LE FRICOT DE NOS GBAXD'MERES
Théodora... Oh ! ne prenez pas peur. Je ne veux pas vous entretenir encore, après tant d'autres, du drame de M. Victorien Sardou. Non, je ne veux qu'arrêter votre attention sur un mot du dialogue, qui m'a jeté dans de grandes réflexions.
Théodora donc, au second acte, a dépouillé son manteau de souveraine et elle s'en va, en robe de grisette, par les quartiers douteux de Byzance, se désennuyer de la pompe impériale en retrouvant quelques-uns des souvenirs capiteux de ce bon temps, où elle était si malheureuse. Elle fait visite à une vieille bohémienne qu'elle a connue jadis, quand elle n'était qu'écuyère au cirque; la bohémienne a justement son dîner sur le feu; elle l'accueille à bras ouverts, et l'invite à se mettre à table :
— Tu mangeras, lui dit-elle, tu mangeras de mon fricot !
Quelques délicats ont fait la grimace. Du fricot ! quel mot bas et trivial ! Il faut pourtant bien admettre que la vieille bohémienne, si en effet elle a invité Théodora à dîner, a dû se servir dans sa langue, pour désigner la plat qui cuisait sur le fourneau, d'un mot qui n'était pas très noble et qui était en grec l'équivalent de fricot en français.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Savez-vous bien que ce mot de fricot, qui excite chez nos puristes une moue si dédaigneuse, me semble charmant à moi, et je ne saurais dire combien il éveille en men esprit de délicieux souvenirs.
Fricot, c'était pour nous, quand j'étais enfant, tout ce que l'on mangeait avec son pain, pour que le pain
ne fût pas du pain sec. La mère vous fourrait dans la poche, au moment d'aller à l'école, un gros morceau de pain.
— Alors, pas de fricot avec, maman 1
Des confitures, du fromage, du chocolat, c'était du fricot : du fricot, par extension. Car ce n'était pas le vrai sens du mot. Et nous le savions bien ; le vrai fricot, c'est celui que nous avions entendu chanter sur le poêlon, quand la mère ou la bonne avait versé dans la platine le beurre qui, en s' échauffant, emplissait l'air d'un fr... fr... joyeux et appétissant. Nous humions ce bruit, et la benne odeur qui l'accompagnait, de toutes nos oreilles et de toutes nos narines. Etait-ce veau ou bœuf, poulet ou lapin1? Nous ignorions les mystères de la cuisine. Mais c'était du friect. Oh ! le bon fricot !
Quel dommage que ce mot se soit perdu ! Perdu, non, il ne l'est pas. Mais la bonne compagnie, du diable si je sais pourquoi, l'a déclaré populaire, et indigne cle figurer dans la conversation, non plus que sur la table de la bonne compagnie, du hiffh Ufe, comme nous disons à cette heure. Et nous ne l'avons pas remplacé. Trouvez-moi, je vous prie, dans la langue l'équivalent de ce joli mot si expressif ! On vous servira du navai'in aux pommes, du bœuf en daube, de l'oie aux marrons, une dinde truffée même..., mais le fricot, c'était tout cela, et encore autre chose.
— Y aura ce soir cle bon fricot ! disait la mère avec un air d'intelligence.
De bon fricot ! Cela ouvrait des perspectives. Que serait le fricot 1 Le cœur battait d'attente, et l'eau en venait à la bouche.
Et même encore à cette heure, après que mes cinquante ans sont depuis longtemps sonnés, ce mot de fricot me représente, non ces plats savants que les cuisiniers en chef affublent de noms exotiques, mais
ces Bons, simples et savoureux ragoûts qui demandaient à la ménagère plus de soins que de science.
Il fallait, pour que le fricot fût bon, qu'il mijotât de longues heures dans la casserole ou sur la platine, surveillé de près par la bonne, qui y mettait toute son âme, en même temps que les épices nécessaires. C'était souvent un reste de la veille que l'on accommodait ainsi, un de ces méchants restes que les cordons bleus de notre temps jettent avec mépris dans le seau aux ordures. Le bon fricot qu'on faisait avec cela ! C'était à s'en lécher les doigts jusqu'au coude.
Quand j'étais jeune, une petite bourgeoise disait très bien, avec une pointe d'orgueil :
— Je leur ai friccté un joli petit dîner... je ne vous dis que ça !
Elle n'avait pas besoin, en effet, de dire autre chose ! Fricoter un dîner, c'était le suprême de l'art pour la cuisinière. Et encore ai-je tort de me servir de ce mot d'art. Non, ce n'était pas de l'art à vrai dire. Ces braves ménagères du temps passé faisaient de la cuisine avec leur cœur, car la bonne cuisine vient du cœur, comme les grandes pensées.
Tous ces souvenirs font fr... fr... dans ma mémoire. Savez-vous un radical plus pittoresque que ce fr... fr... qui grésille dans tout le vocabulaire de la cuisine 1 La fricassée ! la friture ! le fricandeau ! que sais-je %
Parlez aux troupiers d'un bon petit frichti. Le frichti, pour eux, c'est ce qu'était pour nous le fricot. Une marmite où l'on a pêle-mêle entassé un os de gigot, un poulet chapardé dans une ferme voisine, le quartier de bœuf réglementaire, et des légumes à profusion, le tout cuisant sur un feu doux et savant, c'est du frichti! Frichti, les pommes de terre cuites sous la cendre ! Frichti, tout ce qui s'étale sur le pain !
Je vous l'avouerai tout bas : en dépit des gens comme il faut (ça m'est si égal de n'être pas comme il
faut), malgré les sévères objurgations des dictionnaires, je me sers à l'occasion de ce mot fricot, si leste, si sonore, si expressif, si français, mes amis; oui, français, car il n'y a qu'en France qu'on sait, avec une queue de lapin, fabriquer un fricot à faire revenir un mort. Le miroton, c'est le fricot français par excellence. Il s'en exhale un fumet de patrie. Le peuple dit encore fricot, et il a raison :
Je suis du peuple, ainsi que mes amours
chantait Béranger. Et moi, je suis du peuple, ainsi que ma cuisine. Voulez-vous que nous réhabilitions le mot de fricot 1 dites, le voulez-vous 1
Hélas ! à quoi vais-je penser là ! Pour rendre au terme son vieux lustre, il faudrait d'abord que nous pussions remettre en honneur les mœurs des générations abolies. Le fricot ne redeviendra comme il faut, que lorsqu'il sera comme il faut aux honnêtes bourgeoises de fricoter elles-mêmes le dîner de leurs maris. Nous avons le temps d'attendre.