, et je n'en puis pas citer une ligne. Certainement, je lirai peu de Voltaire à mes élèves, parce qu'il est difficile d'en beaucoup lire en classe, mais je veux qu'en sortant de chez moi, ils aient la plus vive envie de le connaître tout entier ; après cela, je ne m'inquiéterais plus de rien. Et viennent les jésuites !
Taine, About et Sarcey étaient d'autant plus ardents à soutenir leurs idées qu'ils sentaient confusément que de noirs desseins se tramaient contre l'Ecole. Les élèves apprirent avec consternation qu'une disgrâce imminente allait frapper leur directeur, M. Dubois, et l'un de leurs professeurs les plus aimés, M. Vacherot. L'autorité supérieure n'ignorait pas le culte que la majorité des élèves rendaient à Voltaire et le mépris où ils tenaient Bossuet. Deux leçons antireligieuses, agressives et mordantes, faites par Taine et About, mirent le comble à son mécontentement.
L'une était de Taine sur le mysticisme de Bossuet, l'autre d'About sur la politique du même Bossuet. Tout le monde sait que Bossuet était peu mystique, qu'il l'a combattu de toutes ses forces dans Fénelon. N'importe 1 quelques textes prêtent en effet à un sens mystique ; Taine s'est donné le plaisir de les recueillir et de les commenter, pour frapper la religion chrétienne sur les doigts de Bossuet. Mais il l'a fait avec cette modération et cette convenance de langage qu'il conserve toujours. Par malheur, About est d'un esprit trop vif pour se tenir jamais dans ces limites : il avait les meilleures intentions du monde en commençant sa leçon ; puis peu à peu il s'est laissé emporter au mouvement de sa propre parole ; les épigrammes sont arrivées au galop : puis enfin, c'a été une attaque vive, directe, une fusillade à bout portant sur le catholicisme.
J'aurais été professeur que j'eusse retiré cent fois la parole à maître About, si amusant, si spirituel qu'il fût, ou plutôt parce qu'il était trop amusant et trop spirituel. M. Géruscz le laissa aller jusqu'au bout. Une fois sa leçon finie, il lui donna une semonce, lui dit qu'il avait tort de se compromettre ainsi, lui et ses camarades et même son professeur, qu'il blessait les justes susceptibilités de quelques-uns de ses condisciples, qu'une conférence n'était pas un lieu de polémique. Ce qui peint About au naturel, c'est qu'après cette belle équipée, il croyait n'être pas sorti des bornes d'une modération convenable.
M. Dubois fut frappé. Le ministre attendit la fin de l'année scolaire pour faire connaître aux élèves la mesure qui l'enlevait à l'Ecole. Ils se rendirent tous, en
corps, dans son cabinet, afin de lui exprimer leurs regrets et leur respectueuse sympathie.
7 août 1830
Nous sommes aujourd'hui montés chez M. Dubois, les sciences d'abord, les lettres ensuite ; nous venions lui faire nos adieux et le remercier des services qu'il a rendus à l'Ecole. Nous étions tous graves et même soucieux ; M. Dubois avait l'air fort ému. Il nous a remerciés, nous a dit qu'il continuerait de défendre partout l'Ecole, et qu'il serait d'autant plus libre qu'il ne paraîtrait plus plaider pour un intérêt personnel ; il nous a engagés à persévérer, à tenir toujours la conduite la plus réservée ; enfin, il a dit tout ce qu'on peut dire en pareille circonstance. Dans son discours, très convenable du reste, nous avons remarqué un trait à l'adresse de son successeur.
— J'espère, nous a-t-il dit, qu'il saura comprendre la dignité et les devoirs de cette charge, puisqu'il l'a acceptée.
Cette phrase équivoque ne prouve pas que M. Dubois ait grande opinion de celui qui doit le remplacer. Les traits les plus contradictoires courent sur son compte. Les uns disent qu'il est fort sévère et quelque peu tracassier ; nos surveillants nous affirment que c'est un homme intelligent et d'idées larges. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est placé là par le parti Montalembert. Il n'est pas d'une nuance très foncée : on eût craint de faire trop crier ; mais il saura tout doucement et sans avoir l'air d'y toucher rendre de petits services à ses bons amis. Nous nous attendons au rétablissement de la messe et de la prière officielles. Si nous en sommes quittes pour si peu, nous ne nous plaindrons pas, mais nous craignons bien que les chan-
JOrKXAL DE JEUNESSE 133
gements ne s'arrêtent pas là ; nous tremblons sur nos sorties, nous tremblons avant tout sur le sort de nos études.
S'il se forme une sorte d'inquisition sur nos leçons, sur nos travaux, si l'on confisque et à nos maîtres et à nous notre liberté de parler et d'écrire, la vie ne sera plus tenable. Les catholiques ne sont pas déjà très bien vus à l'Ecole ; mais, au moins, en dehors des questions religieuses, on vit bien avec eux ; après tout, ce sont des camarades. Mais si l'administration supérieure affecte pour eux la moindre préférence, ce ne seront plus que des ennemis.
Ces rigueurs, ces petites persécutions, eurent pour résultat de raviver les querelles qui commençaient à s'apaiser. On ne se contente plus de lire Voltaire. On dévore les journaux. On se lance à la tête les articles de l'Assemblée nationale, feuille bien pensante. Mais du moins se dispute-t-on avec bonn3 humeur.
Après dîner, nous montons tous les jours à la bibliothèque, ou nous allons dans la cour, s'il fait beau ; tout le monde se couche sur le parquet ou sur la terre ; il y en a un qui lit et tous les autres écoutent. Les journaux sont défendus, mais l'administration ferme les yeux. Elle sait fort bien que si nous ne lisions pas pendant la récréation, ce serait notre étude qui y passerait. Rien de plus amusant que ces lectures accompagnées de commentaires de l'auditoire. ISfous nous pâmons de rire. Il y a de ces plaisanteries qui partent comme des fusées et suivent d'immenses éclats de rire. Par malheur rien n'est plus froid sur le papier. Je me rappelle certain article de l'Assemblée nationale,
que nous accompagnions de tant pis et de tant mieux ; nous nous sommes bien amusés.
— La France, s'écriait le journal, est sur le bord de l'abîme.
— Ah ! tant pis, s'écriait tout l'auditoire.
— Mais, continuait le journal, les hommes d'ordre sauront arrêter sa chute !
— Ah ! tant mieux, reprenait le chœur, mais dans des intonations si burlesques que je ris encore en t'écrivant cette folie.
Nous avons un lecteur qui excelle dans les homélies de MM. les évêques ; il a un ton nasillard qui esi impayable. De soi, la matière est amusante, car toute cette cuisine épiscopale est souvent plus ridicule qu'odieuse. Ce sont nos heures de plaisir à l'Ecole.
15 août 1850
Arrive le concours général. C'était une admirable occasion de manifester. Les élèves en abusent :
Nous avons lundi assisté à la distribution du concours général. Je n'ai pas de détails à te donner là -dessus ; j'ai vu les journaux, ils rendent un compte assez fidèle de la journée. La cérémonie a été un peu froide. Il paraît que dans tous les col- I lèges, on avait recommandé le silence, la dignité aux élèves ; ils n'ont que trop bien obéi. Les vieilles traditions se perdent ; on est au concours, à peu près comme au théâtre, on n'applaudit plus. Il n'y a guère eu d'enthousiasme qu'à l'entrée de M. Guizot ; tous les professeurs se sont levés d'un commun mouvement, et ont battu des mains. C'est sa lettre qui lui vaut cette ovation. Il y a deux ans, on l'eût sifflé dans cette même salle : (J Athéniens ! comme dit l'autre.
Tous les journaux ont relevé ce mot significatif de M. de Parieu : « L'Université ne périra pas. » Je le souhaite, mais si elle n'a pour défenseur que M. de Parieu, je ne me fie qu'à moitié à la prédiction. Parole de ministre n'est pas parole d'Evangile. Il est difficile de voir un porteur d'eau plus Auvergnat que ne l'est M. de Parieu. Il nous a lu son discours, à la façon d'Aurillac, un bon discours du reste, sensé, bien écrit et convenable de tous points. Jj'Uwivers a jeté les hauts cris ; ce bon M. Veuillot prétend que l'Université a trouvé un ministre selon son cœur. L'expression, pour être dos livres saints, n'en est pas plus juste.
Et c'est ainsi que, grâce aux taquineries administratives et sous l'influence des passions du dehors, les querelles politiques, qui devaient être exclues de l'Ecole, s'y rallumèrent.
Troisième année d'Ecole normale. — Installation du nouveau directeur M. Michelle, adieux de M. Dubois. — La messe à l'Ecole. — Sarcey pacificateur. — Les cours de la Sornonue et du Collège de France. — Portraits de Patin, Ozanam, Jules Simon, Saint-Marc-Girardin. — Les mots de M. Cousin. — Une leçon de Michelet. — Sa suspension. — La destitution de Vacherot.
La seconde année d'Ecole s'était achevée tristement par la disgrâce du directeur, l'excellent M. Dubois. La troisième année commença sur une scène mélancolique : M. Dubois dut présenter aux élèves son successeur, un certain M. Michelle, qu'aucun d'eux ne connaissait. Avant de l'avoir vu, ils le détestaient ; ils l'avaient surnommé la « mère Michelle ». Ils interrogeaient la portière, qui avait eu l'heur de l'apercevoir, pour savoir comment le personnage était fait :
— • Il a de beaux cheveux blancs, répondait-elle. Il a l'air comme il faut et très poli.
Enfin, il leur fut amené par M. Dubois. M. Gréard a retracé éloquemment cet épisode dans un de ses livres, et l'impression qu'il en a gardée se confond avec celle de Sarcey :
Le matin du mardi, nous avions eu à l'Ecole une cérémonie touchante et nous avions eu un discours, le meilleur, le seul éloquent même que j'aie entendu de ma vie. M. Dubois a installé son successeur, M. Michelle. Toute l'Ecole, en grande tenue, s'est rangée dans la bibliothèque : maîtres de conférences, surveillants, élèves ; puis, M. Dubois a
pris la parole. Sa position était embarrassante. Il est toujours assez piteux de dire : « Je m'en vais, et j'aimerais autant rester ; prenez ma place, puisqu'on me force à vous la céder ». C'est un rôle fâcheux. De plus, M. Dubois a le malheur de n'être pas né homme de parole. Il a beaucoup d'idées, mais il semble que ces idées l'étouffent ; il cherche, il bégaie, il se reprend, et de cette lutte continuelle qu'il soutient sans cesse contre l'expression, il jaillit souvent des pensées éloquentes et des mots expressifs ; mais à quel prix les a-t-on achetés ? Nous tremblions tous que M. Dubois ne fût pas à la hauteur de la situation, qu'il n'abdiquât pas comme il convenait à un homme tel que lui d'abdiquer.
Nos craintes ont été bien trompées. M. Dubois avait préparé et peut-être appris par cœur son discours. Aussi cette gêne, cet embarras qu'il éprouve si souvent à parler, avaient complètement disparu. D'une voix vibrante et émue, il a commencé à nous faire ses adieux, a rappelé en quelques mots les services qu'il avait rendus à l'Ecole et à l'Université, tout cela avec un choix admirable d'expressions, et une convenance parfaite. Puis, se tournant vers M. Michelle, il lui a parlé des devoirs que lui imposait cette charge, qu'il avait acceptée.
« Vous n'êtes point de l'Ecole, lui a-t-il dit, vous ne pouvez savoir ce qu'il y a d'amour de l'étude, de sentiments libres, de fierté, etc. Mais bientôt, je l'espère, vous apprendrez à la connaître. »
Et alors il a tracé un tableau de l'Ecole, de ses opinions, il a dit quel avenir lui était rései'vé, tout cela touché avec un goût exquis. Enfin, il nous a fait la biographie de notre nouveau directeur. Par une allusion très fine, il a rappelé qu'envoyé autrefois (1832) à Toulouse pour destituer M. Michelle.
accusé d'opinions religieuses, il avait adressé au gouvernement un rapport favorable ; qu'il savait qu'un lionnôte homme, quelles que fussent ses convictions, n'appartenait à aucun parti ; il lui a montré que ce passé universitaire engageait sa conduite, et enfin terminait par une péroraison pathétique ; il lui a recommandé d'aimer, de protéger l'Ecole, comme lui-même l'avait aimée et l'aimerait toujours.
Certes, je ne suis pas très sensible, mais j'avais des larmes dans les yeux.
M. Michelle devait répondre à cette improvisation. Sa tâche n'était pas aisée, puisqu'il avait contre lui le sentiment général des auditeurs.
C'est un homme grand, sec, pâle, ou plutôt jaune, avec des cheveux blondasses, qui cache ses yeux derrière des lunettes bleues ; il a l'air raide, sévère et formaliste. Son aspect ne me revient pas du tout, ni à personne, au reste. Il peut être un très bon homme, mais alors c'est que les apparences sont bien trompeuses. Ses mains tremblaient comme la feuille; je suppose que c'était de la timidité, tous les regards étaient fixés sur lui. Il a tiré un papier de sa poche, l'a déplié lentement, et s'est mis à le lire d'une voix sourde, enrouée. Son compliment était convenable, mais c'est tout ce qu'on peut dire. Il nous a fait une profession de foi qui n'a rien de bien effrayant. Son programme peut se résumer en deux mots : liberté, tolérance.
Le malheur est qu'il ne faut guère se fier aux professions de foi. On sait, depuis la IJépublique, ce que vaut cette monnaie. Il est certain que la discipline va devenir sinon plus sévère, du moins plus ennuyeuse, plus tracassière.
JOUEXAL DE JEUNESSE 139
Ces craintes n'étaient que trop justifiées. Une ère de taquineries administratives, de petites et grosses persécutioiïs allait s'ouvrir.
L'Ecole normale était suspecte. On résolut de la réformer. Dès le mois de novembre 1850, une commission fut nommée à cet effet, qui comptait parmi ses membres Cousin, Bcugnot et Mgr Dupanloup. Ces messieurs s'occupent d'abcrd du recrutement. Leur grande innovation est d'instituer une composition en aptitude morale. C'est une digue opposée à l'envahissement des « mauvais esprits ».
Une première commission épurera la liste de ceux qui se feront inscrire pour le concours d'entrée : tel élève qui se sera mal conduit, dont les opinions seront connues, sera rayé de la liste sans aucune forme de procès. Les compositions faites, on publiera une liste d'admissibles, par ordre alphabétique. Et alors une nouvelle commission cherchera, parmi ces admissibles, quels sont ceux qui, par leurs antécédents, font le mieux préjuger de leur altitude morale, et ce sont ceux-là qu'on admettra à l'Ecole. En un mot, c'est remplacer le concours par l'arbitraire. Si le projet de la commission est adopté, et tout porte à croire qu'il le sera, l'Ecole est tuée du même coup. Il est bien certain que les meilleurs élèves des collèges ne se présenteront plus ; elle se remplira d'honnêtes médiocrités ; ce ne sera plus qu'une infirmerie de catholiques.
L'Ecole mérite-t-elle d'exciter à ce point la défiance des pouvoh-s publics ? Elle s'efforce de demeurer sage. M. Michelle lui-même, quelles que soient ses préventions, est obligé de rendre hommage à l'extrême prudence des élèves... Mais le volcan ccuve sous la cendre ; le feu, mal éteint, est toujours prêt à se rallumer :
Nous passons pour des buveurs de sang qui feraient volontiers bouillir dans l'huile tous h.'S réactionnaires, sans parler des catholiques.
M. Michelle était arrivé parmi nous avec ces préjugés et il a avoué qu'il craignait, en entrant, de n'avoir point assez d'autorité pour maintenir la discipline. Il ne s'était jeté dans le gouffre de l'Ecole que les yeux fermés et en recommandant son âme à Dieu...
...Il a demandé à presque tous les nouveaux et à quelques anciens quelles étaient leurs opinions ; on n'a guère répondu que par oui ou par non. Il assiste à la messe tous les dimanches, mais il est le seul de l'administration. Les surveillants et M. Vacherot, qui n'y allaient pas les autres années, n'ont pas cru devoir changer de conduite. L'un d'eux nous disait que le jour où les exercices religieux seraient obligatoires, toute l'ancienne administration donnerait sa démission.
Le nombre des élèves qui pratiquant n'a ni augmenté, ni diminué ; les tièdes, ceux qui, sans avoir de fortes convictions, allaient à la messe par ton, par convenance, s'abstiennent aujourd'hui. Quand une messe devient une bonne note et un titre d'avancement, il faut avoir une foi bien robuste pour se résoudre à primer ses camarades par de tels moyens. Aussi n'y a-t-il que ceux qui étaient connus pour être vraiment catholiques qui aient persévéré; mais personne ne l'a trouvé mauvais. Au contraire, on était enchanté de montrer à Michelle qu'à l'école même, la patrie de l'incrédulité, le catholicisme avait bon nombre de représentants, et qu'on était dix fois plus tolérant pour eux, qu'ils ne l'ont jamais été pour les incrédules.
Le catholicisme ! c'est la grande question du moment pour nous. A l'Ecole, on n'a jamais aimé
beaucoup les jésuites; maintenant, on les déteste, et il serait difficile de dire jusqu'où l'irritation est montée contre eux. Edmond About, qui a l'esprit vif que tu connais et les nerfs irritables, ne peut plus voir un catholique. Quand Barnave parle, son visage se contracte et, s'il lui répond, les mots amers et blessants lui coulent de la bouche. Il faut avouer aussi que Barnave le lui rend bien. Il y a un mot de lui qui est authentique :
a Quand je vois passer About, disait-il, il me prend des envies soudaines de sauter sur lui, de l'étrangler de mes mains; il me semble que je rendrais service à la religion. »
Voilà où en sont les esprits.
Leur excitation est telle que le plus futile incident suffit à les mettre aux prises. La guerre éclate à propos d'un texte classique, d'une phrase, d'un mot, d'une lettre de Fénelon eu de Bossuet.
Dernièrement, nous avons eu une scène divertissante : Lamm, qui fouille les vieux bouquins avec autant de persévérance que son nez, Lamm lisait la correspondance de Fénelon avec Bossuet, au sujet de leur discussion sur le livre des maximes. Cela est peu connu, et peu amusant. Tout d'un coup, il trouva dans une lettre de Fénelon une accusation des plus extraordinaires; Fénelon reprochait à Bossuet d'avoir révélé le secret de la confession, et Bossuet ne s'en défendait pas :
« Tous les moyens, disait-il, sont bons pour faire triompher la vérité. »
Rien n'était plus comique que l'étonnement et la colère de Barnave et Vignon. Barnave surtout : il ne pouvait rien répondre, les textes étaient là, et que faire contre un texte ? Il a fini par tourner
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toute son indignation contre La mm qui lui répondait avec le sang-froid le plus désespérant. Ce sont de petites scènes qui nous amusent et dont nous rions longtemps, dans notre salle de parpaillots.
M. Michelle, qui est fort brave homme, fait d'incessants appels à la conciliation. Il demande à Sarcey, dont il apprécie l'humeur pacifique et le bon sens, de l'aider dans cette tâche. Sarcey y consent, mais d'abord, par honnêteté, il se montre ce qu'il est, ami de Voltaire; il ne mâche jamais ce qu'il a sur le cœur. « Nous ne <( sommes pas en odeur de sainteté, écrit-il à sa mère ; <( il est inutile, par-dessus le marché, de passer pour « hypocrite... D'ailleurs, je le voudrais, que cela me sc- <( rait impossible. Ce n'est' pas à moi que la langue a « été donnée pour déguiser sa pensée. » L'entretien a duré près de trois heures. Il n'en est rien sorti de décisif, si ce n'est plus de confiance chez Sarcey envers M. Michelle et plus d'estime chez M. Michelle pour le caractère de Sarcey.
Les causes d'orage venaient surtout du dehors. Le 29 décembre 1850, l'Ecole est en rumeur. De quoi s'agitil 1... De décider si elle enverra une carte collective aux membres éminents du monde universitaire et aux grands littérateurs. En temps ordinaire, cela ne souffre point de difficultés. Un élève, délégué par ses camarades, va s'inscrire chez M. Patin, chez M. Cousin ; rien de plus simple. Mais, l'au dernier, un de ces mandataires est allé rendre visite à Mme Sand et à Proudhon. Les réactionnaires poussent les hauts cris ; ils ne veulent pas que ce scandale se renouvelle. Et les voilà en pleine bataille.
Autre source de conflit : chaque semaine les norma liens se rendent aux cours de la Sorbonne et du Collège de France et se disputent sur le mérite respectif
des professeurs. Il y en a sur lesquels ils tombent aisément d'accord.
J'avais cru, dans ma simplicité, que les professeurs de la Sorbonne étaient des gens de talent, qui pensaient beaucoup et parlaient bien. Des noms comme ceux de MM. Patin, Gérusez, Saisset, Ozanam, Saint-Marc, etc., il y a de quoi jeter la poudre aux yeux. J'ai assisté à toutes les leçons d'ouverture ! tout cela est pitoyable. M. Gérusez a été audessous du mauvais; sa leçon était apprise par cœur, ou à peu près; il n'a aucun débit, sa voix est monotone, il a ennuyé son auditoire. Nous l'avons complimenté de son succès; quand je dis nous, c'est Edmond qui s'est chargé de cette besogne. Je n'en aurais jamais eu le courage.
M. Patin a une déplorable facilité pour parler beaucoup sans rien dire. C'est un robinet d'eau tiède. Je l'ai entendu trois ou quatre fois, je n'y retournerai plus. Il n'y a rien à prendre, que des défauts de prononciation. Je ne sais de quelle province il arrive, mais il prononce : esspressio?i, voter, et estropie les trois quarts des mots. On a l'oreille au martyre.
M. Saisset, avec ses plirases minaudières, ses mots frisés et tire-bouchonnés, ses petites façons de parler toutes coquettes, toutes poudrées, ôte à la philosophie toute sa gravité, sans lui donner le moindre agrément. Il est pourtant très suivi. Il y a des gens qui aiment la pipe, ils vont dans un estaminet, on y fume. Il y a des gens qui aiment la blaguologie, ils vont à la Sorbonne, on y blague.
Il n'y a que deux hommes qui m'aient ému, et qui m'ont révélé ce que pouvait être un orateur : l'un est M. Ozanam, l'autre M. Jules Simon.
M. Ozanam n'a rien de l'orateur; sa voix est peu
flexible, elle est forte, mais très monotone; son bras n'a qu'un geste, et qui n'est pas gracieux. Il cherche souvent le mot, qui n'arrive pas toujours; enfin, il n'a pas l'extérieur de l'éloquence. Mais il a le feu sacré ! Il y a une telle conviction intérieure en cet homme que, sans art, que malgré tous ses défauts, il vous convainc, il vous émeut. Il a une imagination tendre et rêveuse, et il trouve d'admirables expressions, pleines de mélancolie et presque poétiques. A l'écouter, on se sent venir les larmes aux yeux. Nous étions une dizaine qui jouissions en silence; la salle a été froide et a peu compris. Le public de la Sorbonne applaudit avec transport à une pointe; mais tout ce qui n'est pas de l'esprit, et rien que de l'esprit, ne le touche .pas, ce ne sont plus ses affaires. M. Ozanam est peu suivi; nous-mêmes, nous n'assistons pas à son cours. L'administration ne nous en accorde que trois; nous sommes obligés de choisir ceux de littérature ancienne, et M. Ozanam s'occupe du Dante.
Quant à M. Simon, c'est autre chose, c'est un homme qui est orateur jusqu'au bout des ongles. Q,uel admirable comédien ! Il improvise avec une facilité merveilleuse, et chacune de ses paroles est traduite par un geste expressii. Il parle d'abondance, cela est certain, et l'on croirait voir un acteur qui récite un rôle dont il a marqué d'avance tous les effets. Il a été admirablement doué de la nature, et, à force de travail et d'étude, il a perfect ii mué son talent. De M. Ozanam et de M. Simon réunis, on ferait, je crois, un homme bien éloquent. Mais la conviction intérieure manque un peu à M. Simon. On voit un homme qui s'échauffe par imagination, plutôt qu'il n'a le feu sacré, et cela lui fait tort. Je l'ai écouté avec bien plus de plnisir que M. Ozanam, mais il m'a moins ému, sa leçon a
laissé des traces moins profondes. Quel dommage qui ait ete à l'Assemblée, durant notre première année d'Ecole, c'est lui qui eût été notre maître ce conférences Les élèves de première année nous disent qu il est aussi bon chez eus qu'à la Sorbonne M nos philosophes de troisième année apprennent auprès de lui à parler, il leur livre les secrets du métier. C est une école excellente, et, par malheur nous n y pouvons assister.
Il nous reste à entendre M. Saint-Marc-Girardin qui n a pas encore ouvert son cours; il a beaucoup' de réputation, c'est le seul qui ait jamais pris le grand amphithéâtre depuis MM. Cousin, Villemain et Lruizot. On a souvent pressé M. Simon d'y aller car on s étouffe à son cours, mais il n'a jamais voulu II a craint sans doute que, si la salle ordinaire était trop petite, l'autre ne fût trop grande
Au Collège de France (tu sais sans doute que ce n est pas la même chose que la Sorbonne), nous suivons M. Boissonade. C'est le premier helléniste d Europe. C'est un petit vieillard qu'on entend a peine, qui radote un peu, mais qui radote avec beaucoup de grâce, comme le vieux Nestor JNous expliquons deux vers grecs par heure II est vrai que sur chaque mot, M. Boissonade trouve des remarques à faire, des anecdotes à conter; une idée le mené insensiblement à une autre, et il ne spnt pas que le temps passe. Il m'intéresse beaucoup et nous sommes trois ou quatre de l'Ecole qui le suivons assidûment. Ces digressions continuelles ont fatigue les autres, qui ont abandonné ce cours II faut que j'y aille dans un quart d'heure; je vais m habiller. Adieu.
Mais le maître qui les passionne, les divise, les enrage, c'esf-, Miehelet.
A ce moment (janvier 1851), la situation était tendue. Dans le cabinet qui venait d'être constitué, M. Giraud avait remplacé comme ministre M. de Parieu. M. Giraud était assez peu célèbre. On ne le connaissait que par un mot piquant de M. Cousin, que Sarcey réédite dans ses lettres. C'était avant la Révolution de 1848. Un jour, au conseil royal de l'instruction publique, M. Cousin maltraitait M. Giraud avec cette verve impertinente et railleuse dont il avait le secret.
Tout le monde souriait. M. Giraud, qui ne se fâche guère, lut sur le visage de ses collègues qu'il devait perdre patience :
— Monsieur Cousin, s'écria-t-il, je vous demanderais raison de vos injures, si vous n'aviez été ministre !
— Et si je ne pouvais le redevenir ! répondit M. Cousin avec à-propos.
Le mot s'est vérifié à la lettre. Le 24 février, M. Cousin a été ministre cinq heures; il n'a reçu qu'une visite : c'était celle de M. Giraud. Aujourd'hui peut-être, c'est M. Giraud qui recevra celle de M. Cousin. Ce monde est plein de punaises, plus puantes les unes que les autres.
M. Giraud et ses collègues n'étaient pas des mieux disposés à l'égard de Michelet. On n'acclamait que davantage l'historien. Les ovations que lui décernait la jeunesse des écoles prenaient une signification agressive. En l'applaudissant, elle bafouait la réaction cléricale. Sarcey se plaçait avec About en tête des manifestants. Vous avez vu s'il était un juge sévère. Mais dès qu'il s'agit de Michelèt, l'enthousiasme ruisselle de sa plume.
Te vais tous les jeudis chez M. Michelet, qui a
ouvert tout dernièrement son cours. L'heure est très gênante; elle me force à couper ma sortie en deux et à revenir dans le quartier latin, quand le plus souvent j'ai affaire bien loin de là. Mais on a trop rarement l'occasion d'entendre parler pour la négliger quand elle se présente. M. Michelet est loin d'avoir les qualités oratoires, j'ai même rarement vu de parole plus difficile, plus heurtée. Il lutte sans cesse contre le mot rebelle, mais enfin il le trouve et le jette à son auditoire. Il a une figure très fine, des yeux vifs et spirituels qui semblent toujours lire au fond de votre âme; tout le visage est parlant, et si le geste a de la raideur, il est très expressif.
Jamais homme ne fut plus en rapport avec ceux qui l'écoute nt; il y a comme une sorte d'action et de réaction entre le maître et les auditeurs ; les autres font une leçon; là, c'est un dialogue. M. Michelet voit d'un coup d'oeil la pensée qu'expriment les deux ou trois mille visages qui le regardent, et aussitôt ou il la traduit ou il la réfute. Il comprend admirablement son public, dont il est admirablement compris. Son cours est dirigé contre le catholicisme. Depuis dix ans, il a entrepris une campagne contre la religion chrétienne, et il la poursuit avec une ardeur de jeune homme. Le malheur est qu'il soit seul, ou à peu près. Et que peut un homnie contre des siècles de préjugés, à moins de s'appeler Voltaire. Mais patience ! tout n'est pas fini, et rira bien qui rira le dernier.
Déjà l'Univers catholique a, dans un sale article, attaqué avec une virulence extraordinaire la première leçon de M. Michelet. J'ai vu avec indignation qu'il l'avait dénaturée d'une manière infâme. Il prêtait au professeur des absurdités dégoûtantes pour le couvrir de boue. Il n'y a vraiment que des
catholiques pour calomnier un homme avec cette révoltante impudence. M. Michelet a repris cet article à sa seconde leçon, il en a appelé aux souvenirs de ses auditeurs : Veuillot et consorts ont bien fait de ne pas venir là; nous les aurions étranglés sans miséricorde.
Au sortir de cette séance mémorable, Sarcey est tellement échauffé, qu'il en devient lyrique. Cela ne lui arrive pas souvent. Il s'écrie :
Ah ! Voltaire ! Voltaire ! Voltaire ! comme tu criblerais tous ces gredins-là de tes pamphlets ! On verra ce qu'ils deviendront quand ils n'auront plus de budget; si jamais je vois cela, je mourrai content. C'est quand je pense à eux que je suis désespéré de ne savoir pas écrire. Mais je connais quelqu'un dont ils maudiront un jour la plume et l'encrier; celui-là les pincera rudement, et ils en garderont longtemps la marque.
Ce futur pamphlétaire, vous le devinez, c'est Edmond About. Il est encore obligé de ronger son frein. Mais, que de colères, autour du pcêle ! Elles atteignent leur paroxysme lorsqu'on apprend que le cours de Michelet est suspendu. Une clameur d'indignation retentit :
19 mars 1851
Mon cher père,
Tu as dû voir, dans le Siècle, la suspension du cours de M. Michelet. Ils sont arrivés à leurs fins. M. Michelet les gênait; un homme, qui dit ce que tout le monde pense, cela est dangereux.
On a beaucoup crié contre les deux ou trois dernières leçons; j'y ai assisté et je sais qu'en dire.
JOUENAL DE JEUNESSE 149
Elles n'étaient rien moins que violentes. Il se con* tentait de répéter sous toutes les formes :
« La France n'est plus catholique et elle ne le redeviendra pas. Il faut chercher un autre enseignement philosophique ou religieux. »
Ce sont des vérités qui sont aujourd'hui banales, mais il ne fait pas bon les crier trop haut; on rassemble une vingtaine de collègues et d'amis, et il s'en trouve dix-huit pour vous mettre à la porte, vous et vos vérités. M. Michelet a eu le bon esprit de ne pas donner sa démission; un beau jour, le vent changera, il reprendra son cours, et les jésuites en crèveront de rage.
Le Siècle l'a soutenu mollement dans toute cette affaire, ce qui m'a étonné. Les autres journaux républicains n'y ont pas tant fait de façons, et se sont ouvertement déclarés pour lui. Jeudi dernier, on prévoyait une manifestation d'étudiants : M. Yacherot a fait venir chez lui les chefs de section, et leur a recommandé de ne mêler l'uniforme de l'Ecole à aucune réunion.
« Ce n'est pas, nous a-t-il dit, que j'approuve la mesure; je crois que le droit a été violé, et personne plus que moi n'estime le professeur qui vient d'être frappé. Mais, avant tout, il ne faut point avoir d'affaires avec la police. »
M.Yacherot était un des auditeurs les plus assidus de M. Michelet, et souvent même il y conduisait sa femme. Il paraît que demain on prépare encore dans le quartier latin une ovation à M. Michelet; j'en ai vaguement entendu parler. Nous nous garderons bien d'y mettre les pieds.
Ce n'était que le commencement des exécutions. Quelques semaines plus tard, M. Vacherot est frappé. Sar-
ccy retrace ou termes touchants la noble et sereine ligure du philosophe :
:; juillet L851
Vacherot esi destitué; iniquement, brutalement
destitué; destitué sans jugement, pour avoir dit avec toutes les formes possibles, clans un livre de pure science, qui ne peut pas être lu de cent personnes en Europe, qu'il n'était pas catholique.
Cette nouvelle est tombée sur l'Ecole comme un coup de foudre. Tout le monde, et M. Yacherot le premier, croyait que c'était une affaire finir. M. Gratry avait donné sa démission; il n'y avait pas apparence qu'on traduisît M. Vacherot devant le conseil, et de fait, on ne l'a pas osé, tout le monde était bien tranquille.
Tout d'un coup les surveillants arrivent dans les salles.
— Messieurs, nous disent-ils, M. Vacherot quitte l'Ecole ce soir, il est destitué.
Aussitôt, voilà les études interrompues, il se forme partout des groupes tumultueux :
— Pourquoi ? Comment ? Pourquoi ?
On ne le savait que trop.
— Pour avoir publié le troisième volume d'un ouvrage dont les deux premiers avaient été couronnés par l'Académie. Les deux premiers lui ont valu la croix d'honneur; il a été destitué pour le troisième; s'il en fait un quatrième, on le nommera ministre de l'instruction publique. Ainsi va le monde.
Tu ne peux te figurer l'émotion universelle dont ce coup inattendu a frappé l'Ecole. Tout le monde discutait avec animation; et aussi quand les surveillants sont venus dire que M. Vacherot recevrait"
à midi et. demi les élèves qui voudraient lui donner ce dernier témoignage de sympathie :
— Nous irons tous! s'cst-on écrié d'un commun accord.
On nous a fait ranger dans le salon. M. Vacherot est entré, il était fort pâle et paraissait ému... Taine s'est avancé vers lui et, dans quelques mots très convenables, bien qu'un peu froids, il lui a dit qu'en lui étaient frappés et la liberté de penser, et notre avenir à tous, et surtout nos affections.
M. Vacherot est reste une ou deux minutes sans répondre; il semblait retenir avec peine des larmes qui lui roulaient dans les yeux; d'une voix étranglée par l'émotion, il a pris la parole, et pour la première fois de sa vie il a été éloquent. Je me rappelle encore l'impression profonde que nous avait faite M. Dubois, quand il a remis le gouvernement de l'Ecole aux mains de son successeur. Il y a va il, dans sa voix vibrante et dans sa parole fortement accentuée quelque chose de vraiment triste qui nous avait tous remués. Mais M. Vacherot a fait un bien autre effet.
Il est vrai que la situation n'était pas la même. On n'avait pas expressément destitué M. Dubois ; il restait à la tête de l'Université ; il s'en allait avec les honneurs de la guerre, et c'était lui-même qui installait M. Michelle et qui pourtant demeurait au-dessus de lui. Mais M. Vacherot se trouvait encore scus le coup d'une révocation injuste, forcé de quitter l'Ecole qu'il aimait, et où seul il continuait à représenter le vieil esprit libéral, violemment arraché par l'esprit de parti à l'affection, à l'estime des élèves.
Aussi il s'était fait en lui connue une sorte de transfiguration. Tu sais que sa figure est fort belle,
elle était admirable de douleur et d'indignation; je n'ai jamais vu des yeux étincelants comme les siens. Sa voix, sourde d'abord, et tremblante, s'est affermie peu à peu; et sans préparation, lui qui n'a jamais pu dire deux mots de suite, il nous a parlé près d'une demi-heure, avec une mystérieuse éloquence, l'éloquence du sentiment.
Son discours a été, du reste, d'une dignité et d'une, gravité remarquables : il n'y a pas eu une seule allusion aux personnes dont il a si fort à se plaindre, pas un mot amer, pas une récrimination. Il nous a parlé de la liberté en général, disant qu'en France on ne savait pas assez la comprendre-
« — Il n'en faut accuser personne, ajoutait-il, c'est le malheur des temps. Tous ceux à qui j'ai eu affaire n'ont montré que bienveillance et sympathie pour l'homme; je n'ai qu'à me louer de tout le monde; mais les choses sont plus fortes que les hommes, et, malgré eux, ils ont été obligés de me frapper. Que ceci vous serve de leçon. Tâchez d'apprendre aux Français ce que c'est que la liberté, et, en attendant, gardez toujours et partout une extrême prudence, sans rien perdre de votre dignité. >>
Ces quelques mots dits avec une sensibilité vraie et touchante; il n'y avait pas là de faste, d'appareil; rien de cherché, de théâtral; tout cela était dit simplement, mais on sentait tout ce qu'il y avai't d'émotion sous ces paroles contenues. Il nous a ensuite serré à tous silencieusement la main...
Beaucoup d'élèves pleuraient. Tu comprends que c'est encore l'entretien de toute l'Ecole. Quelle misérable condition sera donc la nôtre, si vingt ans de services, si une vie irréprochable, une prudence connue et que nous disions aller jusqu'à la faiblesse, un grand talent d'écrivain et un nom de
savant, si par-dessus tout cela une réputation inattaquable d'honnête homme et d'homme de bien, n'ont pu défendre M. Vacherot contre les rancunes du parti jésuite !
Eb voilà les tempêtes qui bouleversaient l'Ecole, alors que les élèves eussent eu besoin de tout leur temps et d'un complet repos d'esprit pour se préparer aux examens de l'agrégation.
154 JOTTENAL DE 3 J . UNESS I .
Troisième année d'Ecole normale. — Le stage d'About et. de Sarcey dans Jcs collèges de Paris. — Une classe du lycée Bonaparte en 1S51. — Bataille pour les élèves. — Le fils- du duc de Grammont. — « Vive Henri V ! Vive Robespierre ! » — Echec à l'agrégation. — Sarcey jugé par ses professeurs. — La vengeance du ministre.
CCt ail, pour les élèves de troisième aimée, tm grave souci que celui de l'agrégation. Tout leur avenir en dé pendait, ou du moins, le point de départ de leur carrière. Dès la rentrée, ils s'en préoccupent ; le programme, par bonheur, n'est pas trop chargé.
C'est un des plus faciles et des plus agréables que l'on ait jamais donnés; il est tout littéraire. Ces messieurs prétendent qu'on veut aplanir les obstacles, pour laisser place à plus de concurrents. Je n'en crois rien. Si léger que soit ce programme, il est encore bien lourd pour d'autres épaules que pour celles des normaux ou des professeurs sérieux. L'année prochaine ou dans deux ans, les conditions de l'agrégation seront complètement changées; il faut donc se dépêcher d'y être reçu. Ce n'est pas petite affaire; et il n'y a que neuf places au concours, et une soixantaine de concurrents. Nous faisons des discours latins et des vers, comme si nous étions encore en rhétorique, c'est une bénédiction.
Sarcey, en particulier, s'y applique. Car il prend au sérieux son futur métier de professeur... Ah ! S'il
avait quelque fortune !... Mais il n'en a pas. Parfois il a fait ce rêve :
Se coucher assiégé des misères de la vie, se réveiller riche, c'est-à-dire indépendant, maître de cultiver son intelligence, au-dessus de tous les besoins qui abaissent 1 âme, et de tous les intérêts qui l'avilissent. Et dire qu'il y a des bêtes brutes qui possèdent des cent mille livres de rente, et n'en usent que pour coucher avec des filles d'opéra!
(i sagesse des dieux! je te crois bien profonde! Mais â quels plats tyrans as-tu livré le monde?
Adieu, ma chère mère, je t'embrasse et je t'aime de tout mon cœur. Moquons-nous de ceux qui ont de l'argent, et tâchons de nous en passer.
Jusqu'à Pâques, et malgré les diversions de Ja politique, ils besognent d'arrache-pied. Ils scient ensuite envoyés dans les divers collèges de Paris pour y faire la classe. Cet exercice est obligatoire et, d'ailleurs, excellent :
Cela durera un mois au moins. Ce n'est certes pas un mois perdu, mais c'est quarante jours à peu près enlevés à la préparation exclusive de l'agrégation. Puis il faudra se rompre aux vers latins et aux dissertations latines, dont nous avons depuis si longtemps perdu l'habitude. C'est une rude année que nous avons à passer, et ce qui est désolant, c'est qu'au bout nous avons un échec en perspective. M. Jules Simon nous disait dernièrement encore :
« Rappelez-vous bien, messieurs, que vous aurez affaire à un bureau très malveillant, et qui saisira le moindre prétexte pour vous refuser. »
Yoilà qui est encourageant. Enfin, il faut faire de nécessité vertu !
About et Sarcey jettent leur dévolu sur le lycée Bourbon, qui s'appellera plus tard lycée Bonaparte. C'est le plus peuplé des collèges parisiens, le plus indiscipliné, mais celui où un succès vous pcse le mieux. Les classes sont de quatre-vingts ou de cent élèves. Il y règne un esprit très indépendant. « On y a une liberté « de langage qu'on n'aurait nulle part ailleurs ; on « y peut être à son gré classique ou romantique, (( personne ne s'en soucie. C'est le paradis du libre « penseur. »
12 avril 1851
Ces classes nous occupent beaucoup, nous les préparons à qui mieux mieux; nous cherchons des devoirs à effet, nous fourbissons nos armes et nous nous mettons en tenue. Il faut reluire; paraître plutôt qu'être, c'est notre devise. Quand on est professeur pour tout de bon, c'est autre chose; mais quand on n'a qu'un mois à soi, il faut briller. C'est là le point. Peu importe que ce qui reluit ne soit pas or.
Nous avons un de nos camarades qui tombera malade d'effroi. C'est Gustave Merlet; il est très gentil, très aimable, mais il est petit, a un air tout jeunet, se trouble aisément, et surtout il n'a pas de barbe au menton. Cette dernière circonstance le préoccupe singulièrement. Il donnerait de bon cœur un de ses yeux pour quelques poils. Il eut le malheur de confier ses alarmes à l'un de nous. Depuis ce temps-là, nous passons nos dîners à l'épouvanter. Il est à la même table que nous, et tout le long du repas, nous racontons des histoires terribles : ce sont des élèves de l'école forcés de quitter la partie, ou jetés à la porte par leur classe. Nous faisons la biographie des élèves qu'il aura à Henri IY.
« En quelle classe, me demande About, en quelle fiasse est donc Courdevaux, tu sais bien, celui qui a donné un coup de couteau à son professeur, qui l'ennuyait ? — Attends ! il était en quatrième quand nous étions en philosophie; il doit être en rhétorique à cette heure. »
Ce pauvre Merlet nous écoute sans mot dire, mais il lui passe des sueurs froides par tout le corps. C'est une des meilleures scies que nous ayons trouvées. Depuis tantôt trois jours, nous en rions aux larmes. Tu sais que, quand nous tenons une plaisanterie, nous en avons pour longtemps, nous l'usons jusqu'à la corde, et si usée qu'elle soit, nous continuons d'en rire par habitude. Nous avons le rire si facile !
Tel est le « paradis » dont les deux frères d'armes, About et Sarcey, vont franchir le seuil. Ce paradis se changera bien vite en enfer.
Je n'ai pu retrouver les lettres où Sarcey retrace les premiers assauts qu'il eut à subir durant son stage au lycée Bourbon. Elles ont été perdues. Mais la suivante nous fait apprécier ces misères qui rappellent un peu celle du professeur Delteil de Champfleury. Les élèves, les terribles élèves de Sarcey sont en train de composer. Il profite de ce moment de répit pour écrire à Dourdan, selon sa coutume invariable :
Mardi, 20 mai 1851 Ma chère mère,
Tandis que mes élèves composent, nous allons causer un peu. Jamais je n'ai été si accablé d'ouvrage. Je me plaignais de ma seconde, c'est bien autre, chose, à présent que je suis en rhétorique. J'ai moins de classes mais bien plus d'élèves; et puis un discours latin ne se corrige pas comme une ver-
sion, sans compter que je prépare des explications, des leçons, et qu'en travaillant toute la journée, je suis en retard. Dinianclie je suis resté jusqu'à trois heures à l'Ecole; il y avait longtemps que je n' m'étais permis de tels excès; mais il faut avouer que c'est un travail qui m'amuse, et je ne m'en plains pas.
J'ai une classe très aimable, et bien plus intelligente et bien plus facile à tenir que ma seconde. M. Durand, lui aussi, est un homme charmant, dont je n'ai qu'à me louer. Il m'a abrégé tout ce qu'il y a d'ennuyeux dans cette épreuve. Je n'ai guère fait devant lui qu'une moitié de classe, et il me l'a ensuite complètement abandonnée. J'ai là de quoi former tout un cabinet : le fils Guizot, mon meilleur élève, un charmant garçon, qui a beaucoup d'intelligence et d'instruction; le fils de Broglie, qui a la figure la plus spirituelle et la plus fine qu'on puisse rencontrer. C'est un esprit fort distingué, mais il est emporté bien loin du latin, comme tous les élèves de ce collège, du reste; le fils de Mackau, nullité parfaite, en latin du moins; le fils Baroche, qui brille peu à l'horizon; le fils Giraucl, un petit fat qui est plus souvent au bois de Boulogne qu'en classe, et qu'About a déjà talé une ou deux fois, sur ma recommandation; le fils Reille, un honnête garçon, qui fait ce qu'il peut, mais, dame ! il ne peut pas grand'chose !
Après ces noms, qui sont l'aristocratie de la classe, j'ai un tas de petits artistes qui m'arrivent en bottes vernies et les cheA^eux frisés. Quand je dis j'ai, c'est une manière de parler; je les avais, mais ils ont bien vite disparu dès la première classe; ces messieurs s'étaient formés en petit groupe, et causaient tout à leur aise. Je les avais laissés faire; je croyais que c'était l'habitude du
collège. Le lendemain, je reçus à l'Ecole la visite d'un de nies meilleurs élèves, de M. Kaynaud; il m'apportait une pièce de vers. Nous causions de la classe, de ce que j'y avais vu, il se plaignait alors de n'avoir pas bien entendu, parce qu'il était au dernier gradin; et il avait été, disait-il, dérangé par ceux qui causaient autour de lui.
— Eli bien ! lui répondis-je, soyez tranquille, demain vous aurez le plus parfait silence.
Le lendemain, la prière faite, je pique un petit speech, à mes élèves; je leur dis que l'intérêt même de leurs camarades exige qu'ils se taisent, que je leur demande le silence, et qu'au besoin je saurai l'exiger. Dix minutes après, je prenais un élève causant dans un groupe à moi connu.
— ■ M. Eoudier, 200 lignes.
— Monsieur, je ne disais rien,
— 500, monsieur.
Et je pris tranquillement son cahier. Il se fit un grand silence. A la classe suivante, j'avais des élèves de moins; mais, depuis ce moment, pas un n'a bougé, je n'ai même plus d'observations à adresser. Ohiizot m'a parfaitement expliqué l'affaire.
— La classe, m'a-t-il dit, est, pour un certain nombre d'élèves, un lieu de rendez-vous. Ils y viennent causer de ce qui les intéresse, c'est le seul lieu où ils soient sûrs de se rencontrer tous, ils sont enchantés d'y venir. En proscrivant les conversations vous les avez chassés de chez vous; ils sont aujourd'hui au bois de Boulogne.
L'honnête Sai'cey croit avoir dompté ses élèves, mais ceux-ci lui réservent un coup de Jarnac. Ils font courir sur leur professeur improvisé des bruits compromettants. Et c'est par hasard qu'il en est instruit.
Voilà comment vont les classes au lycée Bonaparte. J'ai eu une aventure désagréable. L'autre jour, Merlet me dit :
— Sais-tu ce qu'on m'a conté de toi, dans une maison ? J'y dînais, et l'on causait de nos classes.
« Ah çà ! me dit quelqu'un, vous avez un élève bien imprudent, à Bonaparte.
— Comment, en quelle classe ?
— Il se met à faire l'éloge de Robespierre et de ses principes révolutionnaires ! c'est un nommé Sa r ce y. »
Là-dessus, Merlet de se récrier :
— ■ Mais c'est impossible ! Mais on vous a trompé ! Qui diable a pu vous conter cela ?
— C'est un des élèves de ce monsieur; c'est mon ami Clergier.
Ce Clergier était un élève assez fort, dont je m'étais spécialement occupé, qui me devait beaucoup de reconnaissance. Aussi fus-je stupéfait, quand Merlet m'eut conté l'affaire. J'avais beau chercher dans mes souvenirs, je ne pouvais me rappeler avoir prononcé même le nom de Robespierre dans ma classe. Je fis venir maître Clergier, et je lui lavai la tête d'importance. Il nia avec un imperturbable sang-froid. J'eus beau lui dire que la personne de qui Merlet tenait ce propos ne me connaissait pas, qu'elle ne pouvait avoir inventé une calomnie sur une personne dont elle ne savait pas même le nom; il continua de nier obstinément. Aujourd'hui je reçois une lettre de lui, une lettre fort bien tournée du reste : il me jure sa parole d'honneur qu'il n'a pas même donné prétexte à ce mensonge. Je l'appellerai à la fin de la classe pour lui tendre la main; mais je garde sa lettre, elle pourra m'être utile si ce bruit vient aux oreilles du directeur de l'Ecole. Il est probable que c'est
mon affaire avec maître de Grammont qui m'a valu cela. Je l'ai scié pendant près d'une demiheure, ce jeune homme insupportable, parce qu'à la fin d'une de ses copies, il m'avait mis :
— Vive Henri Y ! Vive le principe qu'il représente !
Les élèves, avec cette force de logique qui les caractérise, auront conclu qu'un professeur qui ne voulait pas qu'on criât Vive Henri V ! dans sa classe, devait admirer beaucoup Robespierre, et de la à dire qu'il a exprimé cette admiration, il n'y a qu'un pas; et voilà justement comment on écrit l'histoire...
L'incident auquel Sarcey fait allusion, la semonce qu'il infligea au jeune fils de M. de Grammont faillit lui causer un très grand ennui dont il reparlera tout à l'heure.
C'est le moment du concours d'agrégation, moment redoutable, surtout pour Sarcey qui n'a jamais brillé dans les examens. Il s'enquiert avec quelque anxiété de ses juges. Il y a M. Dubois « qui a tellement peur de passer pour partial qu'il éreinte les élèves de l'Ecole ». Il y a M. Charpentier.
14 août 1851
M. Charpentier est du bureau; c'est celui qu'on avait chargé, avec M. Cayx, de faire une enquête contre nous. Il a l'air d'un vieux crétin; mais enfin il a entendu parler de nous, en bien ou en mal, peu importe, et c'est là l'essentiel. M. Alexandre est le quatrième; je ne connais pas celui-là plus qu'il ne me connaît. Je sais qu'il a, dans l'Université, la réputation de l'homme le plus ennuyé de France. C'est le bâillement en personne. Il est helléniste,
162 JOl'llNAL DE JEUNESSE
corrige les thèmes grecs et s'occupe assez peu du reste.
Nous travaillons ici de notre mieux puur le grand jour. Il serait terrible d'être reflué,
Les compositions écrites sont achevées. Sarcey n'en est qu'à demi content. Les vers latins n'ont pas trop mal marché, mais la dissertation latine est peu réussie.
28 août 1S51
A quoi tiennent les choses ? Il aurait pu se faire, sans un hasard, que je ratasse complètement mes vers. Tu sais qu'on appelle Horace Flacons; c'est son petit nom. Deux siècles après Horace, vivait un autre poète nommé Yalérius Flaccus, dont nous avions à étudier les Argonautiques pour notre agrégation. On dicte la matière : c'était Flaccus qui. étudiant à Athènes, écrivait à un de ses amis de Rome pour lui conter sa vie, ses occupations, etc. Par une singulière aberration d'esprit, je ne songe pas le moins du monde à Horace et je me persuade, dès le premier mot, qu'il s'agit de Valérius Flaccus. Me voilà au désespoir, ne comprenant pas ma matière et cherchant avec anxiété ce que je pourrais inventer sur un sujet pareil. Enim, je me retourne vers Bary qui, par bonheur, se trouvait derrière moi.
— Ah ! çà, mais, lui dis- je, est-ce que tu connais cet homme-là, toi ?
— Comment ! cet homme-là ?
— Oui, Yalérius Flaccus.
Arthur fit un bond sur sa chaise. « Horace ! » s'écria-t-il. A l'instant même, il me passa comme une sueur froide dans le clos; je venais d'échapper au plus grand danger. Mes voisins souriaient et moi-même j'essayai de tourner la chose en plaisun-
terie; niais réellement j'avais l'esprit frappe" et sans Arthur j'étais un homme perdu. Il peut être bien sûr que je le lui rendrai dans l'occasion et s'il a une leçon un peu difficile, c'est moi qui la lui ferai.
On est malheureux de n'être pas, dans ces occasions-là, plus maître de soi. Je ne puis m'empêeher de composer avec une émotion extraordinaire. C'est pour une sottise à peu près pareille que j'ai manqué ma dissertation latine. J'ai traité un autre sujet que le sujet donné. Je crois que ma dissertation est fort bien composée, et surtout fort bien écrite, mais enfin ce n'est pas là le sujet, et je ne sais pas ce que ces messieurs en penseront. Il me semble qu'il y a de bonnes choses dans ma composition française, mais on connaît si peu le goût de M. Dubois qu'on ne peut rien affirmer. About est enchanté de ses compositions : à l'heure du danger, il se retrouve toujours tout entier avec sa présence d'esprit.
Hélas ! il n'avait pas tort de craindre ! Il fut refusé, et de la façon la plus humiliante. Il mande à sa qaère la fatale nouvelle. Le coup est si rude que l'optimisme du bon Sarcey en est ébranlé Pour la première fois de sa vie, il se surprend à maudire le sort.
Il y a tantôt treize heures que je sais cela, et j'avoue humblement n'être pas encore revenu de ma surprise. Je sais du latin autant que personne à l'Ecole, je passe pour connaître quelque peu de français et je suis resté le héros des vers latins; j'avais donné toute mon année à l'agrégation; le bureau était plein de gens animés pour moi des meilleures dispositions, j'étais content de mes compositions écrites, il semble que tout me criait : dignus est ihfrarc; et je ne suis pas même admis-. -ible l
Pourquoi? Je n'en sais rien. Demande à mon père pourquoi rien ne lui a réussi, pourquoi son père n'a jamais pu placer un sou dans une maison ou dans une affaire, que l' affaire ou la maison ne fissent banqueroute; pourquoi ni l'un ni l'autre nous ne pouvons toucher une carte sans perdre notre argent.
Malheur, guignon, malchance, mauvaise fortune, de quelque nom qu'on l'appelle, il y a un insaisissable je ne sais quoi qui s'attache aux gens, qui fait que rien ne leur vient à souhait, tandis que d'autres n'ont qu'à se baisser et à prendre... c'est l'étoile de chacun, et la nôtre est malheureuse...
Mais bientôt la bonhomie qui lui est naturelle reprend le dessus. A la fin de sa letti'e, il est déjà tout rasséréné :
Je n'essaierai pas de te consoler; j'aurais plus besoin de me consoler moi-même. Je ne souhaite qu'une chose, c'est que tu supportes ce malheur comme je le supporte en ce moment. Je me suis armé de philosophie, et dans quelques jours je n'y penserai plus; tâche de faire comme moi.
Cependant, des questions se posent, et d'abord la question d'argent. Ses poches sont vides. « Mon échec même me coûte près de quarante sous. Tous mes amis m'écrivent. Il fa^it leur répondre. » Et puis, il faut donner des pourboires : dix francs au domestique, cinq francs au tailleur, cinq francs au cordonnier. « Je suis fâché, à mon âge, de frapper sur toi des contributions. Mais ce sera la dernière année. » Enfin, il voudrait savoir dans quelle ville on va l'envoyer, quel poste on lui confiera.
Si le ministre consultait les notes de Sarcey, il lui accorderait UB emploi de faveur ; car elles sont
très élogieuses. M. Dupuy, le sous-directeur de l'Ecole normale supérieure, a bien voulu les rechercher et m'en donner communication. Il est piquant de les rapprocher de l'opinion assez sévère que Sarcey avait de ses maîtres et que nous avons citée. Elles en constituent la contre-partie. Les professeurs sont moins rigoureux qu'il n'était lui-même. Ils lui témoignent beaucoup de bienveillance et de douceur. Voici le jugement de M. Kastus :
Du bon sens, de l'esprit, de la finesse; un peu terre à terre. Idées justes, mais étroites. Ecrit agréablement et d'un style qu'on peut appeler bonhomme. Idées frustes, tour d'esprit agréable; style ingénieux; manque parfois d'élévation, jamais de bon sens.
Et voici le jugement de M. Lebas, qui avait quelque mérite à se montrer équitable, après les épigrammes dont Sarcey le lardait sans indulgence. Ce jour-là Sarcey avait été 22e sur 22 en thème grec, ce qui motive peut-être un peu sa rancune.
Sarcey pourrait occuper un des premiers rangs s'il avait plus de respect pour la grammaire. Il en tient trop peu de compte. Sa place prouve où cette indifférence peut conduire un homme de goût et d'imagination.
Les autres professeurs Jacquinet, Gérusez, Berger, Wallon, Vacherot, surenchérissent. Mais le ministre ne les écoute pas ; il avait une raison secrète d'en vouloir à Sarcey ; les incidents du lycée Bonaparte avaient été perfidement grossis.
Je sui3 dans de mauvaises affaires. Cette sotte histoire, celle de de Grammont me retombe sur le
1()() JOURNAL DK JEVNKSSE
dos. Le rapport, entièrement favorable, du reste, racontait que pour punir de Grainmont, je l'avais plaisanté sur ses fautes d'orthographe, et qu'entre autres choses, je lui avais dit :
— Vous, gentilhomme, vous écrivez ce mot ainsi; nous autres, roturiers, nous l'écrivons comme cela.
Or, tu sauras que de Grammont n'était connu au collège que sous le nom du a gentilhomme ». C'était une vieille, vieille plaisanterie que je resservais.
— Comment ! a dit le ministre, un jeune homme qui pousse à la haine des classes les unes contre les autres ! C'est cet esprit qui, à un moment donné, fait descendre dans la rue. Il est impossible de le placer, je ne le placerai pas.
Là-dessus, tout le monde a pris un peu mon parti, M. Michelle avant tous, il faut lui rendre cette justice.
Sarcey fut averti des accusations dont il était l'objet. Il résolut de s'en laver. Sa demande d'audience, dont il envoie copie à sa mère, n'est qu'une longue protestation :
Je vous supplie de croire que je n'ai jamais eu qu'une passion au monde, la passion de la belle littérature, et celle-là n'est pas dangereuse; que s'il m'arrive parfois de mal écrire — je l'ai trop prouvé pour mon malheur — • au moins je sais parfaitement apprécier ceux qui écrivent bien; (pie personne enfin n'est plus franchement, et, j'ose le dire, plus vivement épris du bon et beau style. Je me suis toujours occupé de littérature jusqu'à ce jour; je ne demande qu'une chose, c'est de pouvoir m'en occuper encore.
Il obtint, non sans peine, l'audience désirée. Son Excellence l'écouta avec un fin sourire :
Je sors à l'instant même de chez le ministre. Ce diable d'homme est intime avec la famille de Grammont, et lui-même s'appelle Dombidau de Crouseilles... Voilà tout expliqué. Il m'a reçu, du reste, avec beaucoup de bienveillance, m'a donné force conseils, et enfin m'a dit qu'il arrangerait mon affaire. -Je serai placé, mais où? là est le point.
Tous les élèves de l'Ecole étaient pourvus : Taine avait Toulon ; Barnave, Avignon ; Albert, Clermont ; Merlet, Douai ; Vignon, Lyon ; About allait partir pour Athènes. Sareey sollicitait un lycée. Il n'eut qu'un collège, l'un des plus médiocres de France. On l'envoya à Chaumont.
A Chaumont. — Le voyage en diligence. — Impressions d'arrivée. — Chez M. Brocard, charcutier. — Table d'hôte. — Le lendemain du coup d'Etat. — Mœurs de province.
La ville de Chaumont, où se rendait Sarcey,ne passait pas pour plaisante. Il espérait être mieux pourvu. Mais il ne s'éternisait pas aux regrets oiseux, et sa philosophie naturelle reprenait aisément le dessus. Il avait juré à quelques amis, qu'il laissait à Paris, de les tenir au courant de son odyssée. Au nombre des plus, intimes se trouvait Mme Bary, mère de son cher camarade d'Ecole normale, et d'une délicieuse jeune fille, Mlle Louise, qui allait bientôt épouser Charles Garnier, le futur architecte de l'Opéra.
C'est Mme Charles Garnier qui a bien vculu me communiquer la lettre suivante; elle la conservait précieusement comme un petit chef-d'œuvre de drôlerie. En effet, cette longue narration déborde d'allégresse. Ce n'est pas que Sarcey eût des raisons particulières de se réjouir; mais vous savez qu'il prenait toujours les choses par le bon côté. Et puis, pour la première fois de sa vie, il n'était plus emprisonné entre les murs d'un collège; il était maître de sa personne, il était libre.
Octobre 1851 Madame,
Il est convenu que je dois vous donner des nouvelles de mon installation. Je n'oserais vraiment pas vous fatiguer de ces détails qui ne plaisent
JOUENAL DE JEUNESSE 169
guère qu'aux mères, si vous n'aviez été pour moi bonne comme une mère...
J'ai fait assez tristement le voyage; un voyage sur la banquette d'une diligence n'est jamais chose fort gaie; jugez de ce qu'il peut être, quand on vient de dire adieu à ses parents, à ses amis, à ses vieilles habitudes, à sa jeunesse envolée. Il y a là de quoi donner à penser, et les pensées ne sont pas couleur de rose, quand on est toute une nuit dans une boîte roulante, en face d'un carreau mouillé. Tout mon individu était gelé, quand on l'a tiré de la prison. Il était huit ou neuf heures du matin, et j'étais parti la veille à trois heures. Je suis donc à dix-sept heures et à vingt francs de Paris. Ce n'est pas beaucoup, mais c'est assez pour que j'y vienne rarement. J'aimerais mieux, certes, Saint-Omer, sans parler du plaisir que j'aurais à y trouver votre cher fils Arthur.
Aussitôt arrivé, me voilà en quête d'un logement et de Dottain. Dottain devait me trouver le logement. J'arrête un passant dans la rue :
— Pourriez-vous me dire, monsieur, où demeure M. Dottain, professeur au lycée ?
— Eh ! bonjour, mon cher collègue, me répond mon homme, comment cela va-t-il?
■ — Mais très bien, je vous remercie.
— Avez-vous fait un bon voyage ?
— Mais assez bon, vous êtes bien bon vousmême.
— Vous demandez donc Dottain ?
— ■ Oui, Monsieur, mais pardon, j'aurais auparavant une autre demande à vous faire.
— Laquelle?
— Je voudrais bien savoir à qui j'ai l'honneur le parler, car je ne vous remets pas très bien (je ie le remettais pas du tout).
— Vraiment, me répondit-il; eh! bien, cela ne m'étonne pas, car vous ne m'avez jamais vu.
Et alors il m'expliqua qu'on m'ai tendait la veille à Chaumonl, que Dottain lui avait longtemps parlé de moi, et qu'il m'avait reconnu tout de suite. J'ai trouvé ce monsieur très farceur, et je sais aujourd'hui que c'est un homme qui ne hait pas une petite pointe <le gaieté chaumontaise.
On m'a mené voir l'appartement de mon prédécesseur. C'était un de nos anciens camarades d'Ecole, Lorrain, qui était entré en troisième année en même temps que nous en première. Ce pauvre diable avait perdu sa place sans l'avoir en rien mérité; et il était parti pour le collège communal de Saumur, maudissant peut-être l'intrigant qui lui soufflait Chaumont. Quand j'ai appris ces détails, j'en ai été désolé; j'ai protesté de ma parfaite innocence, et l'on n'a pas eu de peine à y croire; je n'ai pas la mine d'un solliciteur.
Boileau a bien raison de dire qu'il suffit de débuter dans le crime, et qu'une chute attire toujours une autre chute. J'ai commencé par prendre à Lorrain sa place; aujourd'hui, j'habite sa chambre, je brûle son bois, je mange à sa table d'hôte, je me suis impatronisé chez ses amis; je lui ai tout pris sans remords, tout, excepté vingt-cinq fiches de dettes qu'il a laissées au jeu de whist. L'Association mêles a proposées, j'ai refusé noblement, il ne faut pas le dépouiller sans miséricorde, je veux au moins lui laisser quelque chose.
Ce Lorrain avait bon goût; savez-vous qu'il avait là une fort jolie chambre avec placards, balcon, tables, commodes, et le reste à l'avenant. Je suis logé comme un prince, moi qui me suis fourré dans sa' peau, et M. le préfet, dont les fenêtres donnent sur
les miennes, n'a pas un balcon qui se puisse comparer au mien,
C'est une promenade publique que ce balcon, et on été j'y recevrai toutes mes connaissances. Que ne puis-je dire, que j'y réunirai tous mes amis, vous seriez à la place d'honneur.
On a beau dire, c'est une belle chose que la liberté. J'en ai joui les premiers jours à pleins poumons. Je sortais et je rentrais vingt fois par jour, pour me prouver que j'avais le droit de rentrer et de sortir à volonté, pour avoir le plaisir de tirer ma clef de ma poche, de la fourrer dans ma serrure, d'ouvrir ma porte, de tracasser dans ma chambre, rangeant et dérangeant mes fauteuils et admirant le bel ordre qne j'ai SU faire régner dans mon appartement.
Car il y a de l'ordre chez moi. Ne riez pas, mademoiselle Louise, je vous dis qne, chez moi, tout est en ordre, là, voulez-vous bien me croire ! Ah ! si vous aviez vu avec quel respect je touchais mon linge, comme je le tirais de la malle tout plié, tout arrangé, avec un saint tremblement, et comme je le déposais précieusement dans les larges tiroirs de la commode; si vous m'aviez vu suspendre tous mes habits à ce régiment de pitons qui se tient sur deux rangs dans mon alcôve; si vous m'aviez vu ranger et ma bibliothèque et mes papiers, non, vous ne m'auriez plus reconnu.
Oui, moi, Francisque Sarcey, natif de Dourdan, Chaumontais par intérim, je deviens un homme de ménage. J'ai mon livre de blanchisseuse, j'ai mon livre de recette et de dépense, que je tiens en partie double, c'est-à-dire que jusqu'à présent, les dépenses surpassent les recettes du double . C'est moi qui allume mon feu, qui allume ma lampe, sans m'allumer jamais]; c'est moi qui mets ma
cravate, qui me couds mes boutons, et si je savais faire ma raie, je serais le plus fortuné mortel que jamais la Providence ait envoyé sur la terre et le ministre à Chauniont.
Mais hélas ! il n'y a pas de bonheur parfait en ce monde. Tout homme a sa petite misère, et moi, c'est ma raie qui me ronge et qui abrégera mes jours. J'ai beau passer le peigne dans mes cheveux le plus délicatement qu'il m'est possible; j'ai beau les diviser avec toute la dextérité dont je suis capable, ma raie, au lieu de s'en aller droite comme une allée de parc royal, ressemble à une «série de coudes qui se croisent. J'ai su plus de mathématiques qu'il n'en faut pour être reçu bachelier, je n'en saurai jamais assez pour faire une raie; jamais je ne pourrai attraper le plus court chemin du haut de mon front au sommet de ma tête.
J'ai appris pourtant des choses bien autrement difficiles ! Je sais à présent, vous me croirez si vous voulez, faire un nœud de cravate. Mon Dieu ! je ne prétends pas que ce soient de ces nœuds perlés comme Arthur en sait faire. Mais il y a de belles places, après La Fontaine dans la fable, après Arthur dans les nœuds. Je ne demande qu'à être le Florian des nœuds de cravate. J'ai pris des leçons avant mon départ. La veille de ce jour-là, Mme About a bien passé deux heures à me seriner mon nœud, et je me suis convaincu de la vérité de cet axiome que je livre à vos méditations : il est encore plus facile de serrer les nœuds du mariage qu'un nœud de cravate. J'en suis pourtant venu à bout, et n'était qu'entre mes mains, une cravate, je ne sais pourquoi, devient toujours une corde, je suis assez content de moi.
Je vous en dirai autant de ma lampe et de mon feu. Je croj^ais que jamais je ne pourrais gouver-
ner cette diable de lampe; le premier jour, elle m'a coûté deux heures à arranger, la sueur me découlait du front, et l'huile coulait à pleins bords de la mèche, mais elle ne voulait pas prendre; alors c'est moi qui ai pris patience, et j'ai eu le dernier mot. Aujourd'hui, j'allume le feu dans ma cheminée aussi facilement qu'un socialiste dans l'Etat. Mon propriétaire m'a apporté un fagot de petit bois; il prétendait qu'avec cela, le feu s'allumait tout seul; j'ai bien vu le premier jour que c'était une manière de parler. Il faut un peu d'adresse et beaucoup de soufflet.
Promettez-moi, madame, d'en donner quelquesuns à mademoiselle votre fille, si elle se moque de moi en lisant ces détails intimes. Je passe à des choses moins sérieuses. J'ai dans ma classe, rangés avec ordre, onze jeunes cruchons de la plus belle espérance, ni hommes ni femmes, comme dit l'autre, tous Chaumontais. Je suis moins malheureux qu'Arthur; quelques-uns ont l'air intelligents, et presque tous semblent s'occuper avec quelque intérêt de la classe. Du reste, j'y mets bon ordre; ils sont trop peu nombreux pour que je ne puisse pas les suivre tous, et quand l'un d'eux bronche, je suis là pour le relever.
Le malheur est qu'ils n'aiment pas assez le travail; ils sont apathiques, et trouvent toujours qu'ils ont trop de devoirs. Je leur en donne dix fois moins que nous n'en avions de mon temps, et ils poussent des cris de paon qu'on écorche. Ils ont tous un accent qui fait mon désespoir, et qui hâtera la fin de mes jours. Rien que d'entendre Quinot traîner quelques Syllabes, je bondissais d'impatience; imaginez quel horrible supplice : tout le monde ici parle langrois, depuis la femme qui me balaye ma chambre jusqu'à mes collègues qui se