FAIRE L'ARTICLE
C'était, il y a jeudi huit jours; nous assistions, dans la journée, à la répétition générale de la nouvelle comédie de Dumas. Nous n'étions guère là qu'une trentaine, fondant en larmes. Car ce troisième acte de Denise est d'un pathétique merveilleux, et Mlle Bartet y ferait pleurer des pierres. Dans l'entr'acte, ce vient nous dire : « Ce pauvre Baillet vient, à l'instant même, d apprendre la mort de son père. Il va pour aujourd'hui terminer son rôle ; mais on ne pourra demain donner la première. »
Et comme, à la suite de cette répétition nous sortions du théâtre, Claretie et moi, la conversation s'engagea naturellement sur cet incident douloureux.
— Quel affreux métier, me disait Claretie, que celui des comédiens ! Ils n'ont pas la liberté de s'abandonner à leur chagrin. Il faut qu'ils entrent en scène et grimacent la joie ! Ils ont le cœur brisé et il faut qu'ils fassent rire.
— Eh mais, répondais-je, nous en sommes tous là. A personne au monde il n'est permis de se livrer tout entier au sentiment dont l'âme est pleine. Chacun a sa besogne à poursuivre ; la vie continue de couler impassible, et nous emporte avec elle.
Je ne me doutais guère que deux jours plus tard j'éprouverais sur moi-même la vérité de cette théorie.
About venait de mourir, frappé d'un coup imprévu. On avait envoyé chez moi, et j'étais accouru. Vous imaginez le spectacle : lui étendu dans son lit, d'où la tête émergeait seule; toute la famille en larmes, éparse dans les chambres ; partout un bruit de sanglots étouffés. Je restais immobile et comme abruti
devant ce visage qui semblait dormir et qui ne devait plus s'éveiller. Je serrais avec force mon mouchoir sur ma bouche pour comprimer les cris qui me montaient à la gorge.
Je tombai sur un fauteuil, sans pensée, étourdi comme un homme qui vient d'être assommé.
Un doigt se posa sur mon épaule :
— Est-ce que vous descendez au journal 1 me demanda-t-on.
— Au journal ! ah ! oui, au journal. Quelle heure est-il 'l
— Il est près de minuit. Nous n'avons que le temps.
— Ah ! oui, il faut faire l'article !
27 faut faire l'article ! C'est le mot du journaliste; c'est le mot du métier.
Que de fois je l'avais entendu sonner à mes oreilles, et répété moi-même ! Nous avions déjà traversé tant de crises au XIXe Siècle ; nous nous étions vus tous les jours, pendant une année, à la veille de voir périr le journal; on se désespérait autour de moi, on se lamentait : « Quel ennui d'écrire ! A quoi bon 1 » C'est moi dont la bonne humeur soutenait et ragaillardissait tout le monde, c'est moi qui jetais joyeusement la phrase :
— Il n'y a pas, mes enfants, il n'y a pas... il faut faire l'article.
En deux circonstances, bien solennelles, le jour de la mort de M. Thiers et le jour de la mort de Gambetta, c'est About qui avait réuni la rédaction, et qui nous avait dit : « Il faut faire l'article »
Nous nous étions, en quelque sorte, partagé le mort par tranches : l'un étudiait dans Gambetta l'orateur, l'autre l'homme d'Etat et le politique; l'autre, le patriote. Je m'étais réservé, moi, qui avais connu Gambetta jeune, qui en avais subi l'ascendant et le charme, la partie intime et anecdotique. C'était le premier
janvier; et tous, nous avions dos devoirs de famille à remplir. Mais il fallait faire l'article.
Et ccmme on le fit ! tristement, car nous admirions tous Gambetta, et quelques-uns d'entre nous l'aimaient, mais allègrement, le cœur à la besogne. A demain les visites obligatoires, les bonbons à porter, les poignées de main à donner et à recevoir. Il fallait faire l'article ! Il faut faire l'article ! Pourquoi la phrase m' arrivait-elle cette fois à l'oreille comme un glas très lointain n'éveillant dans mon esprit qu'une idée vague et confuse 1 Tout en descendant la rue Notre-Dame-de-Lorette, je me répétais machinalement à moi-même ces mots, qui me paraissaient n'avoir point de sens : C'est vrai ! il faut faire l'article... il faut faire l'article...
J'arrivai au journal; j'entrai dans la salle de rédaction, et j'y trouvai deux des nôtres, qui, ne sachant rien de l'horrible nouvelle, corrigeaient paisiblement leurs épreuves. J'avais le visage si bouleversé, que tous deux s'écrièrent à la fois avec angoisse :
— Qu'avez-vcus 1 Qu'y a-t-il 1
— Il y a que je viens faire l'article.
— Quoi ! l'article ! quel article 1
Et voilà que les autres rédacteurs, qu'on avait mandés en toute hâte, arrivaient effarés, et tous chuchotant dans les coins, s'entretenaient à voix basse, comme s'ils parlaient dans la chambre d'un mort.
Et, de temps à autre, un d'eux se détachait et me posant la main sur l'épaule :
— Vous allez faire l'article, n'est-ce-pas 1 II n'y a que vous qui puissiez faire l'article.
— Eh ! oui, oui, je vais faire l'article.
Et je pensais en moi-même : qu'est-ce que je vais dire ? Car je ne sentais, en ma tête, qu'un tournoiement vide et douloureux.
Je trempai ma plume dans l'encre et alors, je ne sais
comment... un souvenir me remonta brusquement à la mémoire.
Il y a quelques mois, je fus opéré de la cataracte par le docteur Perrin. — Les conditions dans lesquelles se devait faire l'opération n'étaient rien moins que favorables, et quelques jours auparavant le docteur exprimait ses appréhensions à l'un de mes amis les plus chers : Charles Garnier.
— Je vous avoue, lui dit-il, que je sens quelque émotion.
Et comme Garnier lui exprimait la crainte que cette émotion dont il parlait ne fît trembler sa main :
— Oh ! ne vous inquiétez pas, lui répondit l'éminent oculiste. Un chirurgien peut trembler au moment d'aborder une opération redoutable. Mais une fois qu'il a saisi son outil, qu'il le sent dans sa main, tout est oublié : il ne songe plus qu'au succès ; le métier commande.
Charles Garnier m'avait, une fois l'opération faite et bien faite, conté cette conversation; et j'avais longuement philosophé sur ce thème. Ainsi donc, le métier exerçait cette puissance sur le physique et le moral de l'homme. Il avait suffi, dans cette circonstance, à suspendre les mouvements trop précipités du cœur, à raffermir la main. Il n'était plus resté qu'un chirurgien armé de son outil; une machine impassible et impeccable.
Il se fit en moi quelque chose de pareil, aussitôt que j'eus trempé la plume dans l'encrier. Il me sembla qu'elle courait d'elle-même sur le papier, et que les phrases s'en échappaient sans que j'y fusse pour rien. Je n'entendais, dans les plus obscures profondeurs de mon être, qu'un mot qui me tintait obstinément dans la cervelle, comme un coup de cloche : Il faut faire l'article ! je fais l'article !