‹ Journal de jeunesse de Francisque SarceyChapitre 23 sur 40 · JEUX VE BOURSE · texte numérisé non relu

JEUX VE BOURSE

La semaine qui vient de n'écouler a été marquée, comme la semaine précédente, par d'horribles soubre sauts, à la Bourse. La Rente a fléchi en un jour de trois francs; elle est remontée de deux francs, elle est retombée ensuite. On eût dit une boussole dont l'aiguille était affolée.

Quelques-uns de mes confrères ont pris note de ce? incidents pour reprocher à la population son man que de sang-froid et lui en faire honte. — Eh quoi i lui ont-ils dit, vous prenez peur si aisément et pour si peu de chose ! Il suffit d'un article de journal pour que vous perdiez la tête !

Et ils ont brodé sur ce thème nombre de variations plus ou moins brillantes.

Je ne sais, mais il me semble que nos compatriotes n'ont point mérité ces mercuriales, dont l'intention est d'ailleurs excellente. Je suis au contraire fort surpris du calme dont la nation fait preuve en son ensemble.

On allègue la Bourse. Mais la Bourse n'est fréquentée que par une clientèle particulière, qui est celle des joueurs. Les marchés qui s'y font au comptant, les marchés sérieux comptent à peine dans cet effroyable mouvement d'affaires, qui ne sont que des formes de jeu. Il est tout naturel que les gens qui hasardent sur cette manière de tapis vert ou leur fortune tout entière, ou une forte partie de leur fortune, ne soient pas très capables de garder la tranquillité de leur esprit et l'intégrité de leur jugement.

Ils ont aisément et à propos de rien la cervelle ren-

versée. Vous n'en seriez guère étonné, si vous-même vous aviez mis parfois le pied à la Bourse.

J'ai fait la sottise de m'y laisser prendre. Je suis pourtant d'humeur prudente, et la multiplicité des travaux auxquels me condamne un métier que j'aime par-dessus tout me laisse bien peu de temps pour m'occuper des spéculations de Bourse. Mais que voulez-vous 1 j'étais si joueur; oui, j'aime les émotions du jeu, et je croyais, en achetant ou en vendant des valeurs à tenue, ne me donner qu'un petit divertissement de peu de conséquence.*

Tout alla bien dans les premiers temps; je gagnais, je perdais, mais des sommes peu importantes. Vers quatre heures, fluand je descendais de lajbutte Montmartre, où j'habite, sur Paris, j'achetais la France pour voir les cours, et il y avait là une minute de vif plaisir. Car vous savez qu'au jeu, après le plaisir de gagner, il y en a encore un autre, qui n'est pas à dédaigner pour un délicat, c'est celui de perdre.

Peu à peu, je me départis de ma modération, et risquai de plus grosses sommes; mais je n'y voyais nul inconvénient, car la Bourse, en ce temps- là, ne subissait que des variations médiocres. C'était tout le bout du monde quand on haussait sur les Bentes (et je ne jouais que sur les Bentes) de vingt-cinq ou trente centimes. Je me procurais à bon marché des émotions toujours nouvelles.

Je disais en riant à mes amis, qui m'exprimaient des inquiétudes sur ma sottise : — Laissez donc ! c'est un petit jeu de père de famille.

Le krach était proche. Je le sentais venir et ne pouvais prendre sur moi de me liquider. C'est alors que je connus, dans ma très petite sphère, les douloureuses incertitudes de l'homme qui a pris une position à la Bourse, et qui interroge l'avenir en frémissant.

Je perdis mon calme et ma gaieté. Je perdis surtout la netteté de mon jugement. Chose bizarre ! J'ai une telle habitude de l'analyse psychologique, que je m'étudiais moi-même et me trouvais absurde de ne pas en terminer tout de suite avec des opérations hasardeuses, quil m'avaient enlevé toute ma bonne humeur, toute ma joie de vivre. Je ne pouvais prendre mon parti.

Je me faisais reporter, et, à chaque fois, c'était une nouvelle perte, et j'attendais toujours je ne sais quel événement mystérieux qui allait changer la face des affaires et me rendre mon argent. Et notez que je n'allais pas moi-même à la Bourse. Je n'en subissais pas les fiévreux contacts et les entraînements soudains. Mais j'étais, quoique m'en tenant éloigné de ma personne, emporté dans son tourbillon.

Et je me rendais bien compte de mon impuissance absolue à porter sur les faits qui intéressent la Bourse un diagnostic sûr. J'écoutais le pour et le contre, qui se croisaient par-dessus ma tête, et horriblement troublé, affreusement perplexe, je cherchais quoi résoudre et ne le trouvais point.

Et je me disais à part moi \A Quand on pense que j'ai ainsi perdu la tramontane, et je ne joue qu'assez petit jeu, et je ne fréquente point la Bourse, et je passe pour avoir été doué par la nature d'une excellente judiciaire.

Quel doit être l'affolement des spéculateurs qui vivent dans ce milieu surchauffé, qui ont mis sur une carte tout ce qu'ils possèdent, et même parfois ce qu'ils ne possèdent pas, qui ont plus d'imagination que de raison et ue sens ! Le moindre événement, le plus infime canard, qui peut influer sur la hausse et la baisse, doit les mettre aux champs et les pousser aux résolutions extrêmes.

Le krach arrive enfin. Tout ce que j'avais, depuis

quinze ans, amassé d'économies y périt en un jour. Mais vous ne sauriez croire avec quel soulagement j'accueillis cette nouvelle. Il me sembla qu'on m'ôtait de dessus la poitrine un poids énorme, que je n'eusse pas réussi à soulever moi-même.

— Libre ! m'écriai-je ! me voilà donc libre !

La leçon m'avait coûté cher; mais c'était une bonne et profitable leçon. Je me jurai à moi-même que, mes dettes une fois payées, je ne m'adresserais plus à la Bourse que pour acheter au comptant ou du trois pour cent ou des obligations de la Ville de Paris.

Et depuis lors j'ai, comme le savetier de la fable, le jour où il rapporta les cent écus à son voisin le financier, recouvré toute l'élasticité de mon esprit, toute la gaieté de mon caractère, toute ma verve d'écrivain. Il paraît que, pour être radicalement guéri, j'avais besoin de cette douche. Bienheureux encore de n'aveir pas été submergé et roulé par elle. Je n'aurais eu que ce que j'avais mérité, et je me fusse consolé (piètre consolation) en chantant le vieux refrain populaire:

Vlà c'que c'est!

C'est bien fait ;

Fallait pas qu'y aille'

C'est bien fait.

Mais j'ai emporté de cette cruelle et bienfaisante expérience, l'idée que la Bourse est> un lieu tout spécial, où l'on respire un air qui fait perdre la raison, et que c'est, par conséquent, une grande bêtise de demander aux fous, qui se pressent autour de cette vaste table de jeu, des indications sur l'esprit public.

Non, ce n'est pas à la Bourse que Ton peut tâior le pouls de la population française. On vient nous parler de trois francs de baisse. Est-ce que cette baisse est réelle 1 Les gy- qui sont au couraD* de la Buursc,

m'affirment que si l'on voulait seulement acheter ferme trois cent mille livres de rente, on ne les trouverait pas sur le marché.

Les joueurs perdent la tête, mais la nation demeure calme.

Ne prenez donc point de souci de ce qu'on fait à fa Bourse. Faites comme moi qui n'en lis plus jamais le tableau. Il ne faut le consulter que quand on a de /'argent à placer pour savoir les cours. Autrement, à quoi bon 1 L'Etat paiera toujours, et la Ville de Paris, et les chemins de fer, et le Crédit Foncier. Votre foi en leur crédit va-t-elle être ébranlée, parce que quelques centaines de joueurs auront été pris de vertige ? Laissez-les se ruiner à leur aise, et garciez paisiblement, dans votre coffre-fort, des valeurs qui sont, comme l'on dit, des valeurs de tout repos...

Ne vous fourrez jamais dans ces bagarres de la Bourse. Vous y laisseriez certainement quelques-unes de vos plumes, si le plumage tout entier n'y passait point. Profitez de notre expérience.

Je sais bien qu'en général l'expérience des autres ne sert guère. Mais c'est affaire de patriotisme. Travaillez, soyez calmes et tenez-vous en joie, comme de bons Français que vous êtes, et moquez-vous que le baromètre de la Bourse hausse ou baisse. Rappelezvous les vers du meunier de Sans-Souci :

Et de quelque côté que vînt le vent, Il y tournait son aile et s'endormait content

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