LE JOURNALISTE ET LA PAYSANNE
Quelques-uns de nos lecteurs m'avaient prié de changer la forme de mes articles hebdomadaires, et de me rapprocher de celle qui a été adoptée par les chroniqueurs habituels des journaux illustrés. Us passent rapidement en revue les potins de la semaine, caractérisant chacun d'eux d'un mot qu'ils tâchent de faire spirituel. Leur but est d'amuser; je m'étais proposé, moi, de fournir des sujets de réflexion philosophique.
Ces réclamations nous avaient quelque peu troublés, Adolphe Brisson et moi. Remarquez que nous avons essayé d'imprimer aux Annales politiques et littéraires un cachet tout particulier; il était possible que nous nous fussions trompés. Au cas même où nous n'aurions pas fait erreur, et franchement nous pensions bien que nous étions dans le vrai, peutêtre appuyions-nous trop sur la chanterelle. Pardon de cette locution familière, mais je n'en trouve pas qui rende ma pensée d'une façon plus exacte et plus pittoresque.
Après tout, il m'était à peu près indifférent, à moi, de modifier ma manière; et, si noti'e public avait même souhaité un changement plus radical, j'écris dans un si grand nombre de journaux, que ce n'était pas pour moi une affaire de céder à d'autres un poste où je ne pouvais plus rendre de service réel.
Il fut donc entendu entre Brisson et moi, car nous avons toujours marché d'accord, et, s'il est le directeur du journal, j'en suis en quelque sorte le sacliem, il fut donc entendu que je provoquerais sur la question une espèce de plébiscite.
Une vague inquiétude nous tourmentait. Répondrait-on à cet appel 1 Les lecteurs d'un journal ont, après tout, un moyen fort simple de marquer leur mécontentement. C'est de se désabonner. Rien ne les oblige à s'expliquer sur les causes de leur ennui. Une feuille leur plaît, ils l'achètent; elle ne leur agrée plus, ils la quittent. Us n'ont de compte à renure à personne. Cette indifférence nous eût été fort sensible; car une revue, comme celle que nous avons fondée, n'a de chance de prospérer que si elle entre, pour ainsi dire, dans l'intimité de la famille, que si l'on s'y intéresse, si on l'aime.
Nos craintes ont été bien vite dissipées. Ce n'est pas par dizaines, ni par vingtaines, c'est par centaines qu'en ces quelques jours les lettres nous sont arrivées, toutes pleines de conseils, de critiques et d'approbations.
Il m'a semblé être revenu à ces beaux jours du XIXe Siècle où nous considérions tous nos lecteurs comme une grande famille, où j'étais en correspondance incessante avec une foule d'entre eux. Non, je ne me doutais pas moi-même des couches profondes où les Annules politiques et littéraires ont pénétré et des sympathies qu'elles y excitent.
Je vous jure que, Brisson et moi, nous n'avons pas dépouillé ce courrier sans je ne sais quelle fierté mêlée d'attendrissement. Je ne le cache pas, j'ai passé là deux ou trois des plus heureux jours de ma vie de journaliste... Cela est charmant, cela est délicieux de voir tant d'honnêtes gens, et parmi eux des femmes, des jeunes filles, vous dire qu'ils vous suivent avec intérêt, et que s'ils ne sont pas toujours en communion d'idées avec vous, ils rendent au moins justice à la probité de vos intentions.
Vous le dirai-je ? parmi ces lettres, quelques-unes m'ont fait battre le cœur d'orgueil et de plaisir. A.
Brisson était l'autre jour chez moi, et nous décachetions l'une après l'autre, chacun de notre côté, ce monceau de lettres.
— Tenez, me dit Brisscn, me passant une lettre, lisez cela :
« Ces Notes de la semaine, disait le signataire qui est un receveur municipal, ont cela de particulier, et c'est une qualité rare, d'être comprises par tous. Ma mère qui est une paysanne dont la vie s'est passée à lire le grand livre de la nature plutôt que les bouquins savants de nos meilleurs écrivains, les lit chaque semaine et y trouve un charme extrême. Je suis le fils de ma mère... »
Je n'en fais pas le fier; à la lecture de ces lignes, les larmes me montèrent aux yeux, et je serrai silencieusement la main de Brisson. Je n'avais jamais de ma vie reçu un éloge qui me fût si sensible. Je le garde précieusement dans mon cœur.
Et plus tard, quand je me présenterai devant le souverain juge, s'il est vrai qu'il y ait un jugement dernier, je lui dirai : « Mon Dieu, j'ai fait bien des sottises en ma vie ; et s'il ne m'est jamais échappé une méchanceté de la plume, il est vrai que j'ai écrit bien des inutilités ; mais regarde cette paysanne : j'ai éveillé la réflexion chez elle, je lui ai ouvert le monde de la philosophie, j'ai fourni à sa pensée incertaine des aliments substantiels; elle a eu, en me lisant, quelques heures de joie, et elle est sortie de cette lecture meilleure et plus contente d'elle. Cela vaut bien que tu me pardonnes tout le reste. »
Il n'y a guère d'écrivains au monde qui soient plus en butte que moi aux traits malicieux des beaux esprits parisiens ; c'est pain bénit de me railler, de me traiter de pédant et de cuistre. Je n'ai jamais fait grande attention à ces coups d'épingle, qui ne pénètrent point dans l'épais et robuste cuir dont j'ai
été pourvu par la bonne nature. Mais je confesse, en revanche, que cette paysanne me remerciant de l'avoir initiée au plaisir de philosopher, m'a touché profondément.
Parmi les encouragements qui nous ont été prodigués de toutes parts se sont glissées quelques critiques. Il y en a que j'ai enregistrées et dont je tiendrai grand compte, car elles portent sur des points où je puis me corriger. Il en est d'autres qui ne laissent pas d'être justes, mais je n'y puis rien. Ainsi, on me reproche d'avoir trop sèchement raison. Voilà qui est vrai, mais ce n'est pas ma faute. La nature qui m'a denné la bonne humeur dans le bon sens, m'a refusé la bonne grâce. C'est là une qualité que l'on ne saurait acquérir, quand elle n'est pas un don naturel. J'y ai donc franchement renoncé, par impuissance de faire autrement ni mieux. Je me console en répétant les vers de Boilcau :
Chacun pris dans son air est agréable en soi.
Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi.