JOUHNAL DE JETWKSSK
sont laissé envahir par cotte déplorable prononciation. J'en ai les oreilles si pleines que parfois il me semble moi-même m'entendre chanter, et il me passe des sueurs froides plein le corps.
La vie est bonne dans ce pays, mais moins bonne que. je ne l'avais cru, et qu'on me l'avait annoncé. Arthur se plaint de l'abondance de sa table d'hôte. Heureux coquin ! Je voudrais bien n'avoir que ces plaintes-là à faire. Je paye 50 francs comme lui, mais notre ordinaire l'est beaucoup trop. Chaumont ne produit rien, que des Chaumontais, et c'est bien peu de chose; nos trois plats à déjeuner, nos trois plats à dîner, toujours ornés d'un fromage langrois, c'est tout ce qu'on nous donne. Il n'y a pas trop de quoi choisir, quand on n'est pas fou de la cuisine du pays.
Sans compter que notre hôte est un drôle assez madré qui nous joue d'assez vilains tours. Il avait servi deux ou trois fois, du temps de Lorrain, des choux-fleurs, et il s'était aperçu qu'on n'y avait pas touché. Un jour, après les deux premiers, il apporta lo fromage. Là-dessus, interpellation de Dottain :
— • Eh bien ! et notre troisième plat p
— ■ Monsieur, c'est des choux-fleurs.
— Apportez les choux-fleurs.
— -Mais, monsieur, vous n'en mangez jamais.
— Nous en mangerons aujourd'hui.
— - Mais vous avez dit que vous ne les aimiez pas.
— Sans doute, mais vaut-il mieux mourir de faim ?
— ■ Mais, monsieur, puisque vous ne les aimez pas, je n'en ai pas fait.
Dottain a trouvé la plaisanterie médiocre et le dîner aussi. Notre homme a voulu la répéter à propos de gras-double; mais nous nous sommes fâchés, et il a fallu qu'il s'exécutât. Nous avons sur
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Arthur un grand avantage, nous ne dînons pas à la table d'hôte des voyageurs; nous avons pris, à quatre professeurs, une chambre particulière, et nous y causons en toute liberté. C'est un agrément qui fait passer sur bien des mauvais dîners. Nous sommes chez nous et entre nous. Le cœur d'Arthur battra bien doucement quand il apprendra que nous sommes tous quatre abonnés au Journal des Faits : c'est un journal qui ne compromet personne. Nous n'allons point au cercle.
Je vous en dirais bien la raison, mais mon papier tire à sa fin et vous devez être fatiguée de ce long bavardage. J'ai de la peine à prendre la plume, mais une fois prise, j'ai encore plus de peine à la quitter. Il faut pourtant que j'aille faire un tour à la cuisine. Le misérable cuisinier n'a pas horreur de l'ail. 0 Chaumont ! Chaumont !
Adieu, madame, je vous embrasse et vous aime. Permettez-moi de baiser le bout des doigts de Mlle Louise, et veuillez présenter mes respects affectueux à M. Bary. Je prie Arthur de faire comme moi, d'écrire à Edmond qui m'enverra la lettre, et elle ira à Nîmes et à Alger. Je loge rue de Buxereuille, chez M. Brocard, charcutier.
Sarcey a soigné cette épître; il y a mis de la coquetterie; il a voulu faire un « morceau » et l'a parfaitement réussi. Les lettres qu'il va envoyer à sa mère seront aussi pittoresques, mais un peu moins gaies. Elles vont devenir de plus en plus vives, jusqu'à ce que la fureur, l'indignation en débordent...
La peinture qu'il trace de Chaumont nous donne une idée de l'état d'esprit qui régnait, à ce moment, dans la plupart des villes de France. Les Chaumontais sont coupés en deux : les uns — c'est le plus grand nombre ^- tiennent pour le prince-président, et ao«
ceptent d'avance ce qu'il lui plaira de leur imposer ; ils attendent les événements. Ils sent surtout indécis. Les autres, en minorité, sont républicains ; ils ont contre eux, l'autorité, l'Eglise, les gens en place. Sarcey n'est pas de ceux qui cachent leurs sentiments. Pourtant, il s'attache à remplir exactement ses devoirs de professeur. Chaque matin, avant l'heure réglementaire, il arrive dans la classe, où dorment ses onze élèves. « Ma classe est très spacieuse; elle a quelque rapport avec le Champ-de-Mars, un jour de course quand il pleut ». Il s'efforce de secouer l'inertie des onze « jeunes cruchons ». Ce n'est pas une petite affaire.
•Je suis chargé de leur enseigner le grec, et je m'en vais l'apprendre avec eux. Je n'ai jamais su ma grammaire grecque, c'est une belle occasion pour moi de réparer cela, et je n'y manquerai pas. Je les mettrai de moitié dans mes travaux, c'est la seule manière de m'intéresser à ce qu'ils feront. Pourvu que j'en aie deux ou trois qui marchent avec moi, je ne demanderai aux autres que du silence et de l'exactitude.
Rentré chez lui, il compte son linge, il vérifie le carnet de sa blanchisseuse, il devient homme de ménage.
Je te conterai comment je me propose de me fourrer dans la société des Chaumontais, qui tiennent inexorablement leurs portes fermées aux fonctionnaires. Mais ils me feront danser malgré eux, ou ils diront pourquoi. Je deviens intrigant !
Si ma lettre sent la vieille viande, ce n'est pas moi, c'est mon propriétaire qui en a toujours les doigts pleins. Il vient de me parler, et ma chambre empeste. C'est du reste un brave homme, quoique
charcutier, qui égorge les cochons et écorche les locataires. Adieu, je vous embrasse et vous aime.
En attendant qu'il s'insinue dans les faveurs des dames Chaumontaises, Sarcey use son énergie à explorer, par tous les temps, les environs de la ville.
Novembre 1851
Je ne veux pas me laisser gagner à cette vie assise, sédentaire et énervante où pataugent la plupart de mes collègues. Ils passent leur vie dans une atmosphère de fumée à boire de la bière. Cette vie émaillée de chopes et de pipes ne me convient pas, moi qui n'aime ni la bière, ni le tabac.
Quand je n'ai pas classe le soir, il m'arrive de partir après déjeuner, deux ou trois livres dans ma poche, et tout en apprenant mes racines grecques ou en lisant du latin, je fais mes neuf ou dix lieues et je reviens tranquillement dîner. Il est rare que le soir je me couche avant minuit; je (-'011111161106 à prendre l'habitude de travailler tard, au coin de mon feu, à la lumière de ma lampe. Le lendemain, on me réveille à six heures et demie; je fais ma toilette et prépare ma classe.
Quelqu'un lui a remis un mot d'introduction pour un certain abbé Odinot qui est très répandu à Chaumont. A peine l'est-il allé voir, qu'il regrette sa visite.
Je suis allé chez M. Odinot, que m'avait recommandé M. le vicaire. J'y suis allé un peu malgré mes collègues. L'abbé Odinot est un jésuite pur sang, l'ennemi intime de l'Université, intrigant de première force, qui ne peut que faire du mal aux gens qui le voient. Comme je tenais à le voir, on
m'a bien averti de me tenir sur mes gardes ou qu'il m'en cuirait, car j'avais affaire à plus fin que moi.
Je m'en suis aperçu.
L'abbé m'a mis de la meilleure grâce du monde sur la sellette et m'a en quelque sorte fait subir un interrogatoire. J'étais à confesse. Par bonheur, on m'avait prévenu, car, avec ma franchise étourdie, je serais niaisement allé me compromettre. C'est un homme habile et fin et que je ne reverrai plus guère.
En somme, Sareey se sent entouré d'effluves hostiles. Il est mal à l'aise, il est suspect. Un orage, qu'il ne croyait pas si proche, va fondre sur l'Université. Cette tempête, c'-est le coup. d'Etat.
Dans la matinée du 2 décembre 1851, Chaumont apprend la grande nouvelle. Sareey, son ami Dottain, deux ou trois de leurs collègues, retirés dans la chambre de M. Brocard, charcutier, lisent et commentent les dépêches, que l'on se passe de main en main. L'abattement, le désespoir, la colère, mille sentiments confus et violents agitent leurs âmes. Ce jour-là, Sareey n'a pas le courage d'écrire. Mais le dimanche suivant il se soulage, selon sa coutume, en s'épanchant dans le sein maternel.
Ma chère mère : Je ne suis pas encore revenu de la stupeur où m'ont jeté les étranges événements qui viennent de se passer à Paris. J'avoue humblement ne rien comprendre à une si audacieuse violation de tout droit, à ces ordres sauvages que je vois en face de moi affichés à la Préfecture, à ces proclamations profondément ridicules si elles n'étaient pas odieuses.
Ici, tu penses bien que personne n'a bougé; on attend. Les nouvelles ne nous arrivent pas. Le
préfet nous donne connaissance des dépêches télégraphiques. Mais, depuis Foucher, on sait ce que vaut le télégraphe. Il prétend que tout est parfaitement tranquille et que la France est ravie de devenir l'humble servante d'un imbécile : grand bien lui fasse ! Mais, d'autre part, le bruit se répand qu'on se bat à Paris, que Lyon s'agite, que le Midi est en armes. Des personnes en relations avec Lyon n'en reçoivent pas de lettres; moi-même je n'en reçois pas de Paris, et je donnerais tout au monde pour avoir un mot d'About.
On prétend que les lettres sont arrêtées à la poste; le fait est que j'en ai vu arriver une décachetée; si cela est, on m'aura pincé celle de Mme About ou d'Edmond qui doit être chaude.
A l'arrivée de la diligence, les gendarmes sont là qui ont ordre de ne laisser les voyageurs causer avec personne. D'autre part, les journaux ne nous apprennent rien; on ne laisse prudemment paraître que ceux qui sonnent la fanfare : a-t-on jamais vu pareille chose? Nous voilà au bas Empire. Des soldats faisant ou défaisant à leur gré des empereurs.
Si l'on n'a pas respecté le secret des lettres qui arrivaient à Paris, je suis un homme frit. Aussitôt le premier bruit d'un coup d'Etat, j'avais écrit à Edmond About et à Jules Papillon en termes salés. J'étais encoie tout chaud d'indignation et de colère et je n'ai pas ménagé les termes. Pour cette lettreci, je suis bien rassuré, il faudrait qu'ils eussent le diable au corps, pour ouvrir celles qui vont à Dourdan. Ce serait perdre leur peine.
Autre sujet d'inquiétude. Les journaux ont annoncé qu'on demanderait à tous les fonctionnaires une adhésion signée.
Tu penses bien que cette adhésion, je ne la donnerai pas. Je suis bien peu de chose, et je sais fort bien qu'ils se passeront de moi; mais jamais je ne mettrai ma signature au bas d'un acte qui confisque tout un peuple au profit d'un misérable. Cette adhésion, on ne nous l'a pas encore demandée. Notre préfet se trouve être, par bonheur, un honnête homme. Ses proclamations sont plus sensées que bonapartistes. Quelque opinion, dit- il, qu'on ait silices événements, le devoir de tous les bons citoyens est de protéger l'ordre, etc. Si le coup réussit, c'est un homme destitué, il n'est pas assez chaud.
En attendant, nous dormons sous la protection de deux compagnies, de trois ou quatre canons; les gardes forestiers, les gardes champêtres sont enrégimentés; le collège s'est transformé en caserne. Et note qu'à Chaumont on ne trouverait pas un gamin pour chanter la Marseillaise.
Tu as dû lire aussi le décret qui rétablit le Suffrage universel. Quelle infâme momerie ! Le suffrage à livre ouvert, des registres qui resteront dans les archives !
Tu penses bien encore que je ne voterai pas pour ce gredin. Il y a encore du pain pour moi à ta table; je suis parfaitement résolu à perdre ma place. J'avais d'abord songé à m'abstenir, mais j'ai pensé que je n'en serais pas moins destitué, et qu'il valait encore mieux avoir le courage de son opinion. Même au point de vue de l'intérêt, cela vaut mieux. îsous savons ce que durent les régimes en France, et cette destitution me servira plus tard. En tout cas, je considère que voter contre, est un devoir strict, un devoir d'honnête homme et de bon citoyen.
Je sais fort bien que c'est là un marché de dupe, que c'est se perdre sans profit pour personne, etc.;
mais en ce cas-là* chacun a la conscience qu'il peut. « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Jamais je ne me donnerai le droit de me mépriser moimême, en sanctionnant de mon vote ce que je regarde comme l'acte d'un scélérat et d'un fou.
Par bonheur je suis dans une ville tranquille; car à l'heure qu'il est, je serais déjà destitué; tandis que j'en ai encore pour quinze jours. La semaine dernière, le recteur nous avait réunis et nous avait dit que, dans un cas donné, si une émeute éclatait, nous devions tous nous rendre à la préfecture et nous mettre à la disposition du préfet. Nous n'avions pas trop compris d'où venait cette recommandation, et nous nous étions perdus en conjectures. Ce coup d'Etat nous a ouvert les yeux. On voulait, le cas échéant, faire de nous des instruments de compression.
Les jeunes professeurs sont résolus à la résistance. Ils se sont enfermés, barricadés chez eux, bien décidés à ne sortir que si l'on battait le rappel pour la garde nationale. Mais la garde nationale a été dissoute. Et le préfet ne les a point convoqués.
Tout cela m'a rendu un peu triste et irritable. Me voilà rejeté clans les hasards de la vie et forcé de quitter des habitudes déjà prises. Mes collèg-ues sont aussi sombres et soucieux. Nous ne nous disons guère rien de ce qui nous intéresse, de peur de violentes querelles. Mais nous nous unissons dans une commune consternation. Si du moins Edmond était là j'aurais à qui causer. J'ai bien peur qu'il ne se soit fourré dans une barricade, s'il y en a qui aient duré; sa mère doit être aux cent coups.
Je t'avoue que par ces temps-là, je n'ai pas le cœur à grand'chose. Je prépare ma classe, et le
resté du temps, j'ai beau faire, je ne peux pas m'attacher à un travail sérieux. Je fais par des routes et des temps abominables de longues promenades tout seul; cela me distrait. Le reste du temps, je suis un peu bayant aux grues et songeant. Il y a de quoi songer. Comment tout cela finira-t-il?
Sarcey s'arrête sur ce triste point d'interrogation. Dottain vient d'arriver. Les deux amis restent à tisonner et à deviser au coin du feu. Ils se déchaînent contre le « bandit ». Et cela les console...
Répercussion du coup d'Etat en province. — La question de la messe. — Querelles avec le proviseur, le recteur. — Sarcey prête serment. — Le bal du préfet. — Pression morale. —
ey déjeune avec « monseigneur ».
La dictature exercée par le prince-président, après le coup d'Etat de décembre, avait son contre-coup à Chaumont. Comme il arrive toujours, le préfet, le recteur, le proviseur, qui craignaient pour leurs places, faisaient du zèle. Il fallait aux jeunes professeurs un réel courage pour afficher leur foi républicaine. Ils l'affirmèrent d'abord, avec éclat, en prenant part au plébiscite du 20 décembre.
23 décembre 1851
Je viens de remplir mes devoirs de citoyen ; en termes moins pompeux, je viens de A'oter. Je viens de mettre clans l'urne, qui est une belle boîte en sapin, le non le mieux articulé qui se puisse voir. Je suis d'ailleurs parfaitement convaincu que c'est un vote inutile, que Napoléon aura une immense majorité, et que, ne l' eût-il pas, on s'arrangerait toujours pour l'avoir ; mais enfin, puisqu'on m'estime assez pour me demander mon avis, c'est Lien le moins que je le donne.
Yoilà une chose curieuse : si Napoléon a contre lui deux ou trois cent mille voix, on peut hardiment supposer qu'il y en aura au moins les quarts de fonctionnaires. Notre recteur nous a
fait pourtant un superbe discours, éniaillé de ses perpétuels comme ça, et, à la fin, il a éteudu le bras avec un geste théâtral, jurant que cette main ne voterait, jamais contre le bonlieur de la France. Nous l'avons laissé dire et nous avons tous voté comme bon nous a semblé ; et j'ajoute qu'à tous ceux que je connais il a semblé bon de mettre un vote négatif.
11 est recteur, et nous, nous sommes l'humble vulgaire. Ses devoirs et ses opinions ne peuvent être les mêmes que les nôtres.
Nous avons changé de préfet. M. de Ségur était à bon droit très suspect. Il n'avait pas eu la moindre émeute à réprimer; à peine avait-il mis cinq ou six démocrates bien connus en prison ; on a vu bien vite que cet homme-là n'avait pas le feu sacré. Nous l'avons regretté : c'était un honnête homme, si ce n'était pas un homme très honnête. Il aurait pu exiger nos adhésions, comme j'apprends qu'on l'a fait dans d'autres départements ; il aurait pu nous convoquer à la préfecture, il s'est tenu coi et nous a laissés tranquilles. Il est vrai aussi qu'il a perdu sa place.
Son successeur est un jeune homme de trentedeux ou trente-trois ans, à qui nous avons fait avant-hier une visite de corps, notre recteur en tête. Il faut que nous l'ayons furieusement intimidé, car il n'a pas dit grand'chose. Il avait l'air très embarrassé de sa personne. Le lendemain, il a gratifié les habitants de Chaumont d'une proclamation qui est un chef-d'œuvre de mauvais goût. Il prétend que la France a retrouvé l'étoile qui guidait l'empereur, laquelle étoile avait longtemps été obscurcie par les nuages de la politique, et qui maintenant brille au zénith de l'horizon (textuel). Il invite les Chaumontais à la regarder et à la
prendre pour signe de ralliement. Il s'imagine sans doute que c'est l'étoile de l'honneur.
Je trouve bien ridicule qu'on nous croie aussi bêtes. Nous avons été refaits, il est vrai, mais ce n'est pas une raison pour qu'on nous traite en imbéciles.
Je ne t'ai pas parlé de mon recteur ; la raison en est bonne, c'est que je ne l'ai pas vu. Il n'était pas cbez lui, je lui ai laissé ma carte, et depuis ce jour-là, je ne l'ai vu qu'aux réceptions officielles. C'est, dit-on, un fervent catholique, désespéré d'avoir affaire à d'endurcis parpaillots ; mais il nous laisse tranquilles. Il va à la messe avec une régularité touchante, et ne s'inquiète pas que nous y allions.
Il est très probable que ce serait une excellente note d'être assidu à l'église ; mais j'aimerais mieux être destitué que d'avoir ainsi de l'avancement.
Du reste, aucun de ses collègues n'assiste à la messe, à part un ou deux qui y mènent leurs femmes. Le lycée de Chaumont est, à cet égard, fort mal noté. Comme c'est le Nouka-Hiva de l'Université, on n'y relègue que ceux dont on désespère.
Les Chaumontais le savent, et ce qui est plus singulier, ils s'en félicitent.
J'ai entendu, de mes propres oreilles, un indigène s'applaudir qu'on envoyât les têtes chaudes ii Chaumont :
— Us ont plus d'entrain, me disait-il, plus de verve, et nos élèves font bien plus de progrès.
Pas mal raisonné vraiment pour un Chaumontais. -Le fait est que le lycée est un hôpital. Nicolas, ie professeur de seconde, y est en disgrâce ; il
était censeur dans un lycée de première classe, il s'avise d'écrire dans un journal, on l'envoie à Chaumont. Fabre, professeur de rhétorique, est agrégé des facultés; il a professé la rhétorique dans un lycée de première classe, mais il s'est permis une assez spirituelle plaisanterie sur la religion catholique, vite, on l'a expédié à Chaumont. Kahler, le professeur d'allemand, a eu, dans je ne sais quelle ville, des rapports avec les émigrés de son pays, en le fourre à Chaumont. Le professeur de philosophie est un bon républicain, ami de Yacherot ; il est condamné au Chaumont perpétuel.
Aussi y a-t-il entre nous tous un parfait accord. Nous ne sommes pas comme vous qui n'osez parler entre vous ; aussitôt les portes fermées, nous déblatérons tout notre soûl, et nous soulageons nos cœurs.
Sarcey a sans cesse maille à partir avec les deux personnages dont il dépend et qui lui peuvent faire tert : le recteur, le proviseur.
Le proviseur fait tache dans un si bon collège. C'est un jésuite de la pire espèce. Au moins le recteur est-il catholique convaincu et tolérant. Mais tout le monde m'a bien recommandé de me défier du proviseur, et je commence à croire que tout le monde a raison. C'est un homme très dangereux. Il n'est pas de professeur à qui il n'ait, sous main, procuré de méchantes affaires. Peut-être en ce moment ai-je, sans m'en douter, des notes déplorables au ministère. Dottain qui, l'année dernière, a vécu comme un loup, toujours dans sa chambre, bûchant son agrégation, et qui est bien du reste le caractère le plus loyal que j'aie jamais connu, s'est trouvé sur le dos oies notes infâmes. On insinuait qu'il courait
les filles, etc., et s'il n'avait pas eu un aini très puissant au ministère, on le faisait dégringoler dans un collège communal.
On se refuse à croire de pareilles infamies; on ne comprend pas qu'un liomme puisse impudemment mentir pour causer à quelqu'un un tort irréparable. Mais il faut croire que cela est; ce sont des monstruosités, qui étonnent d'abord, et avec lesquelles on finit par se familiariser. C'est encore moins à lui qu'il faut s'en prendre qu'à sa femme. C'est elle qui porte les culottes, et qui donne les notes aux professeurs. Dottain avait eu le malheur de lui déplaire en n'allant pas assez à ses soirées.
Sarcey, qui se sait visé, redouble de zèle dans l'accomplissement du devoir professionnel. Il émerveille M. le recteur, qui est entré subrepticement dans sa classe, par la façon dont il corrige les thèmes latins.
J'ai eu l'art de l'amuser, lui, le proviseur, le censeur et mes élèves, avec ce thème, durant deux heures d'horloge. Le censeur surtout, qui est plus expansif, n'en revenait pas : il ne pouvait comprendre qu'on mît de la passion à un thème latin, qu'on y fit intervenir suis cesse Virgile et Cicéron, qu'on eût sous la main des rapprochements si variés.
M. le recteur est désarmé ; il va féliciter le jeune maître; mais, soudain, il devient froid comme glace. Il se rappelle qu'il a affaire à une « mauvaise tête ».
L'explosion redoutée se produisit. M. le recteur interrogea le corps enseignant. Ce fut une scène mémoralilc :
■l'ai à ses yeux le grave tort de ne point aller à la
messe. Il est catholique, et catholique convaincu; il n'y a dans son fait ni hypocrisie, ni momerie politique. C'est un homme qui croit, et qui ne peut s'imaginer que tout le monde ne croie pas comme lui. Il est, lui laïque, plus prêtre que les prêtres mêmes; il ne les trouve pas assez ardents, assez réguliers dans leur conduite. Il nous croit, nous autres, irrémissiblement damnés.
L'autre jour, il a pris à part un de nos collègues, homme de quarante ans, père de trois enfants, mais veuf, d'une vie irréprochable d'ailleurs, estimé de tout le monde, mais qui ne va pas à la messe. Il lui a dit que quatre professeurs du lycée lui avaient été signalés comme ne mettant jamais les pieds dans une église. Ces quatre professeurs sont Fabre, Dottain, Nicolas et moi. Les autres sont mariés et accompagnent parfois leurs femmes, ou logent au collège, et alors la messe est obligatoire pour eux. Nicolas a demandé alors au recteur qui s'était permis de nous signaler ainsi. M. JJtenain lui a conté que les prêtres avaient formé une vaste association d'espionnage, où entraient toutes les âmes dévotes, qu'on surveillait les professeurs, qu'on notait tous ceux qui n'accomplissaient pas leurs devoirs religieux et qu'à un jour donné cette niasse d'accusation tomberait d'aplomb sur la tête de l'Université.
Je ne sais pas ce qu'il peut y avoir de vrai là-dedans; mais les curés en sont bien capables. L'entretien a duré fort longtemps, et enfin le recteui a repris:
— Mais monsieur, vous croyez, je suppose ? Silence profond de Nicolas.
— Tous n'avez pas perdu tout sentiment religieux ?
Nicolas se taisait toujours.
■ — Il me semble que vous pouvez néanmoins aller à la messe Y
— Monsieur le recteur, répondit l'autre, j'attends un ordre du ministère.
Il salua et sortit. Il est très probable que M. De-^l** nain nous entreprendra l'un après l'autre, et qu'il commencera par Eabre, le professeur de rhétorique. Mais l'abre est un vieux renard qui pourra bien embarrasser le recteur. Il lui racontera, comme il sait raconter, une conversation où nous avons tous pris part.
Celaient les gros bonnets de la ville qui accusaient ledit recteur d'hypocrisie, parce qu'il allait à la messe; et nous fûmes tous obligés de prendre sa défense et de nous rendre garants de ses sentiments religieux.
— Vous comprenez bien, ajoutera le père Fabre, qu'on en dirait autant de nous, que nous n'aurions pas les mêmes défenseurs et que nous ne sommes pas assez haut placés pour mépriser l'opinion publique.
Et il est très vrai (le recteur lui-même le sait et s'en plaint vivement) qu'à Chaumont l'opinion publique se moque prodigieusement des dévots et les a en profond mépris. Nous continuons donc à ne pas aller à la messe et nous verrons bien ce qui en adviendra.
Il y a là de quoi irriter Sarcey, mais non de quoi beaucoup l'inquiéter. Il ne croit pas que ie gouvernement se scit encore donné aux prêtres. Il remarque que ni Veuillot, ni Montalembert ne siègent au Sénat. « Le clergé n'est pas si puissant, l'Université n'est » pas si morte qu'on veut bien le dire. Nous avons » traversé bien d'autres crises ; nous traverserons
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» encore celle-là, et nous serons debcut que Bonaparte; I
» aura dégringolé d'une manière ou d'une autre. »
Sarcey se défend contre l'évidence. Il est toujours I optimiste.
Son optimisme est pourtant mis à de rudes épreu- | ves. Il est obligé, sous peine de disgrâce, de fréquenter chez ses pires ennemis, chez le préfet, M. de Froidefond, chez le proviseur, qui donne des bals, — quels bals ! • — entre deux polkas, on y joue aux jeux innocents. « Ces jeux innocents, où l'on n'embras.-e pas les demoiselles, sont de pauvres divertissements. » Un soir, le cœur lui manque.
On m'apporte un grand bol plein d'une écœurante boisson, généralement connue sous le nom de lait de poule. L'intention était bonne, et la potion détestable; je remerciai de l'une avec un sourire agréable, et j'avalai l'autre a,vec une affreuse grimace.
Les devoirs civiques alternent avec les devoirs mondains. Au mois de mars 1852, il s'agit d'élire un député. Et MM. les professeurs sont instamment priés de prendre part au scrutin, mais non dans le sens qui leur plaît. k
M. le recteur nous avait officiellement prévenus que si nous nous obsteniens de voter, le gouvernement s'abstiendrait de nous payer; mais que, par une généreuse condescendance, le prince voulait bien ne pas nous imposer un candidat, qu'il se contentait de nous conseiller le sien.
A tant de grandeur d'âme, j'ai pleuré de tendresse, et je ne me suis pas montré moins magnanime. J'ai pris le premier billet qu'on m'a mis dans la main et, sans même le regarder, je l'ai fourré
dans cette boîte que nous appelons une urne. Il y a cent à parier contre rien que j'ai voté pour M. Lespérut, car il était le seul candidat.
Quinze jours avant les élections, notre préfet, M. Froidefond, avait fait placarder dans le département une proclamation d'une énergie toute napoléonienne. Il y était dit :
« Je sévirai arec rigueur contre tous ceux qui chercheront à détourner vos suffrages du nom de M. Lespérut, l'honorable candidat du gouvernement. »
Admire cette hardiesse de style préfectoral. Nos administrateurs supposaient que nos suffrages tendaient vers M. Lespérut, comme la pluie tombe par terre, comme les choses graves tendent vers les lienx bas ; et ceux que M. le préfet voulait punir, c'étaient les misérables qui voulaient détourner le cours naturel des choses, détruire cette admirable harmonie. Ce mot détourner en dit plus qu'il n'est gros.
Ici les arrestations et les condamnations vont toujours leur train. Il y avait à une lieue de Cliaumont un innocent bouchon où nous allions, dans les beaux jours d'hiver, prendre un verre de rhum, et nii ces messieurs allaient dans l'été boire une chope de bière. On l'a fermé pour cause politique. Note hte c'est une maison isolée sur la grande route, :m il n'entre que des promeneurs et des rouliers. Mais ce bouchon empêchait le préfet de dormir. Voilà le propriétaire réduit à la misère. On a mcore fermé trois cafés cette semaine. L'avoué libéral de la ville est forcé de vendre sa charge qui rant 75.000 francs et dont il ne trouvera pas un sou : c'est un homme ruiné.
Voilà qui va bien, comme disait Chactas. Je sais bien qu'il n'en est pas de même dans les
autres départements ; on y respecte la fortune des citoyens, et la justice. Cliaumont est une ville de têtes chaudes, qui s'est toujours mise en avant pour toutes les révoltes ; il faut la mater, et l'on comprimera tant et si bien qu'un beau jour tout éclatera.
En attendant, les persécutions continuent. Cliaumont est en état de siège. Tout ce qui passe, dans la ville, peur notoirement républicain, est chassé.
Nos proscrits sont partis jeudi dernier. On avait défendu de les accompagner à leur départ, et le préfet avait menacé, en cas de manifestation, de les faire conduire de brigade en brigade jusqu'à la frontière. On les a donc laissés partir seuls, mais tout Chaumont s'est réuni sur une espèce d'esplanade, d'où l'on a vue sur la route de Paris qui s'enfuit au loin, et quand la voiture, débouchant d'une vallée, a reparu de loin en plaine, on a élevé les chapeaux en l'air, les proscrits ont répondu en agitant leurs mouchoirs ; c'a été une sorte d'ovation silencieuse.
A propos de proscrits, une singulière mésaventure advient à Sarcey. Il a, dans sa classe, un assez mauvais garnement qui ne veut pas travailler. Il le presse, prie, supplie ; il n'en obtient rien. Là-dessus, rapport au proviseur :
Le proviseur est un homme faible qui a toujours peur de mécontenter les parents ; il se contente de donner une semonce à mon drôle et me le renvoie purement et simplement. Tu t'imagines bien qu'il recommence de plus belle ; second rap port au proviseur, niais celui-là si net, si pressant,
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qu'il n'y avait pas moyen de reculer. On met X... à la porte de la classe pour trois jours. Sur ce, voilà la mère qui arrive en fureur chez le proviseur. — Je vois bien ce que c'est, lui dit-elle, on persécute mon fils parce qu'il appartient à une famille républicaine, parce qu'il est le cousin d'un des proscrits. Vous avez un professeur qui cherche de l'avancement et qui fait sa cour au préfet.
Voilà un proviseur tout déconcerté, qui ne sait que répondre : au lieu de montrer mes rapports et la date de ces rapports, au lieu de lui détailler toutes les notes de son fils, il ne réplique que par des généralités banales, et finit par protester en termes vagues de son innocence et de la mienne.
Le proviseur me fit venir dans son cabinet, me raconta ce qui venait de se passer, et me demanda si je n'étais pas d'avis qu'il vaudrait mieux, dans les circonstances actuelles, lever la punition. Je répondis au proviseur que tout ce qu'il jugerait à propos de faire, je le regarderai comme bien fait, mais que je n'étais pas du tout de son avis, que le pensum n'avait pas été donné dans un but politique, qu'il ne devait pas être levé dans un but politique. J'étais furieux du reste de la faiblesse du proviseur, et j'aurais donné tout au monde pour que cette dame vînt chez moi me parler de son fils. Je l'aurais joliment relevée, elle et son républicanisme. Le proviseur ne m'en a pas moins renvoyé X... sans l'avoir puni, et il faut dire que depuis ce moment-là, il se conduit très bien.
C'est le premier désagrément que j'aie eu dans ma classe, mais j'avoue qu'il a été vif.
Quel malheur d'avoir pour proviseur un cornichon !
Edmond me racontait qu'à Athènes une dame
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l'avait pris pour un jésuite, rien qu'à sa physionomie ; nie vois-tu pris pour un affreux réactionnaire qui fait sa cour aux préfets ?
Et voilà justement comme on écrit l'histoire.
Enfin, c'est la plus dure de toutes les épreuves. On avise MM. les professeurs qu'ils ont à prêter serment :
Juin 1S52
Notis avons, il y a deux jours, prêté serment, Je suis allé à cette cérémonie comme le Ixeuf à l'abattoir, triste et résigné. Tous, même les plus âgés d'entre nous, nous étions fort émus; et jamais on ne jura avec moins d'enthousiasme et plus de mauvaise grâce.
La chose faite, Dottain vint chez moi, et nous étions assis l'un en face de l'autre, accoudés sur une table, sans noua dire un mot.
— ■ À quoi penses-tu ? lui dis-je.
— Je pense, me répondit-il en frappant du poing sur la table, je pense que nous venons de faire une lâcheté !
J'étais absolument de son avis, mais le mal était irrémédiable.
Ce n'est pas sans un douloureux combat, que l'ami d'About et le dévot de Voltaire s'est résolu à ce sacrifice. Mais il est seul, impuissant, dénué de ressources, tourmenté par son père qui l'exhorte à la prudence Il a quelques dettes. Comment les acquittera-t-il, s'il est privé de son gagne-pain?... Et il se résigne.
S'il a cru, par sa soumission, désarmer l'autorité, il est bien vite déçu. Il ne subit, en tous lieux, qu'humiliations. Il sort du collège; il se rend au bal du préfet et les jeunes Chaumontaises lui tournent le dos.
Cotait la première fois que je voyais le monde
de Chaumont, et mes débuts n'y ont pas été des plus brillants. Deux demoiselles m'ont refusé une polka, sous prétexte qu'elles ne polkaient jamais ; et dix minutes après je les voyais polker comme des perdues. Une troisième m'a refusé une valse, me donnant la même raison, et s'est mise à valser au tour suivant.
J'ai jugé que c'était assez de refus comme cela dans une soirée, et je me suis tenu pour battu. J'ai passé mon temps au buffet et aux tables de whist. Le lendemain, on m'a fort bien expliqué ma mésaventure : les demoiselles de Chaumont ne dansent qu'avec les cavaliers qu'elles connaissent, pour ne pas se compromettre avec un mauvais danseur ; or, je ne suis connu que de deux ou trois familles qui, justement, n'assistaient pas à ce bal.
J'ai compris la chose, mais je n'en suis pas moins resté convaincu que les jeunes Chaumonfcaises sont des péronnelles et qu'on ne se moque pas ainsi des yens. Je les ai toutes envoyées au diable de bon cœur. Il y en avait deux ou trois de jolies, mais rien de bien remarquable.
Enfin, le recteur, qui ne peut pas le souffrir, lui fait subir un assaut en règle. C'est une comédie digne de Molière. •*/
Je suis ailé une fois chez le recteur, la dernière fois que j'y mets les pieds, et nous nous sommes séparés tout à fait fâchés.
Apres une conversa lion indifférente sur la pluie et le beau temps, voilà un homme qui m'entreprend sur le catholicisme, me dit qu'un professeur doit faire dans sa classe des professions de, foi (sic), qu'il ne doit pas se contenter de ce catholicisme païen qui n'est qu'une religion Arague,
mais qu'il doit se montrer catholique et romain, etc.
Je le laissais dire sans souffler mot ; les supérieurs ont le droit de déraisonner tant qu'il leur plaît. Le recteur, impatienté sans doute de mou silence, finit par pousser plus directement à moi, et comme je me taisais toujours, il en vint à me demander si je faisais ainsi ou si je promettais de le faire.
Là-dessus, je pris mon ton le plus grave, le plus solennel, et je lui dis en appuyant sur chaque mot que je croirais manquer et au ministre qui m'envoie, et à l'Université qui admet dans ses collèges des enfants de toutes les religions, et aux parents qui me les confient, et à ma propre conscience, si je me conduisais ainsi.
Yoiià un homme qui saute de sa chaise et se promène à grands pas dans son cabinet.
— Quoi donc ! voilà comme vous comprenez vos devoirs ! Vous n'êtes donc pas catholique ? Vous ne croyez donc à rien ?
— Monsieur, lui dis-je, toujours avec le même sang-froid, mes opinions personnelles ne sont point en question. Je vois seulement que j'ai dans ma classe des juifs, des protestants et des catholiques ; je ne serai donc ni catholique, ni protestant, ni juif avec eux. Si vous voulez enseigner le dogme à vos élèves, vous avez un aumônier, ce n'est pas mon affaire. Je suis professeur de littérature et de morale, et non de religion. Il est évident que le gouvernement nous impose le silence, car il ne se contente pas d'admettre des élèves de toutes les religions, il leur donne des professeurs de toutes les croyances ; un de nos collègues ici est protestant, et j'ai deux de mes camarades d'Ecole, pro-
fesseurs aujourd'hui, et tous deux juifs. Telle est la loi de mou pays et j'y obéis.
— Et vous êtes fort heureux d'y obéir eu cela ?
— Comme eu tout le reste, monsieur !
Cependant le recteur continuait toujours sa promenade en répétant :
« C'est avec ces opinions toutes païennes, qu'on perdra l'Université ! Quand donc aurons-nous des collèges de catholiques ! »
Enfin il se tourna brusquement vers moi :
-- Mais, monsieur, croyez-vous ?
— J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que je mettais mes opinions de côté. Je crois que le gouvernement, le ministre, m'a imposé le silence en me confiant ma classe, et je crois justifier sa confiance en le gardant.
— ■ Et moi, monsieur, je vous assure le contraire.
— Il peut se faire que vous ayez raison, mais votre opinion se trouve en contradiction avec tout oe que je vois et, j'ose le dire, avec tout ce qu'on m'a recommandé jusqu'à ce jour. Vous me permettrez de ne pas l'adopter, et de terminer un entretien qui est pénible pour nous deux.
Je pris mon chapeau, je fis une profonde révérence qu'il ne me rendit pas et je descendis son escalier très ému. J'allai raconter cette conversation à ces messieurs ; ils ne voulaient pas y croire, il fallut que mon émotion leur prouvât que la chose était réelle, et qu'au dix-neuvième siècle, il y avait un universitaire qui gardait encore toutes les idées du Moyen âge.
Ce n'est pas tout : l'évêque vient faire une visite à Chaumont. On dresse un arc de triomphe et on se prépare à lui faire une réception magnifique.
Là-dessus, le recteur ' nous convoque pour aller
au-devant de l'évêque. Nous apprenons que tous les autres corps, la préfecture la magistrature, l'enregistrement, etc., n'ont pas été convoques. L'évêque avait dit qu'il recevrait à sept heures, dans le salon du curé, et que c'est là que tous les corps «'étaient donné rendez-vous. Nous seuls, nous étions convoqués pour quatre heures et demie, avec le collège, et nous devions aller au-devant de l'évêque, avec le clergé et la garnison.
A'ois-tu les professeurs entre les prêtres et les gendarmes Y Et note que ce jour-là, il y avait une pluie battante. C'est en effet ce qui a eu lieu : nous seuls, on nous a vus défiler processionnelle! ment pour rendre honneur à nos plus grands ennemis. Quand je dis nous-, c'est une manière de parler, car tu penses bien que je n'y suis pas allé. Dot-tain m'a tenu compagnie. Je me suis fait montrer les règlements : on ne doit aller en corps qut chez le préfet, i &****»*
J'étais dans mon droit en refusant cette corvée du reste, le recteur/ n'en a pas parlé, et s'il m'ei parle, je suis parfaitement résolu à l'envoyer coucher. Si j'ai un rapport, je leur flanque au nez ma démission, je me fais donner un passeport par le crédit de la princesse, et je file en ïvussie ou en Turquie, partout oxi je ne rencontrerai pas de calotins, et de gens qui les soutiennent. C'est la pire espèce de bêtes qui soient au monde, j'aimerais mieux coucher avec des vipères.
Mais c'est ici qu'éclate la bonne foi de Sarcey. I déjeune avec monseigneur, que le proviseur traite e grande pompe. Il trouve un prélat enjoué, eharman goûtant les vers latins, et répondant avec grâce a toast uue lui porte son lourd amphitryon. « Le
» proviseur l'a bombardé d'un discours stupide dont » nous avons ri comme des fous. Il l'a comparé à » Samuel et nous a comparés à Gédéon. L'évêque a, » répondu quelques mots justes et bien dits. C'est un » bon homme, et spirituel, C3 qui ne gâte rien ». Voilà Sarcey retourné. Il y aurait moyen de s'entendre, si tout le monde avait un peu d'esprit. Malheureusement l'esprit n'abondait pas à Chaumont.
200 JOUBNAL DE JEUNESSE
Retour à Chaumont. — Les dames chaumontaises. — Croquis provinciaux : la prude et la coquette- — Profond découragement. — Le bulletin de vote. — L'affaire de la barbe, poème héroï-comique. — Sarcey au recteur, le recteur au ministre. About à Sarcey. — La disgrâce.
Sarcey n'était pas très désireux de retourner à Chaumont. Il eût voulu fuir cette petite ville et aller rejoindre à Athènes Edmond Abcut. Pendant les vacances de 1852 il s'installa à Paris pour y dresser son plan de campagne. Il y vivait avec frugalité. Il occupait un méchant cabinet de l'hôtel Corneille et mangeait au restaurant Janodet :
Je m'en vais prendre un bouillon le matin, chez un crémier de la rue Bacine. Je déjeune pour mes quatre sous. Je dîne chez Janodet ; j'ai pris quinze cartes ou cachets, moyennant quinze francs ; cela est passable. Je n'aimerais pas à la longue cette nourriture ; mais, pour un mois, elle est très suffisante.
Son espoir fut trompé. Athènes lui échappa. Et il dut, bon gré, mal gré, reprendre le chemin de son collège. Il y trouva du changement. Son hôte, le digne charcutier, M. Brocard, avait choisi un autre locataire. Il loua chez la veuve Richoux une chambre contiguë à celle qu'habitait Dottain. Mais ce premier acte, bien innocent, lui attira les censures du recteur.
La première chose qu'il a dite à Jully, un de nos
nouveaux collègues, c'est de ne pas s'aller loger au-dessus d'un café ; allusion directe à Dottain qui ne va jamais à ce café, qui n'a aucune communication d'aucune sorte avec les propriétaires, avec les locataires, avec l'établissement. Il a une sortie particulière. Or, je me loge justement à côté de Dottain. Il va croire que j'ai voulu le braver. Or, Jully ne m'a raconté cette entrevue qu'hier, quand ma chambre était louée depuis longtemps. Il faut dire que je l'aurais su auparavant, il en eût été absolument de même. Que le recteur me donne une indemnité de logement, et alors je choisirai ce qui lui conviendra.
A dater de ce jour, Sarcey est en butte à une série de pctins, de commérages, qui l'enveloppent dans le réseau serré de leurs mailles.
Je voyais peu de monde l'année dernière, je ne vois plus personne cette année. Je suis allé rendre ma visite à ma proviseuse, qui m'a reçu droite et raide, comme un soldat aux gardes. Elle a été polie, et moi aussi ; j'ai soutenu une demi-heure la conversation, au milieu d'un silence de mort, Dottain n'ouvrant pas la bouche, et Mme Martinet ne répondant que par monosyllabes ; c'est une des plus rudes corvées que j'aie jamais faites.
Je ne suis point retourné à ses soirées, et n'y retournerai qu'au cas où elle remarquerait mon absence.
Puis, c'est une dame très prude, Mme D..., qui l'accuse de lui avoir manqué d'égards, et une dame un peu légère, Mme L..., qui lui reproche de lui avoir trop montré de respect.
J'ai eu le tort de ne pas vouloir faire du senti-
meut et de la musique avec Mine L...; elle me méprise profondément et je le lui rends bien. Cette femme, plus bossue que spirituelle, a le travers d'épancher avec le premier venu les trésors d'amour que son mari refoule dans son cœur. J'ai refusé de jouer le rôle du premier venu. Inde irœ. Le père Fabre m'a conté que cette vieille bête de mari me trouvait peu poli, peu galant. En revanche, la belle-mère de W... croit que je le suis trop et me fait l'honneur de me regarder comme dangereux. A ma dernière visite, je causais tranquillement avec une de ses filles, de musique, je crois, et je ne songeais pas plus à lui faire la cour qu'à me jeter par la fenêtre. Mme II... m'a poussé une ou deux bottes de sa voix la plus aigre. Je l'ai laissée dire ; mais, dix minutes après, la conversation était sur la pruderie et le bégueulisme de la province. J'ai « scié » avec toute la dignité possible la susdite Mme E,... ; la scène, très amusante, du reste, pour tous les assistants, a duré une demiheure, après quoi j'ai pris mon chapeau et j'ai pris congé.
Et tels sont les petits événements qui agitaient alors la ville de Chauinont.
Entre temps, on s'occupe de politique. L'Empire est proclamé. Mais les belles indignations de jadis commencent à perdre de leur force. On est las de lutter sans effet. On se résigne. On renonce.
12 décembre L85S
ISous avons, comme partout, célébré avec un médiocre enthousiasme l'avènement de l'Empire. Le préfet l'a proclamé sur le perron de l'hôtel de ville, en face d'une centaine de soldats et de cinquante gamins. Nous étions derrière. Trois ou
quatre fonctionnaires ont répondu au cri de : « Vive l'Empereur ! » Nous nous sommes tus presque tous. Nos élèves, qui assistaient à la cérémonie, se sont distingués : ils ont crié tout du haut de leur tête. : si bien que préfet et police en ont été émerveillés et en ont fait leur compliment au proviseur/ Les malheureux espéraient un congé qu'ils n'ont pas eu. Le préfet leur a promis de venir les voir, et de leur donner un jour de sortie à la suite de cetjte visite. M. Fortoul a eu l'attention de donner congé le jeudi, où il n'y a pas de classe. Nous étions furieux ; nous comptions au moins sur trois ou quatre jours ; mais on dirait qu'on fait tout pour nous vexer.
Et quand il faut voter, on vote avec mollesse, avec indifférence. (\
Huit jours auparavant, notre recteui^nous avait fait l'amitié de nous réunir, et nous avait engagés à voler d'abord, et à bien voter ensuite. On nous accusait, nous a-t-il dit, d'avoir voté fort mal aux élections municipales. Taupenot qui, en qualité de professeur de physique, aime à se rendre compte des choses, a demandé comment on avait pu le savoir. Le recteur a daigné lui-même nous expliquer que l'administration faisait fabriquer des bulletins fort transparents, et qu'on se rendait suspect à ne pas s'en servir. Le fait est que les oui qu'on a distribués étaient imprimés eu lettres colossales sur du papier brouillard ; on a poussé l'attention jusqu'à nous en envoyer à domicile. Il est difficile d'avoir avec les gens des procédés plus délicats. Je lui ai mis un beau non dans cette espèce de boîte qu'ils appellent bêtement une urne. Ce ûest pas qu'au fond je sois le moins du monde
contrarié qu'il se fasse empereur, je m'en soucie comme de Colin-Tampon. Mais je n'aime pas qu'on fasse de moi une macliine à voter. Ils m'auraient dit de mettre non que je leur aurais mis oui, sans autre raison que de ne pas leur obéir. Il n'en peut arriver pour moi ni mieux ni pis, et je ne joue ni au Caton, ni au Brutus. Je suis parfaitement de ton avis : nous sommes assez sots pour vouloir être gouvernés, c'est la maladie des Français ; qu'ils le soient, rien de mieux. Despotisme pour despotisme, autant vaut celui-là qu'un autre ; il achèvera le Louvre, finira les chemins de fer et pourra faire quelque bien jusqu'à une nouvelle débâcle. Je le regarderai faire et ne m'en mêlerai pas.
Au temps des querelles sur la musique, un furieux piccinniste demandait à un honnête homme assis, au parterre de l'Opéra :
— Etes-vous gluckiste ou piccinniste ?
— Je suis ébéniste, lui répondit l'autre.
Eh ! bien, moi aussi, que nous ayons la République ou l'Empire, les d'Orléans ou Henri Y, je suis ébéniste .
L'obligation même de prêter serment n'excite plus de révoltes. Les lèvres parlent, mais le cœur n'y est pour rien.
Nous avons prêté serment entre ses mains, il y a quelques jours. Il vaut mieux, comme dit l'autre, prêter serment qu'à la petite semaine. On s'habitue à cela comme à autre chose. La première fois, ces trois mots : je le jure, m'étranglaient et ne pouvaient sortir de mon gosier ; dimanche, je les ai prononcés comme j'aurais avalé un verre c\s vin. C'est ce qui explique pourquoi une femme
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se fait violer une première fois et se donne la/ seconde.
Maintenant que j'ai prêté et reprêté serment, on ne me regardera plus comme un affreux démagogue.
Un incident, très futile en apparence, allait seccuer cette torpeur. Et ce fut la célèbre affaire « de la barbe ».
Sarcey aimait à rappeler cette histoire héroï-comique. J'en ai toutes* les pièces sous les yeux. Elle évoque, par ses détails grotesques et ses ridicules conséquences, le souvenir du Lutrin. Elle eut pour point de départ une circulaire lancée au mois d'avril 1852 et qui stupéfia tous les membres de l'Université.
Le recteur nous a rassemblés pour nous donner communication d'une circulaire ministérielle. Nous ne savions pas trop ce que cela pouvait être, et j'avoue que je ne l'aurais jamais deviné.
Le ministre commençait par se féliciter qu'une autorité forte eût délivré la France des anarchistes sanglants qui la voulaient bouleverser.
Jusque-là, il n'y avait pas de quoi s'étonner, c'est du style de ministre.
Il continuait en disant qu'il fallait faire disparaître les derniers vestiges de l'esprit démagogique, et tu ne t'imaginerais jamais la conclusion :
« Coupez vos moustaches et vos barbes. »
Oui, nos barbes offusquaient le gouvernement, elles empêchaient Bonaparte de dormir. Nous allons nous raser par ordre. Note qu'au lycée, nous portons tous sans exception les moustaches ou le collier, et quelques-uns, comme moi, laissent tout pousser.
Ce fut un coup de foudre pour tout le monde.
Nous représentâmes au recteur que les élèves se moqueraient prodigieusement de nous, si nous arrivions tous le menton nu, qu'au moins fallait-il nous accorder un peu de temps pour nous accommoder à la règle. Lui-même était assez embarrassé : il a un collier et il y tient beaucoup. Je crois qu'il permettra le collier aux autres pour ne pas être obligé de sacrifier le sien. Les moustaches et l'impériale seules resteront proscrites. Je traînerai bien ma barbe jusqu'à Pâques, de sommations en sommations ; après Pâques, nous verrons bien. Pour avoir l'air de montrer de la bonne volonté, j'ai raccourci ma barbe, mais je l'ai gardée.
Bu reste, nous sommes convenus de ne céder qu'à la dernière extrémité, et que lorsqu'on nous mettra entre notre démission et notre barbe.
Noire censeur surtout est désolé : il a une barbe admirable, qui relève singulièrement une physionomie assez ordinaire ; et comme il est jeune et qu'il tient beaucoup à ses avantages physiques, il défendra ses poils jusqu'au dernier jour. Il faut que les ministres n'aient à s'occuper de rien du tout pour descendre à de pareils détails.
La circulaire ajoute encore que nous devons faire la classe eu habit noir, sous la robe, et elle nous invite même à porter la cravate blanche.
Mais ces deux derniers articles ont soulevé de telles réclamations que le recteur les regardera comme non avenus. C'eût été le cas pour moi de remettre à l'air mes vieux habits de l'Ecole : ils sont fort laids, mais ce sont des habits noirs, et l'on n'aurait rien eu à dire.
Le recteur et le proviseur auraient dû laisser dans l'oubli cette mesure qui fût tombée d'elle-même. Mais
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voilà qu'après un an de silence, ils s'avisèrent de la remettre en vigueur.
Je laisse pousser ma barbe. Dans toutes les académies de France, on a laissé tomber en désuétude ce ridicule arrêté que le ministre a, dit-on, regretté lui-même. Le proviseur., par cela seul qu'il ne peut pas s'occuper des clioses d'importance, en attache une très grande aux minuties. Il tient la main aux mentons rasés. Feuvrier est arrivé de Rennes avec une fort belle moustache ; le proviseur Ta invité à la couper. Il a répondu que partout il avait vu porter la barbe et la moustache et qu'il garderait la sienne. Là-dessus, je me suis dit que les rasoirs étaient un meuble fort inutile, et je commence à avoir des poils d'une longueur raisonnable. Le proviseur ne m'en a encore rien dit, et je suppose qu'il ne m'en parlera pas.
Il en reparla, et le recteur aussi. Ils commencèrent par donner au jeune collègue de Sarcey, M. Feuvrier, l'ordre formel d'immoler ses moustaches.
Feuvrier a objecté qu'à Rennes, M. Théry, recteur de première classe, les lui avait laissées.
— « Monsieur, a répondu le nôtre, la classe ne fait rien à l'affaire. »
L'autre alors lui a dit, ce qui est vrai, que partout maintenant on permettait la barbe, et que le ministre même s'était plaint qu'on eût mal interprété sa circulaire et qu'on l'eût rendu ridicule. Pour conclure, M. Denain lui a dit, en propres termes, que, s'il gardait encore sa moustache deux heures, il le suspendrait en attendant que le ministre en décidât. Or la faculté de suspendre un professeur n'est, d'après la loi, donnée au recteur que dans des cas exceptionnels oit l'éclat du
scandale et la gravité de la faute réclament une justice immédiate. Aussi Feuvrier, en entendant cette menace, a été pris d'un fou rire, et ils se sont quittés brouillés à jamais.
Le lendemain, Sareey recevait l'ordre de couper sa barbe; il écrivit là-dessus au recteur une lettre dont il envoya copie à sa mère : on la jugea à Chaumont fort spirituelle. Tout le monde en rit, excepté l'homme grave qui l'avait reçue.
Voici cette fameuse missive qui devait être, pour le joyeux et naïf Sareey, la source de si étranges tribulations.
Monsieur le recteur,
Ce n'est pas, je l'avoue, sans un certain embarras que je me suis décidé à vous entretenir d'un sujet qui pourrait sembler frivole à bien des gens. Mais je me suis dit qu'après toiit, si d'autres personnes plus sérieuses et plus haut placées que moi semblaient mettre à cette question tant d'importance, c'est qu'elle en valait sans doute la peine, et au'à faire comme elles je ne pourrais être ridicule. C'est de moustaches et de barbe que je viens vous parler.
Yous savez, monsieur le recteur, que, l'année dernière, une circulaire ministérielle nous défendit de laisser croître la barb.e. C'étaient les tenues mêmes de l'arrêté. Ces termes paraissaient fort clairs à beaucoup de bons esprits. Ils avaient compris du premier coup que, par là, monsieur le ministre entendait proscrire ces barbes démagogiques, qui ont, de tout temps, à bon droit inquiété les gouvernements ; et le ministre lui-même semblait leur donner raison, quand, vers la tin de cette même circulaire, il faisait une allusion directe à
ces éternels ennemis de l'ordre, qu'on voit nourrir contre la société de sinistres projets et des barbes menaçantes.
En un mot, pensaient ces sages esprits, il en est de la barbe comme d'un arbre. Ne pas le laisser croître, c'est moins le supprimer, le raser, que l'arrêter à un certain point de développement, et lui dire : « Tu n'iras pas plus loin. » C'est ainsi qu'ils raisonnaient, et ils avaient tort, comme on le leur prouva bien par la suite. Car il leur fut enjoint de tout couper, sauf pourtant les favoris, qui ne font point partie de la barbe. Il est vrai que, dans d'autres académies, celle de la Charente-Inférieure, je crois, ce furent les moustaches et la mouche, proscrites ailleurs, qui triomphèrent, tandis que les favoris étaient honteusement expulsés.
« Barbe en deçà de la Loire, a dit un philosophe, moustache au delà. »
Si claire, hélas ! que soit notre pauvre langue française, il n'y a pas un article du code où n'aient sué vingt commentateurs. Deux avocats plaidant l'un contre l'autre, citent tous deux à l'appui de leur cause le même texte de loi, qu'ils interprètent chacun à leur façon ; c'est le juge qui décide. Nous coupâmes nos barbes, sur la foi des nôtres. Le public prit la liberté de se moquer prodigieusement de nous, et nos élèves firent comme le public.
On s'habitua bientôt à nous voir le menton rasé ; mais moi, je m'habituai moins vite à me raser le menton. J'ignore si la nature ne m'a fait cadeau d'une borbe que pour le plaisir de me la voir abattre chaque jour, mais j'ai peine à le croire. Elle m'a donné un visage si boum quand la barbe ne l'allonge pas, une peau si sensible au froid et au