‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 15 sur 40 · JOLKX.VL DE JEUNESSE · texte numérisé non relu

JOLKX.VL DE JEUNESSE

rasoir, elle m'a creusé au milieu du menton une fossette si bizarre, nue, sans aucun doute, elle n'avait pas prévu, en me faisant ainsi, et l'arrêté du ministre, et la glose des commentateurs.

Encore si j'étais le seul dont la ligure eût perdu, en perdant cet ornement naturel, je ne me plaindrais pas. Je saurais me consoler de ma disgrâce, en admirant le menton de mes collègues. Mais je vois que la plupart ont eu, comme moi, des raisons de regretter ce qu'on leur enlevait. Si peu qu'on ait de barbe, on a la faiblesse d'y tenir, et à ceux qui vous conseillent de la couper, on répondrait volontiers comme au renard de la fable.

Aussi, le premier moment passé, les barbes ont reparu presque partout, discrètes d'abord et timides, puis enhardies bientôt par le silence de l'administration. On m'a dit même qu'aujourd'hui elles triomphaient au menton d'universitaires très haut placés, qui ont donné l'exemple. D'autres ont du moins fermé les yeux et n'ont pas voulu mettre les malheureux professeurs entre leur barbe et leur place. A Paris enfin, où l'on veille de plus près à l'ordre, où les barbes peuvent être de conséquence, j'en ai vu de superbes qui semblaient insulter à mon menton rasé.

La liberté de la barbe est partout, excepté à Chaumont.

Si l'arrêté ministériel défend positivement la barbe, pourquoi sommes-nous les seuls à y obéir ? S'il n'en tendait pas la défendre, à quoi obéissonsnous ?

Je voudrais pouvoir parler moi-même à M. le ministre. Le sujet m'inspirant, je sens que je finirais par le convaincre et le toucher.

— Laissez-nous, lui dirais-je dans une péroraison pathétique, laissez-nous cette barbe qui est

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née avec le premier homme, bien avant qu'on eût inventé le rasoir : cette barbe qu'a portée l'antiquité tout entière, la sage antiquité qui avait fait du nom de glabre une sanglante injure ; cette barbe qui jadis faisait le philosophe ou du moins lui servait d'enseigne ; cette barbe qu'ont laissée croître tous les pères de l'Eglise, tous les saints du désert, sans craindre qu'elle diminuât en rien le respect qu'on avait pour eux ; cette barbe qui a traversé tout le Moyen âge sans encombre, et que nous retrouvons sur les lèvres du grand Bossuet ; cettebarbe enfin dont un poète a dit que de son côté était la toute-puissance, en sorte que si elle était chassée du reste de l'univers, c'est au menton des professeurs qu'elle devrait trouver un dernier asile !

Yoilà ce que je dirais à M. le ministre, mais je suis trop peu de chose pour être admis à lui parler jamais, même d'affaires aussi graves, et je ne sais comment lui écrire.

Je vous prie donc, monsieur le recteur, d'oser à ma place ce que vous seul pouvez oser, sans craindre un sourire. Ayez la bonté de demander en notre nom à M. le ministre ce qu'il entend faire de nos barbes. J'espère qu'il leur pardonnera de bon cœur ; mais enfin, s'il les condamnait, s'il fallait les sacrifier encore, je puis vous assurer, monsieur le recteur, que je continuerais de faire avec joie ce sacrifice, dont mes élèves doivent retirer tant de fruit.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Il était si fier d'avoir mis au monde un chef-d'œuvre, qu'il ne pouvait se tenir de le montrer. Il le lut à ses collègues, qui le portèrent aux nues; ils jouissaient tous intérieurement de la confusion, de la rage, où une telle

impertinence devait plonger le recteur. Celui-ci avait plusieurs moyens aimables de se tirer de l'aventure. Il pouvait en rire, c'était le plus simple, ou feindre de n'avoir pas reçu le malencontreux billet et le jeter au panier, ou laver paternellement la tête à Sarcey. Mais il se trouvait dans un milieu trop passionné, pour écouter la voix de la sagesse. Il prit les choses au tragique. Il fit ce que désirait l'imprudent professeur, il communiqua la lettre au ministre, mais en y joignant une note de sa façon.

Quelle était cette note 1 Sarcey eut, plus tard, la curiosité d'en demander une copie aux bureaux de la rue de Grenelle. Et j'ai pu la retrouver. Il n'est pas inutile de la reproduire, car elle montre l'état des esprits, à ce moment, et ajoute un trait significatif à l'histoire des mœurs administratives. Elle est datée du 4 mars; celle de Sarcey l'était du 3. M. le recteur n'a pas perdu une minute, et n'a pas laissé à sa fureur le temps de s'apaiser.

4 murs 1S53 Monsieur le Ministre,

J'ai l'honneur de vous déférer, conformément aux dispositions du décret organique du 9 mars 1852, la lettre que m'a écrite, à la date du 3 du courant, M. Sarcey, chargé du cours de 3e au lycée de Ch.aum.ont.

La lecture de ces impertinences qui ont visé à être piquantes et spirituelles, mais oui ont seulement réussi à être grossières, vous convaincra, monsieur le ministre, que ce long persiflage s'attaque à l'une de vos circulaires où vous recommandez au corps enseignant la décence et la gravité qui conviennent à ses fonctions. M. Feuvrier, nouveau professeur de physique, et à sa suite l'inculpe -'oyinia-

traient à porter la moustache. Consulté par M. le proviseur, j'ai maintenu sévèrement la mesure que vous aviez rendue obligatoire. De là les récrimina tions que je signale à votre juste répression.

Vous ne tolérerez pas, monsieur le ministre, cette indigne moquerie qui insulte à votre autorité, plus encore qu'à la mienne ! Ce jeune homme, dont les mauvaises tendances se sont manifestées déjà plus d'une fois dans le lycée, a manqué gravement aux règles de la subordination et de la hiérarchie. Je demande qu'il soit rappelé aux sentiments de ses devoirs par une mutation immédiate et un emploi inférieur dans un collège communal.

Daignez agréer, etc.

Ce farouche réquisitoire eut son plein effet. Sarcey fut déplacé sur l'heure, envoyé au fond de la Bretagne, dans la petite ville deLesneven. Il manda à Edmond About la nouvelle du coup qui le frappait. About connaissait trop bien les hommes pour en être surpris. Sa réponse arriva, non pour guérir un mal irréparable, mais pour consoler le vieux camarade qui lui demandait conseil et lui donner du courage.

Mon cher ami,

Te voilà destitué, ou du moins transplanté dans le pays de Rabasté. Je ne sais pas si tu t'y attendais, mais pour moi cela ne faisait pas le moindre doute, et c'est par étourdeiïe oue j'ai adresse ma dernière lettre à Chaumont, j'étais sûr qu'elle ne t'y trouverait pas. Ma mère m'a envoyé ta lettre au recteur, histoire de rire, et comme on envoie un article du Charivari, écrit par un écrivain.

Dès la première ligne, les cheveux se sont dressés sur ma tête, et je n'ai pas douté une minute de l'effet produit. Pour m'assurer que je n'étais pas

dupe d'une terreur illusoire, j'ai lu ta lettre à Beulé et aux nouveaux : ils ont été unan'mes.

Comment, bougre, tu t'avises d'avoir de l'esprit dans un temps où personne n'en a, où les plus hauts fonctionnaires donnent l'exemple de la stupidité, où l'empereur est un crétin, où la France so conduit comme une bête à 36 millions de pattes, et tu t'imagines qu'on ne te destituera pas ?

Elle était charmante, ta lettre, raison de plus. Elle n'eût été que médiocre, on t'aurait peut-être laissé en place; elle eût été mauvaise, on ''appelait à Paris. Mais tu flanques des coups de fouet dans les jambes de ton recteur, et tu t'imagines qu'il te les pardonnera sous prétexte qu'ils étaient bien cinglés ! Yoilà un « raisonnement des épmaids » qui ne mettra pas de beurre dans les ti^:is.

Ecoute, tu as été dupe de ta nrovince Tu n'as pas vu au delà des portes de Chaumont. Tu avais autour de toi un public de gens sensés, quelques gens d'esprit parmi un cercle tout entier, peut-être même le préfet qui n'était pas fâché de rire du recteur. Dans Chaumont, ce public doit être une puissance qui intimide le recteur, qui le harc-L-re, qui l'empêche de dormir, mais dans Chaumont seulement. Tu croyais avoir entre M. Denain et toi la ville tout entière, et tu avais raison, mais duns Chaumont seulement, rien que dans Chaumont.

Il fallait songer à Paris, et voir qu'entre le recteur et le ministre, il n'y a rien ni personne ; que le ministre n'a pas à apprécier l'opinion des Cliaumontais, ni le bon sens, ni l'esprit que tu as, ni les services que tu as rendus. Entre Eortoul et toi, il n'y a rien, non plus qu'entre le recteur et Fortoul : et ce rempart d'hommes de bien que tu avais autour de toi a été non pas renversé, mais tourné de la façon la plus simple du monde. Denain a agi en

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sournois ; tu te plains qu'il n'ait parié de son projet ni à toi ni à aucun de tes collègues. Je crois bien ! Il avait trop peur du public de Chauinont.

Comment as-tu pu croire qu'un catholique recevrait un pareil camouflet sans se venger ? Comment as-tu supposé que les moyens lui manqueraient, étant ce qu'il est, et nous étant ce que nous sommes ? Comment enfin... Mais je suis une bonne bête de te chanter des pourquoi et des comment, quand la chose est faite, et sans remède.

Tu as hésité un instant entre Lesneven et ta démission. Je comprends ton embarras, et le choix que tu as fait. Cependant je ne crois pas, comme M. Bary, comme M. Barbet et comme le ^arti de Lesneven, que l'on soit disposé à e mieux placer l'année prochaine. Souviens-toi que, dans cette lettre, tu donnais des coups de patte puis haut que la tête du recteur. Si tu crois que le Fortoul te pardonnera cela tu te trompes. Les grimaces du ministre sont des grimaces; il n'ose pas dauber ouvertement sur les gens d'esprit pour faire croire qu'il en est, mais c'est un employé, et de la pire espèce, un vrai goupillon plein d'eau bénile de cour. Quand même tu n'aurais pas donné directement sur le Fortoul et sur ses circulaires, ouand tu n'aurais pas parlé des vestiges de l'anarch.e, quaud tu te serais condamné à n'éreinter qu'un recteur, un proviseur, un collègue, un pion, un chien, tu serais mal noté pour ce seul fait. Ton compte est bon, du moment où tu as dans ton dossier : homme d'esprit.

Je te demande un peu qui est-ce uni a porté ces gens-là au pouvoir ? Les bêtes. Qui esl-ce qui leur paye l'impôt, qui est-ce qui leur élève des arcs de triomphe, leur donne des bals, crie : « Vive l'empereur ! » et croit à la vertu de l'irucératriee ? Les bêtes, rien que les bêtes. Qui veut arriver à quelque

chose doit s'habiller en bête, et bien cacher le bout de l'oreille. Vois M. Michelle et tutti ouanti. Ces gredins-là savent bien que c'est Fespiït qui les tuera, qu'ils crèveront sous les chansons tués a coups d'épingle. Or, la lettre n'était Qu'une chanson en prose.

Yoyons ! figure-toi Béranger professeur à Chaumont. Il a Marchangy comme recteur, il le chansonne ; on l'envoie à Lesneven; cron-iu que le ministre s'en ira tout bonnement chercher là mon Béranger pour le placer à Lyon ou à Marseille ? A Cayenne, je ne dis pas. Crois-tu qu'un, autre recteur ira demander au ministre le même professeur qui a si bien tapé sur Marchangy ? A d'autres !

Somme toute, à ta place, j'aurais refusé. Attendre pour attendre, mieux vaut attendre à Paris, en étudiant, qu'à Lesneven, en cul crotté. La révolution qui flanquera ces gredins-là par terre nous trouvera bien, où que nous soyons, et dans tous les cas, nous saurons aller la trouver. Mais je compends tes raisons. Tu as pensé à ton père qui te croirait perdu, du jour où tu cesserais de manger sur le budget. Et puis tu n'as pas le goût pour la vie de bohème; et puis tu aimes la classe, au fond, et tu te sins professeur.

Ayez donc du talent, et sachez ai quoi professer en Sorbonne, pour qu'on vous envoie décra^er deux ou trois Eabastés en sabots ! Ah ! si M. Guigniaut avait eu l'esprit de t'envoyer en Grèce ! Au reste, maintenant, il n'y faut plus oenser

Enfin, mon cher ami, le vin est tiré. Tâche de prendre Lesneven en patience, et si lu oeux mettre la main à une thèse, tu es dans un pa,ys où le monde ne te prendra pas beaucoup de temps. Aux vacan ces, tu verras si Lesieur, le :eul ami que nvas ayons rue de Grenelle, tient ses promesses.

Quant à moi, je suis plus décidé que jamais à ne pas mettre la patte dans le piège à loup d'un collège. Je tâcherai de gagner mon pain par quelque autre procédé ; et si tu es du même avis en ce tempslà, nous chercherons une mansarde où l'on puisse mettre deux lits. Au besoin, nous nous contenterons d'un seul, comme nous avons fait jadis non loin de Lesneven.

Nous avons pour nous l'avenir, notre courage, notre amitié, un peu d'esprit que nous tâcherons de diriger de notre mieux en ayant sein de ménager les recteurs. Enfin, nous n'avons que vingt-cinq ans ; c'est l'âge où les sottises sont permises, parce qu'elles sont réparables.

Edmond About.

Sarcey n'était pas de ceux qui languissent dans d'inutiles regrets. Il était philosophe. Il n'osait pas encore jeter la robe aux orties. Il prit, en souriant dans sa barbe (c'était le cas), la route de Bretagne. Et il se dit que Lesneven, en tout état de cause., vaudrait toujours autant que Chaumont (1).

(1) Les lettres de Sarcey semblent avoir ému l'honorable population chaumontaise. Il faut se rappeler dans quelle disposition d'esprit il les a écrites : exaspéré par les passions politiques dont il subissait le contre-coup, et désireux aussi d'amuser sa bonne femme de mère en lui rapportant la chronique de l'endroit. Notre spirituel confrère Ilenri Chantavoine s'est fait l'avocat de ses griefs. Il nous a adressé le billet suivant:

Mardi, 20 janvier 1903

Mon cher ami,

Je n'ai pas besoin de vous dire avec quel intérêt je suis dans le Temps les mémoires de Sarcey publiés et comment'/s par vous. Voulez-vous me permettre d'ajouter que vous êtes un peu dur et injuste pour la ville de Chaumont. On y a de l'esprit autant qu'ailleurs et les Chaumontais ne sont ni botes ni méchants.

J'ai débuté, moi aussi, ù Chaumont, à ma sortie de l'Ecole normale (sous le Vi mai). J'y ai trouvé de bons collègues, de bons élèves, donl j'ai gardé le meilleur souvenir, une population très avenante et, par surcroît, le plus aimable, le plus accueillant des trésoriers généraux — aujourd'hui gouverneur de la Banque de France.

J'y ai bien été dénoncé un tout pelit peu, à propos de deux vers de Britannicus , mais qui n'a pas été dénoncé une ou deux fois dans sa vie ? Croyez-moi, mon cher ami. ne pensez pas et ne dites pas laid de mal des Chaumontais.

Bien cordialement à vous.

Henri Chantavoixe

En Bretagne- — Landorneau et Lesneven. — L'hôtesse de Sarcey. — Le collège. — Vie cloîtrée. — Les douceurs de la retraite. — Une représentation des Fourberies de Scapin. — M. l'inspecteur et M. le principal. — Le dîner de gala.

Ce n'était pas une petite entreprise que d'aller à Lesneven, au mois de mars, pendant la saison la plus humide de l'année. Mais il n'y a pas à discuter les ordres du ministre. Il faut obéir. Après un voyage interminable, Sarcey arrive dans le bourg de Landerneau.

Je ne suis point allé jusqu'à Brest. Je me suis arrêté à cinq lieues, dans une oetite ville où nous avions fait halte autrefois tous les deux, Edmond, la ville de Landerneau. C'est un grjs bourg, où il se fait un assez gros commerce, et qui est un lieu de passage pour toutes les marchandises de Brest. Landerneau est autant au-dessus de Lesneven i,ue Cliaumont l'est de Landerneau. Il y a là un tout petit collège communal, où le frère de Dottain professe la sixième. Je suis allé le voir, il m'a reçu à bras ouverts : je tombais comme une distraction au milieu de sa vie monotone. Je n'ai pas revu sans un certain plaisir ces lieux où j'avais passé dans des circonstances si différentes. L'air frais de la mer fait toujours du bien, et le jour de mon arrivée, par hasard, le soleil était superbe. On dit qu'il a plu sans discontinuer depuis le mois d'octobre. J'ai ramené ici les beaux jours.

De là, il gagne le collège, où les rigueurs administratives l'ont relégué.

Lesneven tient ce que son nom promet ; c'est un misérable bourg assez mal bâti. L'eifet de loin est pittoresque, mais la vilLe est affreuse, et paraît triste. C'est aussi petit et moins bien que Dourclan. La population est sale, comme le sont tous les Bretons, et déguenillée comme un mendiant de Callot. On ne peut faire un pas, sans être assailli de pauvres, qui vous demandent un sou dans le plus inintelligible des jargons ; mais on comprend très bien le geste. Quelques-uns de ces misérables sont affreux à voir et font horreur. Je ne puis m'imaginer qu'il y ait tant de misère dans ce pays. Les Bretons font des enfants avec une déplorable facilité, et ne savent plus après comment les nour:ir.

Ma propriétaire en a cinq pour sa part: cinq filles, dont l'aînée n'a guère que quatorze ans, et qui sont toutes jolies. C'est, m'a-t-on dit, uni: bonne femme, qui tient un café, si l'on peut appeler café une chambre ignoble et puante, où les Bretoas viennent avaler de grands verres d'eau-de-vie. Avant de louer un appartement chez elle, j'ai demandé à mon principal ce qu'il en pensait; il m'a répondu qu'ici il n'y avait aucun scandale à aller au café, à plus forte raison à loger au-dessus d'un café.

Ma chambre est jolie, grande, avec quatre fenêtres, et ces énormes lits bretons où l'on monte avec une échelle. Elle est planchéiée et frottée, ]axe rare dans le pays, où le rez-de-chaussée n'est pas même carrelé. On enfonce, en entrant, dans une terre détrempée, grasse et qui colle aux souliers. Mon escalier est dans ce goût, noir et humide. Il faut passer par là-dessus, sans quoi l'on ne trouverait pas à se loger dans ce pays béni du ciel. Cela me colite douze

francs par mois, et un franc de service. On dit qu'en Bretagne, la vie n'est pas chère, sans doute pour ceux qui y ont leur ménage ; mais pour l'étranger qui mange à table d'Iiôte, le pris est le même partout. Il n'y a qu'une pension dans la ville; je l'ai choisie. Elle coûte cinquante francs, comme partout; et trente francs pour moi, qui ne prends que mes dîners. Il est vrai qu'elle est servie avec une profusion absurde. Il y a à manger pour vingt personnes, quand nous sommes cinq ou sis T'aimerais mieux deus plats seulement, et que cela coûtât moins cher. Peut-être, si je trouve quelque chose, me mettrai- je, le mois prochain, en pension chez un simple particulier.

Sarccy s'installe... Selon sa coutume, il entreprend de longues promenades aux environs. Et quoique la pluie tombe à flots, il constate que le pays est superbe, qu'il le sera surtout durant la belle saison.

Il semble que Dieu ait mis beaucoup d'eau en Bretagne pour inviter les naturels à se laver. Je n'ai pas encore vu qu'ils fussent très sensibles à cette attention du Créateur.

La mer est à sept ou huit kilomètres; en théorie, c'est peu de chose; mais dans la pratique ordinaire, quatre lieues pour prendre un bain ne laissent pas que de donner à réfléchir. On dit que la grève est admirable. Sarcey ira la voir au premier jour de congé, Mais, auparavant, il a quelques devoirs officiels à remplir.

Vous devinez dans quel esprit il aborde le principal du collège. C'est un religieux. Et Sarcey n'est pas précisément payé pour aimer les prêtres. Cependant son impression est meilleure qu'il ne s'y attendait.

Notre principal, tout Drêtre qu'il ••si, a l'air bienveillant. Mes collègues m'ont dit, en effet, que c'était un bonhomme, avec qui on n'a que de bons rapports, parée qu'on n'en a aucun. Il loge et mange au collège ; il ne m'a pas offert de dîner avec lui à la table commune, et j'en ai été bien aise, j'aurais été forcé de le refuser.

Tous les professeurs, ici, sont prêtres, excepté trois et je suis un des trois. Ils dînent tous ensemble au collège; je ne me sens pas de force à vivre tous les jours avec des prêtres, sans rien dire. Des trois laïques, l'un est marié, et l'autre est à l'hôtel, comme moi. Je ne connais pas encore les prêtres, et je crois que je ne les connaîtrai guère. Je me bornerai avec eux aux visites de stricte politesse. Je connais un peu plus les deux autres, et je crois que je resterai très froid avec eux; ils n'ont ni l'un ni l'autre rien de bien distingué dans l'esprit, ni dans les manières. Il me semble qu'ils se sont laissés aller à la vie de petite ville, et que cette vie a agi d'une manière fâcheuse sur Leur caractère. Tous deux paraissent aigris et ennuyés : aucun ne m'a plu.

J'ai demandé s'il y avait quelques personne.-; a voir dans la ville, le juge de paix, le maire, ou des familles riches. Ils ne m'ont rien répondu. J'ai compris qu'ils ne voyaient personne. Ils ont un cercle, j'y suis allé hier par curiosité; c'est un abominable tapis-franc, où je n'ai pas vu un visage qui me revînt. J'ai regardé la liste; je n'y ai vu ni le juge de paix, ni le notaire (s'il y en a un), ni le maire; j'ai remarqué de plus que les seuls abonnements étaient la Presse et le Siècle, ce qui m'a fait supposer que c'était la jeunesse mécontente de l'endroit qui avait formé ce cercle.

Je me suis bien juré de ne plus remettre les pieds dans ce bahut. Je ne veux pas faire de l'opposition

en si mauvaise compagnie. On joue le whist d'une •façon pitoyable, à un sou la fiche, avec deux de consolation ; cela est éclairé avec de la chandelle. Je m'en vais me renfermer chez moi, et travailler dix heures par jour.

C'est effectivement à cette résolution que Sarcey s'arrête. Il vit chez lui, en ours, ou, si vous préférez, en ermite. Son hôtesse est une brave femme, un peu trop méticuleuse; elle ne peut souffrir de voir traîner aucun papier dans la chambre de M. le professeur. Pour ses 13 francs par mois Sarcey est chauffé, blanchi, soigné comme une petite-maîtresse. Il commence à se raccommoder avec les Bretons. <c La première impres- « sion n'est pas en leur faveur. On ne les juge que << sur la mine. Mais ce sont de bonnes, de franches « et loyales natures. » Bientôt il goûte, à cette existence à demi cloîtrée, une étrange douceur.

20 avril 1853

Si l'on m'avait dit, il y a deux mois : tu t'en iras au bout du monde, dans un pays sauvage, où tu n'entendras jamais parler français; tu n'auras d'autre société que des prêtres, ou des gens sans éducation, dont les entretiens te feront mal au cœur; tu ne verras pas un visage de femme, et tu ne diras pas quatre paroles dans un jour; tu renonceras au café, au thé, et à tous les extras, quels qu'ils soient; et tu passeras pour un homme fier si tu refuses de prendre sur le comptoir un petit verre d'eau-de-vie, toi qui la détestes; tu passeras ta vie dans ta chambre, au milieu de tes livres, ou sur les grandes routes, causant avec ton bâton, qui sera ton unique compagnon de promenade; tu te coucheras à neuf heures du soir pour te lever à cinq du matin, tu auras dix-huit heures de travail par semaine, et

1.200 francs par an; si l'on m'avait dit tout cela, j'aurais répondu sans balancer que j'aimais mieux crever tout de suite.

Eli bien, tout cela est vrai, et, chose bizarre, jamais, depuis que je suis sorti de l'Ecole, jamais je n'ai vécu aussi heureux; jamais je n'ai joui d'un repos si profond, d'une si douce tranquillité. J'en suis à remercier le ministre de m'avoir envoyé ici. Il me manque quelques livres, mais je vais'm'abonner à Brest, où il y a des bibliothèques savantes. Je suis bien fâché, maintenant, de m'être fait expédier mes livres à Eesneven; ce sera une pièce de trente francs et peut-être plus, dépensés en pure perte, sans compter oe qu'ils me coûteront pour le retour. Mais on ne s'avise jamais des choses que lorsqu'il n'est plus temps.

Il me manque bien, parfois, une figure aimée qui peuple ma chambre, mais j'y pense le moins que je puis. Enfin il me manque de l'argent, dans un pays où les fantaisies sont si rares et ne coûtent presque rien : mais plaie d'argent n'est pas mortelle, comme dit le proverbe.

Tout cela est peu de chose; j'ai ici ce qui me manquait à Chaumont, la liberté, une entière, une complète liberté, ia liberté de rester chez moi à travailler du matin au soir, sans être obligé de faire ma cour à personne.

C'est en Bretagne, c'est dans un séminaire que j'ai trouvé la tolérance. Je commence à me réconcilier avec les prêtres. Xotre principal est un si digne homme. Déjà vieux, maigre et d'une figure ascétique, mais l'air si bienveillant, la parole si douce sans être mielleuse ni hypocrite, le regard intelligent et ouvert, je l'ai aimé du premier coup. Il nous laisse agir comme bon nous semble, et ne se mêle de nos classes que pour tout approuver. Les autres

prêtres, mes collègues, ont l'air commun : des visages de paysans, bouffis avec un air béat, l'encolure d'un bœuf et les extrémités courtes. Un seul m'a paru trancher avec les autres, et m'a rappelé la figure fine et distinguée de l'abbé Odinot. Mais je me défie des prêtres qui ont cet air délié, je les crois intrigants; j'y ai été pris.

Je n'ai pas encore fait de visite dans la ville, et je crois que je n'en ferai pas. J'ai les cancans en horreur, et je vois par ma table d'hôte, où j'écoute sans ouvrir la bouche, que Lesneven a ses coteries, comme Chaumont, comme Dourdan, comme' toutes les petites villes. Je ne veux pas m'en mêler; je passerai pour un loup, mais cela m'est égal; j'ai autre chose à faire que de prendre parti pour le maire ou pour l'adjoint.

Ainsi les semaines s'écoulent. Sareey est insensible

à la fuite du temps. Il devient poète : « Les gens qui rêvent au fond d'un bateau ne sentent pas qu'ils avancent. Les arbres filent sur la rive et les jours passent sans même qu'on s'en doute. » Il est au mieux avec M. l'abbé, le principal du collège, et compose pour sa fête des vers latins, « bien jolis », qu'un élève doit envoyer sous son nom. Aucune ambition ne le (ruulile. « Je ne m'occupe point de l'avenir, écrit-il à « sa mère. Je ne le vois pas si sombre. Tant qu'on n'est « pas marié, je ne vois pas quels chagrins on peut <( avoir. Je trouverai toujours bien à gagner de quoi « vivre; je ne veux rien davantage. »

Il est optimiste. Il est heureux.

De menus événements interrompent la monotonie de cette calme existence. C'est une excursion à Brest, c'est une promenade en mer. Un soir, dans l'auberge où Sareey prend ses repas, débarque un commis- voyageur. Et voila toute la ville sens dessus dessous :

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9 juin !

Je ne vois qu'un commis-voyageur qui est arrivé ces jours-ci à Lcsneven. C'est son pays de prédilection, et il y passe quinze ou vingt jours chaque année. Il connaît toute la France et étonne toute la table d'hôte. Personne ne lui peut parler d'un individu qu'il ne cite son père, sa femme, son commerce, etc. Parbleu ! me suis-je dit, voilà un homme bien répandu; mais je m'en vais l'attaquer, et je parlai de Dourdan.

— Ah ! Dourdan, je connais très bien.

Et il me cita quatre ou cinq personnes, ses amies intimes.

Il est vrai qu'il m'appelle déjà son ami, ei menuson cher ami. Bon enfant, du reste, rieur, et vous offrant petits verres et vin chaud. Il a une blague incroyable, qui m'amuse. C'est un curieux original, qui a rompu la monotonie de nos dîners.

Un autre jour. G'est M. le recteur qui se fait annoncer a Lcsneven. Ceci est plus grave :

Nous avons eu avant-hier la visite du recteur; il est venu dans ma classe; mes élèves n'ont rien répondu, mais j'ai eu de l'esprit pour tout le monde. Le soir, il y a eu dîner chez le principal : cela a été froid. Ces messieurs semblaient s'être donné le mot pour ne rien dire; il n'y a guère que moi qui aie soutenu, deux heures durant, la conversation. Le recteur a dit à ICoxion, mon collègue laïque de seconde, qui le connaît très particulièrement, que je paraissais avoir bien de l'instruction et du talent.

Autrefois de pareils éloges m'auraient fait plaisir: mais je méprise si parfait recteur, qui est bonhomme, mais de nulle valeur, comme tous les gens de l'admini - m'ont

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laissé froid et indifférent. Un recteur peut tout pour vous nuire, il est impuissant à faire le bien. Ce qui est bien curieux, c'est qu'il ne sait pas pourquoi je suis à Lesneven. Il l'a demandé à Moxion, en se plaignant de l'administration supérieure qui le laissait dans l'ignorance.

Ce qui me ferait croire que ce n'est pas une comédie, c'est qu'il m'a vu aussi barbu qu'homme peut l'être, et qu'il n'y a pas pris garde. Ici la circulaire sur les barbes n'est pas observée.

Au début, Sarcey supposait que M. le principal était chargé de le surveiller et d'adresser sur lui un rapport au ministre. Mais ces préventions ne tardent pas à tomber. M. le principal soigne ses rosiers; il est tout à fait détaché des affaires de ce monde. Et à son contact, l'ardent normalien, l'impétueux révolté de Chaumont s'apaise II apprend la mansuétude. Comme on ne cherche plus à opprimer sa conscience et qu'on le laisse absolument libre, il redevient modéré.

Oui, Sarcey se transforme, sous l'action lénitive de ce climat. Il montre dans toutes les circonstances de la vie une patience, une longanimité qui l'étonné luimême. Tel accident qui l'eût mis en fureur, s'il se fût produit dans l'atmosphère échauffée et passionnée de Chaumont, lui arrache à peine un sourire.

12 juillet 1853

J'ai eu une petite histoire avec mon principal, qui aurait pu dégénérer en querelle, si. je n'étais devenu doux et majestueux comme une tête de vieillard. Ce bonhomme me fait dire que c'est l'habitude de faire jouer une pièce aux élèves de rhétorique, et qu'il me prie de la choisir. Je lui fais répondre par l'abbé Coannec (c'est son porte-parole, son bras droit) que je ne sais ni ne veux choi-

sir une pièce, qu'il nous envoie celle que nous devons jouer et que je nie charge du reste.

Le principal me fait assurer qu'il n'y entend rien, qu'il s'en remet entièrement à moi, etc., je refuse encore, mais on insiste tellement que j'accepte. Je cherche dans mes souvenirs, et je me rappelle que le Secrétaire et le Cuisinier, de Scribe, n'a qu'un petit rôle de femme, facile à supprimer: Il y a du spectacle et du gros sel, il y a des couplets, et j'ai deux voix agréables dans ma classe, et un maître de musique dans l'établissement. Enfin, ce n'était qu'un petit acte, et il nous restait un mois pour l'apprendre.

Je lis la pièce aux élèves, qui ne s'étaient jamais vus ù pareille fête : ils s'arrachent les rôles, je les leur distribue, et je m'entends avec le maître do musique.

Cependant le principal me fait demander la pièce, cela était trop juste. Je la lui envoie, et deux jours après, je reçois le livre des mains d'un élève, qui me dit que le principal n'en veut point. J'étais stupéfait de ce sans-façon. Tu penses bien que je ne vais pas chez lui, puisqu'il n'avait pas daigné me prévenir lui-même, ni me dire pourquoi il refusait une pièce, après l'avoir demandée.

Deux jours se passent : je rencontre l'abbé Coannec qui me dit :

— Eh bien ! et cette pièce ?

— ■ M. le principal a refusé la mienne; qu'il nous en choisisse une autre, et, bien que les élèves aient déclaré qu'ils ne joueraient pas, je me fais fort de la leur faire apprendre, quelle qu'elle soit. Mais je ne veux plus me mêler de rien.

Là-dessus, Coannec me prie d'aller chez le principal, de m'entendre avec lui; moi je répondais toujours :

— Si M. le principal a besoin de moi, qu'il me le dise, mais je n'irai certes pas le trouver de moimême.

Enfin, il me presse avec tant d'insistance que j'y vais. J'ai su enfin pourquoi il n'avait pas voulu de ma pièce : d'abord, il demandait trois actes; ensuite des couplets, à ce qu'il prétend, sont trop difficiles à chanter; en troisième lieu, le vaudeville est ennuyeux et sans esprit. J'ai eu la patience de lui entendre développer ces trois absurdités, sans répondre un seul mot.

— Voilà qui est bien, lui ai-je dit enfin; mais quelle pièce avez-vous choisie ?

— Mais voyez vous-même.

— Oh ! non pas, je ne m'y connais point.

— Ni moi.

La conversation a duré sur ce ton au moins un gros quart d'heure. Enfin, impatienté, je lui ai dit :

— Vous voulez une pièce en trois actes, sans couplets et sans femmes : prenons les Fourberies de Scapiii. Je retrancherai les personnages de femmes, les plaisanteries scabreuses, et les coups de bâton sauveront la pièce.

— Eh bien, faites ce travail, vous me l'apporterez, et nous verrons après.

■ — ■ Ah! mais non, monsieur le principal; vous connaissez Molière, il me faut un oui ou un non.

— Je voudrais voir, réfléchir...

— Quand faudra-t-il venir prendre vos ordres ? -- Vous croyez donc que cela pourra marcher?

Si vous êtes sûr...

— Je ne suis sûr de rien : Je crois, au contraire, qu'ils joueront beaucoup plus mal une comédie de Molière qu'un vaudeville de Scribe; mais il faut, se.-docider toul ie suite, parce que le temps presse.

— Eh bien ; faites ce qxie vous voudrez.

— Cela veut dire que je dois prendre les Fourberies de Scapin?

— Mais je no sais pas, je ne puis dire.

Xous étions debout; je pris en riant une chaise, et je m'y assis résolument en lui disant :

— Monsieur le principal, je ne sors de chez vous que je n'aie un oui ou un non.

— ■ Eh bien ! oui, me dit-il.

Et je partis.

Il y a six ans, je l'aurais envoyé promener dix fois pour une.

Ces gueux d'élèves ! ils ne peuvent pas apprendre une leçon de dix lignes; et en trois jours, ils mont appris, presque sans faute, deux actes, et quels actes ! Cela sera bien mal dit : ils y mettent pourtant beaucoup de bonne volonté; mais il n'y en a pas un qui ait l'air de comprendre et de saisir les indications que je leur donne.

La représentation eut lieu. Jamais le collège et la ville de Lesneven n'en avaient vu d'aussi brillante. Les interprètes furent acclamés, et avec eux le jeune professeur qui leur servait à la fois d'imprésario, de metteur en scène et de souffleur.

L'été s'avançait. A la veille des vacances, un inspecteur général qui se rendait à Brest eut l'idée de s'arrêter en chemin et de pousser jusqu'à Lesn.'ven, Grand émoi parmi les maîtres, qui n'étaient p< s accoutumés à ce genre de visites. On conduisit M. l'inspecteur dans la classe de Sarcey. C'était apparemment la meilleure.

J'y ai mis, comme tu penses, un grain de coquetterie. C'a été très amusant. Mes élèves sont restés bouche close. Mais je répondais pour eux et j'ai assuré à M. l'inspecteur que leur silence provenait d'une invincible timidité. Il n'en a pas été di:ps.

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Mais il m'a demandé obligeamment d'où je venais, s'est informé avec sympathie de mes états de service et a pris des notes qui, à ce que je présume, sont excellentes. Cette séance s'est terminée par un dîner de cérémonie. Ce pauvre principal était aux cent coups. Il m'a supplié de sortir tout ce que j'avais d'esprit pour animer le repas et distraire, par une conversation vive et animée, M. l'inspecteur général.

— Je suis un très mauvais convive, m'a-t-il dit.

Entre nous, je crois bien qu'il y a, dans son fait, un peu de mauvais vouloir. L'Université n'est pas en odeur de sainteté. Et notre principal ne veut pas sortir des limites d'une froide correction. Effectivement, il a été simplement poli et n'a guère adressé à l'inspecteur que quelques mots en lui offrant les plats qui passaient sur la table. Tous les autres restèrent muets comme des poissons. On eût dit un réfectoire de moines trappistes. Le malheureux inspecteur général s'est rejeté sur moi, et, deux li cures d'horloge, car les dîners sont longs en province, nous nous sommes relancé la balle, causant pour tout ce monde, qui ne fonctionnait que de la mâchoire. Mais comme il en fonctionnait bien! La chère était délicate. Et nos séminaristes lui ont fait honneur. Nous sommes venus à bout, tant bien que mal, de cette soirée qui a mis en pleine lumière l'antipathie de l'esprit laïque et de l'esprit clérical.

Sarcey trouvait, malgré tout, un si vif agrément à ces joies tranquilles de Lesneven, qu'il demanda au ministre de les lui laisser goûter une année encore et de prolonger son séjour en Bretagne. Cette requête no fut pas prise au sérieux. On la jugea ironique et impertinente. On y répondit, en expédiant le postulant" à l'autre bout de la France, à Rodez. C'est l'avantdernière étape de sa vie de pédagogue.

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Rodez. — Le voisin de Sarcey. — Psychologie des Rhuténois et des Rhuténoises. — L'affaire Fualdès. — Sarcey ei la discipline. — Histoire d'une paire de gants. — Un scandale. — Le sermon.— Le' perruquier-poète Jasmin, portrait d'après nature. — Les notes de M. l'inspecteur général. — Coup d'œil sur le dossier de Sarcey.

Nous avons vu que Sarcey prenait gcût à la solitude de Lesneven. Il accueillit sans aucune joie l'ordre ministériel qui l'en arrachait et l'envoyait à l'autre bout de la France. Scn arrivée à Rodez se ressentit de cette déception. Elle fut maussade. La ville lui parut triste, renfrognée, vilainement bâtie, peuplée d'indigènes assez peu gracieux. Pour comblo de malheur, il y apportait un rhume, contracté durant ce trop long voyage. Les wagons de troisième classe, à cette époque, n'étaient pas chauffés. Il se chercha un gîte ; là encore, il n'eut pas de chance :

Je vis comme un anachorète : du bouilli et des œufs le matin, du pain et du fromage le soir. Cela me coûte 40 francs par mois. On est toujours victime de son bon cœur. Je me suis mis dans une déplorable pension pour sauver de la misère une pauvre femme, que son mari avait abandonnée avec deux enfants sur les bras; cette histoire m'a touché. Aujourd'hui, j'y reste parce que j'y suis, et l'on ne m'y reprendra plus. Personne n'est plus facile à nourrir que moi, mais je voudrais pourtant n'en être pas réduit à regretter la pension Massin. Je donnerais tout au monde en ce moment pour une

côtelette de mouton; mais en ce pays on mange de l'agneau, du chevreau, et en guise de bœuf on nous donne, à ce qu'il paraît, du veau qui se déchiquette et tombe en morceaux quand on y touche. Il n'y a guère que le vin qui soit passable. Et cela est quelque chose, dans un temps où il coûte si cher.

Il ne logeait pas seul chez la bonne dame. Elle hébergeait un de ses collègues, un certain M. H..., dont le nom revient à chaque instant sous sa plume, et dont la silhouette mérite d'être esquissée. C'était le type du vieux régent de collège, aigri, quinteux, redouté comme la peste, d'ailleurs plein de malice, mais absolument dénué de coquetterie et de propreté corporelle.

Je n'ai rien de bon à te dire de mon voisin. Nous ne sommes pas fâchés; il y a mieux, je suis le seul de ces messieurs qui lui parle; tous les autres lui ont signifié qu'il eût à ne jamais s'occuper d'eux. Je ne sais si tu connais une assez jolie pièce de Picard intitulée Tatillon: H... est M. Tatillon, en pis. Il a cent défauts, mille travers, et je ne lui connais pas une qualité. Ce qui est déplorable, c'est qu'il n'a jamais eu de cœur; c'est le plus lâche et le plus vil des égoïstes. Je l'aurais déjà mis pour toujours à la porte de chez moi, si je n'avais pris pour principe qu'il ne faut se brouiller avec personne,

Du reste, nous sommes assez froids ensemble : il rampe devant moi, parce qu'il sait qu'un seul mot de ma bouche le perdrait sans remède, et j'en ai quelque pitié. Tous ces messieurs sont déchaînés contre lui, et ne l'épargnent qu'à ma considération. A table, il ne dit plus un mot, mange vite et silencieusement, et s'en va. Tout le temps qu'il est à table, personne n'ouvre la bouche, même des choses

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les plus indifférentes; lui parti, la conversation commence. Nous le laisserons absolument seul l'année prochaine, et le mettrons à la quarantaine du silence. Dans le pays, tout le monde le déteste, et le collège aurait peut-être vingt élèves de plus, s'il quittait. J'en connais deux pour ma part, qui, pour le fuir, iront faire leur rhétorique à Toulouse. Le proviseur le sait, car il m'en a parlé. Mais il a compassion de cet homme, qui est plus fou que méchant. Si on le renvoie de Rodez, il sera impossible de le replacer : il a fait dix collèges en huit ans ! et il a été chassé de partout par la haine de ses collègues.

Je puis dire avec vérité que je suis peut-être le . seul qui soit capable de vivre avec lui porte à porte une année entière. Il est malheureux de la haine qu'il inspire, vit seul comme une bête farouche, les cheveux longs, affreusement sale, la barbe hérissée, avec un regard clignotant comme celui des hiboux, et tout le monde s'enfuit de lui quand il approche. Je me tuerais si j'étais ainsi; mais il ne le fait pas, parce que, m'a-t-il dit, personne ne le regretterait, « pas même vous », a-t-il ajouté.

Je n'ai rien répondu,^ et il a fait une laide grimace. Note qu'il est plus avare qu'Harpagon, qu'il se ferait fesser pour un écu, qu'il a cent manies désagréables, dont la moindre est de manger plus salement qu'un porc, avec ses doigts, faisant claquer ses mâchoires et rotant à, table, qu'il ne change jamais de linge et empeste sa chambre, qu'il a des indigestions pour avoir trop mangé, qu'il dévore à lui seul les trois quarts d'un plat qui doit servir à huit personnes ; que te dirai-je enfin ? Je ne lui vois pas une qualité, qu'un peu d'esprit peut-être, et sur certain?. sujets, et il a plus que des vices : car on peut avoir des vices dont les autres ne souffrent pas, et il n'y a

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pas un de ses défauts qui ue soit à charge à ceux qui l'entourent.

Il me faut le caractère facile dont m'a doué la nature pour passer mon temps près de lui ; mais je ne recommencerai pas.

Tu vois que je puis regretter le voisinage de Dottain.

Le premier soir où cet homme terrible dîna avec Sarcey, il lui chanta la complainte de Fualdès. Et, se penchant à son oreille (Sarcey se fût passé d' unitelle familiarité), il ajouta :

— Les habitants de Rodez sont capables de tout. Tenez-vous sur vos gardes.

Sarcey avait trop de sens pour ajouter foi à d'aussi absurdes calomnies. Pourtant elles ne laissèrent pas d'agir sur son esprit. Et nous en recueillons l'écho dans ses lettres :

24 octobre 1S5S

Je commence à connaître un peu le caractère du Bhuténois, d'abord par mes élèves. Il est bien remarquable que ce soit surtout au lycée qu'on peut étudier les pères et les mères. A Chaumont, il suffisait de voir une ou deux classes pour connaître à fond les mœurs et les habitudes du pays.

Tu te rappelles sans doute le procès Fualdès ; tu sais avec quelle froide cruauté six hommes se réunirent pour en égorger un autre ; un enfant les a vus ou a pu les voir, ils ne se déconcertent pas; ils proposent à la mère, avec un véritable sang-froid, 400 francs pour tuer la petite fille, et la mère accepte avec la même indifférence. Une femme les a entendus d'un cabinet, l'un d'eux trouve tout simple dé la tuer, l'autre lui représente tranquillement qu'on sera fort empêché de deux cadavres. La jus-

tice se mêle de l'affaire. Les témoins disparaissent les uns après les autres empoisonnés; on vient de retrouver les corps des joueurs de vielle, qui ont été assassinés. S'il faut en croire les habitants, dix ans après l'affaire il y avait encore des témoins qui mouraient d'une mort mystérieuse.

Eh bien ! cette froide férocité, cette longue et impitoyable rancune, cet esprit de suite qui calcule toutes les chances et qui, une fois l'affaire entamée, ne s'arrête plus devant rien, cette indomptable assurance de Bastide aux assises devant d'accablants témoignages, c'est là tout Rodez.

Il est impassible de rien voir qui peigne mieux le pays. Même encore aujourd'hui ce nom de Eualdès pèse sur la ville. Il lie faudrait pas ]e prononcer trop haut, on risquerait un coup de couteau, ou tout au moins une volée de coups de bâton ; on n'en parle que portes closes. Il y a un Bastide en seconde, un «Tausion en rhétorique; je dîne tous les jours avec un de Laboulie, dont le père fut un instant accusé du meurtre. A toutes les enseignes, on voit les noms des témoins de cette déplorable affaire. Le fils de notre hôtesse a le livre où se trouve ce procès; on n'en trouverait peut-être pas d'autre exemplaire à Rodez. Tous ont été brûlés ou ne sortent pas du coin de la bibliothèque où l'on cache la Guerre de* dieux. Je n'ai pu l'avoir qu'en jurant de ne pas le laisser traîner sur mon bureau. Sans quoi je rne serais fait à lui et à moi une mauvaise affaire.

Tu pourras lire ce procès, mais tu ne le comprendras pas, si tu n'as pas vu les Rhuténois, si tu ne connais pas leur caractère. Encore aujourd'hui, ce sont des sauvages, des espèces de Mohicans, comme les représente Cooper, froids et patients, rusés et féroces.

De là, il passe au portrait des écoliers qui sorit commis à sa garde :

Nos élèves sont foncièrement méchants. Mon vieux voisin m'avait prévenu. Il m'avait dit :

« En arrivant, frappez tout d'abord; donnez des pensums, sans emportement ni colère; ils chercheront à vous user, usez-les; ne faites jamais une concession ; soyez froid et implacable avec eux, ou vous êtes perdu. Ils ne seront tranquilles que lorsque vous les aurez matés. »

Il m'en dit bien long dans ce sens et me cita des exemples à l'appui. J'aurais dû le croire. Mais je me rappelais qu'à Chaumont j'avais mené dix-huit moi-; ma classe sans pensum; qu'à Lcsneven, j'étais venu à bout par la douceur de vaincre l'entêtement breton.

« Parbleu ! me disais- je, les Hhuténois ne doivent pas être plus difficiles- »

Je me trompais, et les physionomies seules auraient dû m'avertir. Tu ne saurais t'imaginer ces visages durs et froids, de vrais visages de montagnards avec un regard rusé, un mélange de renard et de loup. Je n'avais pas fait quatre classes que le Burveillant général (nous n'avons pas de censeur) vint à moi et me dit avec beaucoup d'amitié que, dans huit jours, si je continuais ainsi, je ne serais plus maître chez moi, que tous les professeurs qui leur arrivaient de Paris faisaient la même école, que j'eusse à changer de système, etc. Moi qui voyais la classe marcher, je n'en crus rien et allai mon train. Tout le monde avait raison contre moi. Mes élèves se taisaient, mais c'était pour m'étudier. Ils avaient vu combien j'étais bon enfant, facile à m'attendrir aux lnraio . ihien j'accueillais une bonne plaisanterie cl pai lis à la mauvaise.

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